Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130536581
248 pages

p. 146 à 156
doi: en cours

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Une géographie planétaire discontinue

n° 49 2003/1

2003 Revue internationale et stratégique Une géographie planétaire discontinue

Nouvelles menaces.

Paradoxes latino-américains

Jean-Jacques Kourliandsky Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge des questions liées à l’Amérique latine.
L’Amérique latine constitue l’un des lieux paradoxaux des nouveaux désordres internationaux. En effet, si la fin de la guerre froide a permis de tourner la page des conflits dits « régionaux », hérités de l’affrontement Est/Ouest, la paix entre belligérants n’a pas éliminé les violences, pas plus qu’elle n’a permis de construire des sociétés portées aux compromis. Dans le meilleur des cas, elle a favorisé l’établissement formel de démocraties électorales. Les élites démocratiques qui ont pris la suite des dictatures ont à gérer des États qualifiés par les sociologues de « non viables », des États éclatés politiquement, socialement et géographiquement, et contestés. Ceux-ci seraient à la source de nouvelles formes d’insécurité affectant, au-delà de leurs espaces, l’hémisphère occidental, la société internationale en général et les pays développés en particulier. New Threats. Latin American Paradoxes
Latin America is one of the paradoxical places where new international disorders are emerging. With the end of the cold war, the chapter of the so-called regional conflicts inherited from the East-West confrontation was closed. Peace among the belligerents did not do away with violence and it failed to build up societies with a bend towards constructive compromise. At the very most, it helped create formal elected democracies. The democratic elites that took over from dictatorial regimes managed states that were identified by the political sociologists as « non viable », broken and challenged politically, socially and geographically. New forms of insecurity originate in these states and affect areas far beyond their own : the western hemisphere, the international community as a whole and the developed countries in particular.
Depuis quelques années, les nouvelles menaces alimentent les débats intellectuels, universitaires et politiques. Les théories lénifiantes de Francis Fukuyama sur le monde de l’après-guerre froide [1], démenties par une histoire de violences renouvelées, appartiennent désormais au domaine de la littérature utopique. La quête de sens a repris un cheminement plus traditionnel, même si les formes prises par le désordre mondial actuel n’ont plus de rapport avec la situation du monde d’hier, avant la chute du mur de Berlin [2].
Les nouvelles guerres ont imposé leur évidence à l’observateur politique et au scientifique. Elles ont déjà leurs entomologistes, qui les classent comme les papillons et les feuilles mortes, et les répartissent géographiquement [3]. Un concept nouveau, celui de « zone grise », tente de lui donner un contenu spatialisé [4]. Les nouveaux conflits affecteraient ainsi une partie ou la totalité d’une ville, voire d’un État. Ces nouvelles guerres, caractéristiques des « zones grises », cristalliseraient les menaces affectant le monde contemporain : criminalité internationale, narcotrafic, migrations clandestines, terrorisme, etc.
Ces menaces, qui ont pris le relais de la menace nucléaire, ont, au fil des mois, et surtout depuis les attentats qui ont touché les États-Unis le 11 septembre 2001, une connotation éthique. L’impulsion scientifique et morale est venue des États-Unis, qui ont défini et qualifié de « nouvelles menaces » les atteintes violentes portées à leur sécurité nationale ou, plus généralement, à celle de leurs alliés [5]. « Les événements du 11 septembre, a déclaré le président des États-Unis George W. Bush, nous ont appris que les États faibles [...] peuvent représenter pour nos intérêts nationaux un danger tout aussi important que les États forts. [...] La pauvreté, la faiblesse des institutions et la corruption peuvent exposer les États faibles à abriter à l’intérieur de leurs frontières des réseaux terroristes et des cartels de la drogue. » [6]
Par ailleurs, le concept de « zone grise » a donné corps à son contraire. Un discours « antimondialisation libérale » a émergé, avec pour centre géographique la ville brésilienne de Porto Alegre. Ce discours a également théorisé les conflits contemporains. Toutefois, il leur a donné une qualification tout à fait différente, celle de « néolibéralisme armé » [7]. Les pays « centraux », selon la terminologie utilisée par les analystes de l’antimondialisation, et parmi eux les États-Unis, porteraient la responsabilité première des dérèglements du monde actuel.
L’Amérique latine est l’un des lieux paradoxaux des nouveaux désordres internationaux. En effet, la fin de la guerre froide a permis de clore la page des conflits dits régionaux hérités de l’affrontement Est/Ouest. Elle a frappé d’obsolescence la perpétuation de dictatures en Amérique centrale et dans le cône sud. Mais la paix entre belligérants n’a pas apporté l’élimination des violences et n’a pas permis de construire des sociétés tournées vers des compromis positifs. Elle a, dans le meilleur des cas, favorisé l’établissement formel de démocraties électorales. Les élites démocratiques qui ont pris la suite des dictatures ont géré des États qualifiés par la sociologie politique de « non viables » [8], éclatés et contestés à la fois politiquement, socialement et géographiquement. Ceux-ci seraient à la source de nouvelles formes d’insécurité affectant, au-delà de leurs espaces, l’hémisphère occidental, la société internationale en général et les pays développés en particulier.
La question qu’il convient alors de se poser, au-delà de l’évidence et donc des violences perpétuées et prolongées et de leurs répercussions plus ou moins lointaines, est celle de la responsabilité des États latino-américains, institutionnellement et spatialement évanescents, et de plus en plus incapables d’arbitrer les contradictions et de monopoliser l’usage légitime de la violence. Ces États ayant organisé de façon concomitante une ouverture de leur économie sur le monde extérieur et programmé leur « modernisation », c’est-à-dire leur repli sur des fonctions étroitement régaliennes – sur le conseil pressant des institutions financières internationales –, le facteur originel des nouvelles menaces dénoncées par les États « centraux » suggère un partage des responsabilités. Aussi, l’instabilité internationale liée à l’existence d’États démissionnaires et de zones grises affectant l’espace de leur souveraineté théorique ne serait-elle pas également la conséquence de politiques inspirées par les vainqueurs « centraux » de la guerre froide aux États de la « périphérie » latino-américaine ?
 
