2003
Revue internationale et stratégique
En librairie
Comptes rendus
Le pouvoir mis à nu, Noam Chomsky
Depuis un an, de nombreux travaux du linguiste américain Noam Chomsky ont été traduits en français, témoignant ainsi du succès d’un universitaire se démarquant nettement des positions généralement défendues outre-Atlantique. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à le qualifier d’anti-américaniste, lui-même préférant être assimilé à un militant actif, fortement opposé aux orientations politiques de l’Administration en place et, de façon plus générale, assez critique envers les engagements des États-Unis sur la scène internationale. Des conférences, de nombreux articles et quelques essais ont fait de N. Chomsky l’un des intellectuels de gauche américains les plus médiatisés et appréciés dans le monde francophone.
Le présent ouvrage a été publié aux États-Unis dans sa version originale en 1996 et rassemblait, déjà à l’époque, des textes de cours donnés par N. Chomsky en Australie, notamment en 1994. La mention, au début de l’ouvrage, faisant état de l’actualité, toujours présente dans les lignes qui suivent, date elle aussi de l’édition américaine et semble par conséquent aujourd’hui quelque peu démodée, les hommes politiques et les situations cités appartenant au passé. Par ailleurs, les deux derniers chapitres s’adressent à un public averti de linguistes et leur présence peut sembler fortuite. À l’inverse de 9/11, véritable essai s’attardant sur les raisons des attentats du 11 septembre 2001, Le pouvoir mis à nu peut parfois paraître décousu, voire déconcertant pour le lecteur, qui cherche tout au long de l’ouvrage la logique du rassemblement de ces interventions très disparates.
Cependant, certains passages sont tout à fait intéressants et méritent d’être parcourus, notamment parce que N. Chomsky s’attarde sur des questions n’ayant pas suffisamment attiré l’attention en leur temps. C’est le cas de la crise du Timor Oriental, à laquelle l’auteur consacre deux chapitres, dans lesquels il dénonce la responsabilité de la communauté internationale, et de Washington en particulier, dans l’escalade de la violence. Le même souci de transparence se retrouve dans la façon de commenter les accords d’Oslo entre Israël et les autorités palestiniennes : il s’agit là d’une bonne analyse de ces accords, mais il est encore dommage que ce texte ne soit publié en français qu’aujourd’hui, d’autant plus que de nombreux éléments auraient pu être ajoutés depuis la rencontre d’Oslo, dont les conditions ne sont plus respectées.
Mettre le pouvoir à nu, selon N. Chomsky, consiste à analyser les déterminants de la politique étrangère de la première puissance mondiale, à relever les non-dits et à dénoncer enfin le cynisme dont font preuve les dirigeants. Cela est fait de façon pertinente ici, mais les acteurs mentionnés ne sont plus au pouvoir à Washington, ce qui rend l’ensemble moins percutant. Malgré tout, on retrouve dans ce texte les arguments avancés par le linguiste américain dans la plupart de ses interventions, s’attaquant ouvertement à la société tolérante et vertueuse dont Washington se fait l’écho et que les autres peuples doivent accepter, de gré ou de force. N. Chomsky estime en effet que derrière ce langage messianique se cachent des intérêts inavouables, tant économiques que politiques, qui ont pour effet de mettre à mal la démocratie plutôt que de l’imposer. À ce titre, le deuxième chapitre de cet ouvrage, intitulé « Objectifs et visions d’avenir », est indiscutablement le plus enrichissant, notamment puisque s’y retrouvent les éléments clés de la pensée du professeur au MIT à Boston.
Barthélémy COURMONT
Montréal, Écosociété, 2002, 299 p.
Après l’Empire, Emmanuel Todd
Une fois encore, Emmanuel Todd va à contre-courant des idées reçues. Alors que tout le monde admet la suprématie de l’hyperpuissance américaine, que ce soit pour s’en féliciter ou la déplorer, il déclare d’emblée que les États-Unis sont un pays qui, ayant eu du mal à masquer sa faiblesse fondamentale, est obligé de créer de faux dangers pour montrer sa puissance. Selon lui, les États-Unis deviennent de plus en plus un facteur de désordre international entretenant, là où ils le peuvent, l’incertitude et le conflit. Les fausses cibles désignées – Iran, Irak, Corée du Nord – sont des pays d’ordre secondaire.
L’élévation du terrorisme au statut de force universelle a seulement pour but d’institutionnaliser un état de guerre permanent à l’échelle de la planète, car le maintien d’un certain niveau de tension internationale est dans l’intérêt des États-Unis. Cela leur permet en effet de masquer leur faiblesse fondamentale. De plus, ce pays consomme plus qu’il ne produit. Il est donc nécessaire de gérer d’inexorables réductions de sa puissance relative dans un monde de plus en plus peuplé et développé. Afin d’équilibrer ses comptes extérieurs, l’Amérique a besoin d’un flux de capitaux à la hauteur de son déficit commercial, d’un montant de 450 milliards de dollars par an. Elle ne peut donc pas se passer du monde, et reste une superpuissance militaire économiquement dépendante et politiquement inutile.
Aujourd’hui, le monde produit pour que les États-Unis consomment. Et ce déficit n’est pas dû à l’importation de matières premières, qui ne s’élève qu’à 80 milliards de dollars, contre 366 pour les produits manufacturés. L’Europe et le Japon paient donc un tribut pour la protection militaire réelle ou supposée que leur offrent les États-Unis. C’est un monde de La Fontaine inversé, dans lequel la fourmi supplierait la cigale de bien vouloir accepter de la nourriture.
Par ailleurs, l’auteur dénonce le système de ségrégation des États-Unis, parlant d’une assimilation différentialiste plutôt qu’universaliste : on intègre les uns pour exclure les autres. Selon lui : « L’inclusion d’Israël dans le système mental américain se fait en externe autant qu’en interne, l’exclusion des Arabes répond à celle des Noirs ou des Mexicains. » Pour lui, les États-Unis ont donc besoin d’exclure pour inclure. Ainsi, E. Todd explique la fixation de ce pays sur l’Islam par trois facteurs : le recul de l’universalisme idéologique, la chute de l’efficacité économique – qui amène une obsession du pétrole arabe – et l’insuffisance militaire qui fait du monde musulman, dont la faiblesse en ce domaine est extrême, une cible préférentielle.
Il estime par ailleurs qu’une alliance entre la Russie et l’Europe est souhaitable et inévitable parce que l’Europe se sépare de plus en plus des États-Unis et que la Russie retrouvera ainsi sa puissance. L’Europe est, selon lui, dominée par des valeurs d’agnosticisme, de paix et d’équilibre qui sont étrangères actuellement à la société américaine. Même les pays européens pro-américains comme le Royaume-Uni, la Turquie et la Pologne tomberont du côté européen parce qu’ils commercent 3,5 fois plus avec l’Europe des Douze pour le Royaume-Uni, 4,5 fois plus pour la Turquie et 15 fois plus pour la Pologne. En cas de conflit commercial entre l’Europe et les États-Unis, ces pays n’auraient par conséquent pas d’autre choix que celui de l’Europe.
E. Todd n’est pas un spécialiste des questions stratégiques. Il nous livre malgré cela – ou peut-être grâce à cela, n’étant pas enfermé dans des réflexes conditionnés – l’un des livres les plus stimulants et les plus novateurs sur ces sujets. Il vise donc juste et dénonce sans retenue les faux-semblants.
Pascal BONIFACE
Paris, Gallimard, 2002, 235 p.
Encore un siècle américain ?, Nicholas Guyatt
Publié aux États-Unis dans sa version originale en 2000, cet ouvrage ne fait pas mention des développements récents. Mais plus qu’un handicap, cela lui permet de ne pas tomber dans l’événementiel, de sorte qu’il présente une vision d’avenir plus large, en tenant compte de l’état actuel de la puissance américaine, des transformations en cours, notamment dans le domaine militaire, et de sa place dans les conflits futurs. Par ailleurs, une excellente introduction à l’édition française, rédigée en décembre 2001 par l’auteur, comble les vides et répond à la question formulée dans le titre, en référence à la gestion de l’après-11 septembre par les autorités américaines.
Partant du postulat que les États-Unis resteront la première puissance économique, politique et militaire au cours des prochaines décennies – sinon de tout le siècle –, Nicholas Guyatt tente d’analyser le dessein dans lequel l’usage de cette puissance sera fait et, surtout, avec qui. La puissance suppose des systèmes d’alliances, de partenariats et de relations diplomatiques dont Washington devra, qu’il le veuille ou non, tenir compte afin de conserver son rang. Ces réseaux sont ceux de la puissance, mais ils illustrent également les contraintes auxquelles doit faire face un État parvenu au sommet de son hégémonie. Dès lors, les engagements du XXIe siècle sur la scène internationale seront-ils décidés à Washington, ou les États-Unis deviendront-ils une sorte de bras armé de structures les dépassant, et sur lesquelles ils n’auraient qu’un contrôle relatif ? En se fondant dans la mondialisation et devant ses multiples obligations envers ses alliés, la puissance américaine pourrait rester omniprésente, mais parfois contre son gré. Sur ces questions, le chapitre le plus intéressant est indiscutablement celui que N. Guyatt a intitulé « Les missions américaines », s’attardant sur les conditions dans lesquelles Washington s’engagera ou non dans des opérations, quelle que soit leur nature. L’auteur s’attarde ici sur le rôle de la première puissance mondiale, sa façon de concevoir la sécurité internationale et dans quelle mesure elle est disposée à assumer son leadership.
