Revue internationale et stratégique 2003/1
Revue internationale et stratégique
2003/1 (n° 49)
248 pages
Editeur
I.S.B.N. 2130536581
DOI 10.3917/ris.049.0017
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Vous consultezSécurité et défense en Afrique subsaharienne : quel partenariat avec l’Europe ?[1] [1] Intervention du général de division Babacar Gaye lors...
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AuteurGénéral Babacar Gaye* du même auteur

Général de division, chef d’état-major des armées du Sénégal.

La problématique de l’évolution de la coopération militaire entre la France et l’Afrique est certes spécifiquement française, mais elle se trouve également au cœur des préoccupations des décideurs africains. Le fait que des Africains soient invités à exprimer leur opinion à ce sujet est l’indice d’une grande ouverture et de la reconnaissance, par la France, d’une certaine communauté de destin, augurant ainsi de bonnes perspectives. La coopération militaire française a un caractère très bénéfique pour les armées contractantes africaines. À ce titre, il importe que son évolution continue de conforter ces acquis, tout en minorant certains aspects parfois décriés de ses modalités de mise en œuvre. Aussi un bref état des lieux des relations franco-africaines permettra-t-il d’en envisager les perspectives.

UNE COOPÉRATION MILITAIRE APPRÉCIÉE EN AFRIQUE, MAIS ENCORE PERFECTIBLE

2 Par sa constance et son ampleur, la coopération militaire française occupe une place exceptionnelle, qui lui confère une originalité et une efficacité inégalées dans le contexte africain. Ce trait, apprécié des pays bénéficiaires, est cependant limité par certains facteurs, sources d’insatisfaction et d’incompréhension.

Une pratique efficace

3 La coopération militaire française est essentiellement celle d’une grande puissance appliquée à des armées faibles et sous-dimensionnées, en termes de capacité, par rapport à leur cadre géopolitique propre. Pourtant, elle a réussi la prouesse de dépasser les contingences historiques particulières, les obstacles psychologiques et la différence de milieux pour incarner une réalité organique vivante, à rebours des autres pays européens ayant un passé colonial. Il faut peut-être croire que le secret d’une telle adaptation réside, en dehors d’un ferme engagement, dans l’articulation d’une triade alliant une forte dimension humaine à des fonctions budgétaire et matérielle conséquentes.

4 La coopération militaire française est avant tout appréciée à travers ses acteurs, qui vivent avec les Africains et partagent leurs réalités au quotidien, avec abnégation et quel que soit le lieu d’exercice de leur mission. Ces hommes appartiennent à une grande puissance militaire mondiale qui consacre un soin particulier à la sélection et à la formation de ses cadres, avec ce rare atout d’en spécialiser certains, parmi les meilleurs, aux réalités de l’outre-mer, à l’instar des troupes de Marine. Or il se trouve que ces officiers transmettent, tout au long de leur séjour et sur chaque problème rencontré, le référentiel d’une grande armée. Indirectement, ils contribuent ainsi à la cohésion des armées africaines francophones. Cette sorte de « greffe » salutaire, qui est aussi source d’inspiration et d’émulation pour leurs pairs africains, ne manque toutefois pas, parfois, de générer des frictions, somme toute naturelles pour des officiers qui portent encore la fougue de leur jeunesse et nourrissent souvent la louable ambition de marquer de leur empreinte leur passage de deux ans.

5 L’autre volet important de la coopération militaire est constitué par l’allocation de ressources financières pour l’acquisition de matériel sous le chapitre de l’aide directe. Celle-ci représente un baromètre indicatif de l’évolution des tendances et des priorités de la coopération militaire. Pour un pays comme le Sénégal, elle contribue à alléger l’hypothèque de l’insuffisance relative des ressources allouées à la Défense, et a pu représenter, dans les périodes d’ajustement structurel, jusqu’à 10 % ou 20 % du chapitre « Matériel » du budget des forces armées.

6 Enfin, le dernier volet de cette triade est constitué par les cessions dites de défense, qui sont particulièrement attendues pendant les situations d’urgence et contribuent grandement à la consolidation des armées africaines.

7 En somme, cette coopération militaire française, combinant transferts d’expertise, consolidation des budgets d’investissement et soutiens ponctuels, est d’une efficacité certaine. Néanmoins, il reste des écueils à surmonter.

