2002
Revue internationale et stratégique
Tendances
Le rôle et l’influence des responsables militaires dans la politique extérieure de la France.
Les leçons du XXe siècle
François Cailleteau
Inspecteur général des Finances.
Le rôle des responsables militaires ne dépend pas uniquement de l’importance du facteur militaire dans la politique extérieure mais, bien souvent, de la situation des élites militaires dans le système de décision politico-administratif. À cet égard, l’histoire du XXe siècle est riche d’enseignements. En ce début de XXIe siècle, la situation est-elle en train d’évoluer ? La politique extérieure a subi une véritable révolution depuis dix ans, et la société militaire bénéficie désormais des progrès de la formation de ses élites. Pourtant, les militaires éprouvent toujours des difficultés à formuler les grands choix futurs relatifs à l’organisation structurelle des armées.
The Role and the Influence of the Military on French Foreign Policy. Lessons of the 20th Century
The role of the military depends not only on the importance of the military factor on foreign policy, but also on the situation of military elites within the political decision-making system. In this regard, the 20th century is rich on historical lessons. However, at the beginning of the 21st century, is the military situation evolving in some way ? Foreign policy has gone through an authentic revolution over the past ten years, and the military society has benefited from the improved training of its elite. Nevertheless, military still suffer from formulating the main future choices concerning the structural organisation of the armed forces.
La raison voudrait que, sous la direction de l’autorité politique, les responsables militaires participent avec les responsables d’autres départements – notamment les diplomates – à l’élaboration de la politique extérieure de l’État, tout au moins lorsque cette politique conduit au déploiement, voire à l’emploi, des forces armées. Dans cette hypothèse, il est en effet nécessaire qu’il y ait une adéquation entre la politique extérieure et les moyens militaires. Ainsi, les moyens devraient être définis en fonction de la politique élaborée, et cette dernière ajustée à la réalité de ceux-ci. Or cet exercice ne peut se faire sans la participation des responsables militaires. Il va de soi que, dans la réalité, les choses soient souvent moins évidentes. À cet égard, l’histoire du XXe siècle est riche d’enseignements tant les rapports civilo-militaires ont été fluctuants en France. Après avoir dressé un panorama synthétique, il nous faudra examiner la situation actuelle au regard des leçons du passé. Ce faisant, on observera que le rôle des responsables militaires ne dépend pas uniquement de l’importance du facteur militaire dans la politique extérieure mais, bien souvent, de la situation des élites militaires dans le système de décision politico-administratif, cette situation dépendant surtout de données autres que la probabilité du recours à la force des armes.
Au préalable, il nous faut définir ce que représente la politique extérieure telle qu’on l’envisage ici. Au XXe siècle, la politique extérieure était envisagée comme une politique impériale, celle d’une période où les armées ont toute leur place. Tout d’abord, il s’agit de la phase de conquête, non pas que celle-ci exige des moyens militaires très importants, mais parce qu’elle suppose un partage des zones d’influence entre les puissances impériales – ou celles qui souhaitent le devenir. Bien souvent, ce partage ne va pas sans frictions : on se souviendra de l’affrontement franco-britannique à Fachoda ou de celui, beaucoup plus grave et lourd de conséquences, entre Allemands et Français à propos du Maroc. La phase suivante est celle où le pouvoir colonial est contesté avec assez de force pour que les armées soient lourdement impliquées dans la tentative de maintenir ce pouvoir, tentative provoquant par ailleurs des réactions de la part des autres puissances ou des organisations internationales.
En revanche, nous ne traiterons pas ici de la politique extérieure sans implication militaire, bien qu’elle n’ait jamais été inexistante, comme en témoignent les négociations commerciales ou douanières de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Cependant, à cette époque, de nombreuses questions étaient liées au système des alliances. La politique financière, et pour l’essentiel la politique de prêt, étaient fonction de ces alliances à vocation militaire qui ont pu, par exemple, favoriser les emprunts russes ou jouer contre le financement du Bagdad Bahn, le chemin de fer reliant Constantinople à Bagdad. Ainsi, cette prégnance militaire a très fortement décru après la Seconde Guerre mondiale, comme l’atteste la construction européenne, qui est devenue l’élément majeur de la politique extérieure française depuis un demi-siècle, et qui, pendant longtemps, n’a comporté aucun volet militaire.
