Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130536581
248 pages

p. 79 à 90
doi: en cours

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Tendances

n° 49 2003/1

2003 Revue internationale et stratégique Tendances

Pro-occidentalisme des gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient : une fracture consommée ?

Jean-Christophe Augé Doctorant rattaché au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), ancien allocataire du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC) à Amman. Ce texte a été remis au début du mois de janvier 2003 et ne peut donc tenir compte des développements intervenus depuis.
Au regard du contexte régional et international, c’est bien l’image d’une fracture, si ce n’est celle d’un divorce, qui semble plus que jamais caractériser les rapports entre gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient. Si le pro-occidentalisme de nombreux gouvernements arabes semble difficile à nier, il relève cependant parfois plus d’une orientation stratégique relevant de choix plus ou moins contraints, que d’une préférence revendiquée. Quant aux opinions publiques, il est évident que, avec la « question irakienne », le drame palestinien constitue l’autre grand moteur de l’amertume des opinions arabes et moyen-orientales à l’encontre des États-Unis. Néanmoins, elles semblent frappées d’une certaine « schizophrénie », qui résonne bien souvent comme un amour déçu. Pro-Western Governments and Public Opinions in the Middle East : The Missing Link ?
Considering the regional and international environment, the relations between governments and public opinions in the Middle East seem more than ever to be on the verge on break-down or even divorce. While many Arab governments have adopted a pro-Western stance, their strategic orientation appears as a choice under constraints more than as an actual set of preferences. Among the Arab and the Middle Eastern public, it is obvious that along with the « Iraqi issue » the Palestinian tragedy add to the resentment towards the United States. Nevertheless, public opinions in the Middle East often seem to be suffering from some sort of « schizophrenia » that is not unlike a disappointed love.
Dans un contexte marqué par la montée des tensions en Irak, une désespérante impasse sur le front israélo-palestinien, c’est bien l’image de la fracture sinon celle du divorce qui semble plus que jamais de mise pour décrire les rapports entre gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient [1]. Comme si, culminant en une sorte de paroxysme, les tensions régionales rendaient chaque jour un peu plus insurmontable le fossé séparant les pouvoirs en place de populations écœurées par la tournure des événements. Un fossé qu’illustre la répression ou l’interdiction, ces derniers mois, de manifestations de solidarité avec les Palestiniens ou les Irakiens dans divers États arabes, en principe « frères ».
Disons-le d’emblée : aussi justifié soit-il par les faits, un tel point de vue ne saurait conduire, pour autant, à sous-estimer les facteurs ou les dynamiques d’ordre plus strictement interne, qui hypothèquent aussi, et parfois depuis longtemps, la légitimité des dirigeants [2]. Cette précision primordiale étant faite, l’actualité n’en invite pas moins à examiner en quoi c’est aussi sur les enjeux régionaux et internationaux que se télescopent, d’une part, les orientations de dirigeants plutôt pro-occidentaux et, d’autre part, celles d’opinions de ce fait susceptibles d’apparaître, quant à elles, à tort ou à raison, antioccidentales. Cette opposition pourrait même sembler d’autant plus patente que, dans l’après-11 septembre, les gouvernements du Moyen-Orient sont invités, au nom de la lutte contre la terreur, à affirmer avec toujours plus de clarté leur engagement au côté de l’Occident. L’aggravation concomitante des abcès de fixation palestinien et irakien risque, partant, d’accroître encore davantage le mécontentement de leurs opinions – avec ce que cela implique quant aux moyens choisis par ces mêmes pouvoirs pour faire face à ce mécontentement, notamment en matière de libertés publiques [3].
Toutefois, si l’orientation globalement pro-occidentale de la majorité des régimes moyen-orientaux semble difficile à nier, ne convient-il pas plutôt d’insister ici sur leur alliance, pour le moins asymétrique, avec la seule « hyperpuissance » [4], et de revenir, ce faisant, sur la toute-puissance au moins militaire et stratégique d’une Amérique devenue un acteur majeur au Moyen-Orient depuis les années 1950 [5] ? Une toute-puissance inédite, au regard du moins des moyens militaires engagés et du peu d’alternative laissé aujourd’hui aux régimes par un partenariat aussi inégal. Anodine de prime abord, cette nuance oblige en réalité à préciser non seulement la profondeur mais encore la nature exacte du fossé, en apparence large, qui sépare sur les questions régionales ces régimes de leurs opinions. Dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles être qualifiées d’antioccidentales ou d’antiaméricaines ? Cet antiaméricanisme, si le mot convient, est-il à son apogée comme le laisse par exemple penser, parallèlement à quelques attentats meurtriers, un boycott populaire des produits « made in USA » ?
Autant de questions qui, par-delà toutes les ambiguïtés inhérentes à la catégorie d’Occident [6], intéressent l’observateur français. Comme on le rappellera en conclusion, elles renvoient en effet les Occidentaux non américains que nous sommes à l’action spécifique que notre pays et l’Union, dont il constitue un des piliers, ont vocation à mener en direction d’un Orient en fait si proche.
 
DES POUVOIRS PRO-OCCIDENTAUX ?
 