DÉCOMPOSITION SOCIALE ET DÉLÉGITIMATION DE L’ÉTAT
 
 
Les États latino-américains ont, en quelques années, perdu une part appréciable de leur surface sociale. La dynamique de l’État minimum, concentré sur ses fonctions régaliennes, a été particulièrement réductrice d’espace public. Pendant une quinzaine d’années, l’Amérique latine s’est identifiée à la politique de privatisations pratiquée dans le monde entier. Cette politique a été appliquée avec un volontarisme méthodique d’une telle ampleur qu’à la fin des années 1990, l’Amérique latine avait réussi à capter un flot d’investissements remarquable [9].
Les entreprises d’État, et plus encore les services publics, ont été vendus au capital privé, le plus souvent étranger. En quelques années, l’Espagne est ainsi devenue le premier investisseur, notamment après le rachat des réseaux de téléphonie locale, de compagnies pétrolières et de banques latino-américaines. Les entreprises rachetées ont ainsi été réorganisées de façon à assurer la vocation qui est la leur : générer des profits. Jusque-là gérées politiquement, alourdies par des personnels recrutés selon des critères politiques ou familiaux, ces entreprises fonctionnaient mal, investissaient peu et étaient associées par les usagers à des modes de fonctionnement liés à la corruption. Les repreneurs privés ont permis à ces entreprises d’être à nouveau rentables, mais au prix d’un réajustement des tarifs mal vécu par les populations les plus modestes.
Replié sur ses compétences régaliennes, l’État a progressivement abandonné au secteur privé l’éducation, la santé et les retraites. La part conservée par le service public s’est apparentée à une forme de secours minimal accordé aux couches les plus défavorisées des populations. L’Amérique latine est alors devenue, en quelques années, pionnière en matière de retraites par capitalisation, en particulier au Chili. Un réseau privé d’enseignement, du primaire au supérieur, a progressivement attiré les populations aux revenus les plus élevés. La mise en œuvre de ces politiques a été justifiée par l’inefficience réelle des États populistes, mis en place du Mexique à l’Argentine des années 1930 à la fin des années 1960. La privatisation accélérée des entreprises et des services publics a incontestablement permis à ces entreprises de remplir leurs fonctions de manière plus efficace. Mais rien n’est venu compenser socialement l’exigence de rentabilité et donc la forte pression tarifaire exercée sur les consommateurs et les usagers. Les États populistes latino-américains n’avaient jamais été en mesure de créer des sociétés de bienfaisance de type européen. Le filet social apporté aux citoyens, souvent de type clientéliste, constituait malgré tout une compensation minimale, qui a disparu dans les années 1990.
Les incidences de ce choix économique ont rapidement eu des répercussions sur le niveau de vie et de santé des populations. L’un des indicateurs les plus spectaculaires de cette rupture a été, en 1992, le retour du choléra, pourtant disparu depuis longtemps. Le Pérou, alors présidé par Alberto Fujimori, comptait plus de 50 % de sa population en dessous du seuil de pauvreté. La maladie s’est propagée en suivant sur les côtes des Amériques les secteurs urbains socialement les plus défavorisés. Aujourd’hui, le phénomène a brutalement touché l’Argentine, où 18 millions de personnes vivent sans couverture de santé. Selon une organisation médicale locale, la faim aurait refait son apparition, ainsi que la mortalité infantile, due à la malnutrition. Le chômage alterne avec le travail mal rémunéré. La précarité s’est étendue et a sapé le sentiment d’appartenance nationale des populations, les pauvres comme les nanties.