Des limites liées à sa conception

8 Du fait de son extrême sensibilité, la coopération militaire apparaît comme l’indicateur, mais aussi la mesure la plus probante des pesanteurs et des contraintes de la politique franco-africaine. Cet état de fait est perceptible tout au long de son processus, que la perspective soit historique ou actuelle.

9 En premier lieu, la coopération militaire française a été un élément structurant important des rapports postcoloniaux entre la France et ses ex-colonies. Ce phénomène a fini par déterminer des statuts différenciés entre ces nouveaux États, notamment sur le plan de leur proximité avec l’ancienne métropole, et ce, en fonction de la nature et du type des accords signés : accords d’assistance technique militaire, conclus avec la plupart des États, ou accords de défense, conclus avec le Sénégal, le Gabon, la Côte d’Ivoire et la République centrafricaine.

10 Ensuite, effet induit de cette situation, la coopération a souvent été instrumentalisée comme élément de politique intérieure dans les pays africains, voire en France. Ainsi, la présence de bases françaises en Afrique a longtemps cristallisé le discours des oppositions politiques aux premiers moments de l’indépendance africaine, au même titre que ceux de certains milieux de la gauche en France.

11 D’autre part, la coopération militaire, par ses péripéties dans le sillage des inflexions et des changements de cap décidés par Paris, est également un indicateur précieux du différentiel des perceptions du contexte général entre Africains et Français. De même, l’intervention à Kolwezi, au Zaïre, est restée étroitement liée à la personnalité et aux options africaines du président Valéry Giscard d’Estaing. D’où un certain quiproquo durable entre les décideurs africains – et parfois leur opinion publique – et la France.

12 En effet, là où les Africains ont toujours perçu le jeu d’une solidarité souhaitée par les deux parties, se déployait dans les faits la vision planétaire française, appliquant sa stratégie indirecte dans le cadre de l’affrontement Est-Ouest. Une stratégie qui, sur le terrain, se traduisait en termes de points clés et de voies d’approvisionnement – Djibouti, Madagascar, Dakar –, soit tous les poncifs stratégiques de cette époque révolue.

13 Dans le même temps, jouaient l’intérêt et la commodité que les Africains trouvaient à garder des armées à leur pointure, tel que la France le suggérait dans le cadre du Plan dit « Raisonnable », lors de la montée en puissance des embryons d’armées africaines. En outre, ce quiproquo, qui a alimenté les dernières interventions de certains chefs d’État africains pour la conservation des bases implantées chez eux, est également le fondement du soupçon d’unilatéralisme prêté à la France dans le choix des moments et des modalités de transformation de certains aspects de sa coopération militaire avec ses partenaires.

14 Ainsi, les concepts de grandes manœuvres franco-africaines ont évolué, coup sur coup, de l’action de coercition de forces pure et dure, aux opérations de maintien de la paix avec le concept de Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (RECAMP), un concept déjà élaboré qu’il s’agissait de s’approprier. D’où un sentiment de frustration fondé sur la fidélité au principe de solidarité, alors qu’il s’agit de plus en plus d’égalité, de non-indifférence et de non-ingérence.

15 Les dernières manœuvres de RECAMP III, dénommées « Tanzanite », et effectuées en Afrique de l’Est avec des pays hors du champ de la coopération traditionnelle française, ont conforté cette évolution, que Jacques Chirac prédisait en mai 1998, en Angola, dans les termes suivants : « L’influence est une notion qui s’éteint, qui s’efface, qui s’effacera de plus en plus, au bénéfice d’une sphère d’amitié. »

16 Après un tel état des lieux, quelles perspectives reste-t-il pour la coopération militaire entre la France et l’Afrique ?

À LA CROISÉE DES CHEMINS

17 Pour l’heure, l’évolution à venir de la coopération militaire entre la France et l’Afrique paraît être partagée entre les préoccupations françaises de géopolitique européenne et les attentes africaines en matière de sécurité collective. Au stade de perception actuel, il semble que la géographie soit en train de prendre le pas sur l’histoire, confortant l’assertion « l’histoire d’un pays est inscrite dans sa géographie ». Mais, au préalable, un constat s’impose avant d’envisager des perspectives.