 
De prime abord, le pro-occidentalisme d’une bonne partie des gouvernements arabes semble difficile à nier, a fortiori depuis l’écroulement du bloc soviétique, pour peu que l’on parle plus largement de régimes ou de pouvoirs [7], cette précision s’appliquant en premier lieu à la gestion des dossiers vitaux d’ordre régional ou international. Il importe surtout de spécifier la nature de ce tropisme bien difficile à assumer publiquement : disons qu’il s’agit d’une orientation fondamentalement stratégique, relevant de choix plus ou moins contraints, dénuée, dans certains cas du moins, d’implications culturelles ou idéologiques. De ce point de vue, le terme même de « pro-occidentalisme » ne saurait autoriser aucune confusion. La solide alliance, conclue dès 1945 par Franklin D. Roosevelt avec l’Arabie Saoudite, a montré jusqu’à la caricature de quelle manière l’entente avec l’Occident et son héraut américain pouvait s’accompagner, moyennant le benign neglect de ce dernier, d’une absence totale d’adhésion, même formelle (dans le cas saoudien), aux valeurs et aux principes dont il se réclamait – en dehors, bien entendu, d’une commune hostilité au communisme et à ses déclinaisons supposées. Alors que cet ennemi commun a disparu, c’est bien dans cette acception-là, pour désigner un « choix » stratégique plus ou moins contraint, et non une préférence revendiquée, que l’on peut parler de pro-occidentalisme des pouvoirs du Moyen-Orient aujourd’hui. Quitte à ce que, comme pour apaiser un peu les critiques suscitées par cet engagement proaméricain au niveau régional, les pouvoirs en question paraissent en rajouter dans l’affirmation de leur souveraineté, voire de leur mécontentement, vis-à-vis du partenaire américain. À cet égard, la diplomatie de l’Égypte a pu apparaître, depuis déjà un certain nombre d’années, comme caractéristique : même si elle la récuse, celle-ci ne peut, dans les faits, s’opposer à la politique américaine dans la région vis-à-vis de l’Irak ou de la question palestinienne (en essayant plutôt, sur ces dossiers, de jouer les bons offices, de concert avec l’Europe) ; mais elle n’hésite pas, dans le même temps, bien que bénéficiant de l’aide la plus importante accordée par Washington à un État de la région (en dehors d’Israël), à dénoncer la partialité des États-Unis en insistant sur le rôle nécessaire et modérateur de l’Europe, de pays comme la France en particulier, et également sur l’importance du cadre onusien.
D’où, sur le terrain, d’incessants et paradoxaux allers-retours : un jour on autorisera un rassemblement de protestation contre telle décision du Congrès américain ; le lendemain on participera néanmoins à des manœuvres communes avec des GIs... Sur la scène intérieure, indépendamment de toute considération sur l’indépendance des magistrats, on rappellera aussi que ces derniers mois les juges égyptiens ont poursuivi l’universitaire, naturalisé américain, Saadeddin Ibrahim pour des analyses électorales financées par des institutions étrangères (en l’occurrence, européennes) tandis que la presse officieuse vilipendait chaque jour le deux poids, deux mesures de Washington. Et, à mesure qu’apparaît dans sa nudité leur impuissance vis-à-vis des États-Unis, certains pouvoirs proaméricains de la région semblent tentés de céder sur d’autres enjeux de contestation d’ordre plus strictement interne. Un exercice délicat qui en rappelle d’autres, par exemple le traitement qu’ils réservent aux revendications liées à l’islam politique, dans toute leur diversité [8].
Du golfe Persique à l’océan Atlantique, de l’Arabie Saoudite au Maroc, bon nombre des régimes de la région semblent comme déchirés par un étrange strabisme, un œil sur les attentes de Washington, l’autre sur celles de leur population. De Rabat à Koweit, on peut, de la sorte, résumer le dilemme auxquels ils sont confrontés : libres, pour ainsi dire, de ne rien faire qui puisse gêner l’action des Américains, quand ils ne sont pas ouvertement invités à les rejoindre, ces pouvoirs ont-ils ou non intérêt à laisser s’exprimer, et jusqu’à quel point, le mécontentement que leur alignement suscite ? Un tel dilemme n’a, en tant que tel, rien de nouveau dans la région. Tout au long de son long règne, Hussein de Jordanie, par exemple, fut bien placé pour le savoir. Souverain pro-occidental s’il en fut, le « petit roi » n’avait-il pas dû (ou su), au milieu des années 1950, sous la pression des manifestations, se tenir à l’écart du pacte de Bagdad, avant d’accepter la nomination d’un gouvernement pro-nassérien – il est vrai vite congédié, après l’annonce de la découverte d’une tentative de coup d’État ?
Mais les paramètres de l’équation ont, pour certains d’entre eux, considérablement changé. À ce titre, il est banal mais nécessaire de rappeler d’abord combien l’emprise américaine sur la région s’est renforcée à la faveur de la crise puis de la guerre du Golfe de 1990-1991, survenues tandis que s’achevait l’écroulement du bloc soviétique [9]. Il serait vain de revenir ici sur le détail des alliances traditionnelles de Washington. Soulignons en revanche l’ampleur des reconversions stratégiques auxquelles ont été confrontés d’autres États de la région, la Syrie notamment [10], par la fin d’une guerre froide qui s’était doublée d’une « guerre froide arabe » [11]. La stigmatisation des « États-voyous » puis, bien sûr, la croisade planétaire contre le terrorisme lancée par Washington après les attentats du 11 septembre 2001 n’auront que radicalisé le trait en soumettant les États de la région à une alternative formulée en termes de plus en plus binaires. En dehors du Moyen-Orient stricto sensu, dans l’aire maghrébine, les amateurs de symboles auront pu ainsi noter comment l’impératif de la guerre contre la terreur a accéléré le rapprochement, y compris dans le domaine militaire, entre les États-Unis et l’Algérie du président Abdelaziz Bouteflika, chantre éloquent de l’anti-impérialisme tiers-mondiste dans une vie antérieure [12]. Quant au vote, cet automne, par Damas de la résolution 1441 du Conseil de sécurité, même si un prudent rapprochement entre Damas et Bagdad s’était amorcé depuis 1997 (sur le volet économique d’abord), seuls s’en seront étonnés ceux qui croyaient encore que des prises de position impeccablement nationalistes arabes sur le principe excluent toute prise en compte des intérêts d’État.
Outre le poids croissant de leur présence directement militaire et sécuritaire – vitale en particulier pour les monarchies du Golfe [13] –, il convient également, bien entendu, d’évoquer l’emprise économique des États-Unis sur la région. Si le Moyen-Orient ne représente qu’un débouché assez marginal pour ses producteurs, l’aide des États-Unis, sous toutes ses formes, conditionnée par l’engagement dans la paix avec Israël, est en revanche considérée d’un large avis comme vitale pour le maintien d’un minimum de paix sociale (et la survie du régime en place ?) dans des pays tels que l’Égypte et la Jordanie, le rôle direct de États-Unis se doublant du reste ici de l’influence prépondérante qu’ils exercent dans les organismes internationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI).
Un autre élément s’ajoute enfin qui pourrait, de manière assez structurelle, conforter le tropisme pro-occidental et tout particulièrement proaméricain des régimes du Moyen-Orient. Il s’agit de l’élément générationnel. Comme les successions jordanienne, bahreïnie, marocaine en 1999, et la succession syrienne l’année suivante l’ont suggéré, une nouvelle génération de dirigeants arabes est en train d’accéder aux commandes. Or, ainsi promus par des processus de succession de type dynastique (le cadre dût-il en être, en principe, républicain), ces nouveaux dirigeants et ceux qui les entourent (ou leurs enfants) ont vécu et étudié dans les pays occidentaux et, plus encore que leurs pères, dans le monde anglo-saxon [14].
 