TABLEAU 1. — Indice de pauvreté, 1997
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Source : CEPAL. Balance preliminar de las economías de América latina y el Caribe, 2000.

Corruption chez les uns et délinquance chez les autres cristallisent des comportements asociaux généralisés. Côté jardin, la corruption a atteint les plus hauts sommets de l’État au Pérou. Le principal conseiller du président, responsable des services de renseignement péruviens (Servicio de Inteligencia Nacional, SIN), avait organisé la corruption à l’échelle nationale en filmant, à leur insu, ses partenaires recevant des pots-de-vin. Les forces de l’ordre, au Pérou, au Brésil comme en Colombie, ont été compromises dans des « affaires » liées ou non au trafic de stupéfiants. L’impunité judiciaire et la pratique croissante d’une justice substitutive et privée, en Colombie, mais également au Guatemala et au Mexique, ont accentué ces dérives [10].


TABLEAU 2. — Mesure de l’impunité en Colombie, 1995
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Source : Conseil supérieur de la magistrature colombienne, décembre 2000

Côté cour, la délinquance permet de visualiser l’ampleur du décrochage citoyen chez les plus défavorisés. Le nombre de personnes décédées de mort violente est, en Amérique latine, le plus élevé au monde. C’est la Colombie qui détient le ruban bleu des personnes enlevées. Ainsi, en 1999, le taux d’homicides pour 100 000 habitants atteignait le chiffre de 77, alors qu’il n’était que de 5 en France la même année [11].


TABLEAU 3. — Nature des délits enregistrés chaque jour en Colombie
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Source : Rapport du gouvernement au Sénat colombien, août 2000

Ces deux formes de délinquance, celle des riches comme celle des pauvres, affectent alors non seulement l’ordre institutionnel et public, mais génèrent également des systèmes économiques concurrents et parallèles. Ainsi, l’équivalent de la dette argentine a été placé à l’étranger par ceux qui en avaient la capacité. Notons que l’évaluation, rendue publique au mois d’octobre 2002 par le Banco Credicoop, donne pour l’Argentine un produit intérieur brut (PIB) de 100 milliards de dollars, une dette extérieure de 157 milliards et un volume placé à l’extérieur de 106 milliards de dollars.
D’autre part, les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) – la guérilla la plus importante de Colombie et essentiellement rurale – disposeraient de fonds importants, en raison de ce dont on parle le plus souvent, la taxation du trafic de stupéfiants, mais aussi d’une pratique massive d’enlèvements.


TABLEAU 4. — Estimations du montant exigé pour un enlèvement
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Source : Ambassade des États-Unis en Colombie, Section des stupéfiants.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les formes d’expression collective et politique ne fassent plus recette. La démocratisation ayant accompagné ces évolutions, la légitimité des systèmes politiques, des gouvernements et des partis en a été profondément érodée. De nombreux citoyens ont choisi de « voter avec les pieds ». L’Amérique latine, autrefois terre d’accueil, est aujourd’hui un lieu important d’émission de main-d’œuvre, ceux qui le peuvent s’efforçant, en Argentine ou en Uruguay, de récupérer la nationalité de leurs parents ou de leurs grands-parents [12]. Par ailleurs, sur le plan électoral, les partis traditionnels se sont effondrés en Argentine (Parti radical), ou au Venezuela (Action démocratique et Parti social-chrétien, Copei). Au Mexique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), parti populiste au pouvoir depuis 1929, a passé la main en 2000, après un intermède libéral d’une dizaine d’années, aux antipodes de ses principes fondateurs. Adrian Bonilla, universitaire équatorien, a, quant à lui, fait la présentation suivante des réalités andines : « L’Équateur a vu défiler six personnes sur le fauteuil présidentiel ces cinq dernières années. Le Pérou est en transition à partir d’un autoritarisme parmi les plus arbitraires de la région pour aller vers un scénario qui offre peu de stabilité dans l’immédiat. La Bolivie est en émergence économique et doit faire face à une grave mobilisation sociale, le Venezuela est gouverné par un ex-officier auteur d’un coup d’État et la Colombie vit dans un état de violence menaçant de dépasser ses frontières. » [13] En quête de changement et en nombre croissant, les électeurs les plus démunis ont radicalisé leurs choix. On constate depuis dix ans l’aspiration collective à une autre forme de représentation, à l’émergence de nouveaux populismes, souvent incarnés par des militaires. Ainsi, le colonel Chavez, putschiste en 1992 et président en 1998, incarne de façon spectaculaire la montée en puissance de nouveaux leaders charismatiques portés par les frustrations sociales.
 