Une coopération en régression

18 Il reste constant que la coopération militaire avec l’Afrique est sur une pente descendante. Néanmoins, pour conserver sa vivacité traditionnelle, cette coopération devrait s’appuyer sur une forte volonté, seule à même d’infléchir la tendance à la baisse des ressources et au relâchement des liens.

19 La place de plus en plus marginale de l’Afrique dans la coopération militaire française est attestée par le rapport Cazeneuve, qui énonce que, dans la définition des priorités, « la première décision a été qu’il fallait réorganiser la coopération militaire en faveur des pays d’Europe centrale, orientale et balkanique, tandis qu’on pouvait réduire l’effort effectué envers l’Afrique, au fur et à mesure que les Africains améliorent la prise en charge de leurs actions ». D’où la nécessité d’un engagement sans faille de volontés individuelles, à l’instar de celle de J. Chirac, surnommé « l’Africain », de Michèle Alliot-Marie – qui, lors de sa dernière visite au Sénégal, a exprimé sa conviction par ces mots : « Nous n’abandonnerons pas l’Afrique » – ou encore du général Kelche, qui est venu à Dakar la veille de son départ à la retraite pour marquer son attachement au continent africain.

20 Mais la réalité est que la coopération n’est plus du ressort du ministère de la Coopération, mais de celui des Affaires étrangères. Dans les faits, ce dernier réaménagement institutionnel se traduit par une réduction régulière des crédits affectés à la coopération militaire avec l’Afrique et un encadrement plus strict. Aujourd’hui, un coopérant français est attaché à la supervision de chaque ligne de crédit débloquée. Certes, il a parfois été relevé des errements dans la gestion antérieure des budgets, mais la substitution de l’ancienne gestion par guichet apparaît comme un signe des temps. Surtout, il est loin d’être le seul.

21 En effet, le projet, fort avancé, des Écoles nationales à vocation régionale – une réponse technique et administrative à un problème de disponibilité de places de formation en France – est un autre sujet de préoccupation en ce qu’il induit potentiellement, à l’avenir, un risque de découplage affectif entre les acteurs de la défense français et africains.

22 Fort de ce constat, il importe de réfléchir sur des voies nouvelles de redéfinition de la coopération militaire avec l’Afrique.

Quelques pistes

23 Quelle que soit l’option choisie, il semble que le succès de la coopération militaire entre la France et ses partenaires africains ne puisse faire l’économie de quelques réaménagements. Le premier d’entre eux serait l’allocation d’un volume financier conséquent à la coopération, qui pourrait être le fait de la France seule ou en association avec d’autres pays européens.

24 D’autre part, une approche en deux volets – bilatéral et multilatéral – pourrait être privilégiée. Ainsi, un premier axe recouperait les lignes classiques de la diplomatie française envers l’Afrique, à travers les instruments déjà éprouvés de la coopération bilatérale, tandis qu’un second axe privilégierait l’approche multilatérale par une coopération suivie avec les organisations régionales de sécurité collective, comme la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette approche multilatérale se déploierait alors dans deux domaines : la formation et l’entraînement des cadres – qui s’avère être un outil de renforcement de la cohésion entre les États et également un outil d’affermissement de leur stabilité – et la constitution de dépôts, à l’image de l’équipement prépositionné du concept de RECAMP, afin de pouvoir agir dans l’urgence pour prévenir l’extension des menaces déstabilisantes.

25 En définitive, cette coopération est un outil irremplaçable pour les armées africaines. Ses imperfections ne sont que les corollaires d’une œuvre humaine qui a amené des destins différents à se croiser par-delà les spécificités culturelles et autres, et de forger des amitiés. Et c’est cette dimension, très prononcée, qui paraît empêcher les partenaires de voir à l’identique le monde évoluer.

 

Notes

[ 1] Intervention du général de division Babacar Gaye lors du colloque « Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : quel partenariat avec l’Europe ? », organisé par l’Institut de relations internationales et stratégiques, avec le soutien et la collaboration de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense, les 29 et 30 novembre 2002, à Bamako, au Mali. Les actes complets de ce colloque sont disponibles sur le site Internet du ministère de la Défense à l’adresse suivante : www www.defense. gouv. fr/ das. Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Babacar Gaye « Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : quel partenariat avec l'Europe ? », Revue internationale et stratégique 1/2003 (n° 49), p. 17-20.
URL :
www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2003-1-page-17.htm.
DOI : 10.3917/ris.049.0017.