Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130536581
248 pages

p. 33 à 43
doi: en cours

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Controverse

n° 49 2003/1

2003 Revue internationale et stratégique Controverse

Les inspections de l’AIEA : la construction d’un système de sécurité collective

Georges Le Guelte Directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
À travers leurs succès, leurs réalisations, les espoirs qu’elles font naître d’un monde où le droit remplacerait l’arbitraire, mais aussi par les échecs qui leur sont imputés et la fragilité de leur action, les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sont devenues un symbole des possibilités, des limites et des faiblesses du système de relations internationales créé en 1945 par la Charte des Nations unies. Pourtant, à l’origine, leur objectif était infiniment plus modeste, et c’est l’histoire, surtout celle de la guerre froide, qui en a fait peu à peu l’instrument d’un irremplaçable mécanisme de sécurité collective qui retrouve toute son importance dans le contexte international actuel. Through their successes, their achievements and the hopes they raised of a world where the law would replace the arbitrary, but also through the failures imputed to them and the fragility of their action, the inspections of the International Atomic Energy Agency (IAEA) have become a symbol of the capacities, the limits, and the weaknesses of the international system founded in 1945 by the UN Charter. Originally, their objective was much more limited. Historical developments – the Cold War, in particular – have turned the inspections into the major instrument of a unique mechanism of collective security, that is recovering its full significance in the current international context.
Le retour en Irak des inspecteurs de l’Organisation des Nations unies (ONU) et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a soudain braqué les projecteurs sur une institution et une fonction peu connues et devenues la seule chance d’éviter, au moins provisoirement et au moment de la rédaction de cet article, une guerre préventive qui pourrait déstabiliser tout le Moyen-Orient et provoquer en Irak une situation de chaos. Parmi les États qui ont le plus contribué à cette décision se trouvent la France et la Russie, qui n’avaient pourtant pas esquissé la moindre réaction, en 1998, lorsque ces mêmes inspecteurs avaient été expulsés d’Irak sans avoir achevé leur mission, et qui, depuis lors, réclamaient la levée des sanctions contre l’Irak.
Pourtant, les inspections de l’AIEA n’ont pas toujours été très appréciées. Lorsque, en 1991, le programme nucléaire clandestin de l’Irak a été découvert, de nombreux commentateurs, surtout dans les milieux du renseignement et parmi les militaires des grands pays occidentaux, n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger un système inefficace, inutile, voire nuisible, et des inspecteurs incompétents, complaisants ou incapables, qui avaient vérifié pendant des années les installations nucléaires connues de l’Irak sans même soupçonner le programme clandestin qui se développait sous leur nez. En 1998, après les essais indiens et pakistanais, bien des observateurs proclamaient que la preuve venait d’être faite de l’inanité du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et de son système de contrôle. Et, au moment même où les inspecteurs reprenaient leurs missions en Irak, la Corée du Nord confirmait qu’elle menait un programme clandestin d’enrichissement de l’uranium et se déclarait décidée à reprendre l’exploitation du réacteur de Yong Byon, dont elle avait accepté la fermeture en 1994 et dont l’Agence devait vérifier qu’il n’était pas réactivé.
À travers leurs succès, leurs réalisations, les espoirs qu’elles font naître d’un monde où le droit remplacerait l’arbitraire, mais aussi par les échecs qui leur sont imputés et la fragilité de leur action, les inspections de l’AIEA sont ainsi devenues un symbole des possibilités, des limites et des faiblesses du système de relations internationales créé en 1945 par la Charte des Nations unies. Pourtant, à l’origine, leur objectif était infiniment plus modeste, et c’est l’histoire, surtout celle de la guerre froide, qui en a fait peu à peu l’instrument d’un irremplaçable mécanisme de sécurité collective [1].
 
