2002
Revue internationale et stratégique
Tendances
L’atterrissage forcé de l’aigle américain
[*]
Immanuel Wallerstein
Chercheur senior à l’Université de Yale. Son ouvrage le plus récent est : The End of the World As We Know It : Social Science for the Twenty-first Century, Minneapolis, Minnesota University Press, 1999.
Les États-Unis sont-ils en déclin ? Peu de gens aujourd’hui approuveraient cette assertion. Cette croyance, qui consiste à affirmer que la fin de l’hégémonie américaine a déjà commencé, ne résulte pas de la vulnérabilité mise au jour par les événements du 11 septembre 2001. En réalité, le déclin des États-Unis comme puissance globale date des années 1970, et la réponse américaine aux attentats terroristes a contribué à son accélération. En examinant les évolutions géopolitiques du XXe siècle, et surtout depuis ces trente dernières années, une conclusion simple et indéniable s’impose : les facteurs économiques, politiques et militaires qui ont contribué à forger l’hégémonie américaine sont les mêmes qui contribueront inexorablement à ce que les États-Unis continuent de voir leur influence décisive sur les affaires internationales décliner.
The Eagle Has Crash Landed
The United States in decline ? Few people today would believe this assertion. This belief that the end of US hegemony has already begun does not follow from the vulnerability that became apparent to all on September 11, 2001. In fact, the United States has been fading as a global power since the 1970s, and the US response to the terrorist attacks has merely accelerated this decline. Examining the geopolitics of the 20th century, particularly of the century’s final three decades, uncovers a simple and inescapable conclusion : the economic, political, and military factors that contributed to US hegemony are the same factors that will inexorably produce the US decline as a decisive force in world affairs.
Les États-Unis sont-ils en déclin ? Peu de gens aujourd’hui approuveraient cette assertion. Les seuls à le croire sont les « faucons » américains, qui soutiennent avec force les politiques destinées à renverser cette tendance. Cette croyance, qui consiste à affirmer que la fin de l’hégémonie américaine a déjà commencé, ne résulte pas de la vulnérabilité mise au jour par les événements du 11 septembre 2001. En réalité, le déclin des États-Unis comme puissance globale date des années 1970, et la réponse américaine aux attentats terroristes a contribué à son accélération. Afin de comprendre pourquoi la Pax Americana est en train de voler en éclats, il est nécessaire d’examiner les évolutions géopolitiques du XXe siècle, en particulier au cours des trois dernières décennies. Cette démarche aboutit à une conclusion simple et indéniable : les facteurs économiques, politiques et militaires, qui ont contribué à forger l’hégémonie américaine, sont les mêmes qui contribueront inexorablement au déclin américain à venir.
GÉNÉALOGIE DE L’HÉGÉMONIE AMÉRICAINE
L’ascension des États-Unis comme puissance hégémonique globale a suivi un long processus qui a véritablement débuté avec la récession mondiale de 1873. À cette époque, les États-Unis et l’Allemagne ont commencé à acquérir des parts croissantes des marchés internationaux, principalement aux dépens d’une économie britannique en récession progressive. Chacune de ces deux nations venait d’assurer sa stabilité politique. Les États-Unis avaient mis fin avec succès à la guerre de Sécession, et l’Allemagne avait achevé le processus d’unification de son territoire et vaincu la France à l’issue de la guerre franco-prussienne. Entre 1873 et 1914, les États-Unis et l’Allemagne devinrent les principaux producteurs dans certains secteurs clés tels que l’acier et, plus tard, le secteur automobile pour les États-Unis, ou l’industrie chimique pour l’Allemagne.
Les livres d’histoire rappellent que la Première Guerre mondiale a éclaté en 1914 et qu’elle s’est achevée en 1918, et que la Seconde Guerre mondiale a duré de 1939 à 1945. Cependant, il est préférable de considérer ces deux périodes distinctes comme une période continue de « guerre de trente ans » entre les États-Unis et l’Allemagne, ponctuée par des trêves et des conflits locaux. La compétition pour la succession à la place de puissance hégémonique a pris un aspect idéologique à partir de 1933, avec l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne et leur tentative de dépasser le système hégémonique en place. En effet, ces derniers ne cherchaient pas simplement à exercer une position hégémonique au sein de ce système, mais aspiraient à une forme d’empire-monde. À cet égard, on peut rappeler le slogan nazi : « Un empire millénaire » (Ein tausendjähriges Reich). Face à eux, les États-Unis se posaient en avocats d’un libéralisme mondial à tendance centriste, fondé sur les quatre libertés prônées par l’ancien président américain Franklin D. Roosevelt (la liberté d’expression, de culte, et la libération du besoin et de la peur). Celui-ci, en concluant une alliance stratégique avec l’URSS, avait rendu possible la défaite de l’Allemagne et de ses alliés.
