Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130527094
192 pages

p. 99 à 107
doi: en cours

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La défense européenne, quel objet pour quels outils d'analyse ?

n° 48 2002/4

2002 Revue internationale et stratégique La défense européenne, quel objet pour quels outils d’analyse ?

La fin du complexe européen de puissance ?

Bastien Nivet Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en charge des questions ouest-européennes.
L’Europe apparaît, à travers les grands dossiers géostratégiques médiatisés, comme une « étrange superpuissance », dotée de pouvoirs dans le domaine économique et commercial, mais impuissante sur les plans politique et stratégique. Le développement de la PESD est alors aujourd’hui fréquemment présenté comme le signal que l’UE s’approche peu à peu du statut de « puissance ». Cette interprétation doit toutefois être nuancée, au vu des rapports ambigus qu’elle entretient avec la notion de puissance. L’irruption de la défense dans le champ d’action de l’UE est peut-être alors, en réalité, plus l’expression d’une prise de conscience des éléments fondamentaux du complexe européen de puissance que le moyen pour les Européens d’accéder collectivement au rang de puissance sur la scène internationale. Could a Common Defense Cure the European Power Complex ?
When looked through the mass media geo-strategic issues, Europe seems to be a « strange superpower », with a large amount of power in economical and commercial issues, but helpless when it comes to common policy or strategy. The recent evolution of ESDP reveals however that Europe is slowly acquiring a status of « power ». This interpretation is nonetheless to be qualified by the ambiguous link between the EU and the notion of power. Thus, the irruption of defense concerns within the European field of activities may then be considered as the expression of the fact that Europeans are suddenly aware of the importance of the European network of power, more than to the means to acquire an international rank of power.
« Ce qui manque à l’Union européenne pour accéder au rang de puissance, c’est un bras armé » ; « Puissance économique et financière reconnue, il ne manque à l’Union européenne que de disposer de moyens militaires crédibles pour combler le maillon de la chaîne de la puissance qui lui manque ». Au cours des années 1990 et particulièrement en France, c’est en grande partie autour de ce type d’affirmations que le débat sur l’émergence de l’Union européenne comme une puissance internationale en devenir s’est structuré. Jugée par l’opinion publique et par de nombreux observateurs au regard des grands dossiers géostratégiques – les plus médiatisés, donc les plus visibles –, l’Union européenne (UE) y apparaissait en effet comme une « étrange superpuissance » [1], capable de jouer un rôle de premier ordre dans la gestion économique, financière et humanitaire des affaires internationales, mais impuissante à démontrer sa capacité d’action et d’influence sur les plans politique et stratégique.
Ce paradoxe stratégique a conduit certains analystes et acteurs de la construction européenne à envisager le développement du volet « sécurité et défense » de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) [2] comme le moyen de faire parvenir à maturité l’embryon de puissance européenne. De sorte que le développement de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) au sein de l’UE est donc aujourd’hui fréquemment présenté comme le signal que l’Union s’approche peu à peu du statut de « puissance » [3]. Forte de ses capacités préexistantes et reconnues en termes de puissance civile (soft power) [4], l’UE serait en voie d’accéder au rang de puissance en comblant, grâce au développement de la PESD, sa lacune la plus visible en matière d’outils d’intervention extérieure. L’avènement d’une Europe-puissance étant annoncé à chaque nouvelle « avancée » de la construction européenne [5], cet optimiste syllogisme doit cependant être mis en perspective à l’aune des tendances lourdes de la construction européenne et, en particulier, des rapports ambigus de celle-ci avec les notions de défense et de puissance. Le « complexe » européen de puissance, loin de reposer uniquement sur des évolutions « capacitaires » – lesquelles ont justifié, jusqu’à présent, les prévisions récurrentes d’avènement d’une puissance européenne –, s’alimente peut-être à des causes plus profondes. Parfois tenue pour gage de crédibilité et d’ambition, la notion d’Europe-puissance, en tant que projet politique ou objet de recherche scientifique, invite en réalité à une relecture conceptuelle approfondie. Il s’agit notamment de préciser ce que l’on entend par « Europe » et par « puissance » et, plus encore, de questionner la nature de leurs interactions.
 
LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE ET LA PUISSANCE : ANTINOMIE OU COMPLÉMENTARITÉ VERTUEUSE ?
