2002
Revue internationale et stratégique
En librairie
Comptes rendus
Le Pakistan. La quête de l’identité, Max-Jean Zins
Cet ouvrage court, mais dense, vise à rendre accessible un « pays particulièrement difficile à appréhender ». Ainsi que le titre l’indique, l’auteur s’intéresse à la quête d’identité et au processus de construction nationale qui, plus de cinquante ans après la création du Pakistan, sont loin d’avoir abouti.
La première partie présente la diversité ethnique, ressource identitaire, et les particularités de la structure sociale, facteur primordial pour comprendre la complexité du jeu politique pakistanais. Les Penjabis constituent 56 % de la population et leur domination est souvent ressentie comme une oppression par les autres communautés – Sindhis, Pathans, Balouches, Mohajirs et Cachemiris – qui réclament une répartition plus équilibrée des richesses et surtout, depuis les années 1980 qui ont marqué le déclin des revendications autonomistes pathanes et balouches, une intégration à la politique nationale. En revanche, le sentiment de privation relative ressenti par les Mohajirs depuis les années 1960 en raison de leur marginalisation dans la vie politique – liée à la montée en puissance des militaires penjabis et pachtounes et à la croissance incontrôlée d’une métropole qui attire des migrants de toute la région – a pris l’aspect d’une rivalité ethnique exploitée par le Mohajir Qaumi Movement (Mouvement national mohajir) qui a transformé la capitale économique du pays en théâtre d’affrontements sanglants depuis la fin des années 1980.
On peut toutefois regretter que l’auteur ait abordé trop rapidement le système de la biradari en faisant, en outre, observer qu’il s’était beaucoup érodé au Penjab, alors que c’est précisément dans cette province que le système est non seulement présent, tant dans le domaine politique qu’économique et social, mais qu’il s’est même renforcé depuis les années 1980. Par ailleurs, l’auteur a passé sous silence l’importance de la caste au Penjab où les notions de caste et de biradari, qui se confondent parfois, forment, à l’instar de l’appartenance tribale dans d’autres régions, l’une des composantes principales de l’identité et l’un des facteurs déterminants du comportement politique.
L’auteur aborde ensuite les différents courants de l’islam pakistanais, bien différent de la vision occidentale d’un islam monolithique, et profondément marqué par l’histoire coloniale et par son statut de religion minoritaire dans un environnement hindou qui a d’ailleurs profondément influencé les pratiques de la religiosité populaire. En effet, c’est au nom du droit de cette minorité à disposer de sa nation que le Pakistan a été créé, sans que la question fondamentale de la relation entre l’islam et l’État n’ait été résolue depuis 1947. Tous les dirigeants, même les plus modernistes comme Zulfiqar Ali Bhutto, ont instrumentalisé l’islam, soit pour acquérir une légitimité dans le cas des dictatures militaires, soit pour se maintenir au pouvoir.
La seconde partie de l’ouvrage, intitulée : « Les traumatismes fondateurs », est consacrée à la violence de la Partition et au traumatisme, encore plus profond, du démembrement provoqué par l’indépendance du Bangladesh en 1971, aboutissement de l’antagonisme irréconciliable entre le Pakistan occidental et le Pakistan oriental qui n’avait cessé de grandir. L’auteur retrace ensuite brièvement l’histoire du pays, « l’invention d’une nation », en distinguant les périodes de dictature militaire et les éclaircies démocratiques. Cette partie aurait gagné à être développée en mettant en lumière les différences entre les régimes militaires plutôt que leurs caractéristiques communes, au demeurant indéniables. En effet, si ces dictatures présentent bien des similitudes, celles-ci sont plus flagrantes dans le cas d’Ayub Khan – dont l’action modernisatrice, et notamment le Code de la famille de 1961, n’est pas évoquée – et de Pervez Musharraf, qui se démarquent tous deux de Zia ul Haq même si les mesures constitutionnelles prises récemment par le second évoquent les dérives des années 1980. La politique d’islamisation, présentée comme une caractéristique des dictatures, ne concerne en réalité que le régime de Zia ul Haq dont le général P. Musharraf doit gérer le lourd héritage.
La dernière partie, intitulée « La fabrique d’une politique étrangère », est la plus développée et constitue le point fort de l’ouvrage. L’auteur offre une grille de lecture tout à fait pertinente de la politique étrangère, qui tourne autour de l’obsession de l’Inde et des bouleversements géostratégiques de la région dans les années 1980, qui ont fait du Pakistan la plaque tournante des mouvements islamiques radicaux. L’auteur démontre de quelle manière l’instrumentalisation de l’islam s’est retournée contre l’intérêt national du Pakistan et l’a conduit dans une impasse dont il aura le plus grand mal à sortir. À cet égard, il conclut en rappelant que le Cachemire risque de devenir un point focal de la tension en Asie du Sud.
On pourra regretter que certains aspects n’aient pas été abordés, notamment l’émigration massive des Pakistanais depuis les années 1970 et ses conséquences sur la société et l’économie. On déplorera aussi les trop nombreuses coquilles et quelques erreurs de dates, notamment sur la prise de pouvoir des talibans à Kaboul, qui auraient pu être évitées. Pour autant, cet ouvrage constitue une contribution des plus utiles à la compréhension d’un pays qui reste trop peu étudié par les chercheurs français.
Mariam ABOU ZAHAB
Chargée d’enseignement à l’INALCO,
spécialiste du Pakistan
Paris, La Documentation française, 2002, 192 p.
La construction nationale syrienne, Stéphane Valter
Ce livre de Stéphane Valter résulte d’une thèse de doctorat en Science politique, soutenue à l’issue d’une étude menée dans le cadre d’un travail de recherche à Damas sur le thème de la nature communautaire du pouvoir syrien et de sa légitimation constante par le recours au discours historique. Le régime de Damas est en effet souvent renvoyé, dans sa définition, aux décennies Assad qui, avec le coup d’État de 1970, ont amené à la présidence un homme dont l’influence reste encore manifeste plus de trois ans après sa mort. Ce fait ne saurait cependant être bien assimilé sans procéder à une analyse du discours politique prôné par l’État syrien ainsi que des différentes manifestations y afférant.
C’est ainsi que S. Valter procède, dans une première partie, à une étude des différentes notions que le régime syrien s’efforce de gérer au mieux afin de prémunir le pays de l’éclatement de conflits communautaires. La population syrienne se caractérise, en effet, par une structure religieuse et ethnique très variée (68,5 % de Sunnites, 11,5 % d’Alaouites, 14,1 % de Chrétiens, etc.), d’où la nécessité pour le pouvoir d’user d’arguments qui soient à même de garantir une solide cohésion nationale : le riche passé historique de la Syrie se voit ainsi souligné par les notions de syrianité ou d’arabité, mais beaucoup moins souvent d’Islam, l’affirmation de la primauté religieuse contenant le risque de provoquer un soulèvement de la majorité sunnite du fait de son évidente proximité historique avec la religion de Mahomet. L’exemple des événements de Hama (1982) conforte évidemment cette hypothèse.
Cette légitimité par le discours historique se voit cependant doublée d’une justification parallèle, bien que moins revendiquée : la preuve archéologique. S. Valter montre ainsi, dans une seconde partie, l’importance qu’accorde Damas aux investigations archéologiques menées sur le sol syrien, le plus souvent par des chercheurs européens, afin de mettre en évidence la richesse d’un pays qui, tout en cherchant à affirmer l’identité arabe en remontant au plus profond de ses origines historiques (Cananéens, Araméens), se targue d’ores et déjà d’avoir été à l’origine des premières cités-États du monde (Ebla, Mari, Ougarit), d’avoir contribué au rayonnement de la Mésopotamie (Sumer, Akkad, Assyrie) ou encore d’être le seul pays dans lequel certains nationaux – même s’ils sont rares – font usage de l’araméen, langue du Christ. La légitimité conférée par ces faits historiques ne l’emporte cependant qu’exceptionnellement sur la notion d’arabité, dont la symbolique est telle que de nombreux historiens syriens affirment que la Syrie aurait été arabe de tout temps.
La troisième partie de ce livre est plus particulièrement consacrée à l’ambiguïté qu’incarne la gestion des symboles historiques et patrimoniaux par le pouvoir syrien. Certes, le recours au discours justificatif a contribué à garantir la stabilité du pays, au nom d’un passé commun transcendant nécessairement tout clivage religieux. Cependant, la perpétuation de la richesse archéologique du pays implique, entre autres, la préservation de tous les vestiges revendiqués, ce qui n’est pas sans générer des conséquences aussi bien sur le plan de l’architecture (bâtiments modernes contrastant avec les monuments ancestraux) que de la planification démographique (l’espace « occupé » par ces monuments ne peut être remplacé par des bâtiments pourtant nécessaires pour compenser un fort taux d’accroissement démographique), sans compter le coût élevé de cet entretien.