UNE CRÉATION PROGRESSIVE ET EMPIRIQUE
 
 
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont imposé un secret absolu sur toute information concernant l’énergie nucléaire, afin d’éviter que l’Allemagne nazie soit la première à se procurer des armes. Une fois la guerre terminée, ils ont maintenu la même interdiction, dirigée cette fois contre l’URSS. Ces précautions ont perdu toute raison d’être en 1953, lorsque les Soviétiques ont fait exploser leur première bombe thermonucléaire. Sous la pression de leurs industriels, impatients d’exporter des réacteurs, les États-Unis ont alors adopté une politique totalement opposée à la précédente : la loi de 1954 leur permet en effet de fournir des informations techniques, des équipements et des combustibles nucléaires à tout pays qui en fait la demande, à la condition que des inspecteurs américains puissent se rendre sur place pour vérifier que ces fournitures sont utilisées uniquement à des fins pacifiques. La portée pratique de cette mesure était très limitée : elle n’avait pas pour objet d’empêcher d’autres pays d’acquérir des armes nucléaires [2], mais seulement d’assurer que les États-Unis n’en seraient pas directement complices. Symboliquement, au contraire, la démarche était d’une importance capitale. Les inspections internationales sont une atteinte à la sacro-sainte souveraineté nationale du pays importateur, puisque des ressortissants étrangers viennent sur son territoire exercer des fonctions régaliennes. Pour les bénéficiaires des fournitures américaines, il n’y avait cependant pas d’autre choix que d’accepter cette blessure d’amour-propre ou de renoncer à des équipements indispensables, et surtout à l’uranium enrichi, dont les États-Unis avaient le monopole.
Lorsque l’AIEA a été créée, en 1957, elle a été autorisée à fournir des équipements ou des combustibles nucléaires à condition de s’assurer que son assistance n’était pas détournée vers des usages militaires. Dans les années 1960, les autres pays qui ont exporté des réacteurs – Royaume-Uni, Canada, France, République fédérale d’Allemagne (RFA), de même que l’URSS – ont tenté de trouver des formules afin d’obtenir la même garantie [3]. Ainsi, il a progressivement été accepté que toutes les exportations nucléaires soient assorties de limitations allant à l’encontre de la souveraineté de l’importateur [4]. Un pas supplémentaire a été franchi avec la création, en 1957, de la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA, ou Euratom) qui instaure une coopération nucléaire entre les six pays membres du Marché commun et dispose de son propre système d’inspections. Cette fois, les contrôles ne portent pas seulement sur ce qui est importé, mais sur toutes les activités nucléaires du pays, pour vérifier que chaque État se conforme aux engagements qu’il a pris. Ainsi, la RFA et l’Italie ayant dû renoncer à acquérir des armes nucléaires [5], c’est Euratom qui, jusqu’en 1979, sera le seul garant du respect de cet engagement.
L’étendue et le rôle des inspections ont été complètement transformés par la signature, en 1968, du TNP, dont les signataires, s’ils n’ont pas expérimenté un engin avant le 1er janvier 1967, s’engagent à ne pas tenter de se procurer d’armes nucléaires. Il ne s’agit plus alors de préserver la bonne conscience des exportateurs, mais d’éviter les risques que la dissémination des armes fait courir à l’ensemble de l’humanité. En effet, le Traité a une vocation universelle, et les limitations apportées à la souveraineté des signataires ne sont pas directement compensées par des avantages commerciaux. C’est surtout dans le système de contrôle de l’AIEA que le TNP introduit un bouleversement considérable, puisque sa juridiction doit s’exercer sur tous les pays signataires du Traité – c’est-à-dire, potentiellement, sur tous les États sauf les cinq dotés d’armes [6] –, et que son rôle devrait s’étendre à l’ensemble des activités nucléaires de chaque pays, et non plus seulement aux éléments importés. Aussi, pendant plusieurs années, la plupart des pays développés ont-ils refusé de se soumettre au Traité. Il faudra attendre l’explosion indienne de 1974 pour leur faire prendre conscience que la dissémination des armes nucléaires représente une menace pour tout le monde : l’essai indien a été suivi par une vague d’adhésions au TNP, parmi lesquelles celles de la RFA, de l’Italie et du Japon.
En outre, sous la pression de leurs industriels, ces pays se sont efforcés, avec succès, de réduire le plus possible le champ d’action des inspecteurs, chargés uniquement de s’assurer que des matières fissiles ne soient pas soustraites des installations civiles. Par la suite, la découverte d’un immense programme clandestin en Irak, après la guerre du Golfe, a montré que le détournement de matières fissiles du secteur civil vers des applications militaires n’était pas, contrairement à ce qu’avaient soutenu les experts [7], la seule façon de contourner les dispositions du Traité, et que l’AIEA n’avait pas les moyens juridiques ou techniques de déceler ce type de fraude. Il a fallu attendre 1997 pour que les États membres décident d’élargir ses attributions et de lui donner des possibilités plus étendues. Ce sont les techniques développées à cette occasion que les inspecteurs doivent mettre en œuvre aujourd’hui en Irak, où leur tâche consiste à tenter de déceler des activités secrètes, et non à vérifier des installations déclarées. Elles introduisent, dans l’exercice des contrôles, un bouleversement encore plus profond que celui qui avait été provoqué par le TNP.
 
LES MOYENS TECHNIQUES DES INSPECTIONS
 
 
Tant que les engagements internationaux ont porté uniquement sur les importations, les outils nécessaires aux inspecteurs étaient relativement simples. Leur travail consistait à s’assurer que la nature et les quantités de ce qu’ils pouvaient voir ou mesurer coïncidaient avec ce qui avait été livré, à constater qu’aucune modification n’y avait été apportée pour en changer la destination, et à vérifier que les produits importés étaient utilisés uniquement à des fins civiles. C’était l’affaire de spécialistes ayant une solide formation de physiciens, de chimistes ou d’ingénieurs, et disposant d’appareils de détection ou de mesure appropriés.
La tâche des inspecteurs s’est considérablement compliquée lorsque leurs responsabilités ont été étendues à toute l’activité nucléaire civile d’un pays, surtout dans des États comme la RFA, la Corée du Sud ou le Japon, où les programmes nucléaires ont été très développés, et où l’industrie englobe des activités extrêmement variées. Leur mission est cependant facilitée, parce que la fabrication d’un engin nucléaire explosif exige une certaine quantité d’uranium très enrichi ou de plutonium [8], deux éléments qui ne se trouvent pas dans la nature, et dont la préparation exige des installations particulières, onéreuses, et dont la construction est techniquement très difficile [9]. Pour l’essentiel, les contrôles consistent à vérifier qu’aucune quantité de matières fissiles ne peut être retirée des installations civiles sans que les inspecteurs en soient informés.
Lorsqu’il s’agit d’un pays qui s’est engagé à ne pas fabriquer d’armes, les inspecteurs doivent commencer par tenir une comptabilité extrêmement précise de tout ce qui entre ou sort des installations placées sous leur surveillance. Il s’agit d’une opération complexe lorsqu’il existe, comme dans toute industrie métallurgique, des flux constants de matières fissiles, transportées d’une installation à une autre sous des formes physiques ou chimiques très diverses, et qui subissent des transformations matérielles à chaque étape. Ils doivent ensuite s’assurer que des détournements ne se sont pas produits au cours des transferts entre deux installations, et que l’ensemble des données qu’ils ont recueillies correspond bien au programme civil annoncé par l’État contrôlé. S’ils retrouvent, à l’extrémité de la chaîne, les matières fissiles introduites dans les installations civiles d’un pays, ils peuvent conclure qu’il n’y a très vraisemblablement pas eu de détournement vers des activités prohibées.
 