La Seconde Guerre mondiale a engendré des destructions massives d’infrastructures et la mort de millions de personnes à travers le continent eurasiatique, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique, n’épargnant quasiment aucun pays. La principale puissance industrielle à être sortie indemne de ce conflit – et qui s’est même trouvée renforcée d’un point de vue économique – sont les États-Unis, qui ont vu leur position rapidement consolidée. Cependant, cet État, qui aspirait à devenir une puissance hégémonique, dut faire face à des obstacles politiques. En effet, pendant la guerre, les Alliés s’étaient accordés sur la création de l’Organisation des Nations unies (ONU), composée principalement de pays ayant appartenu à la coalition contre les puissances de l’Axe. L’organe clé de l’organisation était le Conseil de sécurité, le seul habilité à autoriser l’usage de la force. Toutefois, la Charte des Nations unies accordant un droit de veto à cinq puissances – dont les États-Unis et l’URSS –, l’action du Conseil fut, dans la pratique, largement inefficace. Ainsi, ce n’est pas la création de l’ONU, en avril 1945, qui a déterminé les contraintes géopolitiques de la seconde moitié du XXe siècle, mais la Conférence de Yalta, qui eut lieu deux mois auparavant, et qui avait réuni F. D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le leader de l’Union soviétique, Staline.
Les accords officiels de Yalta avaient eu bien moins d’importance que les accords informels et officieux, dont on ne peut comprendre la teneur qu’en observant l’attitude respective des États-Unis et de l’URSS dans les années suivantes. Lorsque la guerre a pris fin en Europe, le 8 mai 1945, les troupes soviétiques et occidentales (c’est-à-dire des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France) étaient stationnées à des endroits spécifiques, essentiellement le long d’une ligne située au centre de l’Europe, qui devint la ligne Oder-Neisse. À part quelques mouvements de troupes minimes, les forces militaires sont restées stationnées à l’endroit où elles se trouvaient. Rétrospectivement, la Conférence de Yalta apparaît donc comme un accord conclu entre les deux blocs, qui signifiait que chacun pouvait rester sur ses positions et qui assurait qu’aucun n’utiliserait la force pour évincer l’autre hors de sa zone. Cet accord tacite s’appliqua également en Asie, comme l’a montré l’occupation américaine du Japon et la division de la Corée. Ainsi, d’un point de vue politique, Yalta était un accord instituant un statu quo selon lequel l’URSS gardait le contrôle d’un tiers du monde et les États-Unis le contrôle du reste.
Par ailleurs, Washington dut affronter des défis militaires plus sérieux. En effet, l’Union soviétique possédait les forces terrestres les plus nombreuses au monde, alors que le gouvernement américain devait faire face à des pressions internes visant à réduire son armée et, en particulier, à mettre fin à la mobilisation militaire. Ainsi, les États-Unis décidèrent de renforcer leur capacité militaire, non par le biais des forces terrestres, mais par la détention du monopole des armes nucléaires – avec des forces aériennes capables de les déployer. Ce monopole disparut rapidement, car, en 1949, l’URSS avait également développé des armes nucléaires. À partir de ce moment, les États-Unis ont été réduits à tenter d’empêcher l’acquisition d’armes nucléaires – et d’armes chimiques et biologiques – par d’autres puissances ; un effort qui, au XXIe siècle, semble avoir largement échoué.
Jusqu’en 1991, les États-Unis et l’URSS ont coexisté en raison de l’instauration de l’« équilibre de la terreur » durant la guerre froide. Ce statu quo a sérieusement été remis en question à trois reprises seulement : lors du blocus de Berlin en 1948-1949 ; lors de la guerre de Corée en 1950-1953 ; et lors de la crise des missiles de Cuba en 1962. L’issue de chacune de ces crises a été la restauration du statu quo. De plus, il faut noter que, à chaque fois que l’URSS a dû faire face à une crise politique au sein de l’un de ses pays satellites – en Allemagne de l’Est en 1953, en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968 et en Pologne en 1981 –, les États-Unis ont engagé des actions de propagande, mais ils permettaient néanmoins à l’Union soviétique d’agir à sa guise.
