2002
Revue internationale et stratégique
Dossier
Introduction
La défense : problématiques et dynamiques d’un chantier européen
Bastien Nivet
Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en charge des questions ouest-européennes.
Largement considéré depuis l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 comme une « zone interdite » de la construction européenne, le domaine de la sécurité et de la défense est aujourd’hui, à travers le développement de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), l’un des principaux chantiers de l’Union européenne (UE). L’instauration d’une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), par le traité sur l’Union européenne signé à Maastricht en février 1992, avait déjà laissé entrevoir une certaine adaptation des États membres aux réalités nouvelles de l’après-guerre froide. Processus de concertation et de coopération intergouvernemental, la PESC était destinée à permettre aux gouvernements européens d’assumer davantage de responsabilités politiques et diplomatiques sur la scène internationale, mais aussi, peut-être, à favoriser le rapprochement de leurs positionnements internationaux, afin d’éviter que les États membres ne suivent des voies trop divergentes dans leur adaptation au nouvel environnement stratégique. La première décennie de mise en œuvre de la PESC a cependant suscité de nombreuses désillusions et des interrogations quant à sa capacité à s’affirmer comme un outil efficace de défense des intérêts, des valeurs et des principes des États membres. Par ailleurs, la possibilité de voir la PESC appuyée par une politique de défense commune, dont l’opportunité avait été laissée à la libre interprétation du Conseil européen – donc des États membres – par le traité de Maastricht, est apparue au cours de la décennie 1990 comme une nécessité de plus en plus impérieuse, mais à la concrétisation toujours aussi improbable.
Dans ces conditions, les évolutions spectaculaires enregistrées depuis le sommet franco-britannique de Saint-Malo, en décembre 1998, sont aussi encourageantes que surprenantes. L’absence de vision et d’ambition communes qui freinait le développement du volet « défense » de la PESC de l’UE semble même avoir fait place à un volontarisme politique partagé. L’évolution de la position de certains États membres, tels que le Royaume-Uni, ainsi que les enseignements tirés de la crise du Kosovo sont largement, mais pas exclusivement, à l’origine de ce changement. L’adoption d’une approche plus pragmatique a aussi facilité la mise en place d’objectifs communs recueillant l’engagement de tous les États membres : les interminables débats théoriques et idéologiques sur une « Identité européenne de sécurité et de défense » ont été écartés au profit d’engagements concrets répondant à des nécessités perçues par tous. Ainsi, en trois ans – de la déclaration de Saint-Malo, en décembre 1998, à la déclaration de Laeken, en décembre 2001 –, les Quinze se sont d’abord engagés à faire de l’UE un acteur stratégique (Saint-Malo, décembre 1998, et Cologne, juin 1999), en affirmant qu’elle devait disposer d’une capacité d’action militaire autonome et des moyens politiques et stratégiques y afférant. Ils ont ensuite convenu des moyens institutionnels et opérationnels qu’ils entendaient mettre en
œuvre afin d’atteindre cet objectif politique (Helsinki, décembre 1999, et Nice, décembre 2000). Ceux-ci consistent notamment en la mise en
œuvre d’une Force de réaction rapide européenne (FRR) pouvant aller jusqu’à 60 000 hommes, déployable dans un délai de soixante jours pour une durée maximum d’un an. Complétée par des capacités civiles, cette force doit pouvoir être contrôlée et dirigée par l’UE grâce à trois nouvelles institutions politico-militaires, créées au sein du Conseil de l’UE : un Comité politique et de sécurité (COPS), un état-major européen et un comité militaire. Enfin, les Quinze ont déclaré l’Union « opérationnelle »
[1] lors du sommet européen de Laeken, en décembre 2001.