LA DÉTECTION D’ACTIVITÉS CLANDESTINES
 
 
Pendant longtemps, on a considéré que ces démarches suffisaient à prouver qu’un pays ne se livrait pas à des activités militaires illicites. Le cas irakien a cependant démontré que le détournement n’est pas la seule possibilité de fraude, et que le mécanisme de contrôle ne permettait pas, sous la forme qu’il avait eue jusque-là, de déceler d’éventuelles activités clandestines. Or il s’agit d’une tâche qui exige des moyens extrêmement différents de ceux qui servent aux inspections traditionnelles. Bien entendu, il est important de se rendre sur place et de disposer d’appareils de détection aussi puissants et perfectionnés que possible. Mais le plus difficile est d’essayer de discerner des installations dont l’existence n’aurait pas été déclarée [10]. S’ils disposent d’indices qui leur permettent de cerner leurs recherches, les inspecteurs peuvent utiliser toute une panoplie d’équipements permettant de détecter une activité suspecte.
Ainsi, les photos prises par satellite donnent des images très précises et permettent de comparer les modifications apportées à un bâtiment à des époques différentes ; les gaz émis par une installation peuvent être décelés à une très longue distance et donner des informations précieuses [11] ; un produit peut être identifié, même si l’on ne dispose que de traces ; et la section d’une branche peut révéler la date à laquelle a été utilisé un corps diffusé dans l’environnement et absorbé par le feuillage. Des techniques fondées sur l’emploi de radars ou sur l’exploitation des différences de gravité, utilisées pendant l’intervention américaine en Afghanistan pour déterminer si des cavernes étaient occupées ou déceler des installations souterraines, pourraient également faciliter les investigations. Cependant, les caméras des satellites ne voient pas ce qui se passe sous le toit d’un bâtiment, les installations clandestines peuvent être équipées de filtres puissants afin d’éviter l’émission de gaz, et la plupart des techniques de détection ne donnent plus de résultats au-delà de quelques centaines de mètres. Les inspecteurs ne peuvent pas parcourir en tous sens le territoire d’un pays très étendu, sans même savoir s’il s’y trouve des activités suspectes, ni quelle peut en être la nature [12]. Par conséquent, la difficulté essentielle consiste à discerner des indices d’activités anormales, et à les vérifier.
Depuis la découverte du programme clandestin de l’Irak, et surtout depuis que de nouvelles possibilités leur ont été données en 1997, l’outil principal des inspecteurs consiste à confronter les informations qu’ils peuvent recueillir sur tout ce qui peut être utilisé dans un programme nucléaire, civil ou militaire, afin de vérifier s’il y a une parfaite coïncidence entre toutes les données concernant le pays contrôlé. La première indication est fournie par l’État lui-même qui, désormais, doit faire une déclaration exhaustive de tout ce qui se trouve sur son territoire. La démarche est analogue à celle qui a été suivie en application de la résolution 1441 du Conseil de sécurité des Nations unies sur l’Irak, dont le point de départ est l’inventaire exigé de l’Irak de toutes ses armes prohibées et de tout ce qui peut servir à en fabriquer [13]. Bien entendu, les inspecteurs se doivent de vérifier l’exactitude de ces déclarations, mais ils vont surtout les comparer aux informations qu’ils ont pu recevoir d’autres sources, par exemple des pays exportateurs, qui vont préciser ce qu’ils ont vendu, en quelles quantités, à quelle date et à qui. Les quantités de ce qui a été produit localement peuvent alors être comparées aux capacités de production et aux consommations pour des usages non nucléaires [14].
Il s’agit là d’un travail totalement différent de celui qui est accompli pour vérifier si des matières fissiles n’ont pas été détournées ; il nécessite une autre formation, et ce ne sont pas nécessairement des physiciens, des chimistes ou des ingénieurs très spécialisés qui sont les plus compétents. Les inspecteurs doivent en effet avoir une grande connaissance de tout ce qui est nécessaire pour fabriquer un engin nucléaire explosif et, souvent, une équipe pluridisciplinaire est très utile. Ils doivent aussi savoir se référer à une information qui leur a été communiquée par le passé ou sur un dossier différent, et dont le rapprochement avec d’autres peut conduire à une piste intéressante. Il faut aussi souligner que, même si les inspecteurs mettent en évidence une anomalie sérieuse pouvant révéler des activités clandestines, et sauf s’ils ont beaucoup de chance, ils n’auront pas les moyens de déterminer l’endroit où se trouve l’installation secrète. Cette information ne peut venir que des services de renseignement, qui peuvent également recueillir bien d’autres éléments, venant en particulier d’informateurs dans le pays.
Au terme de leurs investigations, et quel que soit leur objectif, les inspecteurs de l’AIEA, comme d’ailleurs ceux qui agissent sous la responsabilité de l’ONU pour les armes chimiques ou biologiques, peuvent, le cas échéant, apporter la preuve qu’une infraction a été commise, mais elles ne pourront jamais fournir la certitude absolue qu’il n’y a pas eu de fraude. Tout système d’inspection, aussi perfectionné soit-il, ne peut aboutir au mieux qu’à un niveau de probabilité très élevé, jamais à une assurance totale.
 