 
 
La construction européenne – en tant que processus de coopération et d’intégration entre États-nations – et l’exercice de la puissance – en tant que capacité de ces États à défendre leurs intérêts, principes et valeurs sur la scène internationale, collectivement ou individuellement – sont alternativement présentés comme deux expressions antinomiques, ou comme une association vertueuse par laquelle l’une permettrait l’autre. Comprendre si l’irruption de la défense dans le champ d’action de l’UE est en mesure de permettre aux Européens de se sentir enfin accéder collectivement au rang de puissance exige peut-être avant tout une interrogation sur les différentes interprétations de la relation entre enjeux de puissance et intégration européenne.
L’Europe et la puissance : une contradiction originelle ?
La construction européenne et la puissance apparaissent à bien des égards comme deux expressions antinomiques, la première ayant largement été structurée par un double renoncement à la seconde : sur le plan interne (entre les États membres) et sur le plan externe (entre leur regroupement et le reste du monde).
Depuis la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951, la Communauté économique européenne (CEE) en 1957, et jusqu’à l’Union européenne aujourd’hui, la méthode d’intégration européenne poursuivie est avant tout un processus de rejet de l’utilisation des rapports et outils de puissance dans les relations entre États européens. La mise en commun d’un nombre croissant de prérogatives et l’instauration d’institutions supranationales chargées de gérer ces compétences déléguées marquent un renoncement à la pleine souveraineté des États, ainsi que le refus de voir se développer des rivalités ou des conflits ayant pour origine des enjeux de rapports de puissance [6]. Ces transferts de souveraineté et l’instauration d’une culture du compromis comme méthode de gestion des relations interétatiques font de la construction européenne une tentative originale pour abdiquer certaines manifestations négatives de la puissance au service de la gestion des affaires européennes [7]. Ils ne sauraient cependant fonder a priori un abandon du principe de puissance de la part des États membres dans leurs rapports avec le reste du monde.
Plus surprenant est le fait que, sur le plan externe, la construction européenne ait obéi à une logique similaire. Une distinction durable entre construction européenne et considérations politiques et militaires a été instaurée suite à l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 et à la réorientation du projet européen selon une approche partant non plus de l’affirmation d’une entité politique et militaire européenne partiellement supranationale, mais de coopérations économiques concrètes. Si le contexte de la guerre froide ne se prêtait certes pas à une affirmation politique et militaire de l’Europe – une démarche dont la plupart des États d’Europe occidentale ne voulaient pas –, cette réorientation a conduit à une relative dépolitisation du projet européen, dans ses dimensions interne comme externe, à laquelle il apparaît aujourd’hui difficile de remédier [8]. Elle a aussi entériné, structurellement et psychologiquement, le refus des Européens d’assumer collectivement des responsabilités internationales sans les États-Unis. Le renouveau économique de l’Europe occidentale se faisant sous la confortable protection d’une puissance hypothétiquement collective et, de fait, essentiellement américaine – à travers l’OTAN –, un découplage psychologique et politique entre projet européen et exercice de la puissance s’est ancré, pour des raisons cependant différenciées d’un État membre à l’autre [9]. L’absence d’autonomie politique et stratégique européenne vis-à-vis des États-Unis, fruit du contexte particulier de la guerre froide, a largement déterminé les évolutions ultérieures de la construction européenne et apparaît, en grande partie, à l’origine du développement insuffisant des relations extérieures de l’UE, auquel la PESC et la PESD sont désormais censées remédier [10].
Ainsi, le domaine de la sécurité et de la défense a certainement joué un rôle de déterminant structurel de premier plan dans le développement d’une antinomie entre construction européenne et puissance, hypothéquant durablement l’émergence d’une Europe-puissance. Non seulement le refus de développer des structures politico-militaires proprement européennes est à l’origine de la construction relativement insatisfaisante de l’UE, mais il a aussi conduit à une réticence de la plupart des États membres envers toute forme de gestion commune des affaires de sécurité et de défense, instaurant ainsi une césure politique, idéologique et psychologique entre l’Europe et la puissance. Seul le développement de capacités militaires et d’une volonté politique communes conduisant à une autonomie politique et stratégique accrue de l’UE pourrait, de ce point de vue, faire en sorte que l’irruption du domaine de la défense dans le champ des compétences européennes fournisse une solution à ce complexe de puissance. Cela d’autant plus que la construction européenne a pu s’avérer, dans certains cas, un instrument d’affirmation efficace des Européens sur la scène internationale, notamment face aux États-Unis.