LA BELLE ÉPOQUE : LES MILITAIRES AU CœUR DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Le début du XXe siècle est représentatif d’une situation où les responsables militaires ont été associés de façon étroite à la définition et à la mise en œuvre de la politique extérieure de la France. En effet, celle-ci était d’abord une politique d’alliance et de partage du monde dont les implications militaires étaient essentielles.
À cette époque, les rapports entre États sont marqués par l’éventualité, acceptée et même préparée, de la guerre. Cependant, ce serait une erreur que de transposer les représentations qui ont prévalu après les deux guerres mondiales sur la Belle Époque. La guerre n’est alors évidemment pas souhaitée par les opinions publiques, même si elles en acceptent l’idée. Dans quelques pays, certains milieux sont même d’avis qu’il vaudrait mieux que la guerre survienne rapidement afin de « purger » divers contentieux : en Autriche-Hongrie vis-à-vis de la Serbie, ou en Allemagne vis-à-vis de la France. Cependant, une opinion pacifiste existe. Elle est perceptible des efforts de Nicolas II pour promouvoir une organisation internationale pour le règlement pacifique des conflits à ceux des socialistes pour empêcher la guerre par la grève générale. Mais ces différents efforts échoueront face à la vigueur du sentiment national dans tous les pays. Cette vigueur a été notablement renforcée, dans un sens belliciste, par la conception que l’on pouvait se faire de la guerre après une longue période de paix. En effet, la dernière référence guerrière entre Français et Allemands, la guerre de 1870, n’a rien eu d’apocalyptique : l’Allemagne n’y a perdu que 24 000 hommes et la France 140 000. On était donc loin d’imaginer l’ampleur de la catastrophe qui allait s’ensuivre.
Si la guerre devenait possible, encore fallait-il s’y préparer dans de bonnes conditions. L’une d’entre elles consistait à disposer d’alliés, qui avaient tant manqué à la France de Napoléon III. Ce constat expliquait la préférence donnée en politique étrangère à l’organisation d’alliances, dont l’essentiel du dispositif tenait à la définition du casus foederis, c’est-à-dire des circonstances pouvant amener à l’intervention armée de l’un des alliés au profit de l’autre. La chose militaire est donc, dès le départ, au cœur de la diplomatie. D’autant qu’à partir du traité d’alliance se déclinent des dispositions d’ordre purement militaire, destinées à sa mise en œuvre pratique. Il arrive même, comme dans le cas de l’Entente cordiale, qu’il n’y ait pas de traité mais que des conversations entre états-majors préparent l’exécution d’engagements qui n’ont pas de forme juridique. Les responsables militaires sont donc très étroitement associés à l’élaboration de la politique extérieure. Cette collaboration a d’ailleurs conduit à la création et à la multiplication de postes d’attachés militaires auprès des ambassadeurs, à une époque où le personnel diplomatique était aussi rare qu’important. Ainsi, les généraux de Miribel et de Boisdeffre, chefs successifs de l’état-major général à l’époque de la conclusion et de la mise en place de l’alliance franco-russe, avaient été les attachés militaires de la France en Russie.