UN BILAN SATISFAISANT
 
 
Progressivement, et de façon très empirique, un système de sécurité collective s’est ainsi mis en place dans le domaine des armes nucléaires [15] et, vingt-cinq ans après la signature du TNP, le bilan en est satisfaisant. Actuellement, 187 pays adhèrent au Traité, dont l’application a été prorogée en 1995 pour une période indéfinie. À l’exception des cinq États dotés d’armes, et de l’Inde, d’Israël et du Pakistan – trois pays qui ont toujours refusé de prendre quelque engagement que ce soit dans ce domaine –, tous les États se sont engagés à ne pas tenter de se procurer d’armement nucléaire et à accepter les contrôles de l’AIEA. En d’autres termes, aucun autre pays ne peut aujourd’hui s’ajouter à la liste des huit détenteurs d’armes, sauf s’il se retire du TNP, avec les risques politiques que cela comporte, ou s’il parvient à tromper la vigilance des inspecteurs.
Malgré ses inévitables imperfections, le système de vérification de l’AIEA a fonctionné de façon convenable : aucun engin explosif n’a jamais, dans aucun pays, été fabriqué à partir d’une installation ou de matières fissiles placées sous sa responsabilité. Cela ne signifie pas que les contrôles soient infaillibles mais, jusqu’ici, ils ont joué un rôle de dissuasion très efficace [16]. Ainsi, après la guerre du Golfe, l’AIEA, s’appuyant sur le mandat qui lui avait été donné par le Conseil de sécurité, et assistée par des services de renseignement, a fait assez rapidement l’inventaire des installations et des activités prohibées en Irak, détruit ce qui pouvait l’être, et rendu les autres éléments inutilisables. Lorsqu’ils ont été contraints de quitter le pays, en 1998, les inspecteurs avaient une image presque complète du programme clandestin, et seules quelques questions de moindre importance n’avaient pas reçu de réponse. Quelques mois après avoir eu accès aux installations de la Corée du Nord, les inspecteurs de l’AIEA ont réussi, en utilisant des techniques très élaborées, à démontrer que les Nord-Coréens avaient fait de fausses déclarations afin de dissimuler un aspect de leurs activités antérieures.
 