DANS LES OPINIONS, UN ANTIAMÉRICANISME À SON APOGÉE ?
 
 
Au moment où les régimes semblent de la sorte plus contraints que jamais dans leur marge de manœuvre – et de ce fait même – les opinions s’échauffent, constate-t-on, en un sens opposé. De la dégradation affectant l’image de l’« hyperpuissance » dans les opinions publiques de ses plus proches alliés moyen-orientaux, une grande enquête comparative effectuée par le Pew Research Center [15] vient de confirmer, si besoin était, l’ampleur. En l’occurrence, seule devrait étonner ici la candeur avec laquelle une telle « révélation » semble encore accueillie par un certain nombre d’anciens ou d’actuels responsables américains, à commencer par Madeleine Albright. Préfacière de l’enquête, l’ancienne executive woman du département d’État sous le second mandat de William J. Clinton n’aura pourtant pas ménagé ses efforts – auront noté les perfides – pour parvenir à un tel résultat, notamment par telle retentissante affirmation sur le coût humain de l’embargo imposé à l’Irak [16]. De fait, la perpétuation de ces sanctions et la menace de plus en plus imminente d’une nouvelle intervention militaire massive contre le régime de Saddam Hussein a évidemment nourri le ressentiment antioccidental, antiaméricain en premier lieu, depuis une douzaine d’années. Tout au long de la décennie passée, l’Irak a pu, du reste, apparaître comme le premier d’une liste de pays arabes et/ou musulmans visés par une politique d’embargos et de sanctions économiques du type de ce qui, jusque-là, semblait essentiellement frapper Cuba : le Soudan, la Libye et l’Iran (ces deux derniers États et les entreprises européennes qui y sont présentes étant spécifiquement visés par la loi D’Amato [17]).
Nul besoin d’être sorcier pour comprendre qu’avec la question irakienne le drame palestinien constitue évidemment l’autre grand moteur de l’amertume des opinions arabes et moyen-orientales à l’encontre de Washington. Amertume certes ancienne, mais d’autant plus vive qu’après les espoirs ô combien ambigus de ce que l’on appelait un « processus de paix », l’alliance entre Washington et Tel-Aviv paraît plus étroite que jamais depuis l’arrivée au pouvoir, quasi concomitante, de George W. Bush et de Ariel Sharon, et plus encore depuis le 11 septembre 2001. De fait, on est en droit de nuancer les analyses quelque peu optimistes parfois entendues sur l’échec supposé du Premier ministre israélien dans sa tentative d’amalgamer les opérations et les attentats commis dans le cadre de la seconde Intifada avec le terrorisme contre lequel les États-Unis ont proclamé une nouvelle « croisade ». Ne serait-ce que parce que le nouveau contexte a favorisé la marginalisation de Yasser Arafat – y compris par les « colombes » du département d’État – et l’imposition par Washington d’un choix quelque peu binaire au nom de la lutte contre le terrorisme – et, depuis février 2002, contre un « axe du Mal » contenant les deux États-voyous déjà visés par le dual containment.
 
ANTIAMÉRICANISME OU ANTIOCCIDENTALISME ?
 