L’ÉTAT RONGÉ PAR LES ZONES GRISES
 
 
Démocraties de basse intensité, États en crise de régulation, faiblesse institutionnelle, les concepts descriptifs, particulièrement nombreux, témoignent sans doute de l’imagination inventive des chercheurs [14]. L’Amérique latine serait l’un des bouillons de culture des nouvelles menaces, qui prolifèrent dans ses zones grises. L’instantané photographique du continent révélerait en effet un monde alternant zones de droit et zones de non-droit, avec une intensité sans commune mesure avec ce que l’on peut constater de plus ou moins assimilable dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). « L’architecture et l’urbanisme sont les miroirs des sociétés », a pu écrire le philosophe mexicain Octavio Paz [15]. Prolongeant le propos de l’illustre écrivain, Marcel Roncayolo a suggéré que « les conduites territoriales exprimaient [...] le statut et les attentes des groupes » [16]. Le territoire des villes et des campagnes d’Amérique latine ressemble aujourd’hui à une peau de léopard, alternant espaces contrôlés par le pouvoir et « tâches noires », bassins d’une dissidence sociale organisée ou spontanée.
À cet égard, les « tâches noires » urbaines sont bien connues des géographes qui les étudient depuis de nombreuses années. Ainsi, les bidonvilles latino-américains ont des sortes d’« appellations contrôlées », comme les favelas brésiliennes, qui sont passées dans le langage courant [17]. Ces bidonvilles constituent des foyers de petite ou grande délinquance, à ce jour non contrôlés. En 1998, par exemple, l’armée brésilienne a tenté sans succès d’investir les favelas avec de puissants moyens terrestres et héliportés. Quelques années plus tard, en désespoir de cause, la municipalité de Rio a tenté de les contenir en posant du fil barbelé. De même, les entreprises européennes d’électricité, qui ont hérité des sociétés nationales argentines, ont mené pendant des années de véritables batailles dans les villas miserias, faisant intervenir la police afin de mettre fin à la pratique des branchements sauvages. En 2002, l’armée et la police colombiennes ont cherché à reprendre le contrôle d’un quartier périphérique de la ville de Medellin, portant le no 13, à des milices politisées pratiquant le racket et les enlèvements. Aujourd’hui encore, en certaines circonstances, des foules sortent de ces quartiers pour envahir les secteurs résidentiels. Par ailleurs, les plages de Rio ont été placées sous la protection de la police afin d’empêcher les invasions actives et mobiles par des groupes organisés issus des favelas. En Argentine, en janvier 2002, l’entreprise Carrefour a préféré distribuer gratuitement de la nourriture aux populations des villas miserias, plutôt que de voir l’ensemble de l’hypermarché saccagé. Parallèlement au développement de ces secteurs de plus en plus incontrôlés, des cités fortifiées, s’inspirant de conceptions médiévales, expriment l’aspiration et les limites spatiales de la sécurité. Ainsi, les couches les plus élevées de la société ont organisé leur sécurité de façon privative, mais sur un territoire limité. Seule la route permet à des particuliers circulant dans des véhicules verrouillés d’aller de leur village protégé par des vigiles armés – dit country club, en Argentine [18] – au shopping center ou centre commercial [19], lui aussi protégé, et, de plus en plus souvent, à des cimetières privatifs.
Les campagnes n’échappent pas à ces dérives. L’État chilien démocratique a eu le plus grand mal à prendre le contrôle d’un village géré par un groupe d’extrême droite allemand, Colonia Dignidad. L’Amazonie brésilienne, en dépit du déploiement récent de 22 000 soldats et de la mise en place d’un réseau radar sophistiqué, est un lieu de commerces illicites proliférant. Le contrôle des richesses minérales a donné lieu à une criminalité croissante visant à éliminer des peuples indigènes, les Yanomamis, par exemple, aux frontières du Venezuela. La Guyane française peine à maintenir un semblant d’ordre dans la forêt. Des tribus indiennes mais aussi des gendarmes ont été tenus en échec, voire tués, par des bandes organisées. En Amérique latine, à peine la page des conflits régionaux a-t-elle été tournée que d’autres petites guerres territorialisées sont apparues [20]. Au Mexique, depuis le 1er janvier 1994, une partie de la province du Chiapas échappe à l’autorité de l’État. En effet, elle est gérée par un groupe dissident, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). En Colombie, de novembre 1998 à février 2002, le gouvernement avait concédé à la guérilla des FARC un territoire de 42 000 km2. L’armée a réinvesti les principales localités de cette zone, mais environ 50 % du territoire national échappent à l’autorité du gouvernement.