LES BASES JURIDIQUES DE LA SÉCURITÉ COLLECTIVE
 
 
L’expérience des inspections de l’AIEA montre que l’efficacité d’un système de sécurité collective dépend du nombre de pays qui y participent, de la cohérence entre les obligations contractées et les moyens d’en vérifier le respect, de la façon dont les pays les plus puissants observent les engagements qu’ils ont pris, ainsi que de l’autorité et de la crédibilité des organisations internationales.
Toute obligation internationale, surtout dans le domaine de la défense, est une atteinte à la souveraineté de l’État, un des principes sur lesquels est fondée la Charte de l’ONU. Or ce principe est de moins en moins adapté au monde du XXIe siècle : il est ignoré par tous ceux qui peuvent développer leurs activités à travers le monde sans se préoccuper des frontières, qu’il s’agisse des firmes multinationales, des opérateurs financiers ou des organisations criminelles organisées à l’échelle mondiale. Pourtant, de nombreux pays et opinions publiques y restent farouchement attachés. Une de ses conséquences essentielles est que rien ne peut obliger un État à adhérer à un traité. L’Inde, Israël et le Pakistan ayant toujours refusé de signer le TNP, il n’est pas possible de leur reprocher un manquement quelconque à leurs obligations juridiques. Ceux qui imputent les essais indiens et pakistanais de 1998 à un échec du TNP ou des contrôles de l’Agence se trompent de cible : la responsabilité pèse sur les États qui n’ont pas voulu ou pas pu exercer sur ces deux pays des pressions politiques, économiques ou financières assez fortes pour les amener à adhérer au régime de non-dissémination. À l’inverse, si le Conseil de sécurité des Nations unies a pu constituer, en 1991, une commission spéciale chargée de recenser les installations clandestines irakiennes et de les éliminer, c’est parce que l’Irak a été parmi les premiers adhérents au TNP, et qu’il a violé les engagements pris dans ce cadre.
Ainsi, le principe de souveraineté nationale permet à chaque État de refuser tout engagement auquel il n’a pas expressément consenti, et d’utiliser toutes les arguties pour limiter au minimum l’étendue de ses obligations, ce qui donne une importance particulière aux détails dans la rédaction des textes. Or c’est peut-être dans le domaine juridique que se vérifie le mieux l’adage selon lequel « le diable est dans les détails » : il ne suffit pas qu’un pays ait signé un traité pour qu’il soit obligé d’en respecter les clauses, car le droit international déploie dans ce domaine toute la panoplie de sa procédure et permet à un État de retarder pendant plusieurs années l’application d’un texte qu’il a accepté sous la contrainte, ou même de s’y soustraire. Si la ratification du Traité de non-prolifération interdit à un État de fabriquer des armes nucléaires, elle ne permet pas à l’AIEA de vérifier que cette interdiction est respectée : l’Agence n’en aura le droit qu’après la conclusion d’un accord que chaque pays doit négocier avec elle et qui définit les modalités pratiques des contrôles [17]. C’est ainsi que la Corée du Nord a signé et ratifié le TNP en 1985 afin de se conformer aux injonctions de l’URSS, mais elle a réussi à repousser jusqu’en 1992 l’ouverture de ses installations aux inspecteurs de l’AIEA. La même technique avait déjà été utilisée par la RFA, l’Italie et le Japon dans les années 1970 pour reporter jusqu’en 1979 l’application des contrôles de l’AIEA à toutes leurs activités.
À chaque étape, le droit peut offrir des moyens pratiques pour contourner ou assouplir les règles. Pour être efficaces, les contrôles doivent couvrir l’ensemble des activités et des éléments soumis à des restrictions d’usage, et la tâche des juristes devrait être d’assurer cette cohérence, si tant est que leur objectif soit de créer un système aussi étanche que possible. Or, quand il s’est agi de définir les modalités d’exercice des inspections, les pays industriels ont réussi, au début des années 1970, à obtenir que les textes soient rédigés non pas par les spécialistes de l’AIEA, mais par leurs propres experts, dont la préoccupation était de réduire au minimum le champ d’action des inspecteurs afin de ne pas gêner leurs industriels.