L’expansion coloniale, qui est à son apogée au début du XX
e siècle, constitue l’autre volet de la politique extérieure. Les militaires ont un rôle essentiel dans l’élaboration et la conduite de cette politique, sans pour autant que celle-ci fasse l’unanimité dans leurs rangs. En effet, certains considèrent que trop de moyens sont détournés de leur préoccupation première, c’est-à-dire la préparation de l’affrontement avec l’Allemagne, affrontement qui est resté en suspens tout au long de la période 1871-1914, avec des phases de tension et d’apaisement. Mais une autre partie de l’armée s’implique totalement dans l’expansion coloniale
[1], souvent à des postes où se cumulent les responsabilités civiles et militaires (Joseph Gallieni et Louis-Hubert Lyautey en étant les figures emblématiques). Parfois, l’initiative de certaines expéditions revient à des militaires : celle vers le Soudan, qui se terminera à Fachoda, est initiée et dirigée par le commandant Marchand. Au-delà des affrontements directs avec les peuples colonisés, l’expansion coloniale provoque des affrontements avec des puissances voisines (avec la Chine pour la colonie française d’Indochine) et, surtout, des rivalités entre puissances européennes. Ces rivalités, qui se règlent en définitive par la négociation, donnent une impulsion supplémentaire à la politique d’alliances militaires. Le Maroc est ainsi l’occasion pour l’Allemagne d’éprouver l’Entente cordiale, qui en sortira renforcée, et, pour la France, l’occasion de commencer à détourner l’Italie de la Triple Alliance. Ces différents épisodes historiques ont un caractère à la fois diplomatique et militaire. S’il est difficile d’attribuer précisément la paternité de ces entreprises coloniales, on ne peut que constater la présence active des militaires dans les groupes de pression qui animent ces projets.
Cette considération est essentielle. Car si les responsables militaires ont une influence incontestable sur la définition et la conduite de la politique extérieure française à cette époque, c’est avant tout parce que l’élite militaire est étroitement liée à l’élite dirigeante politico-administative, et qu’elle est connue et reconnue par les membres de cette élite. Bien des indices rendent compte de cet état de fait. Les armées recrutent, par leurs corps d’officiers, plus du dixième des bacheliers de l’époque. Les officiers promus à des rangs importants sont formés dans les rares grandes écoles de l’époque : Saint-Cyr, l’École navale et Polytechnique, qui fournit plus de 100 officiers par an. Ainsi, l’armée de terre a sérieusement réformé la scolarité de Saint-Cyr dès le début de la IIIe République, puis créé l’École de guerre, qui sélectionne chaque année parmi de nombreux candidats quelque 70 officiers âgés d’une trentaine d’années. On assiste donc à la constitution d’une élite qui, par ailleurs, participe pleinement au réseau général des élites de l’époque. Les militaires sont donc associés au développement des techniques – cela est bien connu en ce qui concerne l’aviation, mais c’est également le cas dans d’autres domaines, allant de la radio à la médecine –, ainsi qu’au mouvement de découverte et d’exploration du monde, et ce, au-delà de l’expansion coloniale. Le monde politique comprend nombre d’anciens officiers, à droite, comme Albert de Mun, ou à gauche, comme Adolphe Messimy, ministre de la Guerre en 1914. On trouve même des personnalités comme Émile Driant, à la fois député et auteur à succès d’ouvrages d’anticipation. Cette symbiose reflète l’attitude de la population tout entière, qui a accepté à la fois l’idée de l’éventualité d’une guerre et la certitude qu’elle devra y participer directement à travers la conscription et la mobilisation.
Cependant, il ne faut pas surestimer l’influence des responsables militaires. Ils expriment leurs points de vue, ils sont écoutés, mais ils ne sont pas forcément entendus. Cela est perceptible dans les discussions parlementaires concernant les crédits militaires. À l’évidence, et les témoignages abondent
[2], les demandes des chefs militaires sont satisfaites après un examen très pointilleux de leurs revendications. Ainsi, les dépenses militaires restent à un niveau raisonnable : 28 % à 30 % du budget dans les années 1900 à 1910, et 38 % en 1913, ce qui représente environ 3 % à 3,5 % du produit intérieur brut (PIB)
[3] de 1900 à 1910, et 4,7 % en 1913. Si l’on se souvient que la France consacrait environ 3,5 % à 4 % de son PIB à la défense pendant la guerre froide, on constate que les dépenses militaires de la Belle Époque, où la guerre n’était pas exclue, n’étaient pas excessives, tout en variant selon le niveau de tension internationale, comme en témoigne le budget de 1913. Dans un autre domaine, celui des plans de campagne, on constate également que les responsables militaires restent contraints – avec leur accord – par les considérations politiques. C’est ainsi que le général Joffre avait suggéré au gouvernement une man
œuvre par la Belgique, animée par une logique offensive. Le refus de cette option l’a obligé à prendre d’autres dispositions, plus attentistes, dans le nord de la France. En effet, le gouvernement jugeait, avec sagesse, que toute action préventive des armées françaises en Belgique ruinerait les espoirs d’un engagement britannique à leurs côtés.
