2002
Revue internationale et stratégique
Controverse : vers un nouveau traité de l'Elysée ?
La coopération franco-allemande à l’épreuve du traité de l’Élysée.
Retour sur quarante ans d’attentes, de déceptions et de succès
Jérôme Vaillant
Professeur à l’Université Charles-de-Gaulle – Lille III, rédacteur en chef de la revue Allemagne d’aujourd’hui (Paris), coordinateur d’un numéro spécial à paraître en décembre 2002, « 40e anniversaire du traité de l’Élysée et de l’OFAJ. Vers une refondation des relations franco-allemandes ? », no 161, plus de 300 p. Sur Internet à l’adresse : hhttp:// allemagne-aujourdhui. septentrion. com.
Le traité de l’Élysée fête son 40e anniversaire en janvier 2003, alors que la question du rôle de la relation franco-allemande dans la construction européenne se pose avec plus d’intensité. Un retour sur la signature de ce traité montre ainsi que, dès 1963, les deux pays signataires connaissaient un certain nombre de désaccords, en particulier en ce qui concerne les motivations et la position des États-Unis. Le contexte de la guerre froide leur a cependant permis de dépasser ces divergences et d’instaurer des structures institutionnelles renforçant la coopération entre les deux États. Ce constat permet de considérer qu’aujourd’hui, plus qu’un nouveau traité, il est nécessaire de refonder la relation franco-allemande.
French-German Cooperation in Light of the Élysée Treaty. Forty Years of Hopes, Disillusions, and Achievements
The celebration of the 40th anniversary of the Élysée Treaty, in January 2003, brings out the question of the role of French-German relationship within the European construction process. Back to the time when this treaty was first signed, in 1963, both partners seemed already to have several disagreements, particularly concerning United States position and motivations over this treaty. However, the Cold War context favoured a common understanding between the two governments, and allowed the instauration of an institutional framework in order to reinforce French-German cooperation. This assessment allows us to considerate that today, more than the establishment of a new treaty, both countries need to rebuild the French-German relationship.
Afin de mesurer, quarante ans après sa signature, l’originalité et l’efficacité du traité de l’Élysée en tant que traité de coopération franco-allemande, il convient de faire abstraction de la rhétorique qui accompagne la célébration de tout anniversaire. Pour ce faire, il est nécessaire tout d’abord de rappeler les motivations qui ont sous-tendu le projet original, ainsi que l’échec qui s’en est suivi, pour mieux dégager ensuite les acquis durables de ce traité – tout particulièrement certaines procédures de consultation qui servent depuis lors de référence aux relations entre de nombreux États. En 1962, alors qu’ils viennent de sceller et de célébrer la grand-messe de la réconciliation, le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer souhaitent donner un cadre institutionnel durable à la coopération franco-allemande. Les motivations sont loin d’être les mêmes de part et d’autre. Cela n’a pourtant guère d’importance si l’on admet que, dans leurs relations depuis 1945, la France et l’Allemagne ne devaient pas nécessairement être entièrement d’accord afin de travailler ensemble, les conditions de la guerre froide incitant les deux pays à naviguer de conserve. Le chancelier allemand souhaitait surtout fournir à la coopération entre les deux États un cadre durable et contraignant auquel son successeur présumé, le ministre de l’Économie, Ludwig Erhard, ne pourrait se soustraire. L’ambition du général de Gaulle était tout autre : elle était bien plus importante et correspondait à la vision d’une véritable union franco-allemande associant intimement les deux partenaires dans le domaine des Affaires étrangères et de la Défense, dans le but de soustraire progressivement les Allemands à une influence américaine jugée hégémonique.
