Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130536581
248 pages

p. 198 à 201
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

En librairie

n° 49 2003/1

2003 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

Vers un renouveau de l’étude de la politique étrangère ?

A. John R. Groom Professeur au Politics and International Relations Department à l’Université de Kent, Canterbury, Royaume-Uni.
 
À propos de l’ouvrage de Frédéric Charillon (sous la dir.), Politique étrangère : nouveaux regards, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, 348 p.
 
 
La collection d’essais rassemblés par Frédéric Charillon, professeur de science politique à l’Université de Paris I et à l’Institut d’études politiques de Paris, propose un panorama d’un champ important des Relations internationales. L’étude de la politique étrangère a en effet longtemps figuré parmi les principaux axes de recherche des Relations internationales, telles qu’elles avaient été originellement conçues [1]. Depuis trois décennies, cependant, ce champ d’investigation semblait avoir connu des fortunes incertaines [2]. On ne peut dès lors que se réjouir de la nouvelle vigueur intellectuelle dont cette branche des Relations internationales semble être saisie. F. Charillon a rassemblé une équipe d’auteurs principalement basés en France et au Danemark. Son ouvrage est organisé en deux parties : la première est consacrée aux « approches » de la politique étrangère ; la seconde, aux « pratiques ». Dans l’ensemble, le volume, qui affiche des airs de manuel, présente une belle cohérence, bien que les contributions y soient de valeur très inégale. S’il ne tient pas toujours toutes ses promesses – comme celle de proposer au lecteur de « nouveaux regards » –, certains aspects de la réflexion n’en sont pas moins innovants.
L’introduction, que l’on doit au coordonnateur de l’ouvrage, est pointue et sensible. Comme dans le reste du volume, F. Charillon y adopte un cadre d’analyse qui s’articule autour de trois approches – le réalisme, le pluralisme et le constructivisme. Jusqu’ici, rien à dire. Si ce n’est que cette démarche exclut l’approche structuraliste. Or, qu’on le veuille ou non, l’étude des relations « centre-périphérie » demeure un domaine important des relations internationales, tandis que la géopolitique paraît bien loin d’être enterrée. L’omission surprend tout particulièrement au regard de la longue tradition structuraliste qui existe en France, notamment inspirée d’une démarche sociologique [3]. Quoi qu’il en soit, F. Charillon soulève trois questions des plus pertinentes : « la question du changement et de l’adaptation de la politique étrangère, tout d’abord ; celle de l’échelle de cette politique étrangère ensuite ; celle d’une approche théorique plus sociologique enfin » (p. 20-21). En bref, le ton est donné pour l’ensemble du volume – de manière admirable, stimulante et explicite.
Malheureusement, les développements qui suivent ne sont pas aussi fluides. Sept chapitres sont regroupés dans une première partie consacrée aux approches réalistes et constructivistes, à la culture et à l’éthique, à la politique étrangère comme politique publique et à l’importance de l’opinion publique. Pour être honnête, ces contributions sont relativement décevantes à l’exception notable de celle de Dario Battistela, professeur de science politique à l’Université de Bordeaux IV et à l’Institut d’études politiques de Paris, sur la notion d’« intérêt national ». Le sujet est en effet délicat à manier. D. Battistela en propose une analyse fine et pertinente. Il présente, avec nuances, les diverses facettes du concept et les conceptions variées qui en ont été proposées. À l’instar de F. Charillon, il reprend la distinction entre approches réalistes, pluralistes et constructivistes, tout en laissant de côté le structuralisme. Mais D. Battistela est assurément à l’aise avec une littérature qu’il maîtrise pleinement. Il l’a digérée et la présente de façon rigoureuse, à la fois sophistiquée et instructive. On aurait cependant pu souhaiter voir abordée, dans sa contribution, la « théorie des besoins ».
La seconde partie de l’ouvrage comprend également sept chapitres, respectivement sur la diplomatie, les aspects économiques des relations internationales, la résolution des conflits, le recours à la force, les usages et abus de l’histoire, les conceptions de politiques étrangères des petits États, ainsi qu’un chapitre conclusif, rédigé par F. Charillon lui-même, sur la régionalisation de la politique étrangère. Cinq d’entre eux sont excellents, au premier rang desquels celui de Guillaume Devin, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Paris, sur la diplomatie.