S. Valter fait ainsi preuve d’une recherche sérieuse et poussée, et de surcroît abondamment documentée, et mériterait à ce titre que lui soit consacrée une lecture approfondie et attentive. Cependant, la problématique même de l’ouvrage semble ne pas trouver, pour sa part, de fondement clair et irréfutable. L’idée selon laquelle les années Assad ont généré la mainmise d’une partie de la communauté alaouite sur l’appareil d’État syrien est en effet souvent avancée et habituellement considérée comme acquise, alors que rien dans l’immédiat ne saurait la confirmer indubitablement. Par ailleurs, un recensement de l’origine communautaire des différents ministres syriens, à commencer par le chef du gouvernement, prouve que les Alaouites sont très loin de constituer la dominante communautaire de l’exécutif. De plus, il convient de souligner que la communauté alaouite syrienne, dans son vécu quotidien, n’incarne en rien une minorité opulente à qui le pouvoir s’efforcerait de faire bénéficier des richesses du pays. Le recours – effectif – du pouvoir syrien au discours historique nous semble ainsi traduire une volonté de garantir la stabilité nationale et communautaire du pays, voire de légitimer le pouvoir en place afin d’assurer sa pérennisation ; en revanche, la nature communautaire du régime évoquée par S. Valter nous apparaît, à défaut de preuve tangible, tout simplement dénuée de fondement effectif.
Barah MIKAIL
Paris, CNRS Éditions, mars 2002, 399 p.
La guerre israélienne de l’information, Joss Drai et Denis Sieffert
Il sera intéressant de voir comment les médias vont traiter ce livre. Il touche un sujet essentiel, très régulièrement débattu, mais va plutôt à contre sens de ce que l’on entend le plus souvent sur le sujet. Alors que le clan des ultras pro-israéliens ne cesse de répéter que les médias français sont favorables aux Palestiniens et donnent une image déformée du conflit au Proche-Orient – affirmation sans cesse réitérée, mais qui ne reçoit jamais de démonstration réelle –, ce livre aborde le sujet en donnant de vrais éléments d’appréciation et en se basant sur l’étude du langage des différents médias, écrits, radiodiffusés ou télévisés, qu’il s’agisse de reportages et/ou de tribunes libres publiés sur le Proche-Orient.
Le propre de la désinformation n’est pas d’exprimer une vérité, mais de rendre réelle une infirmation à force de répétition. Ainsi, ce qui pourrait paraître excessif le premier jour deviendra évident au bout d’un mois. Les auteurs n’hésitent pas à démontrer comment Israël a habilement gagné la guerre de l’information, ni comment l’histoire de Camp David a été réécrite a posteriori de façon à faire supporter l’échec au seul Yasser Arafat, ce qui a permis par la suite à Ariel Sharon de prendre le pouvoir et de contribuer à faire taire le camp de la paix en Israël. De trop nombreux journalistes en France ont repris à leur compte, et sans nuance, le récit israélien de Camp David, alors qu’il était remis en cause par des sources sérieuses et concordantes. Allant plus loin, les auteurs dénoncent un petit groupe d’intellectuels à l’accablante responsabilité morale, qui se plaît à enfermer ses contradicteurs dans des catégories partisanes qui sont en réalité les leurs. Ils entretiennent alors avec Israël, selon les auteurs, le même rapport qu’entretenaient jadis les communistes français avec Moscou, c’est-à-dire celui d’un soutien inconditionnel.
Pascal BONIFACE
Paris, La Découverte, 2002, 126 p.
Le droit au retour, Sous la direction de Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar
Le conflit israélo-palestinien occupant – à juste titre – la scène médiatique de façon récurrente, il y a là l’occasion pour maints éléments de venir s’enchevêtrer, de manière à provoquer une grave confusion dans l’esprit des observateurs de tous bords. Dans un tel contexte, et face à la gravité de ce problème qui n’est plus à démontrer, il semble essentiel de revenir aux sources de ce conflit, non pas d’un point de vue exclusivement politique, mais bien plus sur le plan de l’observation concrète des faits intervenus sur le terrain, afin de saisir la portée des griefs infligés au peuple palestinien depuis plus de cinquante ans et qui l’ont poussé à prôner de plus en plus son attachement à ce qu’il continue de considérer comme relevant de son droit inaliénable.
C’est dans cette optique que vient s’inscrire Le droit au retour, ouvrage collectif composé d’articles rédigés par des personnes de tous horizons, impliquées de près ou de loin dans la recherche sur les circonstances de l’établissement d’une politique d’expulsion des Palestiniens, qui se poursuit encore aujourd’hui sans relâche.
Une première partie nous plonge ainsi au cœur du problème israélo-palestinien – pour ne pas dire à sa source – et nous montre comment la doctrine sioniste a, dès sa naissance au XIXe siècle, rapidement amené ses adeptes à être convaincus du caractère sacré d’Eretz Yisrael, et ce, sur la base de fondements bibliques qui, à y regarder de près, ne trouvent aucune traduction concrète dans la réalité du terrain. Cette entreprise, combinée à des manœuvres et des circonstances politiques savamment exploitées, ainsi qu’à une dynamique d’appropriation active des terres palestiniennes (plans Dalet et Gimmel, loi des « biens absents », etc.), aboutira à un plan de partage adopté sous l’égide de l’Organisation des Nations unies et à la création de l’État d’Israël, le 15 mai 1948. Il apparaît dès lors que l’État juif s’établit sur la base de motifs et faits peu louables, pour ne pas dire abusifs. Pour ceux qui douteraient de la véracité de tels faits, Dominique Vidal nous rappelle que les « nouveaux historiens » israéliens procèdent, depuis les années 1980, à une exploitation des archives nationales israéliennes qui confirment cette vision des choses.
La seconde partie de l’ouvrage traite, pour sa part, des répercussions de l’entreprise sioniste sur la condition des réfugiés palestiniens à l’aide de statistiques de l’UNRWA, un organisme de l’ONU qui, depuis sa création en 1949, a mené des études et accumulé des statistiques lesquelles, le jour où se posera concrètement la nécessité de trouver une solution à la question du droit au retour des Palestiniens, constitueront sans conteste la source la plus fiable à laquelle il faudra revenir pour estimer l’étendue des préjudices portés à ce peuple. Il y a en effet, dans la question des réfugiés palestiniens, des nuances complexes mais néanmoins essentielles à saisir, concernant ce que cachent les dénominations de Palestiniens « de l’intérieur » et « de l’extérieur », et les répercussions effectives de tel ou tel autre conflit régional (guerres de 1948, 1967, 1973, 1982, etc.) sur la condition de ces réfugiés, ou encore pour ce qui touche aux conséquences concrètes de la politique des « biens absents » dont a usé – et même apparemment abusé – Israël avant même qu’il ne soit proclamé État.
Au demeurant, comment définir concrètement ce droit au retour ? En quels termes devrait-il amener à trouver une issue favorable pour les deux parties à la fois, israélienne et palestinienne ? C’est le propos de la troisième partie de cet ouvrage. En effet, bien que cette question n’ait évidemment pas trouvé de réponse encore aujourd’hui, force est de constater qu’elle a le mérite d’avoir été posée et qu’elle constitue, depuis les négociations de Taba, en 2000, un point concret – bien que problématique – reconnu par les deux protagonistes du conflit. Cette évolution laisse augurer la probabilité de pouvoir, un jour, enfin trouver une solution concrète à cet enjeu précis, prélude à l’établissement tant attendu d’un État palestinien indépendant, dans des frontières définies.
Finalement, le mérite de cet ouvrage consiste en sa capacité à cerner, d’un point de vue humanitaire et juridique pour l’essentiel, les enjeux réels posés aujourd’hui par une éventuelle résolution du conflit israélo-palestinien, en insistant sur les faits essentiels, sans pour autant tomber dans la répétition inutile. Un livre incontournable donc, qui, augmenté de quelques cartes et tableaux statistiques synthétiques et très clairs, est à classer parmi les essentiels de l’histoire de ce que l’on pourrait qualifier l’exode, l’expulsion ou la déportation des Palestiniens, selon la vision adoptée par tout un chacun.
Barah MIKAIL
Arles, Actes Sud, mars 2002, 406 p.
La loyauté dans les relations internationales, Sous la direction de Josepha Laroche
Dans quelle mesure le respect de la parole donnée est-il un facteur structurant des relations internationales ? C’est la question à laquelle tente de répondre cet ouvrage, tiré d’un colloque sur le même sujet. Depuis Hugo Grotius et les traités de Westphalie de 1648, le droit international est régi par l’adage Pacta sunt servanda, symbole du respect de cette loyauté. Toutefois, comme le note Guillaume Devin en conclusion, il faut distinguer ici loyauté et réciprocité, cette dernière étant propre aux relations bilatérales et, partant, évincée dans le monde multilatéral de la fin du XXe siècle. Gérard Wormser, dans son étude « La loyauté selon Raymond Aron », note en effet que la loyauté « ne constitue pas un simple doublet d’une notion subjective comme la bonne foi ou la sincérité, ni celui d’une caractéristique objective comme la justice ou l’honnêteté. Renvoyée à un entre-deux incertain, elle présuppose l’éventualité de la trahison qu’elle n’accomplit pas ». Afin d’illustrer cette définition théorique, la loyauté en relations internationales est étudiée sous différents aspects.