Les progrès rapides et remarquables qui ont caractérisé le lancement de la PESD ne doivent pas faire oublier le chemin qui reste à parcourir pour que le développement d’une telle politique consacre réellement l’émergence d’une Europe « acteur stratégique », c’est-à-dire capable de défendre efficacement ses intérêts, ses principes et ses valeurs. La capacité des États membres à tenir les engagements financiers nécessaires au développement des lacunes capacitaires identifiées (à Bruxelles en novembre 2000, puis en novembre 2001), la clarification des relations avec l’OTAN et des modalités de participation des pays non membres sont ainsi des enjeux dont il est encore difficile de prévoir les évolutions aujourd’hui. À l’aube de l’année 2003, censée inaugurer l’opérationnalité
de la FRR
[2], la tentation aurait pu être grande de proposer, dans un dossier de
La revue internationale et stratégique consacré à la « défense européenne », un état d’avancement de la PESD se contentant de souligner les éventuels retards pris sur le calendrier initialement prévu. Une telle démarche comportait néanmoins le risque de ne s’attacher qu’aux évolutions « matérielles » ou « capacitaires » de la défense européenne et d’esquiver un débat, pourtant nécessaire et prometteur – sur le plan politique comme universitaire –, autour des dynamiques, des significations et des implications profondes du développement de la PESD. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent dossier entend plutôt fournir une mise en perspective à la fois historique et théorique de la PESD en essayant de s’interroger sur la façon dont la défense européenne a été élaborée comme projet politique et, parallèlement, comme objet de recherche. S’il contribue à alimenter les débats et les travaux sur l’action extérieure de l’Union européenne, il aura, alors, amplement atteint son objectif.
Le dossier se divise en deux parties. La première tente de problématiser la PESD, en s’interrogeant tout particulièrement sur la nature de l’« objet PESD » et en s’employant à tester la pertinence des outils d’analyse forgés pour le cerner, et ce, afin de suggérer certaines pistes de réflexion favorisant une appréhension plus fine des enjeux relatifs à l’émergence, au sein de l’UE, d’une dimension de défense. Bastien Irondelle, doctorant au Centre d’études et de recherches internationales (CERI, IEP de Paris), s’interroge ainsi sur la manière dont les sciences sociales ont jusqu’à présent étudié – ou ignoré – la défense européenne, afin de dresser un état des lieux des travaux théoriques qui lui ont été consacrés et des débats qu’ils ont suscités. Selon lui, « la diversité des approches théoriques [...] atteste que la défense européenne constitue un champ de recherche particulièrement stimulant tant pour la compréhension du processus d’intégration européenne que pour l’analyse des coopérations militaires ou l’étude des politiques de défense ». Toutefois, un tel constat ne saurait « masquer le sentiment de confusion et de dispersion que provoque ce foisonnement de perspectives théoriques, dont la plupart n’ont sans doute pas été suffisamment explorées dans le cadre de la défense européenne ». Le propos s’applique également aux analyses théoriques de la PESD proposées par les internationalistes. Brian White, professeur de relations internationales à l’Université de Staffordshire (Royaume-Uni), souligne ainsi que le développement d’une défense européenne présente, à bien des égards, des défis de théorisation fondamentaux pour les relations internationales. Cela, non seulement parce que « les perspectives théoriques classiques de l’intégration européenne étaient mal préparées à ces développements », mais aussi parce que le processus de PESD semble ouvrir des perspectives théoriques nouvelles. C’est ensuite en tant qu’objet politique que l’auteur de ces lignes interroge la PESD. L’une des questions fondamentales consiste en effet à déterminer si l’irruption de la défense dans le champ des coopérations européennes pourrait annoncer la fin du « complexe européen de puissance » et permettre aux États membres d’acquérir, sur la scène internationale, une forme de « souveraineté collective »
[3] venant pallier la disparition des souverainetés nationales singulières. De fait, dans sa forme comme dans ses fonctions actuelles, le développement de la PESD apparaît davantage comme le révélateur que comme le remède à un complexe européen de puissance qui demeure multidimensionnel. Enfin, Paul Chilton, professeur à l’Université d’East Anglia (Royaume-Uni), aborde la question de la défense européenne à travers le prisme de l’identité : remettant en cause le lien fréquemment établi dans la rhétorique des dirigeants et analystes européens entre
défense,
identité et
Europe, ce linguiste démontre qu’une identité européenne n’est pas vouée à jaillir, de manière automatique, de l’élaboration de projets de défense communs, mais que ses conditions d’émergence nécessitent de plus amples analyses.
C’est comme « chantier européen » que la deuxième partie aborde cette fois la question de la PESD, en s’attachant notamment à en comprendre la genèse et les dynamiques à travers une étude des stratégies d’acteurs et de leur capacité à en influencer les développements. Ben Soetendorp, professeur associé au département de sciences politiques de l’Université de Leiden (Pays-Bas), présente ainsi le développement de la PESD comme une « construction sociale », c’est-à-dire comme la résultante des interactions entre les intérêts et les préférences des acteurs – ici, essentiellement les États membres – face à l’émergence du défi politique qu’est la « défense européenne ». À ses yeux, « la convergence entre les différents intérêts des États membres et la fusion de leurs préférences respectives ont rendu possible le développement d’une défense commune et le lancement de la PESD » ; elles ont également « déterminé la forme et la nature de ce processus ». Parmi les questions que cette genèse institutionnelle et opérationnelle a pour l’instant soulevées – sans toutefois y apporter de réponse –, la clarification des relations transatlantiques apparaît, à bien des égards, comme fondamentale. Non en raison de l’établissement d’une analogie contre-productive entre l’Union européenne et les États-Unis, mais du fait de l’importance du lien transatlantique dans l’affirmation d’une identité et d’une autonomie européennes sur la scène internationale. Dans cette perspective, Giovanna Bono, chercheur au Peace Studies Department de Bradford (Royaume-Uni), s’interroge sur les enjeux de clarification des relations transatlantiques qu’implique le développement de la PESD, en s’attachant à identifier les « faux débats » et les vrais défis. Par-delà les États-Unis – acteur relativement exogène à la PESD –, il convient d’examiner l’influence d’autres acteurs, intra-européens cette fois, sur le projet de défense commune. Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS, se propose ainsi de considérer la part des industries d’armement, en tant qu’acteurs économiques, dans le processus politique de la PESD. Ce faisant, il met en évidence les difficultés des Européens à résoudre le problème du manque d’adéquation entre les impératifs économiques des entreprises d’armement et les ambitions politiques et stratégiques de l’UE. Enfin, Richard Sinnott, professeur au University College de Dublin, et Philip Everts, directeur de l’Institut d’études internationales de l’Université de Leiden (Pays-Bas), analysent les positionnements et le rôle des opinions publiques européennes à l’égard des questions de sécurité et de défense. Le regard des opinions publiques sur l’« européanisation » de ces champs d’action politique et sur d’éventuelles interventions militaires pourrait en effet s’avérer riche en enseignements pour l’avenir de la PESD.
[1]
Qu’elle soit déclarée « opérationnelle » ne signifie pas pour autant que l’UE sera capable d’entreprendre des actions correspondant à l’ensemble des missions de Petersberg dès le début de 2002. Cette « opérationnalité » concerne avant tout les institutions politico-militaires qui ont été mises en place au sein de l’UE, et le fait que l’Union pourrait être capable de mener dès 2002 certaines missions qui correspondent aux missions de Petersberg les moins exigeantes (missions humanitaires ou d’évacuation de ressortissants, par exemple).
[2]
2003 est en effet la date retenue par les Quinze à Helsinki, en décembre 1999, comme devant marquer le début d’un possible déploiement de la Force de réaction rapide européenne.
[3]
La souveraineté est ici entendue comme la possibilité, pour un acteur, de disposer d’une certaine indépendance et d’une liberté dans ses actions et ses positionnements extérieurs en fonction de ses intérêts, de ses principes et de ses valeurs.