G. Devin fournit une analyse essentielle à ce type d’ouvrage, même si l’on aurait pu aimer le voir évoquer plus en détail les fonctions du protocole, ainsi que les usages et mésusages du droit international. Néanmoins, il guide savamment le lecteur à travers une exploration du contexte et du rôle formel que la diplomatie peut jouer dans les relations internationales. Il eût peut-être été également utile de jeter ne fût-ce qu’un bref regard sur la question de l’adaptabilité ou des capacités différenciées des divers types d’États – notamment des « superpuissances » ou des petites « îles-États » – afin d’affiner l’élucidation d’une diplomatie dorénavant amenée à se déployer dans un monde d’interdépendance complexe.
Les réflexions de William Zartman, Pr Jacob Blaustein de Relations internationales à la School of Advanced International Studies de Johns Hopkins University, sur le conflit se déploient comme si cet essai représentait le dernier état de sa pensée sur cette question. W. Zartman semble aujourd’hui moins confiant que par le passé [4] dans la capacité coercitive de la diplomatie et dans la médiation. On ne peut que s’en féliciter. Cependant, on remarquera en passant que l’auteur ne semble guère comprendre les enjeux relatifs à la question de Gibraltar, du point de vue d’aucune des trois parties concernées, la Grande-Bretagne, l’Espagne et Gibraltar même [5].
Pascal Vennesson, professeur de science politique à l’Université Panthéon-Assas, a rédigé un excellent chapitre sur l’utilisation des forces armées dans le monde contemporain. Ainsi qu’il le souligne, l’expression « forces armées » est abondamment utilisée et, comme souvent en un tel cas, attend toujours une définition scientifique rigoureuse. P. Vennesson nous entraîne élégamment à travers les réflexions contemporaines sur la notion de « nouvelles guerres » dans lesquelles des soldats, ou plus particulièrement des aviateurs, tuent et des civils sont tués. Son analyse est claire et sophistiquée. En outre, il soulève, sans hélas la développer plus avant, la question très actuelle des relations entre civils et militaires.
La plupart des États sont, d’une manière ou d’une autre, « petits », et, dans son essai, Ben Tonra, directeur-adjoint du Dublin European Institute au University College de Dublin, passe en revue de manière très convaincante les diverses significations possibles du terme. On ne peut que saluer le fait que l’auteur ne se soit pas limité à l’étude des petits États européens, sur lesquels existe déjà une littérature considérable, mais qu’il ait également tiré partie des travaux du secrétariat du Commonwealth et de ses groupes de recherche pour appréhender le sort des petites « îles-États » dans le système international contemporain – particulièrement de celles des Caraïbes et du Pacifique Sud.
Le dernier essai est dû à F. Charillon, auteur d’un texte excellent sur la régionalisation de la politique étrangère, qui ne prend pas seulement en considération le cas de l’Union européenne, mais aussi celui d’autres formes d’intégration régionale. F. Charillon a une maîtrise certaine de la littérature sur le sujet et l’expose de manière exemplaire. Il pose les bonnes questions – par exemple, à savoir si les fonctions de la régionalisation de la politique étrangère peuvent être une ressource diplomatique pour les « petits » pays ou un « régime de politique étrangère pour les grands pays » – et fournit quelques réponses argumentées. Il s’agit ici d’une étude extrêmement utile et complète. Conjointement avec la contribution de D. Battistela, ce texte représente le point culminant du volume.
Au fond, ce qui ressort de cet ouvrage est que F. Charillon, après s’être « fait les dents » en coordonnant cette collection d’essais, devrait sans doute songer à écrire son propre ouvrage sur la politique étrangère. Il semble évident qu’il a une contribution à faire dans ce domaine et il paraît très probable qu’il deviendra à l’avenir, s’il ne l’est déjà, l’un des principaux initiateurs de la relance des études de politique étrangère. Si jamais il venait à envisager une telle option, il y a quatre domaines vers lesquels il pourrait souhaiter se tourner, en dehors de ceux développés ici : le premier concerne la politique étrangère des régions de l’Union européenne – comme l’Écosse, la Catalogne ou la Lombardie, par exemple. Le second porte sur l’étude de la politique étrangère à travers le prisme de catégories analytiques comme celles de « puissance régionale », de « grande puissance » et de « micro-États ». Une troisième piste de réflexion pourrait être ouverte autour d’une recherche sur les rapports entre universitaires spécialistes de politique étrangère et praticiens. Et, finalement, il faut prendre en considération l’approche structuraliste dans tous ses aspects.
Pour conclure, deux légers reproches. Premièrement, qu’est-ce qu’être « Anglo-Saxon » ? Où se trouve une telle entité ? Que recouvre-t-elle ? Deuxièmement, suggérer quelques lectures – de l’ordre de cinq ouvrages – à la fin de chaque chapitre serait incontestablement utile aux étudiants. Ces remarques de détail ne sauraient en aucune façon amoindrir la valeur et l’apport considérable d’au moins une partie des essais publiés dans ce volume.
(Traduit de l’anglaispar Nadège Ragaru)
 