Cet épisode contraste fortement avec la position des responsables d’outre-Rhin, où l’état-major imposa, dès le début du siècle, une manœuvre par la Belgique (le plan Schlieffen), jugeant l’intervention britannique aux côtés de la France à la fois improbable et négligeable. Le poids du grand état-major était tel que rien ne put amener à une révision de ce plan, malgré l’évident rapprochement franco-anglais ainsi que la montée en puissance de l’armée de terre britannique. En effet, en Allemagne, l’élite militaire était plus forte du fait de son rattachement direct à un souverain encore absolutiste en matière de politique étrangère, et elle était donc peu encline à la confrontation avec les élites politico-administratives. On se souvient ainsi que le général von Moltke, qui succéda au maréchal Schlieffen, put bloquer les efforts du chancelier Bethmann Hollweg pour contraindre l’Autriche-Hongrie à accepter la formule de compromis imaginée par Edward Grey, chef du Foreign Office.
LA MARGINALISATION ET LE DÉCLIN DE L’INFLUENCE MILITAIRE
L’histoire du rôle des responsables militaires dans la politique extérieure de la France après la Grande Guerre est celle d’un déclin allant jusqu’à l’extinction de toute influence un demi-siècle après.
La période d’après-guerre est une ère de paradoxes. La popularité des chefs militaires est à son comble. Ainsi, on ne peut pas comprendre la période de Vichy si l’on occulte le prestige immense dont jouissait encore en 1940 le dernier des maréchaux de la Grande Guerre, Philippe Pétain. Mais, dans le même temps, le refus de toute perspective guerrière est aussi net que général. Ce n’est pas la seule contradiction. Des alliances militaires sont scellées avec de nombreux pays d’Europe centrale (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie), afin d’enrayer un retour de l’agressivité allemande. Par ailleurs, la diplomatie française s’oriente vers l’organisation de la sécurité collective au travers de la Société des nations (SDN) et les armées mettent en place une stratégie résolument défensive, symbolisée par la ligne Maginot.
La France mène donc une politique qui prend en compte à la fois l’éventualité d’une offensive contre l’Allemagne – en appui de ses alliés d’Europe centrale – et l’attente d’une agression de celle-ci contre son territoire. En définitive, la France établit une politique de
containment du Reich tout en recherchant la participation de l’Allemagne à l’établissement de la sécurité collective. Pour autant, le souci de la défense nationale n’a pas disparu, comme en témoigne l’effort financier qui, après avoir beaucoup décru au début des années 1920, augmente à nouveau à des niveaux importants en termes de part du produit national (5,4 % en 1935, 8,2 % en 1937)
[4]. Mais l’outil militaire qui résulte de cet effort est en décalage total avec les besoins de l’époque : l’accent est mis sur la marine plutôt que sur l’aviation, et sur la fortification plutôt que sur le char. Certes, l’autorité politique n’a pas de ligne de conduite claire, oscillant entre une tendance à la passivité et des accès de volonté de résistance. Mais lorsque ces accès surviennent, l’outil militaire est défaillant. Ce fut le cas en 1936, au moment de la remilitarisation de la rive droite du Rhin, à la suite de laquelle le général Gamelin se déclara prêt à réagir sous réserve d’une mobilisation partielle et de quelques semaines de délai. L’occasion de mettre fin à l’aventure hitlérienne est manquée. L’absence de réaction décisive sera identique en 1938, année de l’invasion de la Tchécoslovaquie, et en 1939, année de l’invasion de la Pologne.