 
Si, joignant tristement le geste à la parole, à Bali, dans le Golfe, au Yémen [18], c’est bien à l’ensemble des « croisés » que s’en prennent les sectateurs d’Al-Qaïda, et s’il est justifié de parler ici d’une opposition, mortifère, à toute forme d’« occidentalisme » couplée à une haine obsessionnelle des Juifs, notons tout d’abord qu’on ne saurait en dire autant des opinions. Si, de fait, et soucieux le cas échéant de se ménager une certaine marge de manœuvre, les régimes peuvent être qualifiés de pro-occidentaux, les opinions apparaissent, quant à elles, fondamentalement et spécifiquement antiaméricaines, tout comme l’ont été certaines actions violentes récentes dont les ressorts exacts restent à éclaircir : l’assassinat d’un agent de l’USAID (Agence américaine pour l’assistance économique et humanitaire) à Amman, celui de missionnaires protestants, infirmière ou médecins, dans un camp de réfugiés de Saïda dans l’État du cèdre, puis au Yémen, les tirs dirigés contre les marines en manœuvre au Koweit ou encore l’incendie de restaurants McDonald’s au Liban.
Dans le distinguo, assez souvent opéré sur place, entre opposition aux Américains et opposition aux Occidentaux en général, il convient certes de faire, plus que sur tout autre élément, la part du discours plus ou moins obligé, censé rassurer l’interlocuteur européen (non britannique) [19]. Mais, dans un registre plus tangible, on remarquera par exemple que le boycott évoqué plus haut concerne bien les seuls produits ou les seules marques symboles de l’« American way of life ». Bien que les chiffres manquent de tout côté pour en juger, ledit boycott se révèle de toute évidence d’une ampleur inégalée [20]. De simples observations et les ventes en hausse notable des cigarettes européennes suggèrent comment, dans les villes de l’Orient arabe, la Gitane et la Gauloise substituent leurs volutes à celle du cow-boy Marlboro. S’il est de bonne guerre (économique) que les entreprises touchées minimisent cet aspect des choses et si, de toute façon, la région Moyen-Orient ne représente qu’un débouché assez marginal pour la puissance économique américaine prise dans son ensemble, les constructeurs de grosses cylindrées d’outre-Atlantique, eux aussi, commenceraient à sentir les effets de ce boycott, leur clientèle des pétro-monarchies, jusque-là largement captive, se tournant, dit-on, vers les constructeurs européens.
Au demeurant, ce boycott présente une autre caractéristique intéressante. Qu’il s’agisse des Gauloises ou des Gitanes, des sodas iraniens, syriens ou saoudiens, c’est finalement pour céder la place à des produits de substitution (largement) de même nature, quand ils n’arborent pas un logo assez proche, que les marchandises américaines se trouvent boycottées. Autrement dit, il ne s’agit pas de promouvoir, par ce boycott populaire chez les jeunes et les étudiants autant qu’on puisse en juger, un mode de vie alternatif. Si les succursales de telle chaîne de restauration rapide, au Moyen-Orient, se vident ou brûlent, ce n’est pas tant au nom d’une lutte contre quelque « malbouffe » que par refus du caractère spécifiquement américain de leur enseigne.
Aussi anecdotique que semble cette illustration, on pourra y voir un signe, parmi d’autres, de la nature sans doute beaucoup plus stratégique et politique que culturelle du regain d’antiaméricanisme indéniablement observable dans la région – symétrique en somme du « pro-occidentalisme », lui aussi avant tout stratégique, propre aux régimes. La précision ne paraît pas négligeable tant, malgré les dénégations officielles de part et d’autre, en Orient comme en Occident, l’après-11 septembre a vu s’imposer les grilles de lecture culturalistes de type « choc des civilisations ». Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de nier l’évidence, en d’autres termes de contester l’existence, dans de larges fractions des opinions moyen-orientales, de préjugés ou de jugements approximatifs sur l’« Occident », ses valeurs supposées décadentes et son mode de vie forcément dissolu. Le succès rencontré bien avant le 11 septembre 2001, dès leur première parution en fait, par les ratiocinations de Samuel Huntington dans certains milieux islamistes était là pour en témoigner. Mais justement, si, dans des fractions assez diverses et très variablement représentatives des populations arabes, iranienne, turque, etc., la quête d’une « authenticité » islamique ou arabo-islamique plus ou moins fantasmée peut, de longue date, s’accompagner d’une forme de rejet littéralement et globalement antioccidental, le rejet exprimé depuis le début de la seconde Intifada et de ce qui est perçu comme un ralliement inconditionnel de l’Administration américaine à la politique israélienne la plus dure apparaît d’une nature différente, plus spécifique.
C’est seulement ainsi que l’on peut comprendre l’attitude en apparence quelque peu schizophrène de larges tranches des opinions considérées. Dans le même temps, on peut critiquer la politique des États-Unis, boycotter les symboles de sa puissance qui repose aussi sur un soft power sans égal « afin de lui faire comprendre l’exaspération arabe », et continuer néanmoins de rêver d’envoyer ses enfants sur les campus de la côte Est. Une telle « schizophrénie » résonne bien souvent en fait comme une sorte d’amour déçu, et celle-ci a bien été exprimée, en ce sens, par deux des dernières réalisations de Youssef Chahine, sans doute le plus international – sinon le plus « occidental » – des cinéastes arabes, tant par sa renommée que par ses sources d’inspiration [21]. D’une telle attitude, faite de fierté nationale et de fascination pour ce que les États-Unis ont de meilleur, avait encore témoigné, dans un registre plus facile mais non moins efficace, le phénoménal succès remporté en 1998-1999 sur les écrans arabes par le film de Said Hamed mettant en scène le sa’idi [22] à l’Université américaine du Caire. Dans les villes arabes, ce sont des salles combles qui auront applaudi au patriotisme du jeune boursier monté de Haute-Égypte sur le très huppé campus de l’Université américaine du Caire. Particulièrement applaudie, au point de susciter une protestation de l’ambassade israélienne, fut la scène – au demeurant tirée de faits réels – qui voit l’étudiant brûler, lors d’une manifestation, le drapeau à l’étoile de David. Or sa fierté nationaliste, qui l’amène à mettre les rieurs de son côté contre ses enseignants ou ses condisciples tentés de singer l’Amérique, n’empêche pas Khalaf, dans un mémorable final, de mettre à profit la remise de son diplôme pour lancer un appel à une authenticité ouverte sur le monde.
 