Dans le domaine du commerce international, par exemple, on constate que la loyauté joue un rôle croissant, notamment depuis la signature de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) et, surtout, dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), prolongés par une récente convention internationale contre la corruption. Mais force est de constater que l’ambivalence de cette notion se manifeste particulièrement dans ce champ de l’économie internationale. En effet, la clause sociale que certains exigent d’introduire dans le commerce mondial, équivaut à réclamer des pays ayant un niveau de vie comparable aux pays européens du XIXe siècle, d’être plus vertueux que ne l’ont été les pays développés actuels. On leur demande en effet de respecter des normes qui n’ont émergé qu’au cours du XXe siècle, à un stade avancé de ce processus de développement.
Dans le domaine politique, la loyauté des alliances s’accompagne de marchandage, comme le montre l’exemple emblématique des relations anglo-américaines au cours de la Seconde Guerre mondiale, étudiées par Pascal Venneson. L’expression « relation spéciale », employée pour la première fois par Winston Churchill lors du discours de Fulton (5 mars 1946), constitue une première théorisation publique de la guerre froide naissante. En effet, W. Churchill, dont la mère est Américaine, perçoit les États-Unis comme un membre de la famille anglo-saxonne, et espère prolonger l’alliance de la Seconde Guerre mondiale en l’idéalisant. Les décideurs britanniques y sont très attachés afin de perpétuer le temps de leur grandeur victorienne et de garantir leur sécurité. Alors que Lord Palmerston déclarait, en 1857 : « L’Angleterre n’a pas d’amis permanents ; elle n’a que des intérêts permanents », W. Churchill invente en 1946 le concept de « relation spéciale », où la part de l’affect et de l’intérêt est inséparable. De fait, la loyauté dans les relations internationales ne peut, en aucun cas, se réduire au pur concept kantien du devoir, détaché des sentiments et des intérêts.
Toutefois, comme le montre le texte stimulant d’Armelle Le Bras-Choppard, qui titre « Machiavel et le respect de la promesse donnée. Contre le contresens », le fondateur supposé de l’école réaliste ne préconisait pas la désinvolture à l’égard des traités et des promesses. Le prince ne « doit pas s’éloigner du bien, s’il peut, mais entrer au mal, s’il y a nécessité ». Ainsi, le respect des promesses constitue un signe de force ou de puissance, les méthodes dites « scélérates » demeurant méprisables. Aussi, les promesses arrachées par la force sont considérées comme étant nulles, et « les hommes doivent dans leur comportement, et surtout dans les grandes actions, considérer les circonstances et s’y conformer ». Cela rend, toutefois, le statut de la loyauté bien fragile en politique. Le droit international lui-même admet la nullité des traités arrachés par la force (art. 48 de la Convention de Vienne du 23 mai 1969 sur le droit des traités), mais ce que Machiavel nie, c’est l’opposabilité de la règle de droit à l’action politique.
Selon Josepha Laroche, maître d’œuvre de cet ouvrage collectif, la loyauté serait un concept négligé des sciences sociales, une démarche transdisciplinaire étant nécessaire afin de « [conduire], pour les besoins de la cause, à monter une quasi-entreprise d’importations, braconnages et bricolages conceptuels ». Ces références implicites à Edgar Morin et à Claude Lévi-Strauss la conduisent toutefois, au vu des exemples du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye et du tribunal d’Arusha sur le Rwanda, à diagnostiquer la « juridicisation d’une loyauté », avec l’apparition d’un « droit mondial » au sens de Mireille Delmas-Marty, prolongeant le projet de droit « cosmopolitique » d’Emmanuel Kant.
L’ouvrage, qui cite l’adage Pacta sunt servanda et le rêve d’une juridicisation généralisée, comporte trois exposés juridiques sur le commerce international : le commerce loyal, le piratage et l’OMC. La loyauté, dans ce vaste « braconnage » transdisciplinaire, apparaît tantôt comme un ressort psychosociologique, à l’instar de l’honneur ou de la crainte dans L’Esprit des lois de Montesquieu, tantôt comme un lien symétrique entre cocontractants. Pour un juriste, la loyauté est garantie par une norme opposable aux sujets de droit, dans la mesure où elle comporte des mécanismes de sanction, notamment juridictionnels ou arbitraux. Les Français prendraient-ils alors le droit au sérieux, selon le titre d’un livre fondateur de Ronald Dworkin en 1977, Taking Rights Seriously (Prendre les droits au sérieux, Paris, PUF, coll. « Léviathan », 1995) ?
Comme le note Guillaume Devin, J. Laroche s’inscrit dans l’hypothèse optimiste d’un processus de civilisation – selon la définition de Norbert Elias – qui, de l’espace national des États, deviendrait international. Mais il mentionne néanmoins l’hypothèse contraire du « cercle pervers de la dépendance, imposé par les puissants pour imposer de nouveaux standards de l’ordre international ». On pourrait ajouter que l’œuvre de N. Elias laisse une place au processus de « décivilisation » (voir Stephen Mennel, « L’envers de la médaille : le processus de décivilisation », in Alain Garrigou et Bernard Lacroix (sous la dir.), Norbert Elias, La politique et l’histoire, Paris, La Découverte, 1997).
Les cas de la Yougoslavie et du Rwanda, évoqués brièvement, illustrent d’ailleurs l’existence de ces processus particuliers – violence extrême, processus de décivilisation, régulation juridique, juridicisation ou judiciarisation. Choisir la loyauté comme sujet d’étude, c’est retrouver quelques-uns des grands débats des sciences humaines et sociales, de la philosophie politique depuis H. Grotius et de l’histoire immédiate. La coordinatrice a le mérite d’avoir tenté cette aventure.
Joseph KRULIC
Historien, Université de Marne-la-Vallée
Paris, L’Harmatttan, coll. « Logiques politiques », 2001, 378 p.
L’action et le système du monde, Thierry de Montbrial
L’action et le système du monde n’est ni un essai ni un manuel de relations internationales. Il s’agit davantage d’un traité au sens universitaire du terme, une somme didactique sur les relations internationales de l’« après-mondialisation ».
Quarante ans après la publication de Paix et guerre entre les nations (Paris, Calmann-Lévy, 8e éd., 1992), Thierry de Montbrial entend s’inscrire dans la ligne de Raymond Aron, fût-ce dans une version moins volumineuse. Il n’est pas question ici d’une réflexion théorique qui serait coupée de toute étude des réalités internationales. Le livre contient en effet de nombreuses références à des épisodes marquants des dernières années qui sont décortiquées pour illustrer la démonstration théorique. Car T. de Montbrial ne se contente pas de décrire des faits, il les met en perspective dans une réflexion théorique somme toute originale. Il n’hésite pas, sur de nombreux points concrets, à aller à l’encontre de la pensée dominante, qu’il s’agisse de l’adéquation entre morale et relations internationales, sur laquelle il dissipe avec pertinence des illusions savamment entretenues, ou sur des points précis comme l’analyse du 11 septembre ou encore de la guerre du Kosovo.
Comme il le précise d’emblée, l’objet du livre est de jeter les bases d’une praxéologie, c’est-à-dire une science de l’action au sens des tentatives individuelles ou collectives pour formuler et réaliser des projets visant à changer une partie du monde. La praxéologie est la science des activités humaines organisées et appréhendées sous l’angle de l’exercice du pouvoir. Elle raisonne sur les composantes élémentaires appelées unités actives.
Un problème international est donc un problème praxéologique dont les acteurs principaux comprennent au moins deux unités politiques dominantes distinctes. Ces unités peuvent être des États mais également des acteurs non étatiques. En ce sens, T. de Montbrial veut dépasser le clivage entre théorie néoréaliste et théorie transnationale, débat qui, après avoir fait rage dans la théorie des relations internationales depuis 1990, commence à s’estomper. Mais, de façon très logique, le directeur de l’Institut français de relations internationales (IFRI), ancien directeur du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay, se place dans une perspective qui, tout en reconnaissant le rôle incontournable et toujours prédominant de l’État, n’en exclut pas moins l’importance croissante des acteurs non étatiques.
Puissance, conflit, concept de stratégie sont passés en revue, ainsi que, bien sûr, au vu de ce qui constitue la spécialité de T. de Montbrial, les questions économiques, tout en mettant fort bien en lumière l’interaction entre politique intérieure et politique internationale. Se démarquant de Samuel Huntington, il note par ailleurs que le succès de ces théories doit beaucoup à la résonance des angoisses fort répandues dans le monde occidental à l’approche du IIIe millénaire : d’un côté, la peur de la concurrence de ceux qui réussissent, c’est-à-dire l’Asie, et, de l’autre, la haine de ceux qui échouent, en quelque sorte le monde arabo-musulman. Enfin, dans la partie consacrée à la puissance, il consacre quelques pages fort pertinentes au rôle de l’image dans la nouvelle définition des questions internationales.