Impuissance des nations, puissance de l’Union ?
Si l’Union européenne, dans sa forme comme dans ses fonctions, résulte en partie d’un processus de renoncement à la puissance, elle est aussi fréquemment présentée comme devant permettre l’exercice d’une nouvelle forme de puissance dite partagée. Cette vision repose sur le postulat selon lequel l’ensemble formé par l’UE représente forcément plus de poids que ses composantes prises individuellement, et que la puissance de l’Union peut ou doit suppléer à l’impuissance des États-nations [11].
Aux déchirements et divisions du passé entre Européens – vecteurs parmi d’autres de l’affaiblissement de leur puissance relative dans la première moitié du XXe siècle –, est souvent opposée une possible unification qui devrait conférer, de fait, une puissance nouvelle aux petits États membres et rendre, aux autres, leur ancienne prééminence. C’est sur la base de ce constat que l’émergence d’une Europe-puissance a pu être envisagée dès les années 1960 : économique avant tout, elle était destinée à devenir politique selon la loi de l’« engrenage » néofonctionnaliste. Incontestablement, le bloc représenté par l’Union européenne pèse davantage dans les négociations multilatérales que ses États membres pris séparément. En outre, l’instauration d’un marché et d’une monnaie uniques ont doté l’Union européenne d’une réelle capacité d’influence dans la gestion des affaires économiques et financières mondiales. Sa puissance civile peut également lui servir d’outil stratégique [12]. C’est ainsi que l’existence d’une souveraineté partagée, marquée par une représentation extérieure unique et des interventions communes, apparaît ici comme facteur de puissance économique. Si l’UE est en mesure de jouer les démultiplicateurs de puissance, utiles dans les domaines faisant l’objet d’une véritable communautarisation, on comprend alors que la tentation soit grande de chercher à pallier ses faiblesses politiques et stratégiques par une mise en commun des instruments diplomatique et militaire [13].
En vertu de ce schéma, et sans même parler de communautarisation, certains analystes voient dans le développement de la PESC – et surtout de la PESD – le moyen de doter l’Union européenne d’une influence magnifiée dans les domaines politique et militaire. Si la logique de souveraineté supranationale a permis de réelles avancées sur le plan économique, est-elle pour autant transposable à l’ensemble des maillons de la puissance et, en particulier, à ceux concernant la politique étrangère et de défense ? Il faudrait pour cela que l’Union européenne puisse offrir un front commun fort et cohésif sur les grandes questions diplomatiques et stratégiques internationales, comme elle parvient parfois à le faire dans les négociations commerciales. Il s’agit là d’une condition nécessaire à l’efficacité des actions de l’UE sur la scène internationale, mais aussi à la projection d’une image de puissance auprès de ses interlocuteurs. En vertu de cette analyse, affirmer que le développement d’une politique de défense commune peut résoudre le complexe européen de puissance présuppose que cette défense repose sur une dynamique de souveraineté supranationale, mais aussi qu’il existe une véritable identité européenne qui la sous-tende, identité faisant appel ici à une communauté de perception et de volonté d’action forte, convergente et cohérente.
Le rapport de l’Union européenne à la puissance repose sur une dynamique duale : construite sur un modèle et dans un contexte de renoncement à la puissance, l’Union européenne pourrait être en passe, selon certains, d’accéder au rang de puissance globale, la puissance de l’Union venant au secours de l’impuissance des États-nations. Dans chacun de ces deux aspects du rapport de l’Europe à la puissance, le développement d’une politique de défense commune pourrait annoncer une possible résolution d’un complexe européen de puissance multidimensionnel. Pour ce faire, cependant, il conviendrait de remédier à ses principales causes structurelles : l’absence d’autonomie, de souveraineté supranationale et d’identité proprement européennes dans les domaines politique et militaire. À l’inverse, s’ils étaient réunis, ces trois facteurs pourraient constituer les fondements d’une puissance européenne. Fréquemment mobilisées dans la rhétorique des dirigeants européens comme des observateurs de l’évolution de l’Union européenne, les notions d’autonomie, de souveraineté et d’identité européennes demeurent pourtant incertaines, en l’absence d’analyse compréhensive de leurs implications politiques et psychologiques [14].