LES DISPOSITIONS DU TRAITÉ
Le traité de l’Élysée met en place, pour l’essentiel, un système de consultations à plusieurs niveaux : les chefs d’État et de gouvernement doivent se rencontrer au sommet au moins deux fois par an, les ministres des Affaires étrangères, « chargés de l’exécution du programme dans son ensemble », devant se réunir au moins tous les trois mois et leurs directeurs des Affaires politiques, économiques et culturelles, tous les mois. Les ministres de la Défense et de l’Éducation nationale
[1], quant à eux, sont invités à se rencontrer tous les trois mois ; les chefs d’état-major et les ministères ou organismes compétents pour la Jeunesse et le Sport, tous les deux mois. Par ailleurs, une commission interministérielle est instituée dans chacun des deux pays afin de coordonner l’ensemble des activités, comme le prévoit la première partie du traité, intitulée « Organisation ». Sur le plan du contenu, la partie II, dite « programmatique », prévoit que « les deux gouvernements se consulteront, avant toute décision, sur toutes les questions importantes de politique étrangère [...] en vue de parvenir, autant que possible, à une position analogue ». À ce sujet, la version allemande emploie, pour dire « analogue », le terme de
gleichgerichtet – soit : « qui va dans le même sens » – une formulation plus forte que l’adjectif français, qui suggère seulement un rapprochement des points de vue afin que ceux-ci deviennent semblables, comparables. D’autre part, les sujets qui doivent retenir l’attention y sont énumérés : les Communautés européennes, en particulier la coopération politique ; les relations Est-Ouest ; ou les affaires relevant de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), l’Union de l’Europe occidentale (UEO), le Conseil de l’Europe, l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) et l’Organisation des Nations unies (ONU). En ce qui concerne l’aide aux pays en voie de développement, les gouvernements sont appelés à « maintenir une étroite coordination ». Dans le domaine de la Défense, le premier objectif poursuivi est, « sur le plan de la stratégie et de la tactique [...], de rapprocher les doctrines en vue d’aboutir à des conceptions communes ». Le choix des mots n’est pas fortuit : en effet, dans le domaine militaire, des positions analogues ne suffisent pas. Aussi, les échanges de personnel entre les armées devront se multiplier, et les armements faire l’objet d’un « travail en commun dès le stade de l’élaboration ». La défense civile, bien que ne faisant l’objet que d’une mention non spécifiée, n’est toutefois pas oubliée. Le troisième champ de la coopération franco-allemande couvert par le traité concerne l’Éducation et la Jeunesse. Celui-ci comprend l’enseignement des langues, le problème des équivalences entre titres et diplômes universitaires, la recherche scientifique et, surtout, les échanges entre jeunes des deux pays, les « écoliers, étudiants, jeunes artisans et jeunes travailleurs » étant cités nommément. Il s’agit là du prologue de ce qui va devenir, en juillet 1963, l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ). À l’endroit où la version française parle de façon sibylline d’un « organisme destiné à développer les possibilités [de resserrer les liens qui les unissent] et à promouvoir les échanges », la version allemande recourt déjà à l’expression
Austausch- und Förderungswerk, une anticipation de
Deutsch-französisches Jugendwerk, l’idée de
Werk et, plus encore, de
Förderungswerk évoquant davantage que le mot français « office » celle d’un mécanisme devant déclencher un vaste mouvement.
Plusieurs analystes ont, à juste titre, souligné à la lecture du traité que la culture ne faisait pas l’objet d’une mention particulière. C’est oublier toutefois trois paramètres : les affaires culturelles sont évoquées au titre de la direction des Affaires culturelles des ministères des Affaires étrangères au chapitre « Organisation » ; il y est également expressément mentionné que les rencontres prévues « n’affecteront en rien le fonctionnement des organismes existants », dont la Commission culturelle franco-allemande ; et, enfin, dans sa partie consacrée à l’Éducation et à la Jeunesse, le traité de 1963 reprend presque à l’identique certaines formulations empruntées à l’Accord culturel franco-allemand du 23 octobre 1954
[2]. Ce dernier, signé par Pierre Mendès France à Paris, tout comme les autres grands accords signés avec l’Allemagne cette année-là, avait pour but de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvait la France après son refus de ratifier l’accord sur la Communauté européenne de défense (CED), le 30 août 1954. Les points communs entre ces textes concernent surtout l’enseignement des langues vivantes et les problèmes d’équivalence. L’accord de 1954 traitait en outre des échanges universitaires et prévoyait l’attribution de bourses pour favoriser leur développement, préfigurant ainsi largement les tâches confiées à partir de 1963 à l’OFAJ. En définitive, cet accord représentait la consécration de la politique culturelle, linguistique et d’échanges pratiquée par la France en Allemagne depuis 1945, tant au niveau des organismes officiels que des multiples initiatives privées
[3]. Néanmoins, après sa signature, il n’a pas provoqué une intensification palpable des échanges culturels entre la France et l’Allemagne – entre autres parce que des universitaires aussi réputés qu’Edmond Vermeil y voyaient d’abord, non sans étroitesse d’esprit, la possibilité pour l’Allemagne de mener à nouveau en France une propagande culturelle qu’elle n’avait plus eu la possibilité de pratiquer depuis la fin de l’Occupation en 1944. Par ailleurs, plusieurs forums et sommets franco-allemands ont été par la suite consacrés, en tout ou partie, à la culture, comme ce fut le cas en 1981 et en 1986, le dernier en date étant le sommet de Weimar de 1997.
LES CHOIX TACTIQUES DU GÉNÉRAL DE GAULLE
Seul le contexte politique de l’époque explique cependant les intentions françaises. À l’automne 1962, les négociations sur l’adhésion du Royaume-Uni au Marché commun entrent dans une phase critique, Londres voulant préserver ses liens privilégiés avec son ancien Empire colonial et continuer de protéger sa production agricole, ce qui l’opposait inévitablement à la France. On se prend à craindre également, du côté français, que l’arrivée du Royaume-Uni ne transforme le Marché commun, auquel on s’est entre-temps fort bien habitué, en une simple zone de libre-échange, une évolution qui correspondrait aux positions défendues par L. Erhard en Allemagne. En effet, pour le dirigeant allemand, l’Europe des Six constitue une entité économique et politique trop restreinte. Et, surtout, le général de Gaulle redoute que le Royaume-Uni se voie contraint de sacrifier l’autonomie de sa force de frappe nucléaire aux exigences américaines. Les Américains viennent en effet de mettre un terme au projet de réaliser en commun avec la Grande-Bretagne une fusée sol-air à charge nucléaire et proposent, en échange, d’équiper les sous-marins britanniques de fusées « Polaris ». L’offre est étendue à la France et à l’Allemagne, l’objectif étant de créer une Force multilatérale (MLF) contrôlée par l’OTAN. Pour l’Allemagne, la proposition ne manque pas d’attrait puisqu’elle lui donnerait la possibilité d’avoir accès à la dissuasion nucléaire. La France, au contraire, y voit la confirmation que les États-Unis veulent contrôler les armements nucléaires français et anglais. Dès lors, la décision française est prise : ce n’est pas avec le Royaume-Uni que l’on pourra construire un Marché commun européen et une Europe, certes alliée aux États-Unis, mais libre de ses décisions et capable d’assurer un jour elle-même sa défense. Il revient à l’Union franco-allemande d’être, au-delà du Marché commun fondé par le traité de Rome du 25 mars 1957, le noyau de la future Europe dans les domaines diplomatique et militaire. Le 14 janvier 1963, à quelques jours seulement de la signature du traité de l’Élysée, le général de Gaulle, lors d’une conférence de presse historique, met l’accent sur la nécessité pour la France de disposer d’une force de frappe nucléaire indépendante et oppose son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun. Les 21 et 22 janvier, l’Union franco-allemande qui voit le jour vise, à ses yeux, à contrebalancer l’influence anglo-américaine en Europe et à lui rendre les moyens de son indépendance
[4]. Les dispositions du traité concernent pour l’essentiel les Affaires étrangères et la Défense. Dans ce domaine particulier, l’accord apparaît en premier lieu comme l’aboutissement des multiples négociations menées depuis 1956 en vue de créer, avec l’Allemagne fédérale, une « communauté stratégique ». Mais, paradoxalement, à l’inverse de ce qui avait pu être envisagé en 1957 avec l’accord franco-allemand de Colomb-Béchar
[5], puis en coopération avec l’Italie, la création d’une « communauté nucléaire » est désormais exclue, minimisant ainsi les prérogatives du traité. Toutefois, les formulations du traité de 1963 se situent, à cette remarque près, dans l’esprit du protocole franco-germano-italien du 28 novembre 1957
[6].