Pascal BONIFACE
Paris, PUF, 2002, 472 p.
Famines et politique, Sylvie Brunel
Agrégée de géographie, Sylvie Brunel livre le fruit de ses réflexions géopolitiques dans la recherche des causes de la perpétuation des famines sur la planète. Les prolégomènes du présent opuscule postulent le lien de corrélation stricte qui unit les famines au domaine politique. En effet, l’auteur n’a de cesse de marteler, au long de ses réflexions, que « le fait politique est déterminant aujourd’hui pour expliquer la faim » (p. 11). À cette aune, « nulle famine n’est fortuite » (p. 10).
Car là est le propos de l’auteur : mettre en exergue le fait que le développement des famines contemporaines ressort d’une froide et cynique stratégie politique. Le constat de départ est des plus limpides : les agricultures mondiales ont une capacité de production largement suffisante pour subvenir aux besoins alimentaires de l’humanité. Or, malnutrition et famines perdurent dans la mesure où 800 millions de personnes souffrent toujours de sous-nutrition. De fait, si, à l’échelle mondiale, la « disponibilité » (p. 30) en produits alimentaires est indéniable, leur « accessibilité » (p. 30) est loin d’être garantie aux populations les plus impécunieuses, notamment.
Dans cette optique, toute famine – i.e. une « rupture absolue de l’approvisionnement alimentaire pour des populations entières » dont le caractère est « collectif, extrême, temporaire et localisé » (p. 16-17) – participe d’une volonté manifeste et non d’une incoercible incapacité à répondre à un quelconque aléa climatique. L’art de la prévision des risques naturels – désormais érigé au rang de science, la « cyndinologie » (p. 80) –, les facilités du commerce mondial, la sollicitude des organisations non gouvernementales (ONG) de lutte contre la faim, les politiques de solidarité menées par maints États du Nord sont autant de réponses susceptibles d’être apportées lors du déclenchement d’une crise de subsistance et cela avec efficience. Toute famine est, par conséquent, un phénomène sciemment entretenu, alors que la malnutrition demeure plus globalement la « conséquence de la pauvreté et du sous-développement » (p. 21).
L’auteur dresse une typologie, sous forme d’un triptyque, des famines dont le critère de différenciation est celui de la lisibilité médiatique et informationnelle. S’il existe des famines « niées » (p. 37), d’autres sont « exposées » (p. 47) ostensiblement sur la scène internationale. Néanmoins, si leur traitement varie, la plupart n’en sont pas moins « créées » (p. 48) par des gouvernements, ou des groupes influents de tous ordres. Dès lors, quels sont les intérêts à fomenter une rupture alimentaire ou à faire durer perversement une cruelle situation de pénurie alimentaire ?
Entretenir, ou créer, une famine participe, le plus souvent, d’une volonté de rasséréner un pouvoir chancelant, fragile, contesté ou cherchant à s’imposer par la férule. Ainsi, l’auteur rappelle, exemples abondants à la clé, quel performant instrument est la famine – naturellement niée – pour éradiquer une minorité contestant l’autorité en place. Maintenir une famine, livrer en pâture aux médias les hideuses images de populations affamées, multiplier les appels à l’aide internationale revient, pour certains gouvernements en place, à profiter d’une rente alimentaire régulière et, ce faisant, à orienter leurs budgets sur des dépenses somptuaires ou des crédits militaires cependant que, gardant la haute main sur la distribution de l’aide et la répartissant selon son bon vouloir, le pouvoir en place resserre les relations de clientélisme qui structurent souvent ses implantations, sa puissance et sa capacité de contrôle de la société. Or, les famines, loin de disparaître, gardent une implacable actualité. L’on pourrait croire, en projetant une image irénique de la mondialisation, que les facilités d’accès à l’information, la capacité d’action des instances politiques supranationales, la projection aisée des moyens d’intervention et de lutte eussent annihilé tout développement des crises alimentaires. Bien au contraire, la mondialisation a des effets délétères et favorise l’inertie de la famine : « Toutes les famines modernes ne sont que l’exploitation des mécanismes de la mondialisation par des États ou des groupes politiques marginalisés » (p. 36).
S. Brunel met donc en lumière le cruel paradoxe de famines savamment contrôlées et organisées. Loin de jeter l’opprobre sur leurs instigateurs, elles assurent à ces derniers une reconnaissance diplomatique sur la scène internationale, en les muant en points de passage obligés de la distribution alimentaire et en les érigeant comme d’indispensables négociateurs pour toute hypothétique résolution des crises alimentaires. De plus, l’auteur en profite pour jeter une lourde pierre dans le jardin des ONG dont les actions philanthropiques, louables a priori, contribuent trop souvent à soutenir des régimes affameurs iniques et à légitimer la non-intervention des États du Nord dans des conflits de basse intensité, ceux-ci préférant laisser à celles-là le soin de résoudre les crises alimentaires par le simple recours à la solidarité. In fine, pareille attitude ne s’avère être qu’un cautère sur une jambe de bois : la source politique de la famine n’étant pas combattue, mais seulement ses conséquences, et sur un mode réduit à la seule dimension économique. Or, « prétendre apporter des solutions économiques à un problème de nature politique nous conduit tout droit à l’échec » (p. 112).
Dès lors, pourquoi faire face à des famines devenues l’« argument des conflits modernes », et découlant non pas directement de la guerre mais d’une « stratégie de contrôle qui a fourni la preuve, sans cesse renouvelée, de son efficacité » (p. 121) ? L’écueil premier serait de vouloir s’en tenir à une réponse purement humanitaire qui encouragerait les « logiques de prédation » (p. 124). Mais toute solution idoine aux problèmes des famines passe au préalable par l’établissement d’un constat objectif des causes de ces dernières, la réflexion devant constamment précéder l’action, même si, pour ce faire, il faut passer outre la compréhensible émotion suscitée par les souffrances des populations civiles. Plusieurs nécessités sourdent donc de l’analyse de S. Brunel. Tout d’abord, la communauté internationale se doit de ne plus cautionner les régimes affameurs et de ne plus céder au réflexe consistant à laisser aux ONG le soin d’apporter une aide alimentaire inconditionnelle dictée par un mouvement généralisé de compassion. Certes, intervenir est légitime et nécessaire ; toutefois « toute assistance, qu’elle soit humanitaire ou non, doit s’interroger au préalable sur les conditions de son octroi et de sa distribution » (p. 128). À la réponse, ainsi ciblée au cas par cas, devra impérieusement se surimposer une politique franche de coopération entre le Nord et le Sud, seule à même d’enrayer le fléau de la famine qui se « nourrit de l’impunité qu’octroie la communauté internationale » (p. 129). C’est cette politique d’envergure, raisonnée et raisonnable, que l’auteur appelle de ses vœux.
Au final, l’ouvrage de S. Brunel s’avère être une précieuse grille de lecture et d’analyse de la persistance endémique de ce mal alimentaire que représente la famine. Son souci taxinomique permet au lecteur de s’abstraire de schèmes d’interprétation globalisants à l’excès, pétris d’a priori erronés ou mâtinés de commisération subjective et, le plus souvent, entretenue par la médiatisation universelle des famines. L’art de la sentence, supérieurement maîtrisé par l’auteur, s’avère des plus incisifs et efficaces au moment de dénoncer tant le cynisme éhonté des régimes affameurs que la diligence outrée et contre-productive des maîtres de certaines ONG à solliciter avec empressement la solidarité de la communauté internationale (« la charité n’est jamais aussi productive que lorsque les agences parviennent à tirer parti d’une urgence médiatisée, en expédiant au plus vite leurs courriers de sollicitation », p. 113), de façon à se porter sans coup férir sur le front des famines et, partant, à renforcer – involontairement il est vrai – des forces politiques d’oppression et de prédation en place.
Stéphane DUBOIS
Agrégé de géographie
Paris, Presses de Sciences Po, 2002, 131 p.
Qu’est-ce que la mondialisation ?, Charles-Albert Michalet
Le dernier ouvrage de Charles-Albert Michalet est une remarquable synthèse sur la mondialisation d’un point de vue économique. Le débat reste ouvert entre économistes et politistes, même si l’économie politique internationale vise à dépasser, d’une part, l’approche stato-centrée des politistes et, d’autre part, l’évacuation du politique par les économistes, ainsi qu’à comprendre la mondialisation dans ses deux principales dimensions.