Il manque cependant quelques points essentiels que N. Guyatt n’a pas considérés dans son ouvrage et qui, pourtant, s’imposaient. Ainsi, les éléments internes du débat américain sur les questions internationales ne sont pas étudiés. Or ils constituent de plus en plus des aspects déterminants de la politique intérieure et influencent les décisions en matière de politique internationale. Cela s’explique tant par l’omniprésence des lobbies que par des questions économiques et l’opposition institutionnelle entre les pouvoirs exécutif et législatif. Dès lors, le siècle à venir ne sera américain que si l’Amérique elle-même le souhaite. En d’autres termes, qu’il s’agisse d’un engagement massif, unilatéraliste ou non, ou, au contraire, d’un certain repli sur soi, l’attitude adoptée par Washington ne dépendra pas tant de l’extérieur que de l’électorat américain. Mais les conséquences, quant à elles, dépasseront largement le cadre national. Enfin, il est regrettable que N. Guyatt n’ait pas cherché à mesurer l’état du débat sur les questions internationales à Washington, opposant les partisans d’un plus grand engagement, les wilsoniens, et ceux qui semblent plus favorables à un retour de l’isolationnisme. Mais ce dernier est-il possible aujourd’hui, notamment du fait des contraintes imposées à la première puissance mondiale et de ses obligations sur la scène internationale ?
Barthélémy COURMONT
Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, 399 p.
La diplomatie des droits de l’homme, Bertrand Badie
Professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Paris, Bertrand Badie est l’un des acteurs majeurs du débat sur les relations internationales en France. Il est considéré comme le chef de file du courant de pensée mettant l’accent sur les aspects transnationaux par rapport à la politique des États. Mais ses écrits montrent qu’il n’est pas enfermé dans une logique exclusive, mais au contraire de synthèse entre les différentes écoles, tout en privilégiant les aspects transnationaux. Avec La diplomatie des droits de l’homme, c’est un ouvrage majeur qu’il nous livre.
B. Badie entend tout d’abord démystifier la place que les droits de l’homme joueraient dans les relations internationales. Dans la relation dialectique entre les droits de l’homme et la puissance, il rappelle que, si les premiers s’attaquent à la seconde, ils ne l’ont pourtant jamais abolie. Il démontre que la politique des droits de l’homme a souvent été mise au service de la puissance, étant instrumentalisée au profit des pays les plus importants. Allant à contre-courant de la théorie de plus en plus dominante de la paix démocratique, de nombreux exemples prouvent que la mobilisation démocratique a souvent favorisé, dans les zones qui étaient sensibles, la montée des radicalismes ethniques. Loin d’être l’histoire d’une culture citoyenne, l’élection dans les conjonctures de crises s’est révélée être un redoutable instrument d’expression du radicalisme identitaire (Balkans, Caucase, Asie centrale, Proche-Orient). Très souvent même, la communauté internationale a voulu prescrire, orienter les choix du peuple qui devait s’exprimer, créant une confusion entre choix libre et choix dicté, faisant des droits de l’homme et de la démocratie des produits étrangers dans le pays d’accueil. Il ne faut donc pas recourir à l’élection lorsque la volonté de coopérer des anciens belligérants n’est pas forte.
En revanche, B. Badie fait l’éloge de la construction régionale qui, de l’Union européenne au Marché commun sud-américain (MERCOSUR), a prouvé qu’elle favorisait l’intégration sociale et les progrès des droits de l’homme, alors que, selon lui, le jeu interétatique consolide le calcul des puissances. Il dessert donc les causes marquées par l’universalisme et l’humanisme.
Mais c’est dans la montée des acteurs sociaux à l’échelle internationale, dotés de ressources fortes et capables de porter une référence nouvelle à l’humanité face aux acteurs politiques, qu’il place le plus d’espoir. De même qu’au XVIIIe siècle, face au monarque absolu, un espace public a permis à la bourgeoisie de s’emparer de la politique contre le pouvoir despotique et d’en faire une chose publique sujette à débat et bientôt à démocratie. Le même processus s’empare de l’international, soustrait à son tour au monopole des gouvernements pour devenir l’espace public international, dont les nouveaux bourgeois seraient les organisations non gouvernementales (ONG), les médias et les réseaux transnationaux de toutes sortes, notamment les réseaux intellectuels. Se construit un espace public international qui peut être défini, selon B. Badie, comme « l’ensemble des interactions extra-étatiques qui s’opèrent sur la scène internationale afin d’en produire les enjeux, d’en assurer la publicité, d’orienter les opinions qui s’y expriment et donc de participer à l’élaboration des politiques qui la structurent ».
La lucidité du propos n’empêche donc pas l’auteur de finir sur une note d’optimisme. Le livre, dense et opérant une excellente synthèse entre réflexion théorique et examen pragmatique de l’actualité internationale, devrait constituer une source majeure de réflexion et de débat dans les années à venir.
Pascal BONIFACE
Paris, Fayard, 2002, 324 p.
Repenser la sécurité. Nouvelles menaces, nouvelles politiques, Sous la direction de Charles-Philippe David et la chaire Raoul-Dandurand
Comme le souligne justement Charles-Philippe David dans son introduction : « On a déjà beaucoup écrit sur le tournant que représentent les attentats du 11 septembre pour la sécurité des sociétés développées (sic) » (p. 9). La question que peut alors se poser le lecteur, arrivé à satiété d’analyses sur les conséquences de cet acte terroriste, est de savoir ce qui constitue l’intérêt particulier de cet énième ouvrage. Que reste-t-il encore à dire ? Conscients d’appartenir à un vaste ensemble de littérature où la rigueur de l’analyse a souvent cédé le pas au sensationnalisme, les chercheurs associés à la chaire Raoul-Dandurant en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec, à Montréal, ont eu pour objectif de présenter une synthèse d’un point de vue canadien des conséquences du 11 septembre, afin d’offrir une vision la plus complète possible des nouveaux enjeux de « l’environnement sécuritaire, tant sur le plan international que nord-américain » (p. 8). Composé de treize chapitres, ce livre s’articule autour de deux grands thèmes : l’étude du contexte international depuis le 11 septembre (chap. 1 à 7) et l’étude des problèmes liés plus spécifiquement à la sécurité en Amérique du Nord (chap. 8 à 13).
Si « la plus grave agression en territoire continental américain depuis 1812 » (p. 27) semble avoir démontré une certaine inadéquation entre la perception des risques et les moyens de défense aux États-Unis, il n’en demeure pas moins que l’opération « Liberté immuable » a confirmé, s’il en était besoin, le formidable potentiel de la puissance militaire américaine (chap. 5 et 7). Il semble donc logique que l’Administration Bush, forte de ce succès militaire, cherche maintenant à pallier les lacunes de sa sécurité nationale à grand renfort de programmes d’armement aussi coûteux qu’ambitieux. Cependant, si l’effort militaire semble être une solution privilégiée, « plus que jamais, il apparaît qu’une politique de défense ne peut être établie sans une politique étrangère précise » (p. 178). Le projet de défense antimissile, combiné à la révision de la posture nucléaire en mars 2002 et à la fin du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) en juin de la même année, « paraît déjà moins pertinent et utile » (p. 30), et constitue d’ailleurs une pierre d’achoppement entre Canadiens et Américains.
Dans le domaine des politiques de sécurité, l’attentat contre le sanctuaire américain semble avoir souligné la nécessité d’un renforcement de la coopération policière en Amérique et ouvert la voie à une « intégration continentale militaire et sécuritaire » (p. 229) qui devrait s’opérer sous le signe d’une « interopérabilité » (p. 220, chap. 9). En effet, les seules perspectives de défense qui s’ouvrent pour le Canada passent irrémédiablement par des interventions conjointes entre alliés, et notamment avec les États-Unis. Mais en amont, comme le souligne Houchang Hassan-Yari en conclusion de son chapitre, le Canada, en dehors des perspectives militaires, se doit de « regarder plus loin que ses frontières et [d’]intervenir internationalement sur les plans sociaux, économiques, politiques » (p. 248). Car à trop vouloir suivre les initiatives de défense américaines, il risque de se voir dicter son agenda de sécurité et devoir renoncer à son concept de « sécurité humaine », qui constituait le fer de lance de sa politique étrangère depuis 1996 (p. 223). En cela, il semble que les autorités canadiennes soient soumises à un dilemme qui, s’il existait avant l’attentat, se trouve maintenant accentué : pour assurer au mieux la sécurité de l’Amérique du Nord, elles doivent se plier aux volontés américaines en matière de défense mais, ce faisant, risquent de mettre en danger leur identité et l’indépendance de leur politique étrangère (p. 231).
Néanmoins, la sécurité n’est plus un domaine unidimensionnel réservé aux actions militaires. En frappant l’un des symboles de la puissance économique américaine, les terroristes désiraient plonger les États-Unis dans une crise profonde qui, si elle n’a pas eu lieu, aurait pu avoir un impact direct sur la sécurité économique du Canada (p. 252). De ce fait, dans un système économique global, des sous-systèmes régionaux comme l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) peuvent favoriser une certaine sécurité économique, concept qui, selon Sylvain Turcotte, « implique que le champ de l’économie soit lié à celui des études stratégiques » (p. 265), ce qui ne constitue pas en soi une révélation, les théoriciens néoréalistes l’ayant déjà affirmé à la fin des années 1970. A contrario, il semble qu’un concept de « sécurité publique » ait émergé, soulignant le rôle fondamental qu’auront à jouer les organismes de prévention et de secours – polices et pompiers – face aux menaces terroristes. Plus précisément, dans le cas nord-américain, Marcel Belleau recense les dysfonctionnements constatés au lendemain des attentats et met en exergue quelques conditions nécessaires à la création de ce qu’il nomme une « véritable culture de sécurité civile » (p. 306).
Cet ouvrage collégial dresse donc un panorama assez complet des événements survenus durant l’année passée, ainsi que des grands changements politiques qui semblent s’être dessinés. Cependant, s’il a pu sembler important aux auteurs de retracer les faits en détail, le lecteur aurait sans doute souhaité, de la part des spécialistes du centre canadien, des études plus analytiques que descriptives. Bien souvent d’ailleurs, la spécificité du point de vue canadien, qui devait constituer un des principaux intérêts de ce livre, demeure reléguée en fin de paragraphe, et l’on ne peut que regretter cette quasi-absence qui, comblée, aurait contribué à rendre meilleur un ouvrage par ailleurs très complet.