Bien entendu, cette passivité ne s’appliquait pas à la sphère économique. Les États-Unis ont profité de la guerre froide pour initier des efforts économiques massifs de reconstruction, tout d’abord en Europe de l’Ouest, et ensuite au Japon – de même qu’en Corée du Sud et à Taiwan. Cet effort répondait à une logique clairement exprimée. En effet, quel était l’intérêt de détenir une telle supériorité de production, et donc d’offre, si le reste du monde ne pouvait pas présenter une demande solvable ? De plus, la reconstruction des économies a contribué à créer des liens de clientèle avec les nations qui recevaient l’aide américaine. Ces obligations ont favorisé les alliances militaires et, au-delà, elles ont engendré une certaine servilité politique.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la composante idéologique et culturelle de l’hégémonie américaine. La période qui a suivi l’après-guerre a sans doute constitué l’apogée historique du rayonnement de l’idéologie communiste. Nous oublions un peu rapidement, aujourd’hui, les votes importants en faveur des partis communistes à l’occasion d’élections libres dans des pays tels que la Belgique, la France, l’Italie, la Tchécoslovaquie et la Finlande, sans même mentionner le soutien dont ont bénéficié les partis communistes en Asie – au Viêtnam, en Inde et au Japon – et en Amérique latine. Ce panorama ne prend pas en compte la situation en Chine, en Grèce et en Iran, où les élections n’étaient pas libres, ou alors entravées, mais où les partis communistes ont bénéficié d’un large intérêt. Face à cette situation, les États-Unis ont mené une campagne idéologique anticommuniste de grande envergure. Rétrospectivement, cette initiative s’est révélée être un large succès. Washington avait réussi à s’affirmer comme le chef de file du « monde libre », de manière au moins aussi efficace que le rôle de l’Union soviétique comme leader du camp dit « progressiste » et « anti-impérialiste ».
UN, DEUX, PLUSIEURS VIÊTNAM
Dans la période de l’après-guerre, les composantes mêmes du succès des États-Unis comme puissance hégémonique ont créé les conditions de son déclin actuel. Ce processus peut être perçu au travers de quatre événements symboliques : la guerre du Viêtnam, les révolutions de 1968, la chute du mur de Berlin en 1989 et les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Chacun de ces événements symboliques a trouvé ses racines dans le précédent, et ils ont abouti à la situation dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis, c’est-à-dire celle d’une superpuissance unique qui manque de véritable puissance, d’un leader international que personne ne suit et que peu de pays respectent, d’une nation qui dérive dangereusement au milieu d’un chaos global qu’elle ne peut pas contrôler.
Qu’a signifié la guerre du Viêtnam ? Avant tout, cette guerre représentait la lutte du peuple vietnamien destinée à mettre fin à la domination coloniale, afin de constituer leur propre État. Les Vietnamiens ont combattu les Français, les Japonais, les Américains, et ils ont fini par les vaincre, ce qui représente une réussite certaine. Cependant, d’un point de vue géopolitique, la guerre du Viêtnam a signifié le rejet, par des populations dites du Tiers Monde, du statu quo établi par les accords de Yalta. La guerre du Viêtnam a acquis une telle force symbolique précisément parce que Washington a été assez déraisonnable pour engager toutes ses forces militaires dans le conflit, ce qui n’a pas suffi à lui assurer la victoire. Cependant, les États-Unis n’ont pas déployé leurs armes nucléaires (une décision que certains courants politiques de droite, animés par une vue étroite, ont longtemps critiquée), mais un tel usage aurait impliqué la rupture des accords de Yalta et aurait pu causer un holocauste nucléaire – une issue que les États-Unis ne pouvaient tout simplement pas risquer.
Mais la guerre du Viêtnam n’a pas seulement signifié une défaite militaire ou un coup porté au prestige des États-Unis. La guerre a mis au jour une faille dans la capacité des États-Unis à rester la puissance économique dominante du monde. Le conflit a été très coûteux et a, dans une certaine mesure, épuisé les réserves d’or américaines, si pleines depuis 1945. De plus, les États-Unis ont fait face à ces dépenses militaires au moment même où l’Europe de l’Ouest et le Japon connaissaient une reprise économique majeure. Ces évolutions ont donc mis fin à la prééminence américaine dans l’économie-monde. Depuis la fin des années 1960, les membres de cette triade ont connu des situations économiques identiques, chacun prenant le pas sur les autres pendant certaines périodes sans qu’aucun ne détienne un avantage décisif.