Invoquant les risques d’espionnage industriel, ils ont cantonné les inspecteurs à certaines parties des installations et réglementé très rigoureusement le temps qu’ils peuvent passer dans chacune d’elles. Surtout, ils les ont empêchés, par des méthodes très subtiles, de rechercher d’éventuelles activités clandestines. En effet, ni le texte du TNP, ni les accords conclus avec l’Agence n’interdisent explicitement aux inspecteurs d’étendre leurs investigations en dehors des installations qui leur ont été nommément désignées. Mais rien non plus ne définit la façon dont ils devraient alors procéder. Il a suffi, lorsqu’un inspecteur se montrait trop curieux, d’une protestation auprès du directeur général de l’Agence de l’époque pour mettre fin à ces velléités. Jusqu’en 1997, il y a eu par conséquent un hiatus entre les obligations contractées par les signataires du TNP de ne pas essayer de se procurer d’armes nucléaires, et les pouvoirs accordés aux inspecteurs, chargés uniquement de vérifier que rien n’était détourné du secteur civil officiel vers des activités militaires. Cette lacune explique dans une très large mesure que les inspecteurs n’aient pas pris conscience du développement d’un programme clandestin en Irak dans les années 1980.
 
L’ÉVOLUTION DES MENTALITÉS
 
 
Les détails d’un régime juridique sont l’affaire de spécialistes, mais son architecture reflète l’état d’une société et l’évolution des idées à un moment donné. Si le contrôle sur l’emploi de l’énergie nucléaire à des fins militaires s’est aussi profondément transformé en un demi-siècle, c’est surtout parce que les mentalités ont évolué de façon impressionnante. Lors de sa conclusion, en 1968, le TNP a été un instrument au service des deux superpuissances : la crise des fusées de Cuba, en 1962, leur avait montré que, si un troisième pays disposant d’armes nucléaires était venu troubler leur face-à-face, ils n’auraient peut-être pas maîtrisé le déroulement de la crise et auraient risqué d’être entraînés contre leur volonté dans un conflit suicidaire. Le Traité était un moyen de préserver leur maîtrise de la guerre froide. De nombreux États y étaient hostiles, non seulement parce qu’il symbolisait l’hégémonie des deux grandes puissances et parce qu’il les privait d’une de leurs prérogatives essentielles, mais aussi parce qu’il introduisait dans les relations internationales une discrimination qu’ils jugeaient inacceptable entre deux catégories de pays. Au premier rang de ces États se situaient, bien sûr, la RFA et le Japon.
Le changement d’attitude dans de nombreux pays, au milieu des années 1970, s’explique sans doute par un accroissement de la pression politique exercée par les États-Unis, mais aussi par une profonde évolution de l’opinion publique. À l’instar de ce qui s’était produit un peu plus tôt aux États-Unis, des mouvements hostiles à l’utilisation de l’énergie nucléaire, surtout à des fins militaires, se sont développés un peu partout. En outre, l’explosion indienne a fait prendre conscience que préserver la planète était plus important que de poursuivre des ambitions nationales ou rechercher des satisfactions d’amour-propre. Surtout, dans un très grand nombre de pays, s’est développée la conviction que la sécurité serait bien mieux assurée si les voisins ne possédaient pas d’armes nucléaires que si le pays en était lui-même pourvu. Ainsi, en une cinquantaine d’années, l’opinion publique d’un grand nombre de pays est passée – par des canaux qu’il serait fort intéressant mais bien difficile d’analyser – de l’idée qu’un État a le droit d’assurer sa défense par n’importe quel moyen, à la conviction que la dissémination des armes nucléaires est un risque majeur pour l’ensemble de l’humanité et qu’il faut à tout prix éviter. Aussi, le TNP est-il aujourd’hui fortement soutenu par l’immense majorité des États, qui y voient le meilleur garant de leur sécurité.
Les mentalités, l’évolution de l’opinion publique et les changements politiques intérieurs ont joué un rôle particulièrement important dans certains pays. Pendant une quinzaine ou une vingtaine d’années, l’Argentine et le Brésil ont essayé de mettre sur pied un programme nucléaire militaire, mais ils ont finalement adhéré au TNP au milieu des années 1990. Ce changement d’attitude ne s’explique pas par la disparition de menaces extérieures, mais parce que, dans les deux pays, les militaires au pouvoir ont cédé la place à des régimes démocratiques. L’Afrique du Sud, qui avait fabriqué six armes nucléaires dans les années 1980, les a démantelées avant d’adhérer au TNP en 1991, lorsque le régime d’apartheid a été aboli. Dans d’autres pays, au contraire, l’opinion a surtout été sensible au prestige censé s’attacher à la possession d’un arsenal nucléaire. De nombreux observateurs ont noté que les essais indiens, en 1998, sont intervenus non pas à un moment où la Chine aurait représenté une menace plus grande pour le pays, mais juste avant que le parti nationaliste au pouvoir, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti nationaliste hindou), affronte des élections qu’il semblait devoir perdre et qu’il a remportées triomphalement après les essais.
 