Emmanuel PUIG
Doctorant à l’Institut d’études politiques de Bordeaux
Québec, Éd. Fides, 2002, 316 p.
Les biens publics mondiaux. Un mythe légitimateur pour l’action collective ?, Sous la direction de François Constantin
Issus de la transposition sur le plan mondial de la notion de « bien public », instituée jadis par le prix Nobel d’économie Paul Samuelson, les biens publics mondiaux (BPM) sont devenus le fer de lance de l’action internationale du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui entendait regrouper sous ce nouveau concept l’action collective pour le développement sous tous ses aspects, qu’il s’agisse de la régulation financière internationale ou de l’environnement, mais aussi de la paix ou de la santé publique. La Section des études internationales de l’Association française de science politique (AFSP) s’est donc penchée sur cette nouvelle et vaste notion au cours d’un colloque qui s’est déroulé à Pau, en octobre 2001, et dont cet ouvrage regroupe les contributions sous la forme d’actes. Il convient donc, avant tout, de saluer le travail de François Constantin, qui a réussi à mener à bien une entreprise aussi complexe que périlleuse : traiter la question des BPM sans se limiter à évoquer uniquement la grande quantité de problèmes que s’attache à résoudre une telle notion. À cet égard, et étant donné la nature floue de ce concept, l’auteur précise d’emblée dans son introduction que les contributions qui composent cet ouvrage n’ont « pas suivi rigoureusement les hypothèses et pistes suggérées initialement » (p. 14), qui visaient à tester la validité scientifique du concept en le confrontant aux divers « biens publics ».
Qu’est-ce donc que les BPM ? La première partie de cet ouvrage s’attache à éclaircir cette notion au travers de quatre contributions qui, disons-le franchement, partent toutes dans différentes directions. Ainsi, alors que pour F. Constantin les BPM constituent une « nouvelle idéologie de l’action internationale » (p. 20), qu’il n’hésite pas à qualifier d’« utopie » dans le sens d’une quête de l’idéal (p. 36), Gérard Wormser considère que les BPM ne se construisent « qu’au cœur des luttes d’intérêts entre puissances » (p. 64), ce qui met sérieusement en doute leur utilité finale et même leur existence future. Jean Coussy, pour sa part, élabore une définition « canonique » des BPM, susceptible de donner à cette notion une certaine valeur heuristique, mais il constate également une utilisation trop souvent « rhétorique » de cette approche, par des auteurs ou des institutions « désireux de réagir contre ce qu’ils estiment être des abus de la vulgate néolibérale » (p. 79), ne manquant pas cependant d’attribuer une certaine utilité persuasive à cette dérive rhétorique. Yves Schemeil, quant à lui, se concentre sur la notion de « biens publics premiers » (p. 110), stade supérieur des BPM, regroupant ainsi deux « biens premiers » qu’il considère comme étant fondamentaux : la coopération internationale et le partage du savoir scientifique. Reste alors qu’au travers de ces quatre définitions, le concept de BPM conserve toute son étendue et, par conséquent, toute sa complexité originelle.
La deuxième partie de cet ouvrage, intitulée « Entre marché et morale », pourrait en fait être regroupée avec les deux parties suivantes, « Essayages » et « Instrumentalisations », les trois constituant en réalité une application pratique de la notion des BPM. En effet, il est question, dans ces différentes parties, aussi bien de la stabilité financière internationale comme BPM – que Christian Chavagneux qualifie de manœuvre rhétorique « dont l’efficacité analytique et politique reste douteuse » (p. 136) –, que de la santé, des aires naturelles protégées, de la paix ou du patrimoine mondial en général. À cet égard, il est curieux de constater que la plupart des auteurs tirent un bilan assez négatif de l’utilité de la notion de BPM. Ainsi, et sans parler du triste constat que fait C. Chavagneux sur la stabilité financière internationale, Daniel Compagnon traite la conservation de la biodiversité comme un « improbable BPM » (p. 163), qui se heurte d’emblée au principe de territorialité des États et de leurs ressources (p. 165), constituant en outre une imposition occidentale qui ne prend pas en compte « les différences de systèmes de valeurs des sociétés » (p. 174). Dario Battistella considère, quant à lui, que « faire de la paix un bien public relève de la quadrature du cercle » (p. 210), et que, pour ce faire, il est préférable de reprendre les éléments de la théorie de la paix démocratique, qu’il ne manque pas de développer. Alexandre Taithe revient sur l’intérêt purement rhétorique des BPM, afin de relancer le débat sur la gestion de l’eau au niveau mondial (p. 237), alors que Sylvia Chiffoleau considère que « la santé est d’une nature particulière » (p. 248), qu’il est par conséquent difficile d’adapter au moule préétabli des BPM. Philippe Ryfman constate enfin le « manque relatif d’enthousiasme des organisations non gouvernementales (ONG) pour les BPM » (p. 340), du fait de la complexité et du « flou » qui entoure la définition même de cette notion. Point positif, s’il en est, Jacques Le Cacheux remarque que la sécurité alimentaire constitue sans aucun doute un BPM, et que cette notion fournit une utile grille d’analyse à cet égard. Quant à lui, David Dumoulin s’attache à montrer que les BPM permettent de mieux penser certaines modalités de gestion des aires naturelles protégées, mais reconnaît toutefois qu’ils constituent une notion « peu opératoire » (p. 299) pour une telle entreprise. Enfin, William Genieyes dresse un bilan complet de la notion de patrimoine mondial, fondatrice de ce qui constitue aujourd’hui la quête des BPM. Aussi, on constate que l’objectif initial des organisations internationales (PNUD, Banque mondiale, etc.) impliquées avec enthousiasme dans la construction d’un concept susceptible de promouvoir la production de biens qui bénéficient à tous – tels que la santé, la protection de l’environnement, la culture ou l’éducation – reste donc loin d’être atteint, la complexité de la notion de BPM ajoutant un problème supplémentaire à la déjà difficile résolution des inégalités qui assaillent notre planète.
Mis à part les conclusions quelque peu sévères de Marie-Claude Smouts, qui n’hésite pas à parler du « résultat dévastateur » du colloque ou de « l’inanité des BPM en tant qu’outil d’analyse pour la science politique » (p. 370), on ne peut qu’approuver le scepticisme qui flotte autour de cette « nouvelle formule en vogue » (p. 370) et qui est largement perceptible tout au long de l’ouvrage. Toutefois, n’oublions pas que c’est le travail de chercheurs de cette envergure que de déceler les limites d’une notion théorique qui se voulait novatrice et qui, dans les faits, s’avère être assez difficile d’application. Cet ouvrage reste donc incontournable lorsqu’il s’agit de traiter l’épineuse question des BPM, et garde en outre un caractère unique et précieux par son honnêteté intellectuelle et par la pertinence de ses analyses.
Rodrigo PINTADO
Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 2002, 386 p.
Oussama Ben Laden ou le meurtre du père, Richard Labévière
Oussama Ben Laden est certainement l’une des personnes de ce « village mondial » dont on parle le plus depuis le 11 septembre 2001. De nombreux écrits lui ont été consacrés, de qualités fort inégales. Celui de Richard Labévière tranche toutefois avec la littérature existante pour deux raisons.
La première est qu’il contient une analyse serrée du discours et de la philosophie de O. Ben Laden. La seconde est qu’il a intégralement publié l’interview que O. Ben Laden avait réalisée en septembre 1998 avec la chaîne qatarie Al Jazira. Alors que certains parlent à tort et à travers de la pensée et de l’action de O. Ben Laden, il est possible de se référer, grâce au livre de R. Labévière, directement aux sources. Celles-ci sont édifiantes. On y sent en effet la haine du milliardaire saoudien pour l’Occident, les juifs et les chrétiens, mais également pour les musulmans qui se soumettent à leur domination. Occupation de l’Arabie Saoudite par les États-Unis, guerre contre l’Irak – justifiée à ses yeux par le fait que l’Irak est devenue la plus grande puissance arabe de la région, ce qui représente une menace pour Israël – et sort des Palestiniens, qui sont finalement devenus les domestiques des colons juifs, reviennent régulièrement dans ses propos.
Chaque musulman éprouve dans son cœur la haine des Américains, des juifs et des chrétiens, affirme-t-il sans ambages. Quant aux dirigeants arabes, ils ont perdu leur virilité en acceptant la domination américaine. À propos des attentats en Afrique de l’Est en 1998, il déclare très nettement qu’ils ont suscité une grande joie dans le monde musulman. Il estime d’autre part que les musulmans ne doivent pas siéger à l’ONU, parce que c’est contraire à leur croyance. Enfin, et de manière significative, trois ans avant le 11 septembre 2001, il fait le pari de la faiblesse américaine après la fuite des soldats américains de Somalie et la perte de 80 hommes.
R. Labévière, qui avait, dans un ouvrage précédent, décrit les liens entre les États-Unis et les islamistes, décrypte et éclaire ce discours. Selon lui, les Afghans ont recruté leurs combattants parmi les victimes des politiques de libéralisation économique. Leur rhétorique égalitariste ne sert en effet qu’à blanchir et à recycler les petites délinquances locales dans des circuits affairistes plus larges. O. Ben Laden n’est pas, contrairement à ce qu’il voudrait montrer, le porte-parole de tous les damnés de la Terre. S’il s’appuie sur la charia, il ignore les revendications sociales et économiques des populations déshéritées du monde arabe. Il n’a, par ailleurs, jamais fait preuve de connaissances théologiques réelles. Comme les mouvements millénaristes, Savonarole, les Inquisiteurs ou encore les assassins de Yitzhak Rabin, il renoue avec les déviations sectaires qui expriment le désir fantasmatique d’une pureté originelle perdue qu’il faudrait retrouver. Mais il est également sévère avec la politique américaine, le discours de George W. Bush, qui prétend définir le sens du bien et du mal pour l’ensemble de la planète – discours qui, comme celui de O. Ben Laden, procède de la division du monde en deux, prône la guerre des civilisations et lance un appel à la croisade. Bref, « c’est du Ben Laden à l’envers », écrit-il.