LE BUNDESTAG FAIT MARCHE ARRIÈRE
Les dispositions du traité de 1963 relatives à la défense, tout comme le protocole de novembre 1957, devaient pourtant rester longtemps lettre morte. En effet, la ratification du traité de l’Élysée a permis à ceux qui s’y opposaient de neutraliser les principales orientations de la politique « gaulliste » du chancelier K. Adenauer, dont le retrait de la vie politique, après quatorze années passées au pouvoir en RFA, était alors souhaité par ses propres compagnons. En effet, l’axe franco-allemand leur paraissait trop exclusif et ne pouvait que compromettre, à leurs yeux, le lien transatlantique qui garantissait finalement la sécurité de la République fédérale d’Allemagne (RFA). Aussi, les sociaux-démocrates, les libéraux et de nombreux chrétiens-démocrates n’acceptèrent en Allemagne de ratifier la traité qu’en le faisant précéder d’un préambule qui le dénaturait et en contredisait même le sens, en incluant des phrases telles que : « association étroite entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique », « défense commune dans le cadre de l’Alliance de l’Atlantique nord », « association du Royaume-Uni à l’unification européenne » avec, pour clore le tout, une allusion à l’« élimination des barrières commerciales entre la Communauté économique européenne (CEE), le Royaume-Uni et les États-Unis ». On ne pouvait imaginer de camouflet plus sensible pour le général de Gaulle, ni de revanche plus nette pour L. Erhard qui, fort peu diplomatiquement, avait, fin janvier 1963, lors d’une réunion du gouvernement fédéral à Bonn, estimé que, en s’opposant définitivement à l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun, « le général de Gaulle asservissait l’Europe tout comme Hitler l’avait fait avec l’Allemagne, trente ans auparavant » !
Point n’est besoin d’expliquer que, dans les années qui suivirent, les relations entre la France et l’Allemagne se caractérisèrent par un refroidissement patent, les rapports entre Charles de Gaulle et L. Erhard en restant au stade d’une politesse purement protocolaire. Pourtant, c’est précisément à cet endroit que les détours et rétablissements pour le moins inattendus de l’histoire se manifestèrent. Le traité de l’Élysée n’était pas un simple accord, il avait bien valeur de traité interétatique avec ce que cela représentait de contraintes, comme l’avait précisément voulu le chancelier K. Adenauer avant de se retirer du pouvoir. Dans son
Histoire de la RFA à l’époque d’Adenauer, Hans-Peter Schwarz émet l’hypothèse que les fonctionnaires de l’
Auswärtiges Amt, qui avaient plaidé en faveur d’un traité en bonne et due forme – et non d’un simple accord entre États – pour satisfaire aux normes constitutionnelles (art. 59 de la Loi fondamentale : « Les traités réglant les relations politiques de la Fédération requièrent l’approbation [du Parlement] »), ne l’avaient peut-être pas fait sans arrière-pensées, tablant sur un difficile processus de ratification
[7]. Mais, désormais, le traité existait et son préambule en avait même permis la ratification par le Parlement fédéral à une très forte majorité. La France et l’Allemagne se devaient donc, que leurs représentants le veuillent ou non, d’inaugurer une phase de consultations politiques au sommet. Le 24 juillet 1964, le général de Gaulle regrettait certes que, du traité franco-allemand, « il ne [soit] pas sorti jusqu’à présent une ligne de conduite commune », mais il constatait aussi qu’« il a amené les deux gouvernements et leurs administrations à pratiquer des contacts » dont il juge, non sans un humour grinçant, que, « à tout prendre, ils peuvent être utiles [...] et sont, en tout cas, fort agréables »