Lorsque les révolutions de 1968 ont éclaté un peu partout dans le monde, le soutien à la cause vietnamienne est devenu une composante rhétorique essentielle. Des slogans tels que « Un, deux, plusieurs Viêtnam » et « Ho, Ho, Ho Chi Minh » ont été scandés dans de nombreuses rues, et non pas le moins souvent aux États-Unis. Mais les révolutionnaires de 1968 n’ont pas seulement condamné l’hégémonie américaine. Ils ont également condamné la connivence soviétique avec les États-Unis, ils ont condamné les accords de Yalta, et ils ont utilisé et adapté l’esprit de la Révolution culturelle chinoise, qui divisait le monde en deux camps : d’une part, les deux superpuissances ; d’autre part, le reste du monde.
La dénonciation de la complicité soviétique a logiquement mené à la dénonciation des forces nationales qui étaient des alliés proches de l’Union soviétique, c’est-à-dire, dans la plupart des cas, les partis communistes traditionnels. Mais les révolutionnaires de 1968 ont également pris pour cible d’autres éléments de la gauche traditionnelle : les mouvements de libération nationale du Tiers Monde, les sociaux-démocrates d’Europe de l’Ouest et les démocrates américains, partisans du New Deal, les accusant également de connivence avec ce que les révolutionnaires appelaient « l’impérialisme américain ».
Les attaques qui dénonçaient les connivences de Moscou avec Washington ainsi que les attaques visant la gauche traditionnelle ont contribué à affaiblir un peu plus la légitimité des accords de Yalta, selon les termes desquels les États-Unis avaient façonné l’ordre du monde. Elles ont également affaibli la position des tenants du libéralisme à tendance centriste, perçu jusqu’alors comme l’unique et légitime idéologie dominante. Si les conséquences politiques directes des révolutions de 1968 ont été minimes, leurs répercussions géopolitiques et intellectuelles furent considérables et irréversibles. Le libéralisme à tendance centriste est tombé du trône sur lequel il était installé depuis les révolutions européennes de 1848, qui lui avaient permis de rallier à la fois les conservateurs et les radicaux. Ces idéologies ont réapparu et offrirent à nouveau un réel éventail de choix politiques. Les conservateurs sont redevenus conservateurs, et les radicaux, radicaux. Les libéraux centristes n’ont pas disparu mais leur importance s’est trouvée fortement réduite. À l’issue de cette évolution, la position idéologique américaine officielle – antifasciste, anticommuniste et anticolonialiste – semblait peu convaincante pour une part grandissante des populations dans le monde.
LA SUPERPUISSANCE IMPUISSANTE
Dans les années 1970, le début de la stagnation de l’économie internationale a eu deux conséquences importantes pour la puissance américaine. Tout d’abord, la stagnation économique a résulté dans l’effondrement du « développementalisme » – une notion selon laquelle chaque pays peut se développer économiquement si l’État prend les choix appropriés –, qui représentait la principale revendication idéologique des mouvements de la gauche traditionnelle alors au pouvoir. Les uns après les autres, ces différents régimes ont dû faire face à des désordres internes, à la dégradation des niveaux de vie, à une dépendance accrue, en raison de leurs dettes, aux institutions financières internationales, et ils ont vu leur crédibilité érodée. Ce qui avait pu apparaître pendant les années 1960 comme un processus d’accompagnement de la décolonisation du Tiers Monde, mené avec succès par les États-Unis – en atténuant les bouleversements et en favorisant le transfert sans heurts du pouvoir à des régimes « développementalistes » mais à peine révolutionnaires –, devint la porte ouverte à un ordre déliquescent, à des mécontentements latents et à des attitudes radicales difficiles à contenir. À chaque fois que les États-Unis ont tenté d’intervenir, ils ont échoué. En 1983, le président américain Ronald Reagan envoya des troupes au Liban pour rétablir l’ordre, mais celles-ci furent repoussées. Pour remédier à cet échec, R. Reagan décida ensuite d’envahir la Grenade, un pays dépourvu de troupes militaires. Quant à lui, le président George H. W. Bush envahit le Panama, un autre pays dépourvu de forces militaires. Mais après l’intervention en Somalie, destinée à restaurer l’ordre, les États-Unis ont été forcés de quitter le pays d’une manière ignominieuse.