La lecture de ce livre est indispensable si l’on veut pouvoir parler de façon sérieuse de O. Ben Laden et d’Al-Qaïda.
Pascal BONIFACE
Paris, Éd.Favre, 2002, 142 p.
Jacques Delors en Europe. Histoire et sociologie d’un leadership improbable, Helen Drake
Cet ouvrage est la traduction française d’un livre paru en anglais il y a deux ans (Jacques Delors. Perspectives on a European Leader, Londres/New York, Routledge, 2000). L’éditeur français a habilement adapté le titre aux débats qui agitent actuellement le – petit – monde de la sociologie politique française appliquée aux études européennes. L’ouvrage de Helen Drake vient à point nommé rappeler que les politistes français n’ont pas le monopole des approches sensibles aux acteurs, à leurs parcours, représentations et objectifs, et que dans le monde anglo-saxon aussi il existe des alternatives aux analyses quelque peu désincarnées des néo-fonctionnalistes, intergouvernementalistes, néo-institutionnalistes et autres constructivistes. L’ouvrage est, de ce fait, très « français » dans son ton, et ne dépare pas une collection dont les premiers volumes ont une tonalité sociologique assez nouvelle dans la discipline. La traduction de Thomas Liébault est de qualité ; le style est parfois un peu emprunté, mais la clarté du propos n’en souffre pas.
H. Drake part du constat que le XXe siècle a été celui du leadership personnel et de la théâtralisation de la vie politique. Ce constat vaut aussi pour l’Union européenne (UE), à la différence près que les leaders de ce système politique ne sont pas des élus et restent subordonnés à des leaders nationaux forts, souvent animés de visions spécifiques de la construction européenne et des moyens de l’instrumentaliser à leur profit. Ce faisant, l’auteur situe clairement son étude dans la perspective d’une réflexion sur la légitimité dans l’UE. Elle insiste sur la « découverte » de cette problématique durant les mandats de Jacques Delors et rappelle qu’elle est une construction sociale qui laisse une certaine marge de manœuvre aux acteurs. C’est cet espace qu’elle se propose d’explorer.
H. Drake accorde de ce fait une attention particulière à la situation de J. Delors à son arrivée à la tête de la Commission. Elle affirme que, contrairement à une idée répandue, ce poste n’était pas la source d’un grand pouvoir, en raison notamment de l’« étrangeté » de la Commission – principale innovation institutionnelle des Communautés – et du fait que le degré de « nécessité » de l’intégration européenne n’était plus le même, au milieu des années 1980, que dans les années 1950. La difficulté pour J. Delors était grande, puisqu’il devait exercer une influence sans pouvoir, acquérir une légitimité sans être élu et assurer des missions contradictoires. L’auteur étudie la manière dont il a malgré tout réussi à construire son leadership et à redéfinir la fonction de président de la Commission, en prêtant une attention particulière à la question de la légitimation de l’institution et aux représentations qu’elle suscite.
D’un point de vue épistémologique, H. Drake refuse de se rallier au constat du caractère sui generis du système politique de l’UE et affirme qu’il est possible d’en étudier les institutions et les leaders avec les instruments de la science politique « étatique ». Pour mener à bien sa recherche, elle s’est appuyée sur une analyse extensive de la presse et de la « littérature grise » de l’époque, ainsi que sur de nombreux entretiens avec J. Delors et son entourage. Elle ne cache toutefois pas que la tâche qu’elle s’est assignée est de grande ampleur. Dès l’introduction, elle reconnaît ainsi que « la science politique n’arrive pas facilement à déterminer (sans même parler de “démontrer’’) les intentions ou l’impact des dirigeants politiques » (p. 29). De fait, sa démonstration n’est pas toujours pleinement convaincante.
Dans une première partie, l’auteur revient sur la trajectoire du président de la Commission avant sa nomination, trajectoire dont elle estime qu’elle fut la clé de son succès. Ce chapitre, bien que riche en enseignements, est problématique. Le récit que l’auteur fait de la vie de J. Delors avant 1985 a trop tendance à établir qu’il était doté de toutes les qualités nécessaires à sa réussite à la tête de la Commission. Comme bien souvent en pareil cas, l’auteur donne à cette biographie une cohérence qui peut sembler artificielle et n’avance pas assez d’éléments empiriques à l’appui de sa démonstration. En outre, elle s’interroge peu sur les conditions dans lesquelles J. Delors a été choisi, tant cette destinée lui semble logique.
Dans une seconde partie, l’auteur s’interroge sur les dilemmes du leadership et de la légitimité appliqués à la Commission. Elle nous montre de manière convaincante comment J. Delors a su se construire une légitimité et s’en servir pour faire progresser l’intégration européenne selon ses convictions. Elle analyse ainsi son parcours politique comme une éternelle quête d’influence et de légitimation de cette influence. Cette approche est porteuse d’un double biais, auquel l’auteur n’échappe que partiellement. Le premier est l’absence de distance avec le discours de l’acteur étudié. H. Drake s’appuie largement sur l’hypothèse selon laquelle J. Delors serait un « leader malgré lui », un « leader par inadvertance » ; ce faisant, elle prend à son compte l’interprétation que l’acteur donne de son cursus. Plus encore, elle affirme qu’à aucun moment de sa carrière il n’a eu une ambition et une politique planifiées à l’avance (p. 34). Que sa carrière contraste nettement avec celle d’un Jacques Chirac n’est pas douteux, mais est-ce suffisant pour affirmer son « manque d’ambition » ? N’y a-t-il pas aussi une crainte de la sanction électorale ? Le second biais naît de l’imposition de la catégorie « légitimation » comme clé de compréhension du succès de J. Delors à la tête de la Commission. Si ce choix a le mérite de trancher avec les habituelles interprétations en termes d’intérêts – personnels, nationaux, catégoriels... –, d’institutions ou de culture, il est dommage qu’il tende à s’y substituer complètement.
Dans les deux derniers chapitres, H. Drake se penche sur l’action de J. Delors à la tête de la Commission, à travers une analyse approfondie des Livres blancs sur l’achèvement du marché intérieur (1985) et sur la croissance, la compétitivité et l’emploi (1993). Ces développements sont particulièrement bien documentés et ne souffrent pas de critique. L’auteur montre avec finesse comment J. Delors a pu construire une dynamique de succès, en s’appuyant sur trois éléments : un relatif consensus entre les États membres ; l’assignation à la Commission de missions précises par ces derniers ; et l’affirmation d’un leadership présidentiel. On regrettera simplement que l’auteur tende à minorer le rôle du collège des commissaires – et, plus largement, de l’institution – dans les réformes opérées. Elle donne notamment peu d’indications sur les relations de J. Delors avec celui-ci.
L’ouvrage de H. Drake n’est pas une simple biographie de J. Delors. Il propose également une histoire de la période étudiée (1985-1995), une réflexion sur la nature de la Commission et une analyse des mécanismes de légitimation dans l’UE. L’auteur y fait preuve d’une remarquable maîtrise de l’ensemble de la littérature scientifique relative à l’UE et appuie ses démonstrations sur un appareil référentiel d’une grande rigueur. Elle a le mérite d’adopter un point de vue à la fois moins abstrait que la plupart des ouvrages qui se penchent sur ce système politique original, et plus analytique que les travaux des historiens et des spécialistes des politiques publiques européennes. En ce sens, la lecture de cet ouvrage est à recommander bien au-delà du cercle restreint des spécialistes du personnel politique de l’Union.
Olivier COSTA
Chargé de recherche CNRS au CERVL,
IEP de Bordeaux
Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, coll. « Sociologie politique européenne », 2002, 253 p.
La France et Israël. Une affaire passionnelle, avec Luc Rosenzweig. Lettre ouverte aux Juifs de France, Élie Barnavi
Élie Barnavi publie quasi simultanément deux livres en France. Dans La France et Israël. Une affaire passionnelle, il fait, avec Luc Rozenzweig, le bilan des relations entre les deux pays, lui qui a été ambassadeur d’Israël en France pendant deux ans. Ces relations lui paraissent bonnes, malgré les passions ; bien meilleures et profondes en tout cas que ce que pourrait penser un observateur. Mais il veut également se justifier : comment lui, l’homme de paix, a-t-il pu accepter de servir le gouvernement de Ariel Sharon ? Il estime à ce sujet qu’il ne pouvait pas risquer le ridicule de quitter un poste accepté deux mois plus tôt, avant l’arrivée au pouvoir de A. Sharon, et qu’il avait en fin de compte trouvé une liberté insoupçonnée, du fait que le gouvernement d’union nationale d’Israël était un gouvernement fait « de bric et de broc ». Puis, il estime que ce n’est pas lui qui a changé, mais la situation politique avec la reprise de l’Intifada.
Il dresse d’autre part un portrait extrêmement sévère de Shimon Peres. Lui qui n’a jamais rien quitté s’est en effet retrouvé dans le gouvernement d’union nationale avec A. Sharon pour prolonger une carrière dont beaucoup estiment, dixit É. Barnavi, qu’elle a été trop longue. Ce dernier conclut en disant qu’il est sans doute sincère, tant il est vrai que les hommes de pouvoir confondent, en toute bonne conscience, les intérêts supérieurs de la nation et les leurs propres. Mais ce reproche adressé à S. Peres ne pourrait-il pas, dans une certaine mesure, être retourné à É. Barnavi ? Il n’est cependant désormais plus ambassadeur. É. Barnavi, qui s’était déjà démarqué de son gouvernement – notamment à propos de l’appel lancé aux juifs de France pour émigrer en Israël ou sur l’ampleur de l’antisémitisme qui y sévissait –, est encore plus libre pour prendre à contre-pied à la fois le gouvernement israélien et certains représentants de la communauté juive de France.