[8]. Deux ans plus tard, sa critique est plus ciblée encore : « Ce n’est pas, dit-il lors d’une conférence de presse, notre fait si les liens préférentiels, contractés en dehors de nous et sans cesse resserrés par Bonn et Washington, ont privé d’inspiration et de substance cet accord franco-allemand. »
[9]
DES LIENS INSTITUTIONNELS PÉRENNES
Ainsi, malgré l’échec politique du traité franco-allemand, s’instaure progressivement une pratique de contacts réguliers et obligatoires parce qu’institutionnalisés. L’OFAJ, par exemple, organise, finance et accompagne au cours des années un nombre considérable d’échanges scolaires et universitaires, de stages pour apprentis et jeunes agriculteurs, de jumelages entre villes françaises et allemandes, etc., malgré la vicissitude de budgets non révisés à la hausse, en particulier par le gouvernement français
[10]. Il permet ainsi d’approfondir, en partenariat avec de multiples associations, la relation franco-allemande au niveau de la société civile. Après une phase consacrée essentiellement à la réconciliation des hommes, cet organisme s’engage plus nettement, à compter de 1973, sur la voie de la coopération bilatérale entre la France et l’Allemagne, pour mettre celle-ci, à partir des années 1980, au service de la construction européenne et inaugurer, avant l’heure, des échanges triangulaires avec des pays d’Europe de l’Est.
D’autre part, force est de constater que les rencontres franco-allemandes au sommet reflètent assez fidèlement l’évolution des relations entre les deux pays. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure l’obligation de se retrouver infléchit les positions de part et d’autre ou contraint les participants à les infléchir par avance en raison de l’impression qu’ils veulent faire à la presse et à l’étranger. Mais il semble toutefois que, en obligeant les gouvernements à pratiquer le dialogue, on apprenne à prendre en compte, à défaut peut-être de la comprendre et de l’accepter pleinement, la position du voisin ainsi érigé en partenaire. Ainsi, aux relations glaciales de la fin des années 1960 succèdent celles plus cordiales des années 1970 entre Georges Pompidou et Willy Brandt. Cependant, le soutien de façade que le président français apporte à l’Ostpolitik du chancelier allemand occulte mal les craintes, manifestées en privé, que l’Allemagne ne soit disposée à faire trop de concessions à l’Union soviétique afin de réaliser son unification. Le dialogue officiel franco-allemand se trouve alors fortement perturbé par les arrière-pensées de ses acteurs. C’est dans la presse et, plus généralement, au sein des médias, que le dialogue s’établit avec plus de franchise, ce qui ne va pas sans affects, mais le débat permet tout au moins d’expliquer les non-dits et de commencer à les surmonter. Tel est le cas, par exemple, lorsque des médiateurs, tels l’historien Alfred Grosser, s’expriment afin de faire comprendre le point de vue français en Allemagne et allemand en France, et tendent ainsi aux deux peuples le miroir dans lequel ils doivent avoir le courage de se regarder.
Plus tard, la coopération franco-allemande reprend véritablement avec les deux grands « tandems » que constituent, d’une part, le couple Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, à la fin des années 1970, et, d’autre part, le couple François Mitterrand et Helmut Kohl, dans les années 1980. Les relations entre les deux pays continuent certes d’être marquées par une certaine concurrence politique et une indéniable rivalité économique et commerciale, mais ces deux « tandems » parviennent malgré tout à faire évoluer les rapports franco-allemands et, ce faisant, la construction européenne, chacun dans un domaine parfaitement délimité, dicté par les circonstances historiques : le premier dans le domaine économique et monétaire, et le second dans le domaine de la défense et de la sécurité. Tout d’abord, le couple V. Giscard d’Estaing- H. Schmidt s’est formé alors que les remous monétaires allaient conduire la France et l’Allemagne à adopter, au début des années 1970, des politiques monétaires opposées : le deutschemark « flotte » face au dollar, tandis que la France pratique le contrôle des changes et voudrait en revenir à des parités fixes. Dans ce contexte, c’est tout d’abord en tant que ministres des Finances que V. Giscard d’Estaing et H. Schmidt décident de maîtriser la situation en créant, en 1973, le Serpent monétaire européen. Malgré bien des crises – la France quitte le « Serpent » en 1974 –, ils parviennent, une fois devenus en mai de cette année-là, l’un président de la République, l’autre, chancelier, à rapprocher la vision politique, économique et monétaire des deux pays. En résulte, sous leur impulsion commune, la création du Conseil européen et la première élection du Parlement européen au suffrage universel, en 1978. Dès 1975, ils décident, lors des consultations franco-allemandes de juillet, d’harmoniser autant que faire se peut les mesures de reprise économique adoptées dans les deux pays. En 1978, ils font succéder au Serpent monétaire le Système monétaire européen (SME) qui maintient les monnaies y participant dans une relation stable entre elles, à l’intérieur de fourchettes préétablies. Toutefois, la France et l’Allemagne n’en restent pas moins en désaccord sur la question des montants compensatoires agricoles.
F. Mitterrand et H. Kohl, quant à eux – ce dernier ayant réservé sa première visite en tant que chancelier à la France –, s’engagent dans la voie de l’intensification de la coopération militaire sur fond de débat concernant les eurofusées. Au sommet de février 1982
[11], un groupe de coordination est constitué afin d’approfondir leurs échanges de vues sur la politique étrangère et les questions de défense. Dans un discours tenu devant le Bundestag le 20 janvier 1983, à l’occasion du 20
e anniversaire du traité de l’Élysée, F. Mitterrand apporte son soutien public à la politique du chancelier prévoyant le stationnement en RFA, conformément à la double résolution de l’OTAN de décembre 1979, de missiles à moyenne portée afin de contrer les missiles soviétiques – conscient que « le pacifisme est à l’Ouest, les euromissiles à l’Est ». Et c’est précisément sur le champ de bataille de Verdun que les deux hommes célèbrent une nouvelle fois, le 22 septembre 1984, la réconciliation franco-allemande, fondant en même temps une solidarité d’armes inédite. Ainsi, les années 1986-1988 sont particulièrement riches en initiatives franco-allemandes. L’année 1986 voit, par exemple, le début des échanges de diplomates puis de fonctionnaires entre ministères français et allemands. D’autre part, la coopération militaire s’intensifie : elle prévoit désormais la formation dans le pays voisin d’officiers d’état-major jusqu’à l’an 2000, et les deux pays s’engagent dans la construction en commun, dans les années 1990, d’un hélicoptère de combat, bien que sa réalisation donnera lieu à de multiples tergiversations. En septembre 1987, la France et l’Allemagne tiennent ensemble de grandes man
œuvres militaires qui réunissent sous le nom de « Moineau hardi » 55 000 soldats allemands et 20 000 soldats français. Une question fondamentale demeure cependant sans réponse. La France s’est déclarée prête, en 1986, à consulter l’Allemagne fédérale avant la mise en
œuvre de ses armes dites préstratégiques dirigées vers le territoire allemand, mais la décision elle-même reste non partagée. En outre, l’articulation entre la coopération militaire franco-allemande et l’intégration des forces combattantes allemandes dans l’OTAN n’est pas davantage clarifiée que par le passé. Malgré cette contradiction essentielle, la France et l’Allemagne progressent, pragmatiquement, dans la voie de l’intensification de la coopération.
Dans la lignée du sommet de Karlsruhe, en novembre 1987, la France et l’Allemagne se dotent, pour le 25e anniversaire du traité, de nouvelles institutions dont la création fait l’objet de protocoles annexés au traité même : le Conseil de défense et de sécurité, le Conseil économique et financier, et le Haut conseil culturel franco-allemand. Le moins efficace de tous n’est pas le Collège franco-allemand pour l’enseignement supérieur établi à Mayence en janvier 1988 pour promouvoir des cursus d’études intégrées entre universités des deux pays. De même, la chaîne franco-allemande de télévision Arte est fondée en novembre 1988. Il n’est pas jusqu’à un Conseil franco-allemand de l’environnement qui ne voit le jour en novembre 1989, mais force est de reconnaître pour l’auteur qu’il n’en connaît à ce jour que l’acte de naissance. La démultiplication de ces organismes correspond à l’esprit volontariste français, les Allemands étant plus sceptiques sur leurs chances de mener à bien de réels projets. Toutefois, les Conseils constituent autant de relais nécessaires à la compréhension mutuelle, non seulement parce qu’ils siègent régulièrement, à l’occasion des sommets franco-allemands, mais aussi parce qu’ils contribuent à préparer les débats et à faire émerger les décisions possibles, malgré le fait qu’ils puissent être aussi un élément de lenteur bureaucratique. En mai 1991, à Weimar, se déroule la première réunion commune des ambassadeurs français et allemands sous l’autorité de leurs ministres de tutelle. Il s’agit là d’une grande première, alors que l’unification de l’Allemagne vient de perturber passablement la relation franco-allemande. Par ailleurs, dans la lignée de Maastricht et d’Amsterdam, la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) devient un objectif européen, les crises qui ont ébranlé le monde ayant dévoilé au grand jour la faiblesse de l’Europe et son manque de moyens militaires. La coopération franco-allemande et la construction européenne entretiennent alors un rapport dialectique : elles ne peuvent exister l’une sans l’autre, mais plus l’Europe progresse à partir d’une initiative franco-allemande, et plus le multilatéralisme européen semble devoir dépasser et rendre obsolète le bilatéralisme franco-allemand. Ainsi, par exemple, la brigade franco-allemande devient-elle l’Eurocorps.
REFONDER LE TRAITÉ DE L’ÉLYSÉE OU REFONDER LES RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES ?
Aujourd’hui, les relations franco-allemandes semblent se caractériser par la multiplication des rencontres officielles et privées, mais cette normalisation des rapports entraîne avec elle une inévitable banalisation faisant redouter aux deux pays, ainsi qu’à leurs sociétés civiles, la fin d’un réel intérêt mutuel. On peut alors avancer qu’il s’agit là d’un refroidissement des liens unissant ces deux pays suite à une certaine renationalisation des intérêts de chacun au sein d’une Europe en progression, même si ce n’est pas sans à-coups, et suite aussi – et sans doute surtout – au phénomène de mondialisation et à l’hégémonie grandissante des États-Unis. Afin de briser la glace, le président français, Jacques Chirac, propose désormais de signer un nouveau pacte fondateur entre la France et l’Allemagne à l’occasion du 40
e anniversaire du traité de l’Élysée, en janvier 2003. Le projet s’inscrit dans la lignée des initiatives volontaristes et institutionnelles françaises. Plus sceptiques, les Allemands, quant à eux, sembleraient se satisfaire des habituelles promesses mutuelles de fidélité et de coopération. Thomas Gutschker n’a sans doute pas tort de faire remarquer dans le
Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ)
[12] que la question est moins de savoir si la France et l’Allemagne ont besoin d’un nouveau traité que de vérifier si les deux pays ont la capacité de trouver ensemble des solutions aux questions qui les opposent, telles que la réforme de la Politique agricole commune (PAC) et celle des institutions européennes. Aussi, ce n’est pas le traité de l’Élysée qu’il faudrait renouveler, mais les relations franco-allemandes.
Un regard sur quarante ans de pratique du traité permet-il de se faire une idée de son apport politique ? Au fond, ce traité a donné forme, en 1963, à une série d’objectifs formulés au fur et à mesure que Français et Allemands pratiquaient le rapprochement et la coopération. Ayant conservé la forme d’un cadre général inséré dans une déclaration d’intention, il a été mis à l’abri des aléas de l’histoire et a obtenu une remarquable souplesse. Une refondation n’apparaît donc pas, en ce sens, nécessaire. Une chose pourtant a changé. Le traité de l’Élysée a été conçu en 1963 pour permettre à la France de coopérer avec l’Allemagne tout en l’encadrant et en la gardant sous contrôle. Les relations franco-allemandes ont évolué depuis dans le sens de la parité, plus que jamais depuis l’unification de l’Allemagne. C’est peut-être l’égalité des droits entre partenaires condamnés à trouver entre eux des compromis pour le bien de l’Europe qui devrait dès lors être mise en avant pour tirer les relations franco-allemandes de leur actuelle inertie. Le président J. Chirac relevait d’ailleurs, dès 1998, sans cependant en contester le bien-fondé, que « comme la France, l’Allemagne n’hésite pas à faire valoir ses idées et ses intérêts » et appelait à « une rénovation de la relation franco-allemande »
[13].
[1]
En raison du fédéralisme culturel, l’Allemagne ne compte pas de ministre de l’Éducation nationale, mais une coordination de représentants des 11 Länder composant alors la République fédérale d’Allemagne (RFA).
[2]
Voir Margarete Sturm, « Un texte tombé dans l’oubli : l’accord culturel franco-allemand du 23 octobre 1954 »,
Allemagne d’aujourd’hui, n
o 84, avril-juin 1983, p. 9-22.
[3]
Sur la combinaison des initiatives officielles et privées, voir, en particulier : Richard Gilmore,
France’s Postwar Cultural Policies and Activities in Germany (1945-1956), Washington, Balmar Reprographics, 1973 ; Jérôme Vaillant (sous la dir.),
La dénazification par les vainqueurs. La politique culturelle des occupants en Allemagne 1945-1949, Lille, PUL, 1981.
[4]
Voir
l’analyse nuancée et perspicace de Hans-Peter Schwarz, « Die Ära Adenauer 1957-1963 », in
Geschichte der Bundesrepublik Deutschland, vol. 3, Stuttgart/Wiesbaden, Deutschen Verlags-Anhalt / Brockhaus, 1983 ; Georges-Henri Soutou
, L’alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Paris, Fayard, 1996.
[5]
N.d.l.R. : Protocole signé le 17 janvier 1957 entre les ministres de la Défense allemand et français sur les questions militaires.
[6]
Voir G.-H. Soutou,
op. cit., p. 4.
[7]
H.-P. Schwarz,
op. cit., p. 291-292.
[8]
Voir
Deutschland-Frankreich. Ein neues Kapitel ihrer Geschichte. 1948-1963-1993. Chronologie publiée par
Dokumente/Documents, Bonn, Europa Union Verlag, 1993, p. 38.
[9]
Conférence de presse du 28 octobre 1966,
ibid., p. 44.
[10]
Voir le site Internet de l’OFAJ : h
hhhttp:// wwww. ofaj. org. Sur l’OFAJ, voir également Henri Ménudier,
L’Office franco-allemand pour la jeunesse, une contribution exemplaire à l’unité de l’Europe, Paris, Armand Colin, 1988 ; sur l’OFAJ et les relations franco-allemandes, se reporter à « 20
e anniversaire du traité franco-allemand, 1963-1983 » (numéro spécial réalisé sous la direction de Félix Lusset, Michel Cullin et Jérôme Vaillant),
Allemagne d’aujourd’hui, n
o 84, avril-juin 1983, et « 25 ans de coopération franco-allemande : acquis, incertitudes, perspectives »,
Allemagne d’aujourd’hui, n
o 106, octobre-décembre 1988.
[11]
Sur les sommets franco-allemands, voir l’excellente documentation rassemblée par Pierre Jardin et Adolf Kimmel,
Les relations franco-allemandes depuis 1963, Paris, La Documentation française, coll. « Retour aux textes », 2001.
[12]
Thomas
Gutschker, « Ein neuer Élysée-Vertrag ? Was hinter den Forderungen aus Paris, Berlin und München steckt »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 12 juillet 2002.
[13]
Jacques Chirac, « La France et l’Allemagne : une nouvelle chance »,
Frankfurter Allgemeine Zeitung et
Le Figaro, 29 septembre 1998.