 
AUTONOMIE, IDENTITÉ ET SOUVERAINETÉ : A LA RECHERCHE DES FONDEMENTS D’UNE PUISSANCE EUROPÉENNE
 
 
Une émancipation revendiquée, une autonomie limitée
Le premier des obstacles à surmonter pour que l’UE se sente accéder au rang de puissance est certainement l’affirmation de sa volonté et de sa capacité à agir de manière autonome sur la scène internationale, lesquelles doivent être démontrées à ses citoyens autant qu’aux acteurs du système international. Cette impérieuse nécessité est fort justement présentée comme l’un des fondements mêmes du projet de PESD et repose notamment sur le constat de l’incapacité des Européens à agir sans un engagement américain fort dans les crises balkaniques des années 1990 [15]. Le développement d’une Force de réaction rapide européenne de 60 000 hommes et la création de trois institutions politico-militaires au sein du Conseil de l’UE (le Comité politique et de sécurité, l’état-major européen et le Comité militaire de l’UE), entérinés lors des sommets européens de Helsinki et Nice – respectivement en décembre 1999 et décembre 2000 –, ont bien traduit ce désir nouveau d’émancipation des Européens. En dotant l’UE d’institutions politico-militaires fonctionnelles (et désormais opérationnelles) et en s’engageant à mettre en place des capacités civiles et militaires communes pour d’éventuelles opérations extérieures, les États membres ont commencé à répondre à la dimension capacitaire de leur complexe d’autonomie. Grâce à la création d’instruments d’intervention concrets et opérationnels, ils sont ainsi théoriquement en mesure de mener, dès l’année 2003, des missions de basse intensité correspondant aux missions de Petersberg [16] les moins exigeantes – humanitaires par exemple. Progressivement, ils pourraient conduire seuls des opérations pouvant aller jusqu’au rétablissement de la paix. Sans aucun doute, la capacité des Européens à se doter de structures et de capacités opérationnelles efficaces et conformes à leurs engagements sera un déterminant essentiel de l’émergence d’une UE politiquement et stratégiquement autonome sur la scène internationale [17]. Mais il ne sera pas pour autant exclusif.
En effet, les progrès remarquables enregistrés depuis 1998 ne doivent pas faire oublier le chemin qui reste à parcourir pour que le développement de la PESD consacre réellement l’existence d’une autonomie européenne. Sur le plan capacitaire, il apparaît en particulier difficile de définir comme puissance un ensemble d’États (l’Union européenne) qui dispose de certains moyens d’action extérieure mais non des moyens d’assurer sa propre défense, et qui ne semble d’ailleurs même pas prévoir d’assurer une telle responsabilité [18]. Considérer que les moyens envisagés dans le cadre de la PESD suffisent à répondre à l’enjeu d’autonomie du complexe européen de puissance, ce serait déjà condamner l’UE à demeurer une puissance civile de type « scandinave ». Pôle démocratique, économique et diplomatique potentiellement influent, agissant parfois comme un agent pacificateur du système international grâce à ses capacités financières ou de médiation internationale et à certaines capacités de projection militaires, celle-ci ne disposerait en aucune sorte de la souveraineté politique et militaire nécessaire à la revendication d’un statut de puissance [19]. À travers la mise en œuvre de la PESD, les Européens ont donc pris conscience que l’autonomie était au cœur de leur complexe de puissance, sans toutefois sembler prêts à assumer toutes les implications et responsabilités que ce constat leur impose. En particulier, leur autonomie ne saurait être atteinte au seul niveau des moyens d’action ; pour servir de fondement de puissance, elle exige également une volonté politique effective. Celle-ci doit résulter d’une ambition, qui renvoie au second paradigme fondateur de toute puissance européenne : l’identité.