NOTES
 
[1] Voir William Clinton Olson, A. John R. Groom, International Relations Then and Now. Origins and Trends in Interpretation, Londres, Harper Collins, 1991, première partie.
[2] Voir l’évolution du champ d’investigation dans les chapitres sur « Foreign Policy Analysis » par Christopher Hill et Margot Light, in A. J. R. Groom, Christopher Roger Mitchell (dirs), International Relations Theory, Londres, Pinter, 1978 ; voir également Margot Light, A. J. R. Groom (dirs), International Relations. A Handbook of Current Theory, Boulder (Col.), Rienner, 1985 ; et A. J. R. Groom, Margot Light (dirs), Contemporary International Relations. A Guide to Theory, Londres, Pinter, 1994. De temps en temps, d’autres dimensions ont été dominantes, par exemple les études stratégiques ou l’économie politique internationale.
[3] Par exemple, les études qui s’appuient sur la notion de « centre-périphérie ». Après tout, l’idée d’un Tiers Monde est une conception d’origine francophone.
[4] Voir la bibliographie des œuvres de William Zartman annexée à son chapitre.
[5] Pour le gouvernement britannique, la question de Gibraltar pose des difficultés d’ordre pratique. Il y a bien sûr des intérêts britanniques à la fois politiques et militaires, mais il ne serait pas difficile de les protéger dans un accord général. Le problème est plutôt comment résoudre les inconvénients de la situation actuelle, surtout à l’échelle européenne (problème de l’aéroport). En fait, les trois parties doivent faire face à la contradiction du principe de l’autodétermination, demandée par la population de Gibraltar, et celui de la restitution, demandée par l’Espagne et soutenue par le traité d’Utrecht de 1713. D’autant plus que le gouvernement britannique a promis au peuple de Gibraltar que son statut ne changera pas sans que la population ne donne son accord par référendum.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Voir William Clinton Olson, A. John R. Groom, Internationa...
[suite] Suite de la note...
[2]
Voir l’évolution du champ d’investigation dans les chapitr...
[suite] Suite de la note...
[3]
Par exemple, les études qui s’appuient sur la notion de « ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Voir la bibliographie des œuvres de William...
[suite] Suite de la note...
[5]
Pour le gouvernement britannique, la question de Gibraltar...
[suite] Suite de la note...