Nombre de travaux montrent que la mondialisation rend compte d’une interdépendance entre quatre processus : la globalisation financière, l’organisation mondiale de la production par les firmes transnationales, la libre circulation des marchandises et l’instantanéité de l’information. Elle a également quatre principales dimensions : le changement d’échelle et l’extension des espaces – la dimension mondiale ou planétaire –, la multiplication des interdépendances – la globalisation –, l’apparition de référents culturels ou informationnels mondialisés et le mouvement organique englobant le capital – le capitalisme mondial. Ces quatre dimensions sont, elles-mêmes, de manière dialectique, créatrices de contre-tendances : poids du local et de la décentralisation, fragmentation, replis identitaires, informalisation (voir, GEMDEV, La mondialisation, les mots et les choses, Paris, Karthala, 1999). Ainsi, la mondialisation est à la fois un processus récurrent et novateur. On peut considérer qu’il y a une rupture dans le système international depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et la déréglementation qui l’a suivie, mais aussi du fait de la diffusion des mécanismes de marché à l’ensemble de la planète. On assiste ainsi à une mondialisation des systèmes d’information, au développement d’une économie virtuelle dématérialisée et à une déconnexion entre la sphère réelle et la sphère financière, avec un poids croissant des critères de rentabilité financière.
C.-A. Michalet apporte beaucoup de clarté à la compréhension de ce phénomène en se plaçant du point de vue économique et en rattachant la mondialisation à la dynamique du capitalisme. Il rappelle l’ancienneté de ce phénomène, mais également les transformations de ses modalités d’existence. La mondialisation est liée au capitalisme, outrepassant dès le départ ses limites d’origine : la ville et l’État. Il s’agit d’un processus multimensionnel que l’on peut appréhender par les échanges de biens et de services, par les investissements directs étrangers et par la circulation des capitaux financiers. On observe une évolution de la hiérarchie de ces dimensions dans le temps. Chaque période est ainsi caractérisée par une configuration dominante, que l’on peut apprécier selon différents critères : acteurs déterminants, taux de croissance supérieur, principe dominant.
Trois configurations dominantes se sont ainsi succédé, tout en se combinant. Tout d’abord, la configuration internationale renvoie à la dimension dominante des échanges de biens et services, aux spécialisations des pays et aux régulations intergouvernementales, avec un débat dominant entre libre-échange et protectionnisme. Ensuite, la configuration multinationale correspond à la dimension dominante des investissements directs à l’étranger (IDE) et au rôle des firmes multinationales ; elle est celle de la mobilité de la production de biens et services, le vecteur le plus important étant les IDE des firmes. Elle correspond ainsi à une logique de compétitivité et de délocalisation, la régulation étant liée à une collusion entre l’État et les multinationales. Enfin, la configuration globale se caractérise par la prédominance de la dimension financière et de la circulation libre des capitaux, en relation avec la triple déréglementation financière, des investissements directs et des échanges. Elle correspond au capitalisme patrimonial et renvoie à une rentabilité financière jouant à l’échelle mondiale.
L’auteur montre avec beaucoup de pertinence en quoi la mondialisation ou la « triadisation » est créatrice de fortes différenciations. Les inégalités mondiales demeurent fortes, voire croissent. Il n’existe pas d’intégration de marché dont l’existence d’un prix unique serait le signe, même si les marchés boursiers se trouvent interconnectés. La globalisation n’est pas planétaire. L’économie mondiale peut ainsi être représentée par des cercles concentriques mesurant l’intégration plus ou moins forte des économies nationales dans la globalisation.
L’ouvrage traite enfin de la « gouvernance », ensemble de régulations produites par une pluralité d’acteurs interdépendants, et de certaines voies pouvant servir de base à une nouvelle régulation. L’auteur rappelle également le caractère polysémique du terme « régulation » : procédures permettant le retour automatique à l’équilibre d’un système complexe ayant subi une perturbation ; réglementation ; mécanisme de reproduction d’un modèle économique concret ; et élaboration de normes visant à corriger les insuffisances du marché. La fin de la cohérence entre pouvoir et territoire fondant l’État-nation peut ainsi être observée. Ce découplage conduit à de nouveaux territoires et espaces de régulations. Il s’agit là d’une partie des régions transnationales et des districts industriels « marshalliens ».
L’ouvrage est très stimulant et très clair, notamment par sa typologie à dimension historique. Ce livre permet d’acquérir l’intelligence du monde dans lequel nous vivons et de dégager des principes d’action. Le jargon économique en est exclu. On ne peut qu’adhérer à l’essentiel des analyses et des constats. La mondialisation y est abordée en relation avec le capitalisme et, implicitement, avec les trois phases de transformation de l’argent de Karl Marx – capital argent, capital marchand, capital productif. La théorie de l’échange international ainsi que les modes d’organisation intergouvernementale ne sont pas en phase avec les pouvoirs de marché des grandes firmes qui agissent dans un monde de concurrence imparfaite et internalisent leur stratégie par rapport au marché. Les pouvoirs financiers jouent un rôle croissant. C.-A. Michalet rejoint Joseph Stiglitz qui, dans La grande désillusion (Paris, Fayard, 2002), montre que les instances de régulation comme le Fonds monétaire international (FMI) agissent davantage en fonction des intérêts de la finance mondiale – rembourser les créanciers du G7 – que de l’économie mondiale.
Certains débats peuvent évidemment faire surface. La périodisation présentée, très éclairante, prend peu en compte les réversibilités de l’histoire. À titre d’exemple, La grande transformation, analysée par Karl Polanyi (Paris, Gallimard, 1983), correspondant à la période des deux guerres mondiales, n’a-t-elle pas été marquée par des replis nationalistes tant au niveau des flux commerciaux, de la multinationalisation des firmes, que des mouvements internationaux de capitaux ? Malgré le taux de croissance du commerce, le taux d’ouverture – rapport entre les exportations et le produit intérieur brut (PIB) – a tout juste rattrapé celui du début du XXe siècle, avec un taux de l’ordre de 15 % ; le poids des investissements de portefeuille et des investissements directs sur le PIB est inférieur à son montant d’alors – 6,5 % pour le Royaume-Uni ; les mouvements internationaux de travail ont nettement diminué ; la monnaie est plus segmentée qu’à l’époque de l’étalon-or. N’observe-t-on pas, depuis deux ans, à la fin du « consensus de Washington » (J. Stiglitz), la forte baisse des mouvements internationaux de capitaux, des fusions-acquisitions et des flux d’IDE dans les pays émergents, ainsi qu’une relégitimation du contrôle de flux de capitaux, voire un repli nationaliste de la part de la première puissance mondiale ?
Par ailleurs, la dimension politique de la mondialisation et les liens entre l’économie et le politique auraient mérité, selon nous, d’être développés. L’ouvrage traite peu du rôle des pouvoirs publics et des grandes puissances – poids des dépenses publiques et notamment impact des dépenses militaires, rôle des monnaies nationales comme monnaie internationale, pax americana, importance de ceux qui disposent des pouvoirs structurels. Le cœur du capitalisme n’a-t-il pas été historiquement lié avec la puissance militaire repérable au niveau des États ? Les acteurs étatiques ont perdu leur pouvoir de régulation macro-économique et les pouvoirs privés sont souvent plus puissants que les pouvoirs publics. En même temps, les redistributions traduisant un lien social ou une citoyenneté se font au sein des territoires nationaux, et jamais le poids des dépenses publiques par rapport au PIB n’a été aussi élevé. Il y a pluralité d’espaces politiques interdépendants, du niveau local au niveau mondial, qui participent des reconfigurations des modes d’action politique. La question des biens communs, collectifs ou publics, renvoie à de nouvelles interactions entre les pouvoirs privés et les pouvoirs publics. Le retrait de l’État face aux pouvoirs privés ne signifie pas nécessairement la disparition des pouvoirs publics et des puissances dominantes ou hégémoniques dans le système international. Il y a, selon nous, davantage recomposition des pouvoirs que véritable dépassement de l’État.
D’autre part, la dimension criminelle et illicite de la mondialisation – liée notamment à la déréglementation – ou la croissance des zones de non-gouvernance de l’économie mondiale, quant à elles, sont peu abordées.
Ces réserves sont cependant mineures, un ouvrage développant avec force et de manière convaincante une thèse ne pouvait tout traiter. C.-A. Michalet ouvre un débat passionnant qui doit susciter des réactions de la part des politistes et des spécialistes des relations internationales. Incitons le lecteur à lire cet ouvrage remarquable d’un « agnostique » qui cherche à répondre à la fois aux thuriféraires qui croient que la mondialisation est un bien, et à ses détracteurs qui y voient un mal, en montrant qu’elle est une réalité évolutive qui peut être différemment régulée. La mondialisation n’est pas la « fin de l’histoire » comme le suppose Francis Fukuyama (La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1993). Elle correspond à une histoire dont les hommes sont responsables, même s’ils ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font.
Philippe HUGON
Professeur à l’Université
Paris X - Nanterre
Paris, La Découverte, 2002, 211 p.