Une identité européenne évanescente
Sans même parler d’une identité européenne supranationale ou postnationale [20], qui transcenderait les différentes identités nationales des États membres, l’existence d’un fort sentiment d’appartenance à un groupe caractérisé par des perceptions, des volontés et des modalités d’action communes semble aussi constituer un préalable nécessaire au dépassement du complexe européen de puissance par la défense. Cela implique en particulier que l’action de l’UE sur la scène internationale soit guidée par une communauté de perception d’intérêts, de valeurs et de principes, ainsi qu’un accord sur les moyens de les défendre au mieux. Il demeure malheureusement très difficile de déceler l’existence d’une telle communauté de vue à l’échelle européenne, tant au travers des textes officiels sur la PESC et la PESD que dans la comparaison empirique des différentes postures internationales des États membres.
Si les textes officiels en vigueur dans les domaines de la politique étrangère, de sécurité et de défense [21] précisent des objectifs généraux, ainsi que des cadres d’intervention (les missions de Petersberg en ce qui concerne le domaine de la défense), ils ne démontrent en rien l’existence d’une identité commune sur ces questions. Fruits de compromis parfois difficiles, ces textes restent souvent imprécis sur les ambitions et les objectifs poursuivis et ne sauraient en rien illustrer l’existence d’une identité européenne autre que rhétorique. Cette lacune présente, il est vrai, un avantage évident : elle permet à chacun de se retrouver dans les documents adoptés, au gré d’interprétations nationales extrêmement disparates. Mais la médaille a son revers. Ces textes européens ne permettent pas de dissiper les zones d’ombre qui subsistent quant au champ d’application de la politique étrangère, de sécurité et de défense de l’UE, et conduisent l’Union à déployer une action internationale réduite au plus petit dénominateur commun.
Les incertitudes qui subsistent quant au positionnement et au degré d’ambition stratégique de l’UE sur la scène internationale sont en grande partie le résultat de la démarche adoptée par les Quinze pour le développement de la PESD. Celle-ci a consisté à s’accorder d’abord sur les moyens et institutions à mettre en œuvre, en évitant de s’interroger sur l’existence même d’une vision commune des enjeux contemporains et en renonçant à définir un projet stratégique commun – de type Livre blanc – qui aurait servi à clarifier les perceptions des intérêts internationaux des Européens, et les modalités d’action corrélatives. Il n’est d’ailleurs pas indifférent de constater que, en proposant la rédaction d’un tel document pendant sa présidence de l’Union au second semestre 2001, la Belgique a soulevé de vives inquiétudes chez certains de ses partenaires. L’adoption d’une approche capacitaire, ou bottom up, par son pragmatisme, et parce qu’elle a laissé de côté certains des sujets les plus sensibles, a certes rendu possibles les avancées concrètes enregistrées aux sommets européens de Helsinki et de Nice dans le sens de l’affirmation d’une autonomie européenne. En misant sur une tactique très éprouvée de l’ambiguïté constructive, elle a aidé à progresser vers une intégration plus approfondie de l’UE, sans que soit nécessaire une convergence absolue sur l’objectif final poursuivi (la remarque vaut pour la PESD comme pour l’avenir politique de l’Union en général). Mais une telle démarche peut également être source de malentendus, de hiatus ou de blocages politiques et diplomatiques hypothéquant l’affirmation d’une identité commune. En laissant trop de place à des interprétations contrastées, les textes européens sur la PESC et la PESD contribuent implicitement à perpétuer les divergences de culture de sécurité [22] à l’origine de leur caractère flou. Ce faisant, ils pourraient conduire à l’enracinement d’une PESC et d’une PESD à la carte, utilisées comme moyen de défense des intérêts et valeurs des États membres seulement lorsqu’un consensus très fort rassemble l’ensemble des États membres sur des sujets qui ne concerneraient pas les États-Unis – scénario extrêmement rare [23].
En instaurant la PESC et la PESD, les Européens se sont placés dans la situation paradoxale de se doter des moyens de défendre une identité qu’ils refusent eux-mêmes de clarifier, d’admettre ou d’afficher. Ce qui tendrait à démontrer, une fois encore, que toutes les conséquences n’ont pas été tirées de la prise de conscience du complexe de puissance européen. Le problème de l’identité semblant loin d’être résolu dans la pratique, un plus grand partage de souveraineté est-il possible dans les domaines de la PESC et de la PESD pour imposer, par le haut, une action commune des Européens sur la scène internationale, comme cela a pu être le cas dans d’autres domaines ?