Ainsi, dès lors que le gouvernement américain disposait de peu de moyens pour renverser cette tendance du déclin de l’hégémonie américaine, il préféra simplement l’ignorer, une politique qui prévalut du retrait du Viêtnam jusqu’aux événements du 11 septembre 2001. Pendant ce temps, les véritables conservateurs commencèrent à prendre le contrôle de certaines institutions étatiques et fédérales clés. La percée néolibérale des années 1980 a été marquée par les mandats de Margaret Thatcher et de R. Reagan et l’émergence du Fonds monétaire international (FMI) comme un acteur clé de la scène internationale. Alors que pendant plus d’un siècle les forces conservatrices ont essayé de se dépeindre comme des libéraux modérés, les libéraux centristes étaient désormais obligés de défendre la position de réels conservateurs. Les projets des conservateurs étaient clairs. Sur le plan national, ils ont tenté de conduire des politiques destinées à réduire le coût du travail, à minimiser les contraintes environnementales pour les industriels, et à réduire les avantages offerts par l’État-providence. Les succès réels étant minimes, les conservateurs ont choisi de se lancer de manière déterminée dans l’arène internationale. Les rassemblements du Forum économique mondial à Davos ont fourni un lieu de réunion pour les élites et les médias. De même, le FMI a été un lieu de discussion pour les ministres des Finances et les présidents des banques centrales. Les États-Unis ont favorisé la création de l’Organisation mondiale du commerce afin de renforcer la liberté des flux commerciaux à travers le monde.
Alors que les États-Unis n’y prêtaient pas attention, l’Union soviétique était en train de s’effondrer. Certes, R. Reagan l’avait qualifiée d’« empire du Mal » et avait utilisé une rhétorique grandiloquente, appelant à la destruction du mur de Berlin, mais les États-Unis ne le souhaitaient pas vraiment et ils n’étaient certainement pas responsables de la chute de l’URSS. En réalité, l’Union soviétique et ses satellites est-européens se sont effondrés en raison de la désillusion des populations vis-à-vis de la gauche traditionnelle, combinée aux efforts du dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev de sauver son régime en liquidant les accords de Yalta et en instituant la libéralisation interne, la perestroïka puis la glasnost. Ainsi, M. Gorbatchev réussit à tourner la page de Yalta mais il ne put sauver l’Union soviétique, bien qu’il faille reconnaître qu’il y était presque parvenu.
Les États-Unis ont été surpris par cet effondrement soudain, et incertains quant à la manière de gérer les conséquences. En effet, l’effondrement du communisme signifiait en réalité l’effondrement du libéralisme, car il privait l’hégémonie américaine de son unique justification idéologique, une justification tacitement acceptée par les opposants idéologiques au libéralisme. Cette perte de légitimité eut pour conséquence directe l’invasion du Koweit par l’Irak, que le dirigeant irakien Saddam Hussein n’aurait jamais osé entreprendre si les accords de Yalta avaient été maintenus. En définitive, les efforts américains entrepris lors de la guerre du Golfe ont permis de revenir à la situation initiale. Mais une puissance hégémonique peut-elle se satisfaire d’un match nul dans une guerre engagée avec une puissance régionale moyenne ? S. Hussein avait démontré que l’on pouvait se risquer à provoquer les États-Unis et s’en tirer à bon compte. Bien plus que la défaite du Viêtnam, le défi bravache lancé par S. Hussein a rongé les entrailles de la droite américaine, en particulier de ceux connus comme les « faucons » de la politique américaine, ce qui explique la ferveur de leur désir actuel d’envahir l’Irak et de détruire son régime.
Entre la guerre du Golfe et les événements du 11 septembre 2001, les deux principales arènes des conflits internationaux ont été les Balkans et le Proche-Orient. Les États-Unis ont joué un rôle diplomatique primordial dans ces deux régions. Cependant, on peut se demander quel aurait été le résultat si les États-Unis avaient plutôt adopté une position totalement isolationniste. Dans les Balkans, la Yougoslavie – un État multinational connaissant un succès économique – s’est décomposée essentiellement au profit de ses différentes composantes. Pendant ces dix dernières années, la plupart de ces États nouvellement constitués se sont engagés dans un processus de purification ethnique, qui a abouti à des situations de violence brutale, à de nombreuses violations des droits de l’homme et à des luttes sans merci. L’intervention étrangère – dans laquelle les États-Unis ont joué un rôle prééminent – a permis d’établir une trêve et de mettre fin à la violence la plus flagrante. Cependant, l’intervention n’a pas permis de renverser le processus de purification ethnique, qui est aujourd’hui consolidé, voire légitimé. Ces conflits auraient-ils pris fin d’une autre manière si les États-Unis n’étaient pas intervenus ? La violence aurait sans doute perduré, mais les principaux résultats auraient été identiques. La situation est même plus sombre au Proche-Orient où l’engagement des États-Unis a été plus important et ses échecs plus retentissants. Que ce soit dans les Balkans ou au Proche-Orient, les États-Unis ont donc échoué à exercer leur influence hégémonique de manière effective, non pas en raison d’un manque de volonté ou d’effort mais par manque de réelle puissance.