Cette carence a des origines multiples. L’une d’entre elles tient à la détérioration du niveau de formation de l’élite militaire. Les jeunes officiers de qualité tués pendant la Grande Guerre font défaut, vingt ans après, pour constituer l’encadrement supérieur. L’après-guerre a vu la quasi-disparition du choix des armes à la sortie de Polytechnique, alors que le recrutement à Saint-Cyr s’est sensiblement détérioré, son redressement ne s’opérant qu’à la fin des années 1930. Les coteries organisées dans le sillage des maréchaux Joffre, Foch et Pétain et de leurs épigones, Maurice Gamelin et Maxime Weygand, remplacent les écoles de pensée. Par ailleurs, les luttes organisationnelles pour l’indépendance de l’armée de l’air tiennent lieu de doctrine aérienne. C’est ainsi que l’on néglige la mécanisation de l’armée, la supériorité aérienne, ainsi que la combinaison de l’avion et du char. Aussi, l’élite militaire affaiblie perd nombre de ses liens avec les élites civiles, qui ne sont d’ailleurs pas en meilleur état : du pacifisme ambiant à la disparition des polytechniciens dans l’armée, les motifs de cet éloignement sont nombreux.
Le désastre de 1940, le rôle de certains militaires dans le régime de Vichy, à commencer par son chef, et le caractère second du rôle des armées françaises très péniblement reconstituées, vont aggraver cet état de fait après la Libération : les militaires n’appartiendront plus à l’élite dirigeante française. Cette évolution se mesure par le classement hiérarchique des agents de l’État qui se met en place à l’époque, mais aussi par la désinvolture avec laquelle s’opère le dégagement des cadres de l’après-guerre. Cette situation est aggravée par le fait que, parallèlement, s’organise une nouvelle élite administrative avec la création de l’École nationale d’administration (ENA), élite qui deviendra plus tard l’élite politique. Les militaires n’en font pas partie et n’ont aucune occasion de la côtoyer de manière assidue.
De plus, les conflits coloniaux vont être l’occasion d’une nouvelle aggravation de la situation. La guerre en Indochine marque de façon presque caricaturale la marginalisation militaire. La majeure partie des armées, et surtout l’armée de terre, va être engagée au combat, pendant sept ans, dans des conditions sans précédent dans l’histoire de France. En premier lieu, le pouvoir politique n’est pas en mesure de fixer un but à cet engagement. Une part non négligeable de l’opinion est activement hostile à son principe même, et le reste des Français y est pour l’essentiel étranger et indifférent dans la mesure où le contingent n’est pas employé. L’idée d’un maintien de la souveraineté française est très vite abandonnée, les intérêts économiques existant pour quelques particuliers, mais pas pour la collectivité. Seule l’Église catholique se préoccupe de ses fidèles, d’où le quasi-monopole du Mouvement radical populaire (MRP) dans la hiérarchie politique. Il en résulte que les moyens de vaincre ne sont pas réunis, même quand les États-Unis se décident à financer la guerre. Ces moyens manquent d’autant plus que la « viêtnamisation » du conflit ne fonctionnera que marginalement, la population locale et ses élites s’y impliquant massivement du côté du Viêt-minh, un engagement compréhensible ; les États-Unis rencontreront d’ailleurs le même problème.
Pour les responsables militaires, la guerre d’Indochine engendre d’autres préoccupations. Ils sont nombreux à estimer qu’elle prive les armées des ressources financières et humaines qui seraient mieux employées à reconstruire les armées françaises en Europe, alors que la guerre froide devient menaçante. Le commandement des forces d’Extrême-Orient n’est guère convoité : le maréchal Juin le refuse et le général de Lattre ne le prend que par devoir. Au demeurant, les responsables militaires sont incapables d’arrêter une position nette en faveur du retrait d’Indochine, sans doute parce qu’ils ont une difficulté naturelle à proposer une telle solution, mais aussi parce que leur marginalisation dans l’appareil d’État les a amenés à une conception passive de leur rôle. Par ailleurs, de nombreux chefs militaires, à commencer par le maréchal Juin et les chefs d’état-major des trois armées, consacrent toute leur énergie à combattre, avec succès, le projet de la Communauté européenne de défense (CED). La guerre en Indochine s’achève par une défaite militaire qui va aggraver le discrédit de l’armée.