À LA RECHERCHE DES OPINIONS PUBLIQUES
 
 
Schizophrènes, les opinions publiques arabes vis-à-vis des États-Unis, perçus comme armant leurs ennemis, opprimant leurs frères en même temps qu’ils leur fournissent des modèles culturels (ou consuméristes) ? Oui, sans aucun doute, mais ni plus ni moins que tant d’autres. Quoi qu’on en pense, il n’y pas que quelques manifestants palestiniens des territoires occupés, dûment filmés, à s’être réjouis à l’annonce des meurtres de masse commis à New York et Washington. L’Asie du Sud, l’Extrême-Orient (comme en ont témoigné certains forums chinois sur Internet), l’Amérique latine, l’Afrique, pour ne rien dire de l’Europe, de la France, ont aussi, bien sûr, résonné de telles ambivalences, le tout étant de savoir si l’opinion publique « existe » vraiment et si, à ce titre en tout cas, ne devraient pas être méditées les remarques de bon sens naguère formulées par Pierre Bourdieu – que l’on adhère ou non à une telle sociologie critique par ailleurs [23].
Par-delà les reproches que l’on peut leur adresser sur le plan technique, quant à la représentativité des échantillons entre autres (terrain sur lequel l’enquête du Pew Centre pèche sans doute moins que beaucoup d’autres), quant aux biais et à l’orientation des questions (terrain sur lequel elle inspirera peut-être davantage de réserves), les enquêtes d’opinion, dans leur ensemble, même les plus désintéressées et les plus irréprochables sur le plan méthodologique, reposent en effet sur trois postulats implicites. D’abord, celui que tout le monde peut avoir une opinion sur les questions posées – postulat qui se traduit par l’omission fréquente, dans les comptes rendus de résultats, du taux parfois très important de non-réponses. C’est peut-être celle des trois objections qui a le plus vieilli pour ce qui nous intéresse ici. De fait, si, liée à l’instruction, la compétence politique n’est pas universellement répandue et si la remarque ne manque pas d’importance lorsqu’il s’agit de pays où subsiste l’analphabétisme, la « révolution invisible » de l’éducation s’y fait tout de même sentir, cette partie du monde connaissant en même temps une révolution informationnelle et médiatique, illustrée par le phénomène Al-Jazira, riche a priori de conséquences à cet égard.
Mais, comme le rappelait Bourdieu, les sondages, a fortiori à une échelle aussi vaste, postulent, par l’agrégation qu’ils en font, que les opinions non seulement existent mais se valent, en termes de force réelle. Enfin et surtout, il faut aussi compter, tout simplement, avec les systèmes de valeurs implicites intériorisés par les personnes interrogées ; d’où la difficulté qu’il y a à agréger, à l’échelle macro (et plus encore à une échelle internationale), des opinions en apparence semblables à des questions en fait comprises différemment. Autrement dit, il faut considérer qu’une enquête se voulant scientifique impose en fait une problématique commune bien différente de celles qui intéressent les personnes interrogées, et que les réponses fournies par ces dernières ne sont pas interprétées en fonction de la problématique au regard de laquelle elles ont effectivement répondu. D’autant que choisir des opinions, telles qu’elles sont « listées » par les réponses types proposées lors des enquêtes, c’est, surtout dans des environnements politiques hautement conflictuels, implicitement choisir entre des groupes. Ainsi, dans bien des régions du Moyen-Orient et d’ailleurs, une prise de position sur les États-Unis pourra-t-elle aussi, sinon d’abord, être lue comme une prise de position sur la proximité ou la distance de la personne interrogée à ses gouvernants, eux-mêmes perçus comme plus ou moins liés à Washington.
Ces réserves et ces précisions faites, peut-on parler d’un divorce consommé entre les régimes et les opinions, un divorce que provoqueraient le tropisme proaméricain toujours plus affirmé des premiers et son rejet par les secondes ? Formuler ainsi la question fait bon marché, redisons-le d’abord, de tous les motifs de mécontentement internes susceptibles de nourrir la frustration des populations à l’encontre de leurs dirigeants. La résignation desdits dirigeants face à la politique américaine pourrait en quelque sorte ne faire qu’ajouter à un mécontentement alimenté par des causes endogènes, en lui conférant, de Rabat à Ryadh, une réelle dimension nationale (au sens panarabe du terme).
Ensuite, quand bien même ferait-on abstraction de ces motifs de mécontentement d’ordre interne, resterait à faire la part, en réponse à une question aussi générale, des contextes propres à chaque État, du moins à chaque sous-région, notamment de leur proximité ou de leur distance à la Palestine ou à l’Irak. Plus que pour le Moyen-Orient, au sens restreint du terme, la remarque vaut, il est vrai, en premier lieu sans doute pour les pays du Maghreb, où la mobilisation en faveur des deux causes est certes réelle, mais où la relation à l’Occident se pose, concrètement, en de tout autres termes que ceux qu’elle revêt dans l’Orient arabe, du fait entre autres de flux migratoires tournés vers l’Europe.