Partir en guerre. Décideurs et politiques face à l’opinion publique, Natalie La Balme
Cet ouvrage de Natalie La Balme, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, est un résumé de sa thèse de Sciences politiques sur un sujet essentiel pour qui s’intéresse aux questions internationales : Quel est le poids de l’opinion publique en matière de politique extérieure ? De ce « couple improbable », selon son expression, N. La Balme démonte les relations complexes à travers les différentes théories de politologues sur l’opinion publique et ses mécanismes, et à travers des exemples plus précis à l’occasion desquels des sondages ou des entretiens avec des acteurs de la politique internationale permettent d’approfondir le sujet. La liste impressionnante des interviews – dont certains extraits choisis sont cités après chaque chapitre – donne toute sa dimension à l’analyse qui évite des approches politiques simplistes. À chaque étape de la démonstration, un résumé succinct mais précis des différentes théories permet de cadrer la démarche. Une excellente connaissance des analyses américaines, particulièrement riches en la matière, donne une étonnante largeur de vues au propos. On peut cependant se demander si, à titre d’exemple, la reconstitution de la décision d’envoi des forces françaises dans l’opération « Turquoise » pour sauver les populations massacrées au Rwanda est bien celle que certains acteurs ont relatée.
Au moment où l’apparition de la Cour pénale internationale vient donner corps au concept d’opinion publique internationale, ce livre est indispensable pour comprendre les liens complexes mais grandissants entre opinion et décideurs de la politique étrangère. Cette étude nous renvoie alors à une autre question sur laquelle peu d’études existent, en France tout au moins : Quelle est la part des services de l’administration (Affaires étrangères et Défense) dans certaines décisions de politique étrangère ?
Pierre CONESA
Paris, Autrement, coll. « Frontières », 2002, 137 p.
Les bouffons du foot, Christian Authier
En 2001, Christian Authier avait publié Foot Business, qui mettait en avant les dérives financières du football, bien avant que ne survienne, en 2002, l’éclatement de la bulle spéculative – droits télévisuels, salaires des joueurs. Il défendait alors une mondialisation humaine de ce sport contre une mondialisation purement financière.
Il publie aujourd’hui Les bouffons du foot dans la collection « Colère » qui, en l’occurrence, porte bien son nom. C. Authier ne rejoint pas le groupe de ceux qui critiquent le sport en général, et le football en particulier, de façon caricaturale et déconnectée des réalités, et qui y voient un instrument ou un nouvel opium du peuple. Non, c’est un véritable amoureux du sport qui s’exprime, un amoureux déçu par la prise du pouvoir de la jet-set sur le football. Il dénonce ces nouveaux Paul Déroulède qui ont enfilé des shorts Benetton, la récupération du sport – du moins lorsque l’équipe gagne – par les leaders politiques, ceux-là même qui s’en désintéressent lorsque les choses vont moins bien. Il ne nie pas les vertus intégratrices du football mais il déplore que la réussite des minorités beurs et blacks dans ce sport cache l’absence d’intégration dans les autres domaines.
Il égratigne tous les branchés qui se sont précipités vers le football après la victoire de 1998, sans éprouver de véritable passion pour ce sport, mais uniquement parce qu’il était « tendance ».
Pascal BONIFACE
Monaco, Éditions du Rocher, coll. « Colère », 2002, 72 p.
LES RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES
Dans Der deutsch-franz0ösische Vertrag von 1963. Entstehung, diplomatische Anwendung und politische Bedeutung in den Jahren von 1958 bis 1969 (Le traité franco- allemand de 1963. Genèse, pratique diplomatique et portée politique des années 1958 à 1969, Berlin, Duncker & Humblot, 2002, 212 p.), Manfred Steinkühler analyse l’histoire du traité de l’Élysée et conclut qu’il constitue un « tournant fondamental dans les relations bilatérales entre les deux pays et peuples, tournant ayant des répercussions bénéfiques sur l’ensemble européen qui a toujours été affecté par l’antagonisme franco-allemand passé » (p. 196). L’auteur étudie la période 1958-1969 et privilégie l’analyse systématique des archives des ministères des Affaires étrangères et la mise en rapport de sources écrites diverses. L’auteur qui, grâce à ses fonctions passées – notamment à l’ambassade de la RFA à Paris –, bénéficie d’une approche pointue de la problématique, situe son étude d’un point de vue allemand dans un esprit résolument critique. Outre son caractère hautement scientifique, l’ouvrage rejette le ton lénifiant pour excaver la genèse du traité de l’Élysée, mettre en lumière les arrière-pensées des acteurs et apporter des éclairages originaux sur les tenants et les aboutissants du traité. Au-delà du constat classique sur les divergences entre Konrad Adenauer et le général de Gaulle à propos de l’idée d’un leadership franco-allemand en Europe de l’Ouest, M. Steinkühler démontre que la relation franco-allemande est, entre 1958 et 1969, marquée par le contexte complexe de la guerre froide, mais aussi par un entrechoquement de perceptions opposées. L’auteur insiste sur le fait que les préjugés francophobes présents au sein d’une partie de l’élite dirigeante ouest-allemande de l’après-guerre ont nuit à l’essor du traité de l’Élysée, et que la classe politique allemande dans son ensemble n’a pas su concevoir ce traité comme un instrument privilégié pour promouvoir et renforcer l’ancrage de la RFA à l’Ouest. Étant donné que les hommes politiques étaient, à l’époque, largement imprégnés par les expériences de la Seconde Guerre mondiale, leurs débats autour du traité de l’Élysée mettent en lumière la méfiance française vis-à-vis de l’Allemagne et un déficit allemand en matière d’entendement des jugements français. On comprendra pourquoi ces derniers ont été déçus par l’adjonction au traité, par les parlementaires allemands, d’un préambule stipulant qu’il n’affectait pas les alliances traditionnelles de la RFA. Le traité de l’Élysée, vu de la France, ne devait pas être que le signe de la réconciliation, mais symboliser le début d’une ère nouvelle. Pour l’auteur, si le préambule « s’est avéré entre-temps obsolète et est en Allemagne depuis longtemps tombé dans l’oubli, il reste, en France, présent à la mémoire, comme motif de doute de la fiabilité allemande » (p. 69).
Dans le no 54 de l’année 2001, la revue Panoramiques a publié un dossier intitulé « France-Allemagne : un tandem en panne ? ». L’intérêt de ce dossier est qu’il combine les points de vue de différents auteurs, qu’ils soient « fédéralistes », « souverainistes », optimistes-idéalistes ou pessimistes-réalistes. Les réflexions mettent en relief les difficultés comme les succès du partenariat franco-allemand, et la pertinence du choix des textes et des documents permet une mise en perspective des défis. À la lecture de ces textes, les praticiens des questions européennes s’accorderont pour observer que la vision de relations franco-allemandes « allant de soi » est incomplète, et qu’il faut, au contraire, alimenter en permanence cette relation privilégiée. En effet, les positions de l’un et de l’autre n’étant pas nécessairement identiques, les rapprochements se font par touches successives. Il s’agit donc d’une action persévérante, qui se nourrit d’une vision partagée de l’avenir de l’Europe. « Pour la France, la confiance en l’Allemagne est inséparable de la confiance en soi » (p. 11), écrit l’essayiste Roland Hureaux. Une autre manière de signifier le rapport dialectique qu’entretiennent coopération et contrôle : la coopération franco-allemande serait, à l’instar de l’intégration européenne, un moyen de garder l’Allemagne sous contrôle. Dans cette perspective, il en appelle à un partenariat franco-allemand fondé sur un équilibre de leur poids politique et perçoit l’interférence des États-Unis dans cette relation comme éternellement problématique, au point de considérer que la France, en suivant, lors des guerres des Balkans, les « entreprises germano-américaines », est allée « jusqu’à sacrifier son allié traditionnel serbe » (p. 12). La France a-t-elle les moyens et les ressources nécessaires pour exercer une influence qu’aucun autre pays européen ne possède à lui seul ? R. Hureaux explique qu’aujourd’hui les deux partenaires ont les mêmes défis à relever et que la coopération est donc une donne inévitable. Ce discours paraît antinomique, car ce n’est pas en empruntant une voie singulière pour préserver un rang privilégié que les pays membres de l’UE pourront s’imposer sur la scène internationale : ce rang, à l’ère de la mondialisation et des conflits inédits, ne peut échoir qu’à une Union forte et unie. La pensée de R. Hureaux symbolise la permanence d’une contradiction propre à un courant intellectuel et politique français : une schizophrénie qui consiste à regretter que l’Allemagne ne s’affirme pas davantage et à s’inquiéter dès qu’elle s’affirme.
Dans son ouvrage Entre le coq et l’aigle. Géopolitique du Rhin dix ans après la réunification allemande (Strasbourg, La Nuée Bleue, 2000), Alain Howiller adopte un ton plus optimiste. La démarche de l’auteur est originale, dans le sens où c’est à travers l’espace rhénan, et plus particulièrement l’Alsace, qu’il procède à un tour d’horizon complet et pertinent de l’histoire et de l’actualité des relations franco-allemandes et à une analyse de la portée et des enjeux de la coopération entre les deux pays. Malgré le passé meurtri de l’Alsace, l’ouvrage se veut tourné vers l’avenir et se concentre sur le récit d’un « bon voisinage ». Pour A. Howiller, l’espace rhénan s’acquitte aujourd’hui du rôle de trait d’union entre les deux peuples. Se situant dans la perspective de la dynamique économique et commerciale, il constate que les convergences et les interpénétrations indiquent que l’espace rhénan devient une réalité. En revanche, un problème de cohabitation entre Allemands et Français persiste, dû aux différences culturelles et de mentalités. Le journaliste déplore ainsi que, si le Rhin « disparaît comme frontière politique », il « s’installe dans les têtes comme une fracture culturelle, comme un fossé qui tend à se creuser par la montée d’une certaine indifférence entre voisins » (p. 111). Par la finesse de son analyse, on se rend compte que l’espace frontalier est un baromètre de la qualité des relations franco-allemandes dans leur ensemble, l’Europe rhénane constituant ainsi un pilier essentiel de l’architecture de la nouvelle Europe.
Dans Les relations franco-allemandes depuis 1963 (Paris, La Documentation française, 2001, 539 p.), Pierre Jardin et Adolf Kimmel, respectivement chargé de recherche au CNRS et professeur de science politique à l’Université de Tübingen, ont rassemblé des textes relatifs au traité de janvier 1963, complétés par des documents relatifs aux sommets franco-allemands jusqu’en 2000. Une chronologie de la relation franco-allemande est accompagnée d’une présentation historique minutieuse. Aux « débuts difficiles (1963-1969) » succède « l’ère des avancées prudentes (1969-1973) », puis la phase de « la priorité européenne (1974-1981) ». Enfin, après la « relance de la co.pération (1981-1989) », l’entente franco-allemande est, après l’unification allemande, marquée par une « nouvelle donne (1990-2000) ». P. Jardin et A. Kimmel tracent en introduction la trame de la coopération franco-allemande, marquée par une volonté politique constante de dépasser l’héritage commun et de travailler ensemble pour faire avancer la construction européenne. En ce sens, ils soulignent combien cette entente constitue le moteur essentiel de l’histoire européenne de la fin du XXe siècle. Ils montrent comment les deux pays ont transcendé leurs intérêts divergents au bénéfice d’une réconciliation au service de la construction européenne. D’après P. Jardin et A. Kimmel, la France et l’Allemagne, suite aux propositions de Joschka Fischer de mai 2000, puis de Hubert Védrine et de Jacques Chirac, « semblent avoir trouvé leur capacité d’initiative et d’impulsion, tout autant que leur volonté de dessiner les perspectives qui font encore cruellement défaut à l’Union européenne ». Ils voient les deux pays évoluer vers un partenariat « fructueux » (p. 45). Cette conclusion est hâtive et ne tient pas compte de la réponse de H. Védrine, négative quant au fond, au projet pour l’avenir de l’Europe de J. Fischer : le fédéralisme comme modèle général se heurte en France à la méfiance. L’on regrette donc que n’apparaisse pas in fine une réflexion prospective sur l’idée de fédération d’États-nations. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage est un document de référence, qui montre comment, malgré la difficulté latente de concilier l’« atlantisme allemand » avec l’« axiome gaulliste d’indépendance nationale », les chefs d’État et de gouvernement ont été capables, à partir de 1963, de dépasser les malentendus et d’insuffler l’élan souhaité à une nouvelle relation franco-allemande. Ainsi, les divergences notables sur la politique de sécurité n’ont pas empêché Helmut Kohl et François Mitterrand de signer, en 1988, deux protocoles fondant le Conseil franco-allemand économique et financier et le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité. Preuve, s’il en était besoin, que les conflits d’intérêts trouvent leur solution dans le dialogue permanent.
Stephan MARTENS
J’ai vu finir le monde ancien, Alexandre Adler
Alexandre Adler possède des connaissances historiques quasi encyclopédiques, un talent de conteur qui a séduit régulièrement ses différents auditoires, et quelques convictions solides dont il reconnaît lui-même la subjectivité. Il nous a livré, à propos des événements du 11 septembre 2001 et de leur lecture, un livre incisif et musclé qui a connu un grand succès auprès du public.
A. Adler voit dans le 11 septembre un événement marquant, une rupture historique avec l’ordre ancien, notamment en raison de l’émergence d’une alliance américano-russe. Selon lui, l’antiaméricanisme est la fusion entre des valeurs démocratiques comme l’égalité de tous les peuples et la lutte contre l’hégémonisme et des valeurs profondément antidémocratiques que sont la haine de la liberté, telle que l’incarnent les États-Unis. Il estime que l’hostilité des sociétés musulmanes envers les États-Unis demeurera, quand bien même elle serait contenue et militairement surveillée. Cependant, peut-on ne pas penser, au contraire, qu’il n’y a pas de choses écrites à l’avance et qu’un changement américain pourrait tout à fait justifier un changement arabe ?
Il consacre les pages les plus brillantes de son livre à un historique du monde arabe et musulman. Il reconnaît que pour les intellectuels arabes la nostalgie d’un État unifié par une vision du monde à la fois religieuse et politique, le califat, s’explique parfaitement. En effet, c’est un califat tolérant qui avait permis de grandes découvertes et qui a symbolisé la puissance arabe. Simplement, ceux qui rêvent désormais d’un tel califat ont déjà tué des milliers et des milliers de musulmans au nom de l’islamisme, sans parler de leurs autres méfaits. A. Adler place ses espoirs dans une Arabie Saoudite renouvelée, mais il n’explique pas pourquoi Ariel Sharon a refusé le plan de paix proposé par le prince Abdallah. Selon lui, Israël devient aujourd’hui sans le comprendre l’accoucheur de l’alliance russo-américaine. Par ailleurs, il considère que les États-Unis ne sont pas un pouvoir militaire conquérant mais une démocratie qui, tout en étant en mesure d’exercer un pouvoir impérial, y renonce très largement, précisément parce qu’elle est une démocratie. Enfin, il voit dans le système russo-américain une des clés de voûte du XXIe siècle, où Israël jouerait sa partition financière et technologique. Ce dernier élément serait, selon lui, l’impact le plus important du 11 septembre.
Cette alliance est-elle réellement égalitaire ? Est-elle réellement aussi nouvelle et aussi solide qu’il le pense ? On peut s’étonner de certaines affirmations. Son parti pris pro-israélien lui fait rendre Yasser Arafat l’unique responsable de l’échec du processus de paix et de la reprise du conflit, allant à l’encontre de tout ce que l’on sait sur ce qui s’est réellement passé à Camp David et à Taba. C’est d’ailleurs certainement dans une perspective israélienne qu’il livre un satisfecit à la Turquie et célèbre la nouvelle alliance russo-américaine.
D’autre part, il affirme que la France est « l’ennemi déclaré d’Israël », car elle mènerait, selon lui, une politique anti-israélienne. Cela peut paraître excessif, et mériterait une argumentation plus soutenue. Ce livre, en tous les cas, ne peut laisser indifférent. Il peut plaire ou agacer, il peut d’ailleurs faire les deux en même temps. Il est indéniable qu’il stimule la réflexion et mérite une lecture attentive.
Pascal BONIFACE
Paris, Grasset, 2002, 336 p.
Sécurité : l’après-New York, Dominique David
Les attentats du 11 septembre ont relancé la question de la sécurité dans les démocraties occidentales, qui, depuis la fin de la guerre froide, se croyaient à l’abri de toute menace. L’une des rhétoriques les plus souvent employées consiste à dire que les États-Unis ont découvert la vulnérabilité, et c’est précisément en ce sens que les choses ont vraiment changé. Dès lors, il convient de parler d’un avant et d’un après-New York. L’attaque contre le Pentagone à Washington semble écartée du propos, et ce, pour deux raisons : il s’agit d’une cible militaire, située en périphérie et non dans un centre urbain, et l’absence de couverture médiatique ne permet pas l’utilisation de l’attentat comme symbole de l’Amérique meurtrie. C’est donc vers New York que tous les regards ont convergé lors de l’attaque, c’est vers Washington qu’ils se sont tournés alors que s’engageait la riposte.
La sécurité renforcée, instrumentalisée, justifiée ou non, selon les idées que l’on s’en fait, concerne à la fois des mesures internes et des engagements politiques au niveau international. De fait, nous sommes tous, amis ou adversaires de Washington, concernés à plus ou moins brève échéance par les attaques du 11 septembre. Dominique David analyse ici les fondements de l’insécurité et les conditions dans lesquelles la sécurité peut naître des décombres du World Trade Center. Cette insécurité dépend de deux choses : le sentiment de frustration à l’égard de la première puissance mondiale et l’utilisation de moyens asymétriques de guerre. Ce sont en effet ceux qui se sentent exclus de l’ordre mondial incarné par Washington qui n’ont d’autre alternative que de le combattre par la violence, et alimentent ainsi les multiples réseaux du crime organisé, cette fameuse nébuleuse du terrorisme dont tant d’experts ont prédit les dangers depuis plusieurs années. Par ailleurs, c’est par l’utilisation d’armes rudimentaires et de moyens asymétriques que les terroristes ont pu atteindre leur but, évitant ainsi de se faire repérer comme tant d’autres avant eux qui pensaient en mégalomanes pouvoir combattre les États-Unis sur le terrain de la technologie de pointe. Cyberterrorisme, où te caches-tu ? L’insécurité n’est plus celle que l’on croit, elle ne s’alimente pas d’armes perfectionnées et modernes (donc décelables), mais de cutters et lames de rasoir. Le 11 septembre l’a encore prouvé : une poignée d’hommes déterminés peuvent faire beaucoup plus mal qu’un arsenal puissant et quasi inutilisable.
Retrouver la sécurité – est-ce tout au moins possible ? – consiste donc, pour D. David, à harmoniser des politiques internes et des engagements internationaux, ce deuxième aspect étant décidément le plus important. Mesures de contrôle renforcées, surveillance aux frontières et dans les aéroports, traitement des terroristes et de leurs présumés contacts : autant de manœuvres destinées à rassurer une opinion publique durablement traumatisée (un demi-million de New-Yorkais ont suivi des soins psychologiques après les attentats). Mais cela peut-il réellement empêcher les kamikazes de frapper à nouveau, est-ce la sécurité que l’on atteint ainsi, ou simplement le sentiment de sécurité ? La défense « passive », le repli sur soi et la protection à outrance n’ont jamais permis d’éviter le pire. La grande Muraille de Chine et la ligne Maginot comptent parmi les vestiges les plus ambitieux de l’histoire, sans doute parmi les plus inutiles également.
L’auteur considère donc que la solution consisterait à combattre le mal à la racine, en disposant d’une politique étrangère chargée de lutter contre le terrorisme. C’est une des leçons du 11 septembre, mais comment doit s’organiser cette riposte ? Les États-Unis ont le choix entre prendre la tête d’une large coalition dans laquelle le multilatéralisme permet des résultats efficaces mais désordonnés, et un unilatéralisme plus brutal, mais plus cohérent dans son fonctionnement. Dès lors, se trouve à nouveau posée la question restée sans réponse depuis l’effondrement de l’Union soviétique : les États-Unis doivent-ils être les gendarmes du monde en intervenant dans les zones dites grises, ou ont-ils la volonté et la possibilité de privilégier le repli sur soi ? De même, d’autres acteurs pourraient avoir un rôle à jouer, notamment l’Union européenne, qui, à force de privilégier un monde multipolaire, s’en trouve exclue, ou la Russie, dont les moyens sont aujourd’hui trop limités pour prétendre proposer un autre modèle.
Enfin, la question de la sécurité internationale est liée à celle des moyens de défense, et, à ce titre, Washington n’a pas manqué de rappeler que l’augmentation des budgets et l’acquisition de nouvelles capacités technologiques pouvaient permettre de combattre à l’avenir ces « nouvelles » menaces. Quand bien même cela serait vrai, tout l’armement le plus sophistiqué de la planète ne saurait permettre d’éviter des attaques de type 11 septembre tant que subsisteront ces zones d’ombre dans lesquelles se recrutent les adversaires de ce que George W. Bush a appelé la civilisation. S’il est un devoir pour cette civilisation de privilégier la sécurité – et comment pourrait-il en être autrement –, il faut que celle-ci s’exerce partout, sans quoi elle ne restera qu’une utopie.
Barthélémy COURMONT
Paris, Presses de Sciences Po, 2002, 130 p.
Politique du chaos, l’autre face de la mondialisation, Thérèse Delpech
Dans une nouvelle collection des Éditions du Seuil, « La république des idées », Thérèse Delpech, directeur des Affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique et chercheur associé au CERI, tente de donner une définition de l’ordre international que l’on ne peut plus se contenter de qualifier d’« après-guerre froide ». Ce qualificatif, déjà insuffisant dans les années 1990, ne présente plus aucune pertinence après le 11 septembre 2001. De même que les scientifiques ont élaboré une physique du chaos, elle donne une définition de la politique du chaos avec des concepts qui s’affirment comme celui de la guerre asymétrique, des États en faillite ou des réseaux amorphes. Par rapport à ces menaces nouvelles et ces nouvelles formes de violence, elle plaide pour un retour aux sources du concept de souveraineté car l’État doit assurer l’essentiel de sa fonction, à savoir la sécurité des citoyens. Elle préconise un retour de l’Europe en Afrique, afin d’éviter que ce continent ne prenne un rôle croissant dans les circuits criminels internationaux qui constituent une menace pour l’Europe. Elle affirme avec force que la notion de nation building, devenue taboue à Washington à la suite du désastre en Somalie, doit être reconsidérée à la lumière des événements du 11 septembre.
T. Delpech a, depuis des années, dénoncé le danger de la prolifération des armes de destruction massive ; néanmoins, au moment où cette menace est remise au premier plan de l’actualité internationale, elle s’inquiète de la philosophie qui préside à la révolution des affaires militaires en vogue aux États-Unis, et qui repose sur l’idée de domination et, donc, sur la tendance à ne concevoir la sécurité que sous l’angle militaire. L’Europe, bien sûr, pourrait faire valoir sa différence, mais sa situation d’impuissance militaire l’en empêche. Enfin, elle déplore que l’actuelle Administration américaine soit davantage soucieuse de ne plus avoir de rivales que de restaurer un équilibre international durable qui ne peut reposer que sur l’interdépendance.
Pascal BONIFACE
Paris, Le Seuil, 2002, 64 p.
Les guerres du XXIe siècle, Ignacio Ramonet
11 septembre 2001 – Guerre mondiale contre le terrorisme.
« C’était le 11 septembre. Détournés de leur mission ordinaire par des pilotes décidés à tout, les avions foncent vers le cœur de la grande ville, résolus à abattre le symbole d’un système politique détesté. Très vite : les explosions, les façades qui volent en éclats, les effondrements dans un fracas d’enfer, les survivants atterrés, fuyant couverts de débris. Et les médias qui diffusent la tragédie en direct...
« New York, 2001 ? Santiago du Chili, 11 septembre 1973. »
Par ce clin d’œil dramatique, Ignacio Ramonet donne le ton de son livre. Il n’est pas question pour lui de tomber dans l’unanimisme pro-américain, les « bons » d’un côté, les « méchants » de l’autre.
Dès lors, la solidarité avec les États-Unis ou l’émotion suscitée par les attentats ne masque pas à ses yeux leurs responsabilités dans ce qui ne va pas dans le monde actuel. Toutefois, ce n’est pas le grade d’hyperpuissance dominant le monde qui octroie aux États-Unis une large part de responsabilité dans les désordres contemporains : il s’agit plutôt d’une volonté avérée de la part de cet État de susciter des désordres stratégiques, économiques ou humains.
Aussi, I. Ramonet ne doute pas à mettre en avant les contradictions américaines, telles que la décision de combattre leur propre créature, Oussama Ben Laden, en s’appuyant sur deux États, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, qui ont grandement contribué à répandre à travers le monde des réseaux islamistes radicaux. Finis, les rêves du nouvel ordre mondial ; désormais, les États-Unis préfèrent des alliances à géométrie variable en choisissant leur partenaire et en lui fixant unilatéralement la mission à conduire.
Toutefois, avant de faire le procès des États-Unis, I. Ramonet dresse celui de la mondialisation financière. Pour lui, la chute de l’Argentine devrait être au néo-libéralisme ce que la chute du mur de Berlin fut pour le socialisme étatique. En effet, l’Argentine, élève exemplaire qui a suivi au pied de la lettre toutes les recommandations du FMI, privatisant ainsi l’ensemble du patrimoine de l’État, dont le commerce extérieur a été entièrement libéralisé, qui a licencié des dizaines de milliers de fonctionnaires, qui a même « dollarisé » son économie, se retrouve à présent ruinée. La dette, qui était de 8 milliards de dollars avant les privatisations, atteint un montant de 132 milliards après les ventes des biens de l’État. Où sont donc passés les fruits de la privatisation ? On constate donc qu’il y a effectivement un problème à avoir fait de l’Argentine un exemple aux yeux du FMI.
Peut-être I. Ramonet fait-il preuve d’un optimisme quelque peu militant en estimant que le XXIe siècle a commencé à Porto Alegre, où tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contesté la mondialisation néolibérale se sont réunis du 25 au 30 janvier 2001, puis en 2002. Ce qui est clair est qu’il écrit un livre engagé, mais, contrairement à ce que l’on pourrait être amené à croire, cet engagement ne signifie pas une absence d’argumentation, bien au contraire. Aussi, sur chaque point évoqué, l’analyse est extrêmement détaillée et didactique.
Pascal BONIFACE
Paris, Galilée, 2002, 185 p.