Au terme d’un processus paradoxal, la guerre d’Algérie va marquer l’épilogue de la marginalisation de l’armée dans le processus de décision de l’appareil politico-administratif français. Contrairement à la campagne d’Indochine, les moyens ne seront pas restreints en Algérie. Le contingent sera utilisé pour une durée de service, normalement de dix-huit mois, augmentée de neuf mois par maintien au-delà de la durée légale. En Europe centrale, les forces qui faisaient face à la menace soviétique seront très fortement diminuées, les unités étant transférées en Algérie avec, ou plus souvent sans, leur matériel. Cette décision entraînera d’ailleurs de vives protestations de la part des alliés de la France. Le pouvoir civil va céder peu à peu ses prérogatives et ses missions aux responsables militaires. Il le fera d’ailleurs sans trop se faire prier. Soit parce que ces missions n’avaient rien de très attractif, comme la police à Alger, soit parce qu’elles n’avaient jamais été sérieusement remplies, comme l’établissement et l’entretien d’infrastructures ou de services d’éducation et de soins dans les zones rurales pauvres, c’est-à-dire l’essentiel de l’Algérie. Cette omnipotence de l’armée en Algérie va la conduire à peser, dans un premier temps, sur la politique extérieure, en s’opposant, voire en sabotant, les tentatives de négociations directes ou indirectes, comme par exemple l’arraisonnement de l’avion de Ahmed Ben Bella. Dans un second temps, elle s’opposera au régime lui-même, à l’occasion d’un mouvement de foule algérois du 13 mai 1958.
Le retour au pouvoir du général de Gaulle, plus ou moins voulu par les chefs militaires, va aboutir à un retournement complet de la situation. Si les moyens de la victoire militaire sont donnés – celle-ci sera acquise vers 1960 –, le chef de l’État, conscient de l’impasse politique et économique dans laquelle est engagé le pays, en vient à décider le retrait français. La réaction d’une partie des militaires – le putsch avorté de 1961 – précipite le mouvement dans les pires conditions. Elle conduit de surcroît à la marginalisation complète de l’institution militaire qui ne survivra qu’au prix de l’abandon de toute velléité de peser sur la politique, et même sur son propre destin. Au demeurant, la mise sur pied de la force de dissuasion nucléaire nationale devient la pierre angulaire de la politique militaire française et l’un des piliers de sa politique extérieure. Certes, cette force mobilise des moyens militaires, mais elle sollicite peu d’hommes militaires, son rôle étant exclusivement politique, comme l’est son engagement, qui se résume à la décision de la frappe. La force de dissuasion nucléaire ne requiert ni des conceptions stratégiques complexes ni le travail des états-majors. En revanche, le coût de sa construction et de son perfectionnement réduit à la portion congrue le reste des forces et, au premier rang, les forces terrestres. De plus, la sortie de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), décidée peu après par le chef de l’État, prive l’élite militaire de l’essentiel de ses contacts avec ses homologues de l’Alliance atlantique.
À ces évolutions correspondent évidemment une situation particulièrement difficile pour la société militaire. La faiblesse des rémunérations, les difficultés de recrutement, la médiocrité de la formation des élites, le dédain des élites civiles et les relations tendues avec la jeunesse soumise à la conscription vont caractériser le dernier tiers du XXe siècle. Le mouvement n’est cependant pas totalement univoque. La médiocrité de leur condition finit par mobiliser les militaires qui obtiennent, au milieu des années 1970, une revalorisation assez sensible de leur statut. Dans les années 1980, on note également une revalorisation de la formation dans les grandes écoles militaires et dans l’enseignement militaire supérieur.