Et, même à proximité immédiate des épicentres de la confrontation, on pouvait noter voilà plus d’un an, en suivant un observateur par ailleurs critique de la politique américaine dont il fut un des acteurs, que la « rue arabe », si souvent évoquée depuis la guerre du Golfe de 1991, n’a pas tant bougé, malgré les offensives israélienne et américaine [24]. Certes, pourra-t-on rétorquer, sur la base des événements survenus au Caire, à Manama, à Amman, etc., que les pouvoirs en place ne lui en ont pas toujours laissé la possibilité. Mais, aussi critiquable soit-il, le constat a le mérite de rappeler le caractère peut-être finalement plus contre-productif que bénéfique pour les Arabes d’une notion – sinon d’un alibi – invoquée pourtant par certains de leurs amis ou défenseurs. Car, dans la logique de puissance aujourd’hui caractéristique de la doctrine stratégique américaine, la relative apathie de cette rue, dont les Cassandre ont tant de fois annoncé l’explosion, finit, de fait, par renforcer la conviction que, moyennant ce qu’il faut de contrainte, d’une part, et de bonne gouvernance et de réformes, d’autre part, tout peut, en définitive, être imposé à cette rue sur le plan régional.
Reste que, faute de se manifester concrètement dans la rue, et malgré les différences d’État à État, de sous-région à sous-région, une opinion publique spécifiquement arabe prend forme sans doute dans l’espace public ; c’est du moins ce que suggère l’audience recueillie, du Maroc à la Péninsule, par la chaîne Al-Jazira mais aussi par d’autres stations telles que Al Manar, la chaîne du hizbollah libanais. Alors que le message panarabe semblait enterré depuis la défaite de Nasser et sous le coup de la poussée, un temps annoncée, de l’islamisme, une nouvelle forme de nationalisme arabe, inscrite dans les réalités du fait étatique et de la mondialisation, pourrait bien coaguler les frustrations actuelles. Faute, donc, de pouvoir se voir apporter une réponse univoque, la question très générale du divorce entre régimes et opinions publiques conduit néanmoins à formuler quelques remarques aux contours un peu plus tranchés.
Ces remarques ont trait d’abord à la nature de la relation triangulaire unissant les opinions, leurs gouvernements et la politique américaine. Cette dernière apparaît en réalité marquée, dans ses tendances actuelles, par une contradiction majeure et double. Pour des raisons diverses, Washington met en place ou consolide un ordre régional largement impopulaire, appuyé sur l’État hébreu et la Turquie, et incite les pays arabes à faire la paix avec ce dernier. Dans le même temps, et de manière plus nouvelle dans la région, l’« hyperpuissance » – et ce, pas seulement vis-à-vis de l’Autorité palestinienne – met en avant avec insistance les mots d’ordre de la démocratie et de la bonne gouvernance. Si ces mots d’ordre ne relèvent pas de la seule rhétorique, quid alors du devenir de régimes pour certains plus faciles à ranger dans la catégorie des alliés des États-Unis que dans celle des démocraties ? De ce point de vue, les développements sur la scène irakienne, voire au-delà [25], pourraient se révéler instructifs. Et qu’adviendra-t-il si, à ces régimes, se substituent des gouvernements démocratiques, transparents, éventuellement dans l’acception la plus libérale, américaine de ces termes mais en même temps – et du fait même de leur caractère démocratique – soucieux d’exprimer les revendications nationales de leur base [26] ? N’en finira-t-on jamais avec le présupposé (très faussement) kantien qui voudrait que les démocraties soient nécessairement en paix – et de quelle paix s’agirait-il ici, d’ailleurs ? Soumise à quelles conditions [27] ?
Les États-Unis ont d’une certaine manière répondu à cette contradiction en exigeant des régimes en place qu’ils promeuvent une « culture de la paix », en particulier en réformant les programmes et les manuels scolaires. Réponse sans doute nécessaire mais insuffisante et au mieux irénique, sinon franchement cynique dans la mesure où elle ignore le problème de fond, à savoir le non-respect par Israël de la légalité internationale, tout comme elle ignore le « compromis historique » auquel les régimes arabes, sinon leurs opinions, ont consenti en acceptant le principe d’une coexistence avec l’État hébreu dans ses frontières internationalement reconnues.
Or, sur ces enjeux majeurs aussi, l’attitude de l’Europe, guidée par celle de certains de ses États membres, à commencer par la France, se distingue de celle des États-Unis. Certes, il convient de ne pas entretenir ici de faux espoirs : le triste devenir du processus de paix a montré à quelles limites continue de se heurter, pour l’instant dans la région, l’action de l’Union – pourtant bailleur de fonds d’Oslo – malgré les efforts de son avant-garde [28]. Il ne convient pas davantage d’abdiquer les liens historiques qui nous associent à Washington : comme le président Jacques Chirac au lendemain du 11 septembre 2001, le général de Gaulle avait su en son temps, lorsque la nécessité s’en était fait sentir, notamment lors de la crise de Cuba, réaffirmer une certaine forme de solidarité transatlantique. Mais, entre des régimes contraints et des opinions qui, tout en condamnant la partialité américaine, ne semblent pas avoir – encore ? – globalement rejeté l’Occident en bloc, un vide se dessine. Ce vide, les États-Unis sauront-ils le percevoir à temps, eux qui avaient su naguère susciter les espoirs d’un nationalisme arabe au départ plutôt libéral, avant de le décevoir cruellement [29] ? Ou bien est-ce à la France et à l’Europe, par leur action plus que jamais indispensable, d’éviter seules que ce vide ne se transforme en fossé mortifère ?
 