TABLEAU 5. — Espace et population affectés par le conflit en Colombie
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Source : Université externe de Colombie, cité par Cambio, 22 septembre 2000

D’autre part, les axes routiers sont également considérés comme non fiables. Ainsi, en septembre 2002, le gouvernement colombien a dû déployer 15 000 hommes pour assurer de façon exceptionnelle leur accessibilité pendant quelques heures. Les lignes aériennes intérieures, qui assuraient une sécurité optimale, ne présentent plus cette garantie depuis que l’Armée de libération nationale (ELN) a détourné et fait atterrir dans la jungle un appareil et séquestré ses passagers. Ainsi, ces régions non contrôlées par les autorités offrent une opportunité de développement d’une économie parallèle fondée sur des activités illicites.


TABLEAU 6. — Surfaces cultivées en coca dans les pays andins en kilomètres carrés, 1992-2000
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Source : Département d’État des États-Unis.

Facteur aggravant, la déconcentration et la décentralisation, pratiquées dans ces pays ces dernières années au nom des libertés, ont souvent participé au démembrement de l’État. Les compétences transférées ont sanctionné l’abandon d’une présence administrative sur l’ensemble du territoire national de la part de l’État. Les régions et les provinces n’ont en effet pas été dotées en conséquence. En 1995, 86 % du budget colombien était attribué à la capitale, alors que 77 % des municipalités, regroupant 39 % de la population, étaient considérées comme sous-développées (Fondation sociale, 1998). Les provinces argentines en général et, de façon plus marquante, celles qui sont les plus éloignées de la capitale, ne sont plus desservies par le train depuis la privatisation du réseau ferré [21]. Sans ressources et sans compensations interrégionales, elles ont été contraintes d’émettre du papier monnaie afin de faire face à leurs dépenses.
Selon l’expression consacrée, Max Weber a défini l’État comme l’institution exerçant un monopole de la violence légitime. S’il est un point qui fait consensus entre les observateurs journalistiques et les scientifiques, c’est bien le constat de la faiblesse historique du monopole de la violence par les États en Amérique latine. Cette faiblesse a pris un caractère caricatural, les privatisations ayant également affecté un secteur de compétence pourtant régalienne : la sécurité. Aujourd’hui, les entreprises de sécurité constituent un secteur économique puissant et dynamique au service des plus riches, soucieux de préserver leurs lieux de vie et de travail. De manière logique, les derniers présidents colombiens, le conservateur Andrès Pastrana et le néolibéral Alvaro Uribe, ont souhaité intégrer ces entreprises dans la politique de sécurité nationale. Cette confusion des genres a été sanctionnée par les États-Unis, qui apportent une aide militaire aux pays andins au travers de sociétés privées de sécurité nord-américaines [22].
Masquée par la focalisation de l’attention sur le rétablissement de la démocratie et sur la fin des dictatures et des conflits régionaux [23], la faiblesse de l’État avait été mise en évidence par un certain nombre de chercheurs [24] et, dès lors, comme vecteur de troubles potentiels graves. Le constat est aujourd’hui accepté par tous. Il a fait l’objet d’une réinterprétation maligne de la part d’analystes et de responsables nord-américains.
 