Ces évolutions sont certes plus imposées à l’institution que réclamées par elle, mais elles produisent des effets à long terme, perceptibles en ce début de XXIe siècle. Un certain renouveau de la pensée militaire s’exprime, provoquant des remises en question et des innovations, comme la création de la Force d’action rapide en 1983. Tout cela n’est pas négligeable, mais ne suffit pas à changer profondément cet état de fait. La Force d’action rapide en est un bon exemple. Sa création trouve son origine dans le constat du caractère ambigu et contre-productif du positionnement des forces françaises au sein de l’Alliance atlantique, dont on ne sait si elles en constituent une partie des réserves ou si elles remplissent le double rôle de spectateur de l’affrontement éventuel, puis de dernier des Curiaces. D’où la mise sur pied d’une force très mobile, capable, si la décision politique était prise, d’être introduite en tout point du dispositif allié, et notamment en première ligne. En cas de crise en Europe centrale, l’incorporation d’une force militaire de volume notable, d’un pays nucléaire appartenant à l’Alliance mais non intégré au dispositif de défense de l’OTAN, pouvait, et c’était le but recherché, en renforcer le caractère dissuasif. Les critiques de l’URSS à l’égard de cette initiative prouvèrent d’ailleurs son bien-fondé. La plus grande difficulté éprouvée dans sa mise en pratique fut l’opposition larvée du ministère des Affaires étrangères. En effet, le projet supposait une préparation d’état-major minutieuse et donc un retour à une pratique de travail en commun des militaires français avec leurs homologues de l’OTAN, perdue depuis le retrait français. Ce retour entraînait donc ipso facto la perte du quasi-monopole que les diplomates avaient acquis dans les relations avec l’OTAN et, plus généralement, dans la gestion des affaires stratégiques. La disparition du Pacte de Varsovie a empêché que la question soit définitivement résolue. Mais, à l’époque, la difficulté des responsables militaires à élaborer des initiatives stratégiques, puis à pouvoir les réaliser, était perceptible. En effet, leur marginalisation dans l’appareil politico-administatif avait créé des rentes de situation au profit d’autres catégories, des diplomates notamment, capables de les défendre grâce à une meilleure implantation dans le réseau d’influences et de solidarités de cet appareil.
PERSPECTIVES POUR LE XXIe SIèCLE
En ce début de XXIe siècle, la situation est-elle en train d’évoluer ? Il est difficile de se prononcer de manière définitive. D’une part, la politique extérieure a subi une véritable révolution depuis dix ans. À la place d’un affrontement majeur, gelé par l’équilibre nucléaire, il s’agit désormais de faire face à toute une série de désordres : l’invasion d’un pays par son voisin, l’installation de bases de mouvements terroristes dans un pays en pleine anarchie, les affrontements ethniques ou quasi coloniaux, etc. Les interventions armées qui en résultent sont fort diverses dans leur ampleur, leur intensité et leurs méthodes, mais elles présentent quelques traits communs. Le premier tient à ce qu’elles sont placées dans le cadre juridique de la sécurité collective, telle que prévue par la Charte des Nations unies.
Le second trait commun est qu’il s’agit d’interventions multinationales. Toutefois, cela n’est peut-être pas définitivement établi en ce qui concerne les États-Unis, bien que le concours d’autres nations leur ait été apporté pendant l’intervention militaire en Afghanistan. Mais c’est le cas pour la France, sauf, peut-être, pour des interventions mineures qui pourraient être nécessaires en Afrique subtropicale. Cela suppose donc que les militaires français travaillent, au moins au niveau des états-majors, avec leurs homologues étrangers participant à l’opération. Enfin, l’expérience a prouvé que, contrairement aux vœux de la diplomatie française, les interventions armées ne pouvaient pas être efficacement menées sous le pilotage direct du Secrétariat général des Nations unies. Des militaires français et de nombreux civils locaux ont payé de leur vie, en Bosnie notamment, l’incapacité décisionnelle de cet organisme. Dans ce contexte, le recours à des organisations militaires régionales comme l’OTAN a souvent été une solution. Les militaires français sont donc amenés à regagner le chemin des états-majors de l’OTAN, sous quelque forme que ce soit, ainsi qu’à participer de façon décisive aux états-majors européens (Eurocorps), considérés par la diplomatie française comme des substituts à ceux de l’OTAN mais qui, en réalité, travaillent étroitement avec eux.
D’autre part, la société militaire bénéficie aujourd’hui des progrès de la formation de l’élite des officiers, enregistrés depuis une vingtaine d’années et mentionnés ci-dessus. Ils possèdent désormais une capacité renforcée à élaborer des stratégies militaires conformes aux grandes lignes de la politique extérieure de la France, qui leur permet de souligner les inflexions nécessaires à celle-ci pour tenir compte de la réalité des moyens. Ils peuvent ainsi participer de plain-pied à l’élaboration des plans et à la conduite des opérations avec les alliés.