NOTES
 
[1] Passons sur l’ambiguïté propre à la catégorie de Moyen-Orient, créée en 1902 par l’amiral et géostratège américain Alfred Mahan. Nous l’utiliserons ici plutôt dans l’acception qu’elle a acquise en France, où elle se substitue peu à peu à celle, plus ancienne et plus restreinte, de Proche-Orient, en englobant de surcroît l’ensemble de la zone péninsule Arabe - golfe Persique. Mais, le cas échéant, nos remarques pourront concerner le Maghreb. Dans les pays anglo-saxons, le Moyen-Orient recouvre une zone beaucoup plus vaste, allant assez souvent jusqu’à inclure le Maghreb à l’ouest, le Pakistan, l’Afghanistan et l’Asie centrale à l’est. Une telle imprécision serait évidemment vénielle si elle ne se doublait pas, fréquemment, d’une mise en équation de la région ainsi définie, dans sa plus grande expansion, avec l’hypothétique « monde musulman » cher à l’« orientalisme » traditionnel tel que l’a « déconstruit » Edward Saïd dans son célèbre essai. À bien des égards commode, la catégorie de « monde musulman » apparaît critiquable tant du point de vue de ses présupposés heuristiques, de l’impasse qu’elle fait sur la diversité historique, culturelle, d’un « monde » littéralement pensé « sans histoire », qu’au regard de ses implications pratiques. Si l’islam et son utilisation dans le champ politique font sens, c’est évidemment à condition de les replacer dans des contextes sociohistoriques précis. D’autant qu’à la différence majeure du « réseau de réseaux » déterritorialisé et mondialisé que constitue Al-Qaïda (suivant une structure de type Internet, en somme), les mouvements islamistes de masse s’enracinent, de plus en plus, dans le cadre étatique ou stato-national aussi récent soit-il, comme le montre Olivier Roy dans L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002. Notre propos couvrira donc ici le monde arabe, plus exactement ceux de ses États qui, de manière plus ou moins visible, et depuis plus ou moins longtemps, semblent engagés dans une politique « pro-occidentale ». En dehors de la sphère arabe, l’Iran, officiellement compris par Washington dans l’« axe du Mal », semble de ce fait a priori plutôt exclu de ces pages, malgré le rapprochement bien réel entrepris avec l’Europe et les tentatives esquissées en direction des États-Unis, en particulier depuis l’élection du président Mohammad Khatami. Au demeurant, il n’est pas du tout certain, au contraire, que, si tant est qu’on puisse la sonder, l’« opinion publique » exprime aujourd’hui plus qu’il y a vingt ans un rejet de toute orientation occidentale, notamment dans le domaine culturel. Sur le sujet, voir Farhad Khosrokhavar, Olivier Roy, Iran : comment sortir d’une révolution religieuse ?, Paris, Le Seuil, 1999. Quant à la Turquie, pilier des États-Unis dans la région et membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), elle exigerait des développements propres.
[2] Il semble d’autant plus tentant, il est vrai, de mettre l’accent sur les dimensions régionale et internationale dans l’analyse des rapports gouvernants-gouvernés au Moyen-Orient qu’une telle perspective fait écho au discours souvent entendu dans la bouche des acteurs eux-mêmes : quitte à masquer d’autres éléments tout aussi déterminants (d’ordre très divers : socio-économique, démographique, local, communautaire...), les enjeux régionaux n’ont cessé d’occuper une place majeure dans une « quête de légitimité », elle-même essentielle pour comprendre le fonctionnement de ces systèmes politiques. Une illustration typique de cette interaction entre les registres internes et régionaux est la manière dont, dans le monde arabe, l’impuissance des gouvernements en place face à Israël et aux puissances occidentales a été mise en avant, hier, par les insurrections nationalistes (Officiers libres égyptiens en 1952 ; juntes syriennes à partir de 1949) comme dans une période plus récente – le cas échéant, contre les régimes issus de ces insurrections – par les mouvements islamistes. Sur la quête de légitimité des États arabes, relire Michael C. Hudson, Arab Politics. The Search for Legitimacy, New Haven (Con.), Yale University Press, 1977. Bien que sa parution soit antérieure au retour sur le devant de la scène de l’islam politique et qu’il soit traversé de problématiques à présent parfois un peu délaissées, cet ouvrage demeure d’une grande utilité pour analyser les différents registres de légitimation des systèmes politiques arabes. Des systèmes qui, à de rares exceptions près (le régime marxiste-léniniste d’Aden, seul du genre dans la région, disparu lors de l’unification yéménite de 1990 ; le système soudanais aussi, remplacé par une République islamique à la faveur du coup d’État de 1989), se caractérisent dans l’ensemble, depuis les années 1970, qu’il s’agisse de républiques ou de royaumes, par une remarquable continuité, malgré des secousses majeures (l’assassinat de Sadate en 1981, par exemple).
[3] Ici encore reste à faire la part de ce qui relève très directement des tensions régionales et de tous les autres facteurs, d’ordre économique notamment. Si, dans le Golfe, le Qatar et Bahreïn ont vu récemment l’organisation de scrutins compétitifs, les élections législatives qui devaient se tenir à l’automne 2001 en Jordanie ont été ajournées sine die, cela bien sûr non sans lien avec la seconde Intifada en cours à l’ouest du Jourdain. Dans le même temps était adopté par l’exécutif un nombre record de « lois provisoires », pour certaines très critiquées. Or, avec l’Algérie (avant l’interruption du processus électoral), le Yémen et le royaume hachémite de Jordanie comptaient voilà une dizaine d’années parmi les exemples souvent mis en avant pour évoquer sinon une démocratisation stricto sensu, du moins une ouverture politique au Moyen-Orient. Sur cette ouverture politique, son contexte, ses implications et ses limites, on doit se reporter à Ghassan Salamé (sous la dir.), Démocraties sans démocrates. Politiques d’ouverture dans le monde arabe et islamique, Paris, Fayard, 1994. Pour une mise en perspective des travaux suscités par la rareté de la démocratie dans la région, voir aussi Steven Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique internationale, no 17, octobre 2002.