Surviennent alors les événements du 11 septembre 2001 ; le choc et la réaction. Vivement critiquée par les législateurs américains, la Central Intelligence Agency (CIA) se défend en clamant qu’elle avait fait part du risque d’éventuelles menaces à l’Administration Bush. Mais, en dépit de la focalisation de la CIA sur l’organisation Al-Qaïda et de son expertise en matière de renseignement, cette dernière ne pouvait pas prévoir, et donc empêcher, la mise en œuvre des attaques terroristes. C’est en tout cas l’argument du directeur de la CIA, George Tenet. Ce témoignage rassure difficilement le gouvernement et le peuple américains. Peu importe ce que retiendront les historiens, mais les attaques du 11 septembre 2001 ont posé un défi majeur à la puissance américaine. Les responsables de ces attentats ne représentaient pas une puissance militaire majeure, ils étaient membres d’une force non étatique, animés par une forte détermination, possédant un peu d’argent, suivis par des disciples dévoués et ayant des bases arrière importantes dans un État affaibli. En bref, ils ne disposaient d’aucune force militaire réelle. Néanmoins, ils ont réussi à perpétrer une attaque audacieuse sur le territoire américain.
George W. Bush était arrivé au pouvoir avec une vision très critique de la gestion des questions internationales par l’Administration Clinton. G. W. Bush et ses conseillers n’ont pas voulu admettre – bien qu’ils en aient sans doute été conscients – que la voie dans laquelle s’était engagée l’Administration Clinton était la même que celle empruntée par tous les présidents américains depuis Gerald Ford, incluant R. Reagan et G. H. W. Bush. Avant le 11 septembre 2001, cette voie avait même été celle de l’actuelle Administration Bush. En effet, il suffit d’observer la façon dont G. W. Bush a géré l’incident causé par l’avion américain abattu en Chine en avril 2001 pour constater que la prudence était le maître mot.
À la suite des attaques terroristes, la position de G. W. Bush a évolué. Ce dernier a déclaré la guerre au terrorisme, assurant au peuple américain que « l’issue est certaine » et informant le monde que le choix était simple : « être avec nous ou contre nous. » Longtemps bridés, même par les Administrations les plus conservatrices, les « faucons » ont finalement réussi à dominer la politique américaine. Leur position est claire : les États-Unis doivent brandir leur écrasante puissance militaire, et ils soutiennent que, bien qu’un grand nombre de dirigeants étrangers considèrent qu’il est imprudent pour Washington d’échauffer ses muscles militaires, ces mêmes dirigeants ne peuvent pas et n’auront pas la volonté de s’y opposer si les États-Unis imposent simplement leur volonté au reste du monde. Les « faucons » croient que les États-Unis doivent agir comme une puissance impériale, et cela pour deux raisons. La première tient à ce que les États-Unis peuvent se permettre d’assurer ce rôle, et la seconde réside en ce que, si Washington n’exerce pas sa force, les États-Unis se marginaliseront de plus en plus.
Aujourd’hui, la position des « faucons » s’exprime de trois façons différentes : par l’assaut militaire mené en Afghanistan, par le soutien de facto apporté à la tentative israélienne d’éliminer l’Autorité palestinienne, et par l’invasion de l’Irak, qui serait actuellement en phase de préparation militaire. Un peu moins d’un an après les événements du 11 septembre 2001, il est peut-être trop tôt pour affirmer quelles seront les conséquences de ces stratégies. Pour le moment, ces politiques ont conduit au renversement du régime des talibans en Afghanistan – sans pour autant que le démantèlement du réseau Al-Qaïda ait été achevé ou que ses principaux dirigeants aient été arrêtés ; à des destructions massives en Palestine – sans pour autant que le leader palestinien, Yasser Arafat, n’ait été mis « hors jeu », comme l’avait affirmé le Premier ministre Ariel Sharon ; et à une forte opposition de la part des alliés américains en Europe et au Moyen-Orient face aux projets américains concernant une éventuelle invasion de l’Irak. La lecture des événements récents par les « faucons » insiste sur le fait que cette opposition aux actions entreprises par les États-Unis, bien que sérieuse, soit restée largement verbale. Ni les pays européens, ni la Russie, ni la Chine ou l’Arabie Saoudite ne semblent prêts à rompre les liens de manière sérieuse avec les États-Unis. En d’autres termes, les « faucons » sont convaincus que Washington a réussi son pari. Ils assument qu’une issue similaire émergera au moment où les États-Unis interviendront en Irak et, par la suite, lorsqu’ils exerceront leur autorité n’importe où dans le monde, que ce soit en Iran, en Corée du Nord, en Colombie ou peut-être en Indonésie. Ironiquement, cette vision des « faucons » est devenue la vision de la gauche mondiale qui s’est élevée contre les politiques américaines, principalement parce qu’ils craignent que les chances de réussite américaines soient élevées.
Mais les « faucons » ont de fausses interprétations des affaires internationales, et celles-ci ne feront que contribuer au déclin des États-Unis, transformant une descente graduelle en une chute bien plus rapide et turbulente. En particulier, les approches des « faucons » échoueront pour des raisons militaires, économiques et idéologiques.
De manière évidente, la force militaire reste l’atout le plus important des États-Unis, si ce n’est le seul. Aujourd’hui, les États-Unis détiennent l’appareil militaire le plus développé du monde. Et, à en croire les affirmations que des technologies militaires nouvelles et inégalées verront le jour, la domination militaire américaine sur le reste du monde est bien plus importante aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a une décennie. Pour autant, cela signifie-t-il que les États-Unis sont en mesure d’envahir l’Irak, de conquérir rapidement le pays et de mettre en place un régime allié et stable ? Cela semble peu probable au regard des trois guerres majeures auxquelles ont dû faire face les forces militaires américaines depuis 1945 : la Corée, le Viêtnam et la guerre du Golfe. L’une s’est achevée par une défaite, et les deux autres en match nul, ce qui ne constitue pas exactement un record glorieux.
De plus, l’armée de S. Hussein n’est pas celle des talibans, et le contrôle qu’il exerce sur ses forces militaires est bien plus cohérent. Une invasion américaine impliquerait nécessairement le déploiement d’importantes forces terrestres, qui devront se frayer un chemin jusqu’à Bagdad et subiront sans doute des pertes importantes. Ces forces devront également stationner dans la région, et l’Arabie Saoudite a clairement exprimé qu’elle n’accueillerait pas de troupes sur son territoire. Le Koweit ou la Turquie aideront-ils les États-Unis dans cet effort de guerre ? Peut-être, si Washington abattait toutes ses cartes. Pendant ce temps, S. Hussein pourrait déployer toutes les armes qui sont à sa disposition, et c’est précisément la crainte du potentiel dangereux de ces armes qui continue d’inquiéter le gouvernement américain. Les États-Unis peuvent faire pression sur les régimes de la région afin qu’ils coopèrent avec eux, mais les opinions publiques y voient le reflet d’un anti-arabisme de la part des États-Unis. Ainsi, un tel conflit peut-il être gagné ? Pour sa part, l’état-major britannique aurait déjà informé le Premier ministre Anthony Blair qu’il ne croyait pas que cela était possible.
Par ailleurs, se pose toujours le problème des « seconds fronts ». À la suite de la guerre du Golfe, les forces armées américaines ont cherché à se préparer à l’éventualité de deux guerres régionales simultanées. Au bout d’un certain temps, le Pentagone a abandonné de façon discrète cette idée, considérée comme impraticable et trop onéreuse. Mais qui peut affirmer qu’aucun ennemi potentiel des États-Unis ne s’engagera dans un conflit au moment même où les États-Unis apparaîtront enlisés en Irak ?
Il faut également prendre en compte la tolérance de l’opinion publique américaine aux défaites militaires. Les Américains oscillent entre une ferveur patriotique qui les pousse à soutenir tous leurs présidents en temps de guerre et un fort sentiment d’isolationnisme. Depuis 1945, le patriotisme s’est toujours affaibli au moment où le nombre de pertes était élevé. Pourquoi, aujourd’hui, cette attitude serait-elle différente ? Et même si les « faucons » (qui sont à peu près tous des civils) sont indifférents à l’opinion publique, les généraux de l’armée américaine, dégrisés par la guerre du Viêtnam, ne le sont pas.