Cependant, on notera que les responsables militaires ont toujours des difficultés à formuler les grands choix futurs relatifs à l’organisation structurelle des armées. La décision de la professionnalisation des armées est, à cet égard, tout à fait caractéristique. Elle a été prise par le chef de l’État, Jacques Chirac, au terme d’une réflexion nourrie par les avis de différents spécialistes et non pas à partir d’une proposition des chefs militaires, qui sont en réalité partisans du statu quo. Ce choix s’explique sans doute par une timidité à combattre, ce qui semblait être le dogme des hommes politiques et notamment du ministre de la Défense. Par ailleurs, le choix de la réforme aurait entraîné des réorganisations difficiles, voire incertaines, qui auraient eu comme facteur commun une diminution de l’appareil militaire. Mais la réflexion, tant sur les enjeux militaires futurs que sur l’évolution de la société française et la place qu’y tiennent les armées, manquait alors encore de profondeur.
De plus, les chefs militaires ont prouvé leur incapacité à obtenir, ces dernières années, les crédits budgétaires nécessaires au maintien d’un outil militaire correspondant aux ambitions affichées et aux missions assignées. L’état d’inaptitude opérationnelle, dans lequel se trouve aujourd’hui l’armée française, reflète une persistante impossibilité à se faire entendre. Cette impossibilité est certes le reflet de certains choix politiques. Mais elle découle essentiellement du fait que les responsables militaires français n’appartiennent pas au monde, très étroit en France, des élites décisionnelles de la politique, de l’administration et même de l’économie, dont on sait qu’elles sont recrutées dans le vivier de quelques corps alimentés par l’ENA et Polytechnique.
Ce phénomène très particulier ne touche sans doute pas que les armées. Il contraste avec la situation qui prévaut dans les deux pays occidentaux dont l’outil militaire pèse au niveau international. Aux États-Unis, les élites ont un recrutement très ouvert, sans privilège pour une filière en particulier. Il en résulte que les responsables militaires y trouvent facilement leur place et peuvent même sortir des armées pour d’autres carrières, comme les parcours de Dwight Eisenhower ou de Colin Powell en témoignent. Au Royaume-Uni, les élites sont encore largement recrutées dans le milieu restreint des public schools et des universités prestigieuses. Les responsables militaires ont souvent été formés dans les mêmes public schools et, de plus en plus souvent, par les mêmes universités. Ils appartiennent donc au même réseau que les responsables politico-administratifs. Les évolutions que l’on peut observer au Royaume-Uni vont dans le sens d’une ouverture selon le modèle américain. Elles ne menacent donc pas la situation de l’establishment militaire, même si elles en changeront les modalités de formation.
Dans ces deux pays, les conditions d’un équilibre raisonnable, tel qu’il a été décrit en introduction de cet article, paraissent réalisées. Bien entendu, si ces conditions ne garantissent pas les régimes contre des erreurs collectives, elles en minimisent le risque de survenance. La France n’en est pas encore à ce stade, malgré quelques évolutions positives récentes. Pourtant, le risque que sa politique extérieure ne soit pas en accord avec son outil militaire, faute d’un dialogue approprié, est toujours présent. Dans le contexte actuel, les conséquences seraient sans doute moins graves qu’en 1870 ou en 1940. Cependant, elles peuvent être dommageables pour la stature internationale de la France et son influence sur la scène internationale.
[1]
Parmi les six maréchaux de France de la Grande Guerre, trois sont des « coloniaux » (Joseph Joffre, Louis-Hubert Lyautey, Louis Franchet d’Esperey) et trois n’ont servi qu’en métropole (Ferdinand Foch, Philippe Pétain, Émile Fayolle).
[2]
Voir, par exemple, Joseph Joffre,
Mémoires du maréchal Joffre.
1910-1917, Paris, Plon, 1932.
[3]
D’après les estimations de Colin Clark,
Annuaire statistique de la France, Paris, Imprimerie nationale, 1961.