Il distribue enfin les bons et les mauvais points au sujet du traitement de l’actualité du Proche-Orient dans la presse française, mais réfute globalement l’idée, répandue dans certains cercles communautaires, sur les préjugés anti-israéliens de la presse française. S’il nie que la France puisse être qualifiée de pays antisémite, selon lui, « ce n’est pas parce qu’il pleut en France que l’on peut dire que c’est un pays pluvieux », et ce n’est donc pas parce qu’il y a eu des actes antisémites que la France l’est devenue. Il regrette cependant que le Premier ministre n’ait pas visité de synagogue incendiée pour marquer sa solidarité avec la communauté juive de France. Il admet que de nombreux pays européens sont plus critiques sur Israël que la France. Par ailleurs, il réfute l’idée selon laquelle il y aurait une difficulté particulière à faire porter le débat sur Israël. Selon lui, seuls les pharisiens peuvent se demander s’il est permis de critiquer Israël puisque la presse ne s’en prive pas. On pourrait alors lui rétorquer que c’est oublier rapidement les désagréments que subit généralement une telle prise de position.
Dans le second livre, il raconte, avec beaucoup d’humour, de quelle manière il est accueilli dans les différents cercles communautaires, mais il en profite surtout, après avoir rendu hommage à la communauté, pour avouer son inquiétude sur les risques de radicalisation. Il avoue en effet avoir pris la mesure de la dérive intégriste qui menace la communauté juive de France, en fonction de la loi d’airain des organisations fondées sur les croyances : le pôle le plus dur attire les éléments les plus souples, comme l’aimant la limaille. Il note que, si la plupart des juifs de France ne lisent pas avec une délectation masochiste la presse antisémite, nombreux sont ceux qui traquent dans la presse quotidienne ce qui est susceptible de déplaire, plutôt que ce qui pourrait leur faire plaisir. Dans ces cercles communautaires, on parle alors de « notre ambassadeur, notre État Israël, notre armée Tsahal, notre drapeau ». Il estime que la diaspora juive a tendance à magnifier l’État d’Israël, ce qui n’est pas sans danger. Et que le risque est de vouloir se montrer plus Israélien que les Israéliens eux-mêmes. Il constate d’ailleurs que, dans le journal Haaretz, il y a plus d’articles critiques que dans la presse juive française. Bref, il tient aux juifs de France un langage de vérité, très courageux par rapport au climat actuel de crispation. Selon lui, la communauté juive de France pourrait être un pont entre Israël, la France et l’Europe.
Dans ces deux livres, É. Barnavi trace les perspectives d’un avenir dédramatisé. Il se fait l’avocat de la modération et du compromis, et plaide avec vigueur pour une paix juste. Délivré des contraintes de la fonction d’ambassadeur, il devrait jouer un rôle important dans les débats à venir.
Pascal BONIFACE
Paris, Perrin, 2002, 192 p. ; Paris, Stock, 2002, 117 p.
ENJEUX ÉCONOMIQUES ET MONDIALISATION
L’économie de la panique. Faire face aux crises financières, Jérôme Sgard
Depuis la crise de 1929, qui a porté un coup décisif à la relative liberté de circulation des capitaux qui prévalait encore dans l’entre-deux-guerres, d’autres dates ont marqué l’histoire mondiale des crises économiques. Les années 1950 ont vu la mise en place progressive d’une économie d’endettement qui durera jusqu’au milieu des années 1980, durant lesquelles de nombreuses innovations financières sont venues bouleverser l’ancienne architecture financière, et ce, dans un contexte de concurrence accrue. Ces années marquent le passage à une économie de marchés financiers où de nouveaux acteurs sont apparus, débordant le cadre des États-nations – marchés émergents et investisseurs institutionnels. Un terme est ainsi mis à la séparation classique entre marché monétaire et marché financier, à la suite de l’éclatement des compartiments à l’intérieur des marchés nationaux. Cette globalisation financière, qui se traduit par la création d’un marché unique des capitaux, permet une grande fluidité du financement des agents, tout en étant censée générer une allocation optimale des ressources en capital. Mais elle engendre également de nouveaux risques sur l’économie mondiale et, en particulier, le risque systémique – risque de déséquilibre majeur touchant l’ensemble du système financier et résultant de dysfonctionnements liés au fait que les interactions des anticipations et des comportements individuels tendent à s’éloigner de l’équilibre, au lieu de déboucher sur des ajustements correcteurs. Les crises récentes – en 1994-1995 au Mexique, 1997-1998 en Asie, août 1998 en Russie, fin 1998 au Brésil et 2002 en Argentine –, qui furent tour à tour les foyers de crises violentes aux répercussions internationales étendues, en illustrent certains aspects.
L’ouvrage que nous offre Jérôme Sgard s’attache à présenter cette nouvelle vague de crises. Sans ambition ni vocation d’être un recensement détaillé de toutes les crises financières, ce sont surtout les événements ayant activé le risque systémique qui intéressent ici l’auteur. En effet, J. Sgard reproche l’absence d’analyses plus poussées sur les mécanismes d’extension des crises financières à l’intérieur des économies : « Il y a pourtant de bonnes raisons de penser qu’en Asie ils ont contribué directement à la volatilité des marchés. » À l’aide d’une grille d’analyse qui rend compte des épisodes successifs depuis 1994, le lecteur acquiert progressivement les clés lui permettant de comprendre quelles ruptures expliquent l’amplification parfois démesurée des crises financières et monétaires, ainsi que leur différenciation entre pays. Pour cela, l’auteur attire l’attention sur les dimensions publique et privée des crises, mais aussi sur l’opposition entre régulation et panique en tant que variables stratégiques. Il complète enfin le scénario en renvoyant au cadre institutionnel dans lequel s’établit l’insertion des économies touchées dans les marchés de capitaux internationaux.
J. Sgard s’attaque plus particulièrement à ce débat dans la seconde partie du livre. Les diverses méthodes de régulation des crises sont exposées à travers une présentation détaillée des deux principaux procédés : l’intervention en dernier ressort et la règle de la faillite. « Tout ou presque oppose leurs modes de fonctionnement, ce que souligne d’ailleurs leurs histoires respectives, dira l’auteur dans son introduction, mais toutes les deux renvoient bien à des principes de régulation de crise, qui peuvent être coordonnés, mais qui ne se confondent jamais. » La règle de la faillite structure toute l’expérience historique, depuis le début du XXe siècle, autour du concept de multilatéralisme et de conditionnalité. Mais les années 1990 ont vu l’irruption inédite d’une problématique du prêteur en dernier ressort, international, autour de laquelle s’est organisé, pour un temps, le débat public. Selon J. Sgard, « le débat est sûrement déjà refermé, compte tenu des résultats peu concluants des dernières expériences de crise ». La polémique sur le prêteur en dernier ressort doit donc être renouvelée en s’ouvrant davantage vers l’exploration de nouvelles approches relevant de la faillite, telles que la restructuration de la dette des États souverains et ses corollaires, le moratoire ou le contrôle sur le mouvement de capitaux.
L’économie internationale est passée d’un système régulé par les États et leurs banques centrales à un système reposant essentiellement sur les mécanismes de marché. En outre, si les échanges sont de plus en plus globalisés, il s’avère que les institutions régulant ces échanges, ancrées sur le plan national, restent encore nombreuses. D’où, plutôt que la recherche d’institution(s) supra-nationale(s), le besoin de redécouvrir ou de réinventer un rôle pour l’État et d’opter pour une réactivation de la coopération internationale en matière monétaire, afin de définir et mettre en place des règles prudentielles et de contrôler plus étroitement le système financier international. La question de la gouvernance politique qui légitimerait une action collective véritablement internationale reste, selon l’auteur, entière.
Se référant à des notions économiques précises, L’économie de la panique est plutôt destiné à un public économiste intéressé. La lecture est néanmoins aisée et agréable, avançant au rythme des questions soulevées par l’auteur. Peu d’ouvrages encore couvrent de façon approfondie le sujet de la gestion des crises économiques. Celui-ci est à rapprocher de celui de Michel Aglietta (Macroéconomie financière, vol. 2 : Crises financières et régulation monétaire, Paris, La Découverte, coll. « Repères », no 308, 3e éd., 2001), qui traite certains points de façon similaire. Le « plus » de J. Sgard réside dans la présentation des crises récentes, une à une dans la première partie, puis savamment intercalées au milieu du débat plus général dans la deuxième partie. Mais la valeur ajoutée la plus importante trouve sa source dans un conséquent travail d’interviews auprès de 150 responsables d’horizons divers. Ce travail a procuré des informations de première main, sur lesquelles l’auteur tisse sa toile d’analyse de la crise de 1997-1998. Joseph Stiglitz, dans La grande désillusion (Paris, Fayard, 2002), a par ailleurs apporté une contribution de premier ordre sur la gestion de la crise asiatique, en tant qu’ancien économiste de la BM. Contrairement à J. Stiglitz, fortement impliqué, J. Sgard a néanmoins ici l’avantage de la neutralité.
Dr Marie-Aimée TOURRES
Économiste – Visiting Fellow,
Institute of Strategic
and International Studies (ISIS), Malaysia
Paris, La Découverte, 2002, 312 p.
Repenser Bretton Woods. Réponses africaines, Sous la direction de Hakim Ben Hammouda et Moustapha Kassé
Jusqu’à la fin des années 1960, les institutions internationales étaient peu impliquées en Afrique, nous explique Hakim Ben Hammouda dans l’avant-propos de cet ouvrage, car elles étaient occupées à aider à la reconstruction des économies européennes, puis à stabiliser le système monétaire international – Gold Exchange Standard (GES) ou système de change-or – mis en place à Bretton Woods en 1944. Dans les années 1970, l’intérêt de ces institutions pour les pays en développement est allé croissant au fur et à mesure que ces pays en devenaient membres. Le ralentissement de l’économie mondiale à la fin des années 1970, puis la crise de la dette dans les années 1980 et, enfin, la baisse des prix des matières premières accélérèrent l’implication du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) en Afrique.
Ainsi, dans un contexte de libéralisation – voire de déréglementation – quasi généralisée des économies, ces institutions prônaient la substitution progressive des États par les mécanismes des marchés et des politiques dites d’ajustement structurel, dont le but était d’assainir le climat des affaires – réduction de l’endettement et des déficits publics, de la corruption, etc. – pour permettre le développement des économies. Vingt ans plus tard, nous explique Repenser Bretton Woods. Réponses africaines, codirigé par H. Ben Hammouda et Moustapha Kassé, le bilan est très mitigé. Dans ce cadre de réflexion, chaque auteur s’attache à comprendre les raisons d’un tel bilan, voire, et c’est probablement là qu’est l’originalité de l’ouvrage, à tenter de proposer des voies alternatives, non seulement pour réformer les institutions de Bretton Woods mais également pour que les pays africains s’impliquent plus largement dans leur développement économique.
Ce livre regroupe l’ensemble des interventions au Symposium africain organisé par le Codesria (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique) en juin 1999. Le risque d’un tel ouvrage était de ne constituer qu’un énième réquisitoire contre la mondialisation et les institutions internationales issues des accords de Bretton Woods. En réalité, les directeurs de ce livre évitent cet écueil par un choix d’intervenants d’horizons, d’opinions et d’expériences différents – professeurs d’Université, chercheurs, représentants d’institutions publiques ou privées africaines, ancien ministre, etc. – mais toujours des spécialistes reconnus dans leur domaine respectif. Ils ont également adopté un plan résolument constructif qui, en partant du bilan de l’action du FMI et de la BM en Afrique, aboutit à des propositions pragmatiques de réformes et permet également d’approfondir la réflexion en confrontant des points de vue et des analyses distincts.
Tous les problèmes économiques du continent africain sont tour à tour abordés par les auteurs. La dette n’est pas un problème nouveau, rappelle Mama Touna, doyen de la Faculté de Yaoundé. Elle devient toutefois un problème crucial lorsqu’elle n’a aucune contrepartie en termes de production ou de développement. L’aide publique internationale, qui ne cesse de décroître, réduit les marges de manœuvre des réformes possibles et la capacité des États à pouvoir un jour rembourser leur dette. De plus, Jean-Pierre Fouda Owoundi rappelle qu’aucun des pays aujourd’hui considérés comme « riches » ne s’est développé sans capitaux. Parallèlement, la réforme du Système monétaire international en 1971 et l’instauration de régimes de change flexibles a augmenté les mouvements de capitaux, particulièrement défavorables aux pays les plus pauvres car ils amplifient la volatilité des taux de change des monnaies, les sorties de capitaux et, par conséquent, la détérioration des termes de l’échange entre les pays les plus riches et les plus pauvres.
Pourtant, la réforme des institutions de Bretton Woods à mener divise les auteurs. Albert Ondo-Ossa, professeur à la Faculté de sciences économiques de Libreville, pose la question des « moyens nécessaires pour renforcer les systèmes financiers, la surveillance du FMI et promouvoir une libéralisation ordonnée des marchés de capitaux ». Le plan Keynes, qui, en 1944, a été rejeté au profit du plan White, est souvent cité comme une voie de réforme possible pour ces institutions, car il permettrait une meilleure gestion et redistribution des liquidités internationales, nécessaire au développement économique (Bruno Békelo-Ebé). Mais Aly Amady Dieng, professeur de sciences économiques à l’Université cheikh Anta Diop de Dakar, relève la difficulté d’un tel exercice (Repenser Bretton Woods), alors qu’il existe des divergences d’intérêts et d’analyse entre les deux institutions clés du système monétaire international, le FMI et la BM.
Un rééquilibrage du dialogue Nord-Sud apparaît également souhaitable. La tendance à l’hégémonisme des pays du Nord au sein de ces institutions, et en particulier des États-Unis, est analysée comme un frein aux réformes nécessaires pour aider les pays en développement. En effet, elle crée un système « différencié » selon qu’il s’impose aux pays du Nord ou du Sud. Barthélémy Biao, maître de conférences à la Faculté de sciences économiques de Yaoundé, précise cependant que l’initiative et la réforme doivent aussi venir des pays du Sud, qui doivent accepter de prendre leurs responsabilités et savoir reconnaître leurs faiblesses. Quant à lui, Bernard Founou Tchuigoua, enseignant-chercheur à l’Université de sciences économiques de Yaoundé, revendique, dans son explication du consensus de Washington révisé, le pouvoir de régulation des États et la prise en compte des spécificités nationales. Il constate en effet que les « États centraux » (les pays du Nord) se sont octroyés ce « droit » de régulation longtemps refusé aux « États de la périphérie ». Mais, une fois de plus, il souligne que les États africains doivent apprendre à assumer leur rôle de régulation dans le respect de l’intérêt général.
Dans le dernier article, Chedly Ayari, professeur émérite de l’Université de Tunis et ancien ministre de l’Économie, synthétise finalement relativement bien la problématique de cet ouvrage en appelant les institutions internationales à chercher à prévenir les crises plutôt qu’à les résoudre une fois déclarées ; car ce n’est qu’en stabilisant, tant économiquement que politiquement, ce continent que les investissements se multiplieront, deviendront pérennes, et que le développement économique se concrétisera enfin grâce aux actions concertées et adaptées des institutions de Bretton Woods et des États africains.
Sylvie MATELLY
Paris, Karthala, 2002, 316 p.
Le Sud dans la mondialisation. Quelles alternatives ?, Odile Castel
La production de Odile Castel s’inscrit dans la mouvance de contestation de la mondialisation néolibérale, thème très prisé à l’heure actuelle. Cet ouvrage n’apporte aucun élément nouveau au débat sur la mondialisation au Sud mais il a, semble-t-il, l’ambition de fournir une synthèse à un public ciblé : « 1er cycle -Prépas, DEUG ». Si le titre met l’accent sur les alternatives à la mondialisation pour le Sud, le lecteur peut toutefois se sentir frustré car environ 10 % seulement du volume de l’ouvrage est consacré à ce thème. De plus, les alternatives envisagées se révèlent le plus souvent de simples propositions d’adaptation de ladite mondialisation. La majorité de l’ouvrage est consacrée à la présentation des principaux débats sur le développement du Sud, qui peuvent être rassemblés autour de deux thèmes principaux : le degré d’ouverture extérieure et l’intensité de l’intervention de l’État. En d’autres termes, la structure de l’ouvrage aurait pu s’articuler autour de ces deux thèmes.
L’ouvrage se divise en quatre parties d’ampleur inégale. Le premier chapitre, « Où en sont les inégalités Nord/Sud ? » (p. 19-32), est le plus succinct. L’auteur y constate l’accroissement des inégalités dans la répartition des revenus tant entre le Nord et le Sud qu’à l’intérieur même des pays du Sud. Pour ce faire, elle fait appel à de nombreuses données statistiques issues des institutions internationales. Elle cite ainsi « une étude récente de la Banque mondiale qui examine la répartition du revenu » (p. 23), mais omet d’en donner les références. Elle s’intéresse ensuite à l’évolution de la pauvreté définie en termes de « seuil », c’est-à-dire par rapport à un revenu minimum pour survivre – moins d’un dollar par jour, en parité de pouvoir d’achat, selon la Banque mondiale (BM). Il eût été certainement judicieux de signaler d’autres approches de la pauvreté par rapport, d’une part, à un niveau de satisfaction des besoins essentiels et, d’autre part, à la possibilité de réalisation d’un minimum de capacités fonctionnelles (sur les définitions de la pauvreté, voir le Rapport mondial sur le développement humain 1997 du Programme des Nations unies pour le développement, Paris, Economica, 1997). Il aurait également été apprécié que soient évoqués les termes du débat sur les liens entre croissance, pauvreté et inégalité. Ce débat a en effet été récemment relancé par la publication de l’étude de David Dollar et Aart Kraay, La croissance est bonne pour les pauvres (Growth is Good for the Poor, Washington, Banque mondiale, 2001).
L’auteur aborde dans un deuxième chapitre le thème suivant : « Le Sud dans le commerce international » (p. 34-92). Elle propose une analyse des échecs et des réussites des pays du Sud. Les échecs sont à rechercher dans « les stratégies de développement autocentrées [qui] reposaient sur une intervention forte de l’État dans l’activité économique [...] notamment pour développer une production industrielle censée se substituer aux importations ou provoquer le développement d’industries complémentaires » (p. 35). À en croire l’auteur, on pourrait penser que c’est la nature même des stratégies d’industrialisation qui est en cause. « À la fin des années 1960 et au cours des années 1970, pour approfondir ce processus de substitution d’importations, les pays du Sud ont dû s’endetter toujours plus, d’où la crise de la dette au début des années 1980 » (p. 36). C’est, d’une part, passer sous silence d’autres déterminants majeurs de la crise, liés tant aux turbulences de l’environnement national qu’international et, d’autre part, ignorer que, hormis le Royaume-Uni, tous les autres pays industrialisés ont mené à bien une stratégie de substitution des importations. L’ouvrage met ensuite en lumière l’inégalité qui caractérise les échanges Nord-Sud et qui se reflète dans la dégradation des termes de l’échange, « témoignant de la permanence des rapports de pouvoir du Nord sur le Sud dans le commerce mondial » (p. 49). Elle remarque ainsi que « le discours des pays du Nord est empreint d’une certaine hypocrisie, puisqu’ils prônent les vertus du libre-échange et encouragent l’ouverture des marchés des pays du Sud tout en pratiquant une ouverture sélective de leurs propres marchés » (p. 74). Par ailleurs, devant l’échec des tentatives institutionnelles pour instaurer des échanges plus équitables, le seul recours du Sud est le « commerce équitable », qui reste néanmoins « une solution marginale ». Ce type de commerce fait l’objet d’une présentation synthétique agrémentée de trois encadrés. Il aurait été apprécié, d’une part, que l’auteur nous aide à définir concrètement la notion de « prix équitable », qui reste floue, même chez les promoteurs du commerce équitable. D’autre part, ce type de commerce s’en remet au consommateur final des pays développés afin de tenter de régler des problèmes qui devraient l’être au sein des instances internationales. Enfin, le surcoût des produits du commerce équitable n’étant pas négligeable, leur consommation semble réservée à une bourgeoisie souhaitant s’acheter une bonne conscience.
Le troisième chapitre aborde « Le Sud dans la finance mondiale » (p. 93-147). Au Sud, l’obtention d’un taux de croissance élevé nécessite un effort d’investissement important que l’épargne nationale ne peut couvrir à elle seule ; d’où la nécessité d’apports extérieurs, qui peuvent recouvrir différentes formes : l’aide publique au développement (APD), les crédits des institutions financières internationales (IFI), les investissements directs étrangers (IDE), les crédits bancaires et les émissions de titres sur les marchés financiers. La politique de crédit facile des années 1970, alimentée par le recyclage des pétrodollars, a débouché sur une crise de la dette au début des années 1980. Cette crise marque le placement, sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI), de la majorité des pays du Sud, dans le cadre de programmes d’ajustement structurel. L’aide publique au développement s’avère insuffisante et ses « bénéfices controversés ». L’auteur évoque brièvement le débat sur les annulations des dettes comptabilisées dans l’APD. Les IDE engendrent la « mise en concurrence des travailleurs du Sud » (p. 114). Enfin, les investissements de portefeuille, notamment en raison de leur volatilité, sont à l’origine des crises financières qui engendrent un processus de dollarisation. Parmi les remèdes envisagés, la taxe Tobin « n’est pas la panacée contre les dérèglements financiers » (p. 125). Après les développements précédents sur les aspects financiers, l’auteur s’interroge sur la bonne gouvernance et le rôle de l’État. Pour O. Castel, l’objectif de la bonne gouvernance est officiellement la lutte contre la corruption et, plus généralement, l’imposition du modèle néolibéral au Sud. On regrette que seul soit développé le premier aspect. Enfin, l’auteur affirme « la nécessité d’un État développeur au Sud » (p. 140), d’un État « fort au sens de Gunnar Myrdal » (p. 146) pour assurer la conduite du processus de développement.
Le dernier chapitre présente « Le Sud en quête d’alternatives » (p. 149-198). La première alternative est le développement durable qui « contient une triple dimension : sociale, économique et écologique » (p. 152). Le développement durable peut-il en effet représenter une alternative à la mondialisation ? L’économie sociale et solidaire qui constitue « un modèle de développement fondé sur l’entraide et la solidarité » (p. 168) représente la deuxième alternative. L’auteur voit dans le développement de ces activités, sous certaines conditions, une alternative à la mondialisation pour le développement du Sud. Ce point de vue semble en totale contradiction avec son affirmation précédente : « La déréglementation générale stimule le développement de l’économie informelle où se réfugient les plus pauvres. Elle leur permet juste de survivre et ne peut en aucun cas être la base d’un développement durable » (p. 38). Que faire alors ? La troisième alternative réside dans les sociétés civiles. Ainsi, les sociétés civiles mondiales et nationales doivent imaginer « des projets politiques [et] des systèmes économiques alternatifs » (p. 190) qui pourraient s’inspirer du courant du « néokeynésianisme » ou de celui du « postcapitalisme ».
En conclusion, sous certaines conditions, la mondialisation pourrait s’avérer une chance pour le Sud. « Pour le long terme, donc, tous les espoirs doivent être permis » (p. 203).
Bernard CONTE
Maître de conférences
Université Montesquieu - Bordeaux IV
Paris, La Découverte, 2002, 213 p.
Où va la Chine ?, Jean-Luc Domenach
Grand spécialiste de la Chine et de l’Asie, Jean-Luc Domenach est reparti l’an dernier vivre à Pékin. Il nous en fait parvenir un gros livre sur la Chine, qui fait le point sur les transformations que ce pays a connues, depuis plus de vingt-cinq ans, sur les plans politique, économique, social et international. Son livre, ni hagiographique, ni polémique, évite autant la passion que l’indifférence, à l’inverse de la plupart des ouvrages sur le sujet, et est simplement un constat lucide et tempéré sur un pays que l’auteur connaît particulièrement bien.
En effet, depuis son premier séjour en 1974, il a été frappé par l’ampleur des changements qu’a connus le pays. La pauvreté a reculé, le développement est indéniable, l’ouverture sociale et politique est une réalité. Deng Xiaoping a réussi à consolider le Parti communiste dans son rôle dirigeant en en faisant l’agent de la modernisation économique. Cela a alors débouché sur une alliance sociale entre les cadres politiques et l’élite issue des nouveaux métiers de la gestion économique ou de l’entreprise privée. J.-L. Domenach note que si, au niveau international, la singularité indienne est parfois exaltée, elle intéresse toutefois moins, alors que la Chine suscite davantage d’intérêt dans le monde, mais également plus de critiques. La différence chinoise, contrairement à celle du Japon, est présentée comme une altérité de fond, presque comme une barbarie. Cela peut alors provoquer un soupçon dangereux pour Pékin, car une mise au ban de la communauté des nations menace le pays, au moment même où la Chine attend beaucoup de son ouverture sur le monde. Le nationalisme, en plein développement dans l’intelligentsia, représente peut-être une façon de concilier la nécessité de créer une atmosphère plus adaptée et plus détendue pour elle, sans pour autant abandonner tout contrôle politique. Mais la situation internationale n’a jamais été aussi favorable à la Chine, qui n’a désormais plus que les ennemis qu’elle se choisit. Pékin tire de nombreux enseignements du monde extérieur et surveille avec attention son évolution. La priorité est avant tout d’assurer la sécurité et l’indépendance du pays, tandis que la réussite économique se fait au prix d’une inégalité désormais admise. Mais c’est donc dans le domaine social et moral que les fragilités de la puissance chinoise sont, pour J.-L. Domenach, les plus marquées : il constate d’ailleurs qu’elle n’a pas de message à délivrer au monde, contrairement à l’époque de Mao Zedong. Si, selon lui, l’objectif majeur de Pékin, à court terme, va être de réussir le rendez-vous des Jeux olympiques de 2008, il conclut, à long terme, sur l’énigme de l’avenir. Cela pourrait décevoir les lecteurs attendant des pronostics. Ils auront du moins la satisfaction, en refermant ce livre, d’avoir un panorama complet et équilibré de la Chine contemporaine. Si l’avenir de la Chine reste une énigme, son présent et son futur proches ne le sont pourtant pas.
Pascal BONIFACE
Paris, Fayard, 2002, 392 p.
L’Arabie Saoudite en question, Antoine Basbous
On pouvait s’attendre à ce que le premier anniversaire des attaques du 11 septembre 2001, combiné aux menaces récurrentes d’intervention militaire à l’initiative américaine en Irak, provoquent une littérature fournie sur l’Arabie Saoudite. La lutte contre le terrorisme prônée par les États-Unis implique en effet pour eux de mettre un terme à toute entité susceptible d’avoir contribué au soutien, financier ou logistique, de groupes considérés comme radicaux par l’Administration américaine, ce qui place l’Arabie Saoudite en bonne posture sur cette liste. Mais tous les observateurs ne semblent pas être de cet avis. Antoine Basbous fait cependant partie des auteurs qui croient résolument aux menaces planant sur le riche État pétrolier du Golfe. Il signe ainsi, avec L’Arabie Saoudite en question, un ouvrage par lequel il veut nous faire prendre conscience du substrat idéologique malsain qui continue à sous-tendre, à ses yeux, l’ensemble de la société saoudienne – l’ambition finale de cet écrit étant de nous conforter dans l’idée que les Américains seraient bien inspirés de surveiller étroitement ce « creuset du terrorisme islamiste », cette « poudrière d’Allah ».
A. Basbous traite ainsi, d’entrée de jeu, le « cas » de Oussama Ben Laden, soulignant le fait que les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas été ressentis comme une horreur par le monde entier, « la vie et la personnalité d’Oussama Ben Laden [l’ayant prédisposé] à devenir le Che Guevara du monde musulman ». Comprendre ce phénomène implique cependant, toujours selon l’auteur, de remonter au pacte fondateur de 1744, par lequel fut scellée l’alliance entre le spirituel et le temporel, et qui constituera l’institutionnalisation effective du wahhabisme sur le sol saoudien. Cette alliance s’est maintenue jusqu’à nos jours, les Saoudiens continuant à se revendiquer aujourd’hui de ce wahhabisme et de la nécessité absolue de se conformer scrupuleusement aux préceptes coraniques dans la vie quotidienne.
Cela ne se fit cependant pas toujours sans mal pour le royaume qui, comme le rappelle l’auteur, eut à pâtir, particulièrement depuis la seconde moitié du XXe siècle, aussi bien des critiques émanant des oulémas du pays que de l’action de certains individus – ou groupes – saoudiens, irrités par les relations entretenues entre le royaume et ses « alliés stratégiques occidentaux ». Le meurtre du roi Fayçal en 1975, tout comme la révolte de La Mecque en 1979, le prouvent. Dès lors, il va de soi que le stationnement de troupes américaines sur le territoire saoudien, dès 1991, ne put qu’être favorable à la provocation d’un « traumatisme culturel » chez les Saoudiens. Un fait amplifié, de surcroît, par les nombreux prêches et fatwas émanant de l’autorité religieuse du pays, qui contribuent à radicaliser davantage une grande partie de l’opinion publique, au détriment de la famille royale. L’auteur en conclut : « Le wahhabisme, islam belliqueux. »
Le dernier – et court – chapitre de l’ouvrage est consacré à une appréciation de la situation géopolitique de l’Arabie Saoudite, au cours de laquelle il prédit un « divorce saoudo-américain », qu’il qualifie d’ « inéluctable ». Le choc du 11 septembre 2001, l’hostilité grandissante de l’opinion publique saoudienne « aux “mécréants” de Washington » et la radicalisation du prêche des oulémas saoudiens, combinés à des relations politiques américano-saoudiennes extrêmement tendues, sont autant d’ingrédients qui, selon l’auteur, ne pourront plus permettre un maintien de l’alliance entre les deux pays. Et ce, d’autant plus que les attaques contre le World Trade Center ont pris de court un pays dont les forces sont pourtant stationnées dans le royaume depuis longue date. Seule inconnue, qu’esquisse A. Basbous : comment les États-Unis se désengageront-ils de ce lien, tout en préservant leurs intérêts pétroliers ? Et de s’empresser de répondre : en dissociant pétrole et islam...