LE COMPORTEMENT DES GRANDES PUISSANCES
 
 
Rien n’est plus défavorable au respect d’un État de droit que les inégalités et le sentiment que les règles s’appliquent uniquement à ceux qui ne sont pas assez puissants pour y échapper. La distinction entre les cinq États dotés d’armes et les autres a été perçue comme une discrimination inacceptable, qui a longtemps donné un excellent prétexte pour refuser de se plier aux règles du TNP. Si cette discrimination a été tolérée pendant la guerre froide, elle est beaucoup plus difficile à justifier depuis le début des années 1990. Les contorsions verbales des cinq mêmes États pour ne pas éliminer leurs arsenaux, comme le Traité le prévoit et comme ils s’y sont engagés « sans ambiguïté » en 2000, ne peuvent que conforter bien des pays dans la conviction que seuls les faibles sont tenus de respecter la parole donnée. L’intention, annoncée par les États-Unis au début de l’année 2002, d’utiliser les armes nucléaires non plus comme un moyen de dissuasion, mais comme un instrument de destruction au même titre que n’importe quelle autre arme, de se préparer à reprendre leurs essais dans un délai d’un an et de maintenir leur arsenal au moins jusqu’à la fin du siècle, ne peut apparaître que comme une preuve de cynisme et de provocation [18].
Depuis des années, les plus grandes puissances se sont ingéniées, à l’occasion de chaque crise un tant soit peu importante, à réduire l’autorité et la crédibilité des organisations internationales, à commencer par l’AIEA. Au début des années 1990, une véritable campagne de presse a été déclenchée contre les inspections de l’Agence, qui n’avaient pas réussi à détecter les installations secrètes de l’Irak. C’était oublier que, si les inspecteurs étaient empêchés de sortir des chemins balisés par le pays contrôlé, c’est aux gouvernements des pays industriels qu’ils le devaient, et qu’il est difficile de reprocher à des fonctionnaires internationaux de ne pas avoir découvert des installations restées inconnues de la CIA et du Mossad. Lorsque, en 1992, l’AIEA a établi que la Corée du Nord avait manqué à ses obligations, les États-Unis ont accédé à l’exigence des Nord-Coréens de ne plus traiter avec l’Agence et de n’avoir de relations qu’avec la délégation américaine ; ils ont accepté que le TNP ne s’applique plus à la Corée du Nord, et que ses dispositions soient remplacées par celles d’un accord entre la Corée du Nord et eux-mêmes ; enfin, ils ont admis qu’en échange d’un engagement beaucoup plus limité, la Corée du Nord reçoive deux réacteurs de 1 000 MW électriques financés par la Corée du Sud, le Japon et, pour une petite partie, par l’Union européenne.
Dans les années 1990, la Chine, la Russie et la France ont en permanence réclamé la levée des sanctions imposées à l’Irak, alors même que Saddam Hussein refusait aux inspecteurs les moyens de vérifier s’il restait en Irak des armes prohibées. Pendant la même période, les États-Unis introduisaient dans la Commission spéciale des Nations unies chargée du désarmement de l’Irak (UNSCOM) des agents chargés non pas de rechercher des indices d’armes interdites, mais de renseigner la CIA sur le détail des mesures prises pour assurer la sécurité personnelle du dictateur, ce qui n’est pas la tâche d’une organisation internationale. Depuis lors, l’Administration américaine n’a pas cessé de démontrer le mépris qu’elle porte à l’ONU [19], sans que les autres États ne s’en émeuvent.
Les organisations internationales [20] ne déterminent pas les obligations des États ; elles ne définissent pas non plus les mesures nécessaires pour conduire leurs inspections ; et si l’AIEA fait la preuve qu’un État n’a pas respecté ses obligations, elle ne peut qu’en référer au Conseil de sécurité de l’ONU, à qui il appartient de réagir. Or le fonctionnement du régime organisé par la Charte des Nations unies suppose que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui sont les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, fassent taire leurs intérêts nationaux, ne se préoccupent que de défendre l’intérêt de l’ensemble de l’humanité, et s’accordent en toute circonstance pour faire respecter les engagements pris par tous les pays, et d’abord les obligations qu’ils ont eux-mêmes contractées. Ce mécanisme n’a jamais fonctionné, et il a été abandonné en 1947 pour faire place aux règles de la guerre froide. En 1990, faute de pouvoir définir un autre système, tout le monde a fait comme si celui qui avait été mis au point en 1945 était efficace, en s’accommodant de ses faiblesses et de ses lacunes. Mais, en même temps, tous les pays, à commencer par les membres permanents du Conseil de sécurité, ont fait prévaloir leurs intérêts particuliers, comme s’ils n’avaient pas de responsabilité spéciale dans la gestion des affaires du monde. L’Irak en fournit un excellent exemple.
Un système d’inspections, conçu à l’origine pour ménager la bonne conscience du gouvernement américain, s’est peu à peu transformé en un outil pour préserver le contrôle des États-Unis et de l’URSS sur le déroulement de la guerre froide, puis en un instrument au service de la sécurité de tous les États. Au fil des ans, les lacunes juridiques du système ont été au moins partiellement comblées, les capacités techniques ont été inlassablement améliorées, et la collaboration entre services de renseignement et organisations internationales a progressé. Sur tous ces points, les inspections de l’AIEA ont dessiné des schémas qui ont été repris pour les armes chimiques ou biologiques, et qui pourraient être étendus à d’autres secteurs.
À l’opposé, lorsqu’il s’agit des mesures à prendre si les inspections démontrent de façon formelle qu’un pays a violé les engagements qu’il a pris, la crédibilité et l’efficacité de tout l’édifice patiemment et laborieusement mis au point achoppent sur des structures et des institutions adoptées en 1945, mais qui ne correspondent plus à la réalité du XXIe siècle. Les crises actuelles, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique, montrent que le système est à bout de souffle. Ou bien de nouvelles solutions seront élaborées afin non seulement d’adapter le droit international à l’évolution des techniques et des idées, mais également pour le faire appliquer énergiquement, ou bien les conséquences des dysfonctionnements et des lacunes de la Charte des Nations unies ne feront que s’aggraver. Il sera alors bien difficile d’empêcher l’application sans réserve de la loi du plus fort, et d’éviter que l’Administration américaine impose des décisions unilatérales et arbitraires [21], y compris par des guerres préventives si elle l’estime conforme à ses intérêts du moment.
 