POLITIQUES ÉCONOMIQUES ET ZONES GRISES
 
 
Aujourd’hui, l’ambassadrice des États-Unis en Colombie, Ann Patterson, consacre une part appréciable de son temps à expliquer les raisons pour lesquelles les États-Unis exigent l’acceptation par les gouvernements latino-américains d’un regain d’ingérence, en raison du danger que leurs faiblesses font peser sur leur propre sécurité nationale et, surtout, sur la sécurité internationale.
Pendant longtemps, la menace a été identifiée au trafic de stupéfiants. Ainsi, le Panama et la Colombie ont servi de bancs d’essai pour faire comprendre les nouvelles règles du jeu appelées à régir les relations interaméricaines après la guerre froide. Le 19 décembre 1989, un mois après la chute du mur de Berlin, l’opération dite « Juste cause », marquée par une action militaire massive à l’échelle panaméenne, s’est achevée par l’arrestation, l’incarcération, le jugement et la condamnation aux États-Unis du chef de l’État, Manuel Noriega, allié des États-Unis pendant les conflits régionaux d’Amérique centrale. Le message était clair, un nouveau Satan avait été désigné : la drogue et ses trafics. M. Noriega est tombé pour avoir établi des relations estimées inadmissibles avec le cartel colombien de Medellin. Quelques semaines plus tard, le message était répété, avec l’envoi, au large des côtes colombiennes, d’un porte-avions nord-américain.
Dès lors, le président George Bush a dépoussiéré une procédure nord-américaine, conditionnant l’accès des pays « périphériques » au crédit international à une certification accordée par les États-Unis, au terme d’une procédure complexe associant le département d’État, le Congrès et le président [25]. La Colombie a ainsi été décertifiée. L’un de ses présidents, Ernesto Samper, s’est vu interdire l’accès au territoire des États-Unis. Ces pressions exercées de façon symbolique sur la Colombie, partenaire économique secondaire des États-Unis, ont permis d’obtenir l’acceptation de l’extradition de nationaux des différents pays latino-américains vers les États-Unis, ainsi qu’une meilleure coopération avec le Mexique, acteur commercial, économique et énergétique de premier plan, mais aussi, tout autant que la Colombie, lieu d’intenses trafics de stupéfiants en direction des États-Unis.
Depuis le 11 septembre 2001, le discours américain a retrouvé une tonalité anticommuniste oubliée. La configuration de l’ennemi – le « terroriste », associé en Amérique latine au trafiquant de drogue – a restitué l’harmonie entre les tenants de l’immobilisme social et le discours de la puissance hémisphérique. La lutte contre le « narcoterrorisme » constitue la variable locale du combat contre le terrorisme international. Elle donne par ailleurs une légitimation universelle, déconnectée de ses aspects antimusulmans, au discours des États-Unis contre le terrorisme international.
Mais l’interventionnisme revendiqué par les États-Unis, au nom de l’efficacité et de l’incapacité d’États latino-américains excessivement faibles [26], demeure paradoxal. En effet, il faut garder en tête que l’après-guerre froide a commencé, en ce qui concerne les politiques économiques encouragées en Amérique latine, avec la présidence de Ronald Reagan. C’est alors au nom de ce qui est connu sous la dénomination de « consensus de Washington » [27] que les politiques de libéralisation économique, d’ouverture douanière et de réduction de la sphère publique ont été menées. De nouvelles élites ont été formées dans ce moule, avec le soutien concurrent de diverses fondations nord-américaines, en vue de faire émerger ce que les sociologues ont qualifié de « technopols » [28]. Cette incitation a été accélérée par G. Bush, qui a personnellement visité plusieurs pays latino-américains afin de diffuser un discours global sur les libertés démocratiques et économiques et de proposer aux États latino-américains, sur ces bases, une grande alliance destinée à contenir le grand marché européen et le Japon. L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) constituent le fruit institutionnel du grand projet de G. Bush. Le Plan Colombie et l’Initiative régionale andine sont ultérieurement venus apporter un traitement sécuritaire aux dommages générés par la décomposition des États, accélérée par les politiques issues du « consensus de Washington ».
La crise de l’État, quant à elle, génératrice de nouvelles formes d’insécurité, a fait l’objet de commentaires reposant sur des présupposés idéologiques très différents, allant des cercles intellectuels républicains gravitant autour du président G. W. Bush aux idées de Toni Negri, militant de l’extrême gauche italienne [29]. À cet égard, les théoriciens de la première école mettent bien souvent en avant l’absence de corrélation entre pauvreté et terrorisme pour cibler l’origine du mal sur la culture et l’éthique, un choc entre civilisations définies comme incompatibles ou, en dernier ressort, sur le handicap moral affectant, comme une sorte de péché originel, l’acteur impliqué dans la criminalité internationale. L’examen croisé d’un certain nombre d’indicateurs sociaux affectant négativement plusieurs pays d’Amérique latine, avec quelques caractères révélateurs de zones grises, bien que grossier et nécessitant sans doute d’être précisé et affiné, confirme une certaine coïncidence à ce sujet.


TABLEAU 7. — Amérique latine. Facteurs d’instabilité, indicateurs de zones grises
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Source : Jean-Jacques Kourliandsky, Pays andins, les incertitudes croissantes de l’Amérique andine, Paris, IRIS/DAS, 2001 ; étude non publiée.

Cette coïncidence n’établit pas un lien causal entre la disparition de l’État, l’émergence de zones grises et la détérioration sociale. Cependant, elle existe et elle doit être prise en considération tout autant que les politiques économiques qui ont suivi le patron esquissé par le « consensus de Washington », avec une méthode et parfois une obstination aux conséquences fortement déstabilisatrices, comme on a pu le constater en Argentine ces dernières années.
La mise en œuvre de la politique économique prônée à Washington, fondée sur l’ouverture des marchés nationaux et le repli des États sur quelques fonctions régaliennes, a certes revêtu une portée universelle. Les retombées sociales de telles politiques n’ont pas été anodines au regard de l’augmentation de l’insécurité dans les pays développés. Les urbanistes et les sociologues européens ont eux aussi, depuis quelques années, inclus dans leurs réflexions la notion de zone grise [30]. Dans une publication récente, Jean-Paul Fitoussi, économiste français, a mis en garde contre les conséquences d’une dynamique « qui privilégie un mode d’intégration qui consiste surtout à contenir les États à l’intérieur de normes toujours plus contraignantes, [...] à vider le siège de la souveraineté nationale sans pour autant investir celui de la souveraineté européenne » [31]. Mais le choc a été beaucoup plus rude dans les régions et les États qui, loin de souffrir d’un excès de poids étatique, souffraient de multiples déficits (d’efficacité, d’identité, etc.). Réduire l’État à sa plus simple expression, dans un environnement social profondément inégalitaire et peu intégrateur, a donné, en Amérique latine, une impulsion essentielle à la désintégration des sociétés et à l’extension de zones dites grises, à juste titre foyers majeurs de préoccupation pour les États-Unis, mais sujets paradoxaux d’inquiétude dans la mesure où les politiques économiques qu’ils ont encouragées sont à l’origine de cette situation.
 