L’improbable souveraineté supranationale
Dans les domaines diplomatique et stratégique aussi, les divisions et divergences européennes sur la scène internationale ont un prix que les dirigeants et citoyens des États membres ont du mal à accepter, et qu’une gestion en commun pourrait atténuer. Le développement de la PESC et de la PESD marquent bien une volonté de coopérer davantage dans ces domaines, mais selon une forme intergouvernementale qui correspond plus à la réaffirmation des souverainetés nationales dans un cadre européen qu’à l’émergence d’une souveraineté européenne partagée, qui pourrait s’avérer aussi inaccessible que contre-productive. À l’instar d’une approche en ordre dispersé des affaires internationales, la recherche d’une action européenne extérieure, juridiquement prédéterminée comme devant être collective, ne représente pas non plus une panacée lorsqu’elle ignore ou se construit sur fond de divergences en termes de principes, d’objectifs et d’ambitions politiques et stratégiques. Le souvenir de la gestion catastrophique de la reconnaissance des républiques yougoslaves ou le témoignage quotidien des faiblesses politiques des Européens au Proche-Orient rappellent avec force que, en l’absence de vues politiques fortes et partagées, une action collective de l’UE est souvent synonyme d’inconsistance. La résolution de la dimension souveraineté supranationale du complexe européen de puissance n’est peut-être ni envisageable, ni même souhaitable, tant une délégation de souveraineté dans les domaines diplomatique et militaire serait en décalage avec les aspirations et les réalités politiques des États membres [24].
L’irruption de la défense dans le champ d’action de l’Union européenne ne saurait, en elle-même, permettre aux Européens de se sentir accéder collectivement au rang de puissance et de dépasser leur rôle d’acteur à l’influence aléatoire. Elle est peut-être davantage l’expression d’une prise de conscience naissante des éléments fondamentaux du complexe européen de puissance : absence d’autonomie, d’identité et de souveraineté supranationale de l’UE sur la scène internationale. Ces trois éléments, qui pourraient fonder, s’ils étaient réunis, l’avènement d’une nécessaire puissance européenne, renvoient cependant à des contradictions européennes solidement ancrées, dont la résolution ne peut s’opérer qu’à très long terme.
Plus que le reflet d’une accession de l’UE au rang de puissance, les évolutions, succès ou échecs de la PESD montreront peut-être si l’Europe politique existe – ou peut exister –, ou si elle est vouée à demeurer une nécessité vertueuse à la réalité improbable. De même que le décalage entre l’Europe juridique et économique et l’Europe sociale permet d’avoir des doutes sur l’existence d’un réel projet politique européen, l’utilisation et la mise en œuvre de la PESD risquent de servir de révélateurs, plus que de remède, au complexe européen de puissance et aux paradoxes fondamentaux de la construction politique européenne.
 
NOTES
 
[1] Pascal Buchan, L’étrange superpuissance, Rennes, Apogée, 1993.
[2] La Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) a été instaurée comme un processus de coopération politique entre États membres par le traité sur l’Union européenne signé à Maastricht en février 1992, mais ne disposait pas, jusqu’à une période récente, de moyens d’action concrets dans le domaine militaire. La Politique européenne de sécurité et de défense (PESd), développée depuis le sommet européen de Cologne (juin 1999), doit donc être envisagée essentiellement comme un processus de développement de capacités d’intervention en appui de la PESC, et non comme un processus de militarisation de l’UE à proprement parler.
[3] Longtemps sujet tabou de l’intégration européenne, le domaine de la sécurité et de la défense est aujourd’hui en effet l’un des principaux chantiers de l’Union européenne. En trois ans – de la déclaration de Saint-Malo en décembre 1998 à la déclaration de Laeken en décembre 2001 –, les Quinze se sont engagés à faire de l’UE un acteur stratégique (Cologne, juin 1999), se sont mis d’accord sur les moyens institutionnels et opérationnels qu’ils entendaient mettre en œuvre afin d’atteindre cet objectif politique (Helsinki, décembre 1999, et Nice, décembre 2000) et ont déclaré l’Union « opérationnelle » (Laeken, décembre 2001).
[4] Sur cette évolution de la notion de puissance internationale et de l’importance du soft power, voir par exemple l’ouvrage de Joseph S. Nye Jr., Bound to Lead, the Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.
[5] C’est ainsi que la Communauté européenne, puis l’UE, a été successivement présentée comme une puissance économique, une puissance normative, avant d’être envisagée par certains comme un acteur global ou une puissance globale depuis l’irruption des questions politiques et de sécurité dans son champ de compétences. Pour une synthèse des différentes approches et recherches sur l’UE comme acteur international, voir Franck Petiteville, « L’Union européenne, acteur international “global” ? Un agenda de recherche », La revue internationale et stratégique, no 47, automne 2002, p. 145-157.
[6] Ces ambitions figurent de manière particulièrement explicite dans la déclaration Schuman du 9 mai 1950, considérée à juste titre comme le texte fondateur d’une intégration européenne essentiellement « fonctionnaliste ».
[7] Nous envisageons donc ici le terme de « puissance » dans son acception classique, définie notamment par Raymond Aron comme « la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités » (Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 16-17).
[8] Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer à certains axes de travail de la Convention chargée de préparer la réforme des institutions de l’UE : « augmenter la légitimité démocratique et la transparence des institutions européennes » ; « améliorer l’efficacité du processus décisionnel et le fonctionnement des institutions » ; « simplifier les traités et clarifier la répartition des compétences dans l’Union ». Une lecture en négatif de ces problématiques dresse un bien sombre tableau de l’état actuel de l’Union politique.
[9] Sur ce point, voir par exemple Nicole Gnesotto, La puissance et l’Europe, Paris, Presses de la FNSP, coll. « Bibliothèque du citoyen », 1998, p. 91-94.
[10] C’est à travers cette question de l’autonomie que les relations transatlantiques sont au cœur de la problématique de la puissance européenne, et non à travers la comparaison systématique entre les capacités européennes et américaines, source de fausses routes conceptuelles et politiques. Les États-Unis correspondent en effet à un modèle de puissance étatique et hégémonique dont on voit mal comment il pourrait s’appliquer à l’échelle européenne, pour des raisons historiques et structurelles évidentes.
[11] Sur ce point, voir, par exemple Alan S. Milward, The European Rescue of the Nation-State, Londres, Routledge, 2e éd., 1999.
[12] Sur cette utilisation de la puissance économique européenne à des fins politiques et stratégiques, voir, par exemple, Bastien Nivet, « L’Europe et la géoéconomie de la paix », Géoéconomie, no 18, été 2000, p. 103-117.
[13] Il s’agit là d’une tentation exprimée assez clairement dans certaines contributions à la Convention sur l’avenir de l’UE, émanant notamment de l’Allemagne et de la Commission européenne.
[14] Ainsi, les projets de mise en place de capacités militaires proprement européennes ont souvent été évoqués à travers le concept d’identité européenne de sécurité et de défense (IESd), que ce soit dans le cadre de l’Union de l’Europe occidentale (UEO), de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou de la PESd aujourd’hui. Il s’agit, à bien des égards, d’un emploi galvaudé du concept d’identité, dans la mesure où cette IESd renvoie à l’existence ou non de moyens, et non à une perception et à une volonté commune des Européens de s’en servir. De même, le terme « autonomie » a acquis, depuis la déclaration franco-britannique de Saint-Malo, puis les engagements de Cologne, Helsinki et Nice, un caractère absolument central dans l’élaboration et la présentation de la PESd, mais ne concerne encore qu’une autonomie (limitée pour l’heure) des moyens, et non une autonomie décisionnelle souveraine de l’UE en tant qu’acteur.
[15] Il est intéressant de constater que les crises balkaniques successives des années 1990 ont aussi conduit à l’intrusion dans les engagements européens du registre de la « responsabilité ». Il n’est pas anodin que l’intégration véritable de ce dernier dans les textes officiels se soit faite après la guerre du Kosovo (conclusions des présidences de l’UE à Cologne et à Helsinki notamment).
[16] Les missions de Petersberg correspondent aux types d’interventions militaires que les Quinze se sont engagés à être capables de mener dans le cadre de la PESC et de la PESd. Elles correspondent à des missions humanitaires ou d’évacuation de ressortissants, des missions de maintien de la paix et des missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris des opérations de rétablissement de la paix.
[17] La capacité des États membres à réaliser les engagements financiers nécessaires au développement des lacunes capacitaires identifiées (à Bruxelles en novembre 2000, puis en novembre 2001), la clarification des relations avec l’OTAN et des modalités de participation des pays non membres sont aussi des enjeux dont il est difficile de prévoir l’issue à l’heure actuelle.
[18] Si le titre V du traité sur l’Union européenne (TUE) fait figurer parmi les objectifs de la PESC « la sauvegarde des intérêts fondamentaux et de l’intégrité de l’Union sous toutes ses formes », la possibilité d’intégrer une garantie de défense collective dans le TUE reste un sujet largement tabou.
[19] Le terme de « souveraineté » est entendu ici non pas comme une fin en soi, mais comme la possibilité pour un acteur d’opérer librement des choix politiques et stratégiques.
[20] Sur ce point, on se référera par exemple à Alain Dieckhoff, La nation dans tous ses états, Paris, Flammarion, coll. « Essais », 2000, p. 304-310 en particulier.
[21] Il s’agit en particulier du titre V du traité sur l’Union européenne contenant les dispositions relatives à la PESC, ainsi que les rapports des présidences successives de l’UE depuis le sommet de Cologne. Pour un aperçu des textes fondateurs et/ou fondamentaux de la PESd en particulier, on en trouvera un rassemblement utile dans : Maartje Rutten, « De Saint-Malo à Nice : les textes fondateurs de la défense européenne », Cahiers de Chaillot, no 47, Paris, Institut d’études de sécurité de l’UE, 2001 ; et, du même auteur, « De Nice à Laeken : les textes fondamentaux de la défense européenne », Cahiers de Chaillot, no 51, 2002.
[22] Par « culture de sécurité », nous entendons ici l’ensemble des systèmes de pensée et des méthodes d’action identifiables qui caractérisent le positionnement et l’action des États en faveur de leur sécurité, ce qui inclut non seulement les questions militaires, mais aussi diplomatiques et économiques, ainsi que les réalités historiques, sociales et politiques qui les sous-tendent.
[23] Si la rhétorique des dirigeants européens fait fréquemment référence à de tels cas de figure, il s’agit la plupart du temps de questions politiques telles que l’environnement, le développement, etc., et rarement de dossiers géostratégiques sensibles exigeant l’affichage d’une identité et d’une volonté de puissance fortes.
[24] Ainsi, au moment de la rédaction de cet article, les trois principales puissances européennes que sont le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France ont des approches fortement différenciées de la gestion du dossier irakien, ce qui hypothèque fortement toute possibilité de gestion commune de ce dossier et illustre des approches différentes de la gestion des affaires internationales. Réunis à Elseneur au Danemark les 30 et 31 août 2002, les ministres des Affaires étrangères des Quinze ont d’ailleurs clairement illustré cette impossibilité en ne parvenant pas à adopter une position commune claire et en repoussant d’un mois toute décision sur le sujet.
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Pascal Buchan, L’étrange superpuissance, Rennes, Apogée, 1...
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La Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) a été...
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Longtemps sujet tabou de l’intégration européenne, le doma...
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Sur cette évolution de la notion de puissance internationa...
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C’est ainsi que la Communauté européenne, puis l’UE, a été...
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Ces ambitions figurent de manière particulièrement explici...
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Nous envisageons donc ici le terme de « puissance » dans s...
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Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer à certains ...
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Sur ce point, voir par exemple Nicole Gnesotto, La puissan...
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C’est à travers cette question de l’autonomie que les rela...
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Sur ce point, voir, par exemple Alan S. Milward, The Europ...
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Sur cette utilisation de la puissance économique européenn...
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Il s’agit là d’une tentation exprimée assez clairement dan...
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Ainsi, les projets de mise en place de capacités militaire...
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Il est intéressant de constater que les crises balkaniques...
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Les missions de Petersberg correspondent aux types d’inter...
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La capacité des États membres à réaliser les engagements f...
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Si le titre V du traité sur l’Union européenne (TUE) fait ...
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Le terme de « souveraineté » est entendu ici non pas comme...
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Sur ce point, on se référera par exemple à Alain Dieckhoff...
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Il s’agit en particulier du titre V du traité sur l’Union ...
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Par « culture de sécurité », nous entendons ici l’ensemble...
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