On regrettera que le livre de A. Basbous, censé nous éclairer sur la situation géopolitique du royaume saoudien, se résume finalement à une longue énumération des griefs dont s’est rendu coupable le wahhabisme depuis sa matérialisation au milieu du XVIIIe siècle. Si cette tendance particulière au sein de l’islam s’est en effet révélée, au fil du temps, synonyme de concepts et d’idées oscillant entre radicalisme et violence effectifs, il n’en aurait pas moins été judicieux pour l’auteur de veiller à bien dissocier l’idéologie de la géopolitique. La radicalisation de l’opinion publique saoudienne, qui est réelle, n’est en effet pas confinée au seul royaume, les populations de la quasi-totalité des pays du Levant – tous non wahhabites – en ayant récemment montré de fréquentes manifestations, du fait de motifs bien précis : critique de la politique israélienne menée dans les Territoires palestiniens et du positionnement très peu pro-arabe – sinon aveuglément pro-israélien – de l’Administration américaine. En négligeant ces deux éléments, A. Basbous sous-estime leur importance dans l’explication de la réalité du Moyen-Orient contemporain et fait ainsi le jeu des adeptes de la thèse sur le « choc des civilisations ».
Barah MIKAÏL
Paris, Perrin, 2002, 190 p.
Géopolitique de l’Égypte, Christophe Ayad
Il s’agit du neuvième titre dans cette collection intitulée « Géopolitique des États du monde ». Christophe Ayad, qui fut correspondant du quotidien Libération au Caire de 1994 à 2000, nous livre ici une géopolitique de l’Égypte très dense et complète : histoire, géographie, société, religion, politique extérieure et intérieure, tout y figure avec un grand nombre de cartes et d’encadrés facilitant la lecture et permettant d’avoir un large éventail d’informations sur ce pays clé du monde arabe.
Pays pauvre asphyxié par sa démographie et dont la politique extérieure n’est pas tout à fait indépendante, C. Ayad constate que l’Égypte n’a pas les moyens de ses ambitions, même s’il n’a pas renoncé à exercer un leadership régional et que sa politique extérieure est habituée à transformer ses handicaps en atouts.
Dépendante de quatre rentes, le pétrole, le canal de Suez, le tourisme et le transfert des travailleurs immigrés, l’économie égyptienne a, quant à elle, su mettre à profit l’aide étrangère octroyée pour des raisons géopolitiques de la part non seulement des pays du golfe Persique après la guerre de 1990-1991, mais aussi de la part des États-Unis une fois que le processus de paix avec Israël a été enclenché. Il est donc dans l’intérêt de l’Égypte que ce processus se poursuive sans qu’il n’aboutisse définitivement.
Enfin, l’auteur consacre des pages fort éclairantes sur les liens entre l’État égyptien et la religion, ainsi que sur la question copte, présentée comme le talon d’Achille confessionnel du pays.
Pascal BONIFACE
Paris, Complexe, coll. « Géopolitique des États du monde », 2002, 143 p.
Cachemire : Au péril de la guerre, Jean-Luc Racine
Quiconque a étudié le problème du Cachemire appréciera la réussite d’un difficile pari : rendre compte en 130 pages de tous les contours d’un conflit multidimensionnel en le recadrant sur son arrière-plan géopolitique. De ce point de vue, comme par la justesse des analyses, le livre de Jean-Luc Racine est excellent. On peut y distinguer deux parties : l’une historique, l’autre davantage centrée sur les problématiques récentes. Outre une présentation géographique très fine, les annexes et les cartes incorporées dans le texte attestent aussi sa rigueur. Il constitue donc un apport original que seules pouvaient permettre la formation de géographe et l’intime connaissance du terrain qui sont celles de J.-L. Racine. Nos seuls vrais regrets, au demeurant sans importance, sont d’ordre linguistique : pourquoi parler de « Cheikh » Abdullah, à l’anglaise, et non du cheikh, alors qu’on parle du mirwaiz (chef religieux) Omar Farooq ? Pourquoi reprendre le mot anglais « accession », concernant le rattachement volontaire à la fédération indienne, alors que le français « adhésion » en est l’exacte traduction ? Pourquoi refuser la notion juridique d’accord de statu quo ou celle, moderne, de « gel » et lui préférer le terme obscur d’« immobilisation » ? Enfin, on s’étonne, dans un style aussi enlevé et brillant, du moderne dérapage grammatical que constitue « un des hindous qui a le plus milité » (p. 72).
On peut aussi ergoter sur la composition d’ensemble. L’entrée en matière tient de l’essai, faisant le point sur la question avant de la traiter. Cela brouille le raisonnement majeur : « L’enlisement progressif du conflit lui a fait faire un saut qualitatif menaçant pour le monde entier quand de nouveaux mouvements d’autodétermination, la nucléarisation du sous-continent et le 11 septembre ont changé la donne géopolitique. » La thèse paraît évidente, nourrie comme elle l’est d’éclairages sur les mouvements islamistes. Mais une périodisation plus musclée aurait facilité la caractérisation. Car la transformation du conflit s’est faite en deux étapes. La première mutation fut celle qui, de 1989 à 1991, l’a fait passer de problème rendu insoluble par la guerre froide au statut de conflit de faible intensité, plus inextricable encore. La fin de la guerre froide a eu un effet multiplicateur sur la conjonction des nouvelles données : puissant sursaut violent au Cachemire « indien », capacité nucléaire déjà avérée (Chine) ou de fait (Inde et Pakistan) des pays concernés, effritement de l’influence de Moscou sur New Delhi et, provisoirement, de celle de Washington sur le Pakistan, mondialisation islamiste et technologique, avec de nouvelles solidarités et le rôle d’Internet. C’est le second bouleversement, directement lié aux essais nucléaires indiens et pakistanais de 1998, à l’imbroglio des relations entre les États-Unis et les pays d’Asie du Sud (Afghanistan compris) comme au développement global du militantisme islamiste et à l’effet « 11 septembre ». Cette différenciation explique comment la première redistribution des cartes a vu une montée en intensité du conflit entièrement préjudiciable à l’Inde, alors que la seconde a indirectement consolidé sa position en faisant éclater au grand jour le rôle d’une partie au moins de l’État pakistanais. Tout cela est très présent dans l’ouvrage, mais de manière sous-jacente à l’approche principale, qui se divise en « avant » et « après » l’islamisme et le nucléaire.
Or la mondialisation compte autant que le nucléaire. Ce fut vrai en 2002 comme lors de la courte guerre de Kargil en 1999, dont les dérives logomachiques méritaient mention. Même si les pays tiers et de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) s’emploient plus que jamais à la recherche d’une solution, aucun des nombreux plans échafaudés ne semblant remporter l’adhésion à la fois des Cachemiris insurgés, de leurs mentors pakistanais et des Indiens. De fait, l’issue du face à face des armées entamé fin 2001 est que, fin 2002, l’Inde a atteint son but – la consolidation interne à la partie du territoire qu’elle contrôle – et ne retirera ses forces qu’après un nouveau gel de fait.
Il est dommage que ce livre ait été achevé avant les élections d’octobre à l’Assemblée du Jammu et du Cachemire indien et les élections pakistanaises. Par leur taux de participation inespéré et par leur issue – le double désaveu de Farooq Abdullah et de la répression indienne –, les élections du Cachemire ont souligné la faible représentativité des mouvements pro-pakistanais favorables au djihad. Les élections pakistanaises ont à la fois révélé le poids de l’islamisme et suscité un rejet massif de la réforme institutionnelle de 2002.
D’une manière générale, la première partie est courte. En mentionnant dès le départ les diversités religieuses, en relevant, à propos des Territoires du Nord que, déjà sous l’administration britannique – après 1865 –, l’Agence de Gilgit avait un statut différent – bail permanent de l’empire –, l’introduction aurait été moins féconde mais plus nette pour ceux qui n’ont que de vagues idées sur la question. Il aurait été apprécié que ressorte mieux le fait que, concernant les États princiers, il appartenait bien aux princes de se déterminer en 1947, la recommandation britannique de consulter les populations n’ayant aucune valeur juridique. L’auteur aurait pu également rappeler que, avant même l’invasion de l’État, l’accord de statu quo de 1947 – visant à maintenir communications et approvisionnement du Cachemire – avait été enfreint par ce même Pakistan qui, seul, l’avait accepté. Cette partie y aurait gagné en précision, tout comme la dénomination et l’évolution de ce qui est actuellement la ligne de contrôle, mais a été la « ligne de contrôle effectif » après les rectifications territoriales de 1965 qui, mal corrigées en 1971, ont facilité l’offensive sur Kargil.
Frustrante pour les Cachemiris, la place prépondérante consacrée aux facteurs exogènes traduit bien la situation actuelle. Derrière le conflit des États, les Cachemiris sont presque oubliés, qu’ils se situent dans la mouvance de la Hurriyat, confédération autonomiste, dans la lignée du cheikh Abdullah, des Pandits de la Vallée ou de l’ancien Sadr-i-Riyasat (chef de l’État) qui, ancien candidat du Congrès contre Atal Behari Vajpayee, reste un symbole pour les Hindous. L’actualité aurait pu, aussi, faire plus de place aux rôles personnels de Shabir Shah et Yasin Malik, très justement dépeints comme des héros de l’autodétermination devenus non violents, et en qui les dirigeants indiens cherchent des interlocuteurs autonomes. Mais toutes ces nuances ne sont que broutilles face à la maestria de la clarification effectuée. L’analyse décortique bien l’essentiel. Fort utilement, car le péril est toujours là.
Christiane HURTIG
Chercheur CNRS – CERI-FNSP
Paris, Autrement/CERI, 2002, 128 p.