NOTES
 
[1] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York, Free Press, Maxwell Macmillan International, 1992.
[2] Voir, en particulier : Pierre Hassner, La violence et la paix : de la bombe atomique au nettoyage ethnique, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », no 416, 2e éd., 2000 ; Zaki Laïdi, L’ordre mondial relâché : sens et puissance après la guerre froide, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1993 ; et Carlos Alonso Zaldivar, Variaciones sobre un mundo en cambio, Madrid, Alianza, 1996.
[3] Michael Klare, « War, Conflict and Peace in the Post-Cold-War Era », in Mariano Aguirre (sous la dir.), « Dossier : Conflits armés, fin de siècle », Le Monde diplomatique, novembre 1995.
[4] Philippe Moreau Defarges, « La gestion des zones grises », Ramses 2003, Paris, IFRI/Dunod, 2002.
[5] Entretien avec Condoleezza Rice, « Los terroristas también odian Berlín, París o Londres », El País, 6 septembre 2002.
[6] George W. Bush, « The National Security Strategy of the United States of America », Washington DC, The White House, septembre 2002.
[7] Emilio Taddei, Crisis económica, protesta social y « neoliberalismo armado en America Latina », Buenos Aires, Clacso, Observatorio social de America latina, juin 2002.
[8] Francisco Weffort, « L’Amérique latine fourvoyée : notes sur la démocratie et la modernité », Problèmes d’Amérique latine, no 1, avril-juin 1991, p. 5-29.
[9] Lire, parmi d’autres articles, celui de Laurence Caramel, « L’Amérique latine, championne des privatisations », Le Monde, 24 avril 2001.
[10] Jean-Jacques Kourliandsky, « L’Amérique latine. Une année à haut risque », in Pascal Boniface (sous la dir.), L’Année stratégique 2003, Paris, IRIS/L’Étudiant, 2002.
[11] Ricardo Vargas Meza, « Drogas, seguridad y democracia », Nueva Sociedad, no 173, 2001.
[12] Jean-Jacques Kourliandsky, « L’Argentine, un exode sur fond de crise », La chronique d’Amnesty International, septembre 2002 ; et Lelio Marmora, « Les politiques migratoires en Amérique latine et leur relation avec les politiques européennes », in Daniel Van Eeuwen (sous la dir.), L’Europe et l’Amérique latine à l’heure de la mondialisation. Dimensions des relations internationales, Paris, Karthala/Crealc, 2002.
[13] Adrián Bonilla, « Vulnerabilidad internacional y fragilidad doméstica », Nueva Sociedad, no 173, 2001.
[14] Voir Jean-Jacques Kourliandsky, « Amérique latine : stabilité étatique, fractures et violences intestines », La revue internationale et stratégique, no 37, printemps 2000, p. 134-141 ; et Oswaldo de Rivero, « Les entités chaotiques ingouvernables », Le Monde diplomatique, avril 1999, p. 3.
[15] Octavio Paz, Une planète et quatre ou cinq mondes : réflexions sur l’histoire contemporaine, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 1985.
[16] Marcel Roncayolo, La ville et ses territoires, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais », 1990.
[17] Barrios au Venezuela, cantegriles en Uruguay, villas miserias en Argentine.
[18] Robert Lopez, « Hautes murailles pour villes de riches », Le Monde diplomatique, mars 1996.
[19] Guenola Capron, « La ville privée, les shopping centers à Buenos Aires », L’Ordinaire latino-américain, no 165-166, décembre 1996.
[20] Dan Tschirgi, « Des islamistes aux zapatistes, la révolte des marginaux de la terre », Le Monde diplomatique, janvier 2000, p. 16-17.
[21] Carlos E. Reboratti, « El nuevo mapa de la Argentina », L’Ordinaire latino-américain, no 165-166, décembre 1996.
[22] Jean-Jacques Kourliandsky, « Forces armées d’Amérique latine. Une institution marginalisée, en situation de recours », La revue internationale et stratégique, no 48, hiver 2002-2003, p. 63-72.
[23] Parmi les ouvrages présentant une analyse optimiste du tournant démocratique de l’Amérique latine, voir Georges Couffignal (sous la dir.), Réinventer la démocratie, le défi latino-américain, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1992 ; et Bérangère Marquès-Pereira (sous la dir.), L’Amérique latine : vers la démocratie ?, Bruxelles, Complexe, 1993.
[24] Daniel Pécaut, « La crise des régulations étatiques, des sociétés éclatées », Problèmes d’Amérique latine, no 1, avril-juin 1991.
[25] Jean-Jacques Kourliandsky, « Amérique latine, un équilibre retrouvé et contesté », in Pascal Boniface (sous la dir.), L’Année stratégique 2001, Paris, IRIS/L’Étudiant, 2000, p. 359.
[26] Sur la guerre préventive, voir G. W. Bush, op. cit. ; et Pierre Hassner, « États-Unis : l’empire de la force ou la force de l’empire », Cahiers de Chaillot, no 54, Institut d’études de sécurité de l’UE, septembre 2002.
[27] Luis Carlos Bressier Pereira, « La crise de l’Amérique latine, consensus de Washington ou crise financière de l’État ? », Problèmes d’Amérique latine, no 1, avril-juin 1991.
[28] Yves Dezalay, Bryant G. Garth, La mondialisation des guerres de palais : la restructuration du pouvoir d’État en Amérique latine, entre notables du droit et « Chicago boys », Paris, Le Seuil, 2002. En ce qui concerne la défense et pour une illustration engagée des nouvelles élites issues du « consensus de Washington », voir également Plinio A. Mendoza, Alvaro Vargas Llosa, Carlos A. Montaner, Manual del perfecto idiota latino-americano, Barcelone, Plaza y Janes, 1996.
[29] Michaël Hardt, Toni Negri, Empire, Cambridge (Ma.), Harvard University Press, 2001 ; Imperio (trad.), Buenos Aires, Paidos, 2002. Voir aussi Michael Hirsh, « Bush and the World », Foreign Affairs, septembre-octobre 2002.
[30] Christian Bachmann, Nicole Le Guennec, Violences urbaines, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2002.
[31] Jean-Paul Fitoussi, Jérôme Créel, La règle et le choix. De la souveraineté économique en France, Paris, Le Seuil, 2002.
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