Que dire du front économique ? Dans les années 1980, un grand nombre d’analystes américains se sont enthousiasmés du miracle économique japonais. Ils sont revenus sur leur position dans les années 1990, en raison des difficultés financières japonaises largement médiatisées. Ainsi, après avoir surestimé le développement du Japon, les autorités américaines semblent rassurées, confiantes dans le fait que le Japon est loin derrière eux. Aujourd’hui, Washington semble plus enclin à sermonner les décideurs politiques japonais quant à leurs erreurs. Cependant, ce triomphalisme apparaît difficilement justifié. Selon une enquête du New York Times, parue le 20 avril 2002, « un laboratoire japonais a construit l’ordinateur le plus rapide au monde, un appareil si rapide que sa capacité de traitement des données équivaut à celle des 20 ordinateurs américains les plus rapides, et dépasse largement l’ancien challenger, une machine construite par IBM. Ce succès [...] met en évidence qu’une compétition technologique, que les ingénieurs américains croyaient avoir gagnée, est en réalité loin d’être terminée ». L’analyse se poursuit en soulignant qu’il existe des « priorités scientifiques et technologiques différentes » dans ces deux pays. La machine japonaise a été construite afin d’analyser les changements climatiques, alors que les machines américaines sont destinées à des simulations militaires. Ce contraste traduit une problématique ancienne dans l’histoire des puissances hégémoniques. La puissance dominante se concentre – à son détriment – sur le militaire, alors que le candidat à sa succession se concentre sur le domaine économique. C’est toujours cette dernière stratégie qui a permis de remporter la compétition haut la main. Ce fut le cas pour les États-Unis. Pourquoi ne serait-elle pas également payante pour le Japon, éventuellement en collaboration avec la Chine ?
Enfin, il nous faut considérer la sphère idéologique. Actuellement, l’économie américaine se trouve ralentie, d’autant plus si l’on considère les dépenses militaires exorbitantes induites par les stratégies des « faucons ». De plus, Washington reste isolé d’un point de vue politique. Dans l’absolu, aucun État (hormis Israël) ne pense que la position des « faucons » est sensée ou qu’elle mérite d’être soutenue. Les autres nations craignent ou n’ont pas la volonté d’affronter directement Washington, mais même leurs réticences heurtent les États-Unis. Cependant, la réponse américaine n’est qu’une mise sous pression arrogante. L’arrogance a ses propres inconvénients. Abattre ses cartes signifie qu’on en aura moins pour la fois suivante, et l’accord revêche ne fait qu’engendrer un plus grand ressentiment. Pendant ces deux derniers siècles, les États-Unis ont acquis un crédit idéologique considérable. Mais, aujourd’hui, ils usent de ce crédit plus rapidement qu’ils ne l’avaient fait pour leurs réserves d’or pendant les années 1960.
Dans la décennie à venir, les États-Unis seront confrontés à deux choix. Ils peuvent suivre la voie des « faucons », avec toutes les conséquences négatives que cela pourrait avoir pour le reste du monde mais également pour eux-mêmes. Ou ils pourraient réaliser que ces inconvénients sont trop importants. Simon Tisdall, du journal The Guardian, a récemment affirmé que, même sans prendre en considération l’opinion publique internationale, « les États-Unis ne peuvent pas mener seuls une guerre victorieuse en Irak sans encourir des dommages importants, notamment en termes d’intérêts économiques et de ressources énergétiques. G. W. Bush en est réduit à parler de manière déterminée et à paraître incapable de faire face à la situation ». Et si les États-Unis se décidaient à envahir l’Irak, et qu’ils étaient obligés de se retirer, ils apparaîtraient encore plus inefficaces.
Les marges de manœuvre du président G. W. Bush sont donc extrêmement limitées, et il est probable que, dans la décennie à venir, les États-Unis continueront de voir leur influence décisive sur les affaires internationales décliner. La question fondamentale ne concerne pas l’affaiblissement de l’hégémonie américaine, mais de savoir si les États-Unis peuvent trouver un moyen de se poser en douceur, avec le moins de dommages pour le monde et pour eux-mêmes.
(Traduit de l’anglais par Anh-Dao Bassot)
Reproduced in its entirety with permission from Foreign Policy #131 (July/August 2002).
© Copyright 2002 by the Carnegie Endowment for International Peace.
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Article publié par Immanuel Wallerstein dans le numéro de
Foreign Policy de juillet-août 2002, sous le titre : « The Eagle Has Crash Landed ».