NOTES
 
[1] Georges Le Guelte, Histoire de la menace nucléaire, Paris, Hachette, 1997.
[2] Pendant des années, la France a reçu des États-Unis de l’uranium enrichi destiné à alimenter les réacteurs de recherche de Saclay, Grenoble ou Cadarache, et des inspecteurs américains venaient s’assurer que leur uranium était bien utilisé à des fins pacifiques. Parallèlement, la France exploitait à Marcoule, puis à Pierrelatte, les installations produisant du plutonium ou de l’uranium très enrichi pour les armes nucléaires.
[3] N’ayant pas le monopole dont les États-Unis disposaient pour l’uranium enrichi, ni la puissance commerciale américaine, les autres États ont été obligés de trouver des formules ménageant la susceptibilité de leurs clients. Ainsi, afin de contrôler les réacteurs qu’ils construisaient en Inde, les Canadiens ont accepté un contrôle par les Indiens sur leurs propres réacteurs.
[4] Il y a eu malgré tout quelques exceptions célèbres. En 1955, le Canada a fourni un réacteur à l’Inde sans prendre de précautions suffisantes : il servira à produire le plutonium de l’engin qui a explosé en 1974. En 1956, la France a délibérément construit en Israël un réacteur et une usine de retraitement qui ont fourni le plutonium des premières bombes israéliennes. En 1976, l’ingénieur pakistanais Abdul Qadeer Khan, en stage à l’usine d’Almelo aux Pays-Bas, est parti en emportant les plans de l’installation, la liste des fournisseurs et, semble-t-il, le prototype d’une centrifugeuse. C’est l’origine du programme nucléaire militaire pakistanais.
[5] Pour la RFA, cet engagement, condition de l’entrée de son pays dans l’Union de l’Europe occidentale (UEO), a été pris lors d’une déclaration unilatérale du chancelier Adenauer en 1954. Pour l’Italie, l’interdiction de fabriquer des armes nucléaires résulte du traité de paix qu’elle a signé à Paris le 10 février 1947.
[6] Les cinq pays qui avaient expérimenté un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967 sont, par ordre chronologique, les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la France et la Chine.
[7] Au début des années 1970, lorsque les modalités des contrôles prévus par le TNP ont été définies, les experts occidentaux, afin d’éviter de gêner leurs industriels, ont fait triompher l’idée qu’un programme nucléaire clandestin était matériellement impossible, et que les inspecteurs devaient se contenter de vérifier l’absence de détournement de matières fissiles à partir des installations déclarées par chaque État.
[8] Dans le cadre de l’AIEA, des spécialistes ont fixé à 8 kg de plutonium ou 25 kg d’uranium contenant 93 % d’uranium 235 les quantités nécessaires à un pays n’ayant aucune expérience dans ce domaine pour fabriquer un engin rudimentaire. Des experts chevronnés pourraient se contenter de quantités plus faibles, mais du même ordre de grandeur.
[9] En France, le plutonium militaire était produit et extrait dans les réacteurs et l’usine de retraitement de Marcoule ; l’enrichissement de l’uranium était effectué à Pierrelatte. Toutes ces installations ont été fermées au milieu des années 1990.
[10] Une nouvelle illustration des difficultés à surmonter vient d’être fournie par l’Iran. Un groupe d’opposants au régime, le Conseil national de résistance de l’Iran, apparemment lié au Hamas, a révélé que deux usines sont en construction, à Natanz et à Arak, au sud de Téhéran, l’une pour produire de l’eau lourde, l’autre pour enrichir de l’uranium. Jusqu’ici, le gouvernement iranien avait refusé de laisser l’AIEA y accéder. Après ces révélations, et tout en affirmant que leur destination n’est pas militaire, il a invité les inspecteurs à s’y rendre en février 2003. Les équipements auraient été achetés par des sociétés-écrans en Chine et en Inde (International Herald Tribune, 20 décembre 2002, p. 8).
[11] L’accident de Tchernobyl a été décelé par un laboratoire suédois, avant que les autorités soviétiques l’aient reconnu.
[12] En 1991, les inspecteurs travaillant en Irak ont vu un jour les Irakiens transporter dans le désert de gigantesques disques métalliques dont ils ont pris des photos qui ont été envoyées dans différents pays, sans que personne puisse définir leur utilité. Finalement, un ingénieur en retraite qui avait participé au programme nucléaire américain dans les années 1940 a permis de déterminer qu’ils servaient à produire un champ magnétique très puissant, pour enrichir l’uranium selon un procédé abandonné depuis longtemps dans les autres pays, et repris par les Irakiens.
[13] L’un des événements qui, avant la guerre du Golfe, avait laissé supposer que l’Irak se livrait à des activités prohibées a été l’arrestation à Heathrow, l’aéroport de Londres, de quatre ressortissants irakiens essayant de sortir du pays des « éclateurs », c’est-à-dire des interrupteurs très précis, utilisés dans l’industrie pétrolière, mais dont un certain type est employé pour assurer la mise à feu simultanée de toutes les charges explosives conventionnelles qui déclenchent une réaction en chaîne dans un engin explosif nucléaire.
[14] Il s’agit d’équipements ou de matériaux à double usage, qui ne seront pas nécessairement employés pour des utilisations nucléaires : on utilise de l’acide fluorhydrique dans les dentifrices, et la fibre de carbone peut servir à fabriquer des raquettes de tennis, l’acide sulfurique ne sert pas uniquement à concentrer le minerai d’uranium ou à dissoudre les combustibles irradiés.
[15] C’est l’histoire qui a progressivement modelé les contours de ce régime d’interdictions contrôlées, mais il reprend certains éléments d’une construction théorique, le Plan Baruch, soumis à l’ONU par les États-Unis en 1946 et abandonné en 1947 devant l’opposition de l’URSS.
[16] Par exemple, lorsque le gouvernement irakien s’est interrogé, en 1983, sur les moyens de se doter d’un armement nucléaire, il a préféré s’orienter vers la construction d’installations clandestines, plutôt que de risquer d’être surpris en flagrant délit par les inspecteurs.
[17] Il en va de même s’agissant des mesures décidées en 1997 pour permettre aux inspecteurs de détecter des activités clandestines. Il est difficile de reprocher à l’Iran, par exemple, de ne pas s’y être encore soumis alors que, cinq ans après l’adoption de ces nouvelles mesures, la France n’avait toujours pas ratifié l’accord, pourtant bien peu contraignant, qui lui aurait été applicable.
[18] Nuclear Posture Review, Washington DC, extraits disponibles sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhttp:// wwwww. globalsecurity. org/ wmd/ library/ policy/ dod/ npr. htm. Il s’agit d’un rapport communiqué au Congrès le 31 décembre 2001 et partiellement rendu public le 8 janvier 2002. Le document prévoit, entre autres choses, que les États-Unis devront se préparer à remplacer leurs missiles intercontinentaux en 2020, leurs sous-marins en 2030 et leurs bombardiers en 2040. On sait que les B-52, qui ont encore servi en Afghanistan, ont été conçus dans la seconde moitié des années 1950.
[19] La plus récente manifestation de cette attitude a été la désinvolture avec laquelle Washington a fait pression sur le président colombien du Conseil de sécurité pour obtenir que la déclaration irakienne sur les capacités de production d’armes interdites lui soit communiquée avant que qui que ce soit en ait pris connaissance, alors que le Conseil de sécurité avait décidé la veille que le document serait examiné et expurgé par la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations unies (COCOVINU ; en anglais, UNMOVIC) avant d’être transmis aux membres permanents du Conseil.
[20] Cette expression est ambiguë, car elle désigne aussi bien l’administration de chaque organisation, formée de fonctionnaires supposés être au service de l’ensemble des pays, que les organes de décision – le Conseil de sécurité des Nations unies, le Conseil des gouverneurs de l’AIEA – constitués de représentants de chaque État et agissant sur instructions précises de leur gouvernement.
[21] Le programme nucléaire et balistique de la Corée du Nord est beaucoup plus avancé que celui de l’Irak, et les Nord-Coréens constituent un danger potentiel beaucoup plus grand. Pourtant, c’est l’Irak qui est menacé d’une guerre préventive.
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