[4] Pour reprendre le terme popularisé par Hubert Védrine dans son dialogue avec Dominique Moïsi, Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation, Paris, Fayard, 2000.
[5] Cet activisme militaro-stratégique dût-il en réalité masquer un déclin économique d’ordre structurel, nourri par des facteurs d’ordre démographique, comme le soutient par exemple, dans une veine un peu culturaliste, le dernier ouvrage d’Emmanuel Todd, Après l’Empire, Paris, Gallimard, 2002.
[6] Sur le sujet, voir la roborative déconstruction proposée par Georges Corm, Orient-Occident, la fracture imaginaire, Paris, La Découverte, 2002.
[7] En effet, les gouvernements au sens strictement français du terme (les cabinets de naguère) apparaissent souvent relégués, dans la région comme dans d’autres, à une place assez subalterne dans le processus réel de prise de décision. Ce processus étant contrôlé par la famille régnante (que celle-ci soit d’essence monarchique ou républicaine), par le Palais (royal ou présidentiel) et – éventuellement via les ministères – par d’autres institutions telles que, selon les cas, l’armée, le parti, etc., elles-mêmes contrôlées, le cas échéant, par tel ou tel réseau de solidarité de type communautaire, clanique, régional ou corporatiste.
[8] Diversité sur laquelle revient l’ouvrage-bilan de Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard, 2000. Ainsi, berceau d’un revival islamiste encouragé d’abord par un Anouar al Sadate qui le paya de sa vie, l’Égypte n’a évidemment pas attendu, loin s’en faut, la tuerie de Louxor en 1997, encore moins les attentats du 11 septembre 2001, pour livrer sa guerre aux extrémistes « barbus » ; ce qui n’aura pas empêché l’État, durant les vingt et un ans de présidence de Hosni Moubarak, de donner toute sa place à l’islam institutionnel d’Al-Azhar, peu enclin aux outrances libérales – quand les tribunaux n’ont pas poursuivi pour apostasie tel universitaire de renom.
[9] Comme on le sait, c’est depuis cette période et l’arrivée – alors présentée comme provisoire – de GIs dans le royaume wahabite, que date, d’une certaine manière, l’entrée d’un certain Oussama Ben Laden en dissidence. Douze ans avant le tournant du Golfe et la fin de la guerre froide, la perte de l’allié impérial iranien avait paru contrebalancée, au même moment, par l’engagement, sous les auspices américaines, de l’Égypte de Sadate dans la paix avec Israël. Le Caire de confirmer ainsi le revirement entamé au lendemain de la mort de Gamal Abdel Nasser avec le renvoi des conseillers soviétiques pour devenir le bénéficiaire privilégié, dans la région, d’une rente stratégique, également accordée, à partir de 1994 et du traité de Wadi Araba, à un royaume hachémite dont les « choix » pro-occidentaux semblaient de toute façon une marque de fabrique congénitale.
[10] Bien que des arguments existent pour lire, suivant une grille répandue dans les rangs de la gauche levantine, la recherche d’un rapprochement avec Washington – rapprochement dont la paix avec Israël constituerait un viatique – comme un des axes de la diplomatie syrienne depuis l’accession de Hafez al Assad au pouvoir en novembre 1970.
[11] Malcolm Kerr, The Arab Cold War, 1958-1964, Oxford, Oxford University Press, 1964.
[12] À la lisière du Maghreb et du Machreq, la Libye du colonel Kadhafi, naguère bête noire des présidents américains et tout juste sortie de l’embargo partiel que lui avait valu son implication supposée dans l’attentat de Lockerbie, avait pu, au lendemain du 11 septembre, s’enorgueillir d’avoir, la première, lancé via Interpol des poursuites contre Al-Qaïda. Par ailleurs, on ne l’entend plus guère sur les dossiers proche-orientaux. L’exubérant colonel n’a pas dissimulé ces dernières années la déception que lui avait inspirée la cause de l’Unité arabe – au point de menacer de retirer son pays de la Ligue – et a affirmé la vocation africaine de Tripoli.
[13] Le Qatar constituant désormais, on le sait, la principale « base » militaire américaine dans la région. Ce qui n’a pas empêché l’émir, qui a chassé son père au milieu des années 1990, de poursuivre une diplomatie tous azimuts, entretenant des contacts à la fois avec Tel-Aviv, Bagdad et Téhéran, s’attirant aussi les foudres de bon nombre de capitales arabes en raison des audaces de la chaîne Al-Jazira.
[14] Sur cette nouvelle génération de dirigeants arabes, voir le dossier « Les réformes dans le sillage des successions politiques ? », Maghreb-Machrek, no 173, juillet-septembre 2001.
[15] Dont le texte complet pourra être consulté et téléchargé sur Internet à l’adresse suivante : hhhhttp:// people-press. org/ reports/ files/ report165. pdf.
[16] Il est ici fait référence aux propos tenus par Madeleine Albright au cours de l’émission « 60 minutes », diffusée sur CBS le 12 mai 1996. À la question de savoir si le maintien des sanctions, qui se seraient peut-être accompagnées de la mort d’un demi-million d’enfants, valait la peine, le chef de la diplomatie américaine avait répondu dans ces termes, largement cités depuis dans les médias et les discours politiques arabes : « I think this is a very hard choice, but the price – we think the price is worth it. »
[17] N.l.d.R. : La loi D’Amato fait partie d’un ensemble législatif des années 1990 (lois Helms-Burton, loi Toricelli) qui organise un régime de sanctions contre les entreprises opérant dans les pays considérés par les États-Unis comme portant atteinte à la démocratie (Iran et Libye pour la loi d’Amato, Cuba pour les lois Helms-Burton et Torricelli).
[18] Sans oublier Nairobi ou Dar es-Salaam hier.
[19] Allusion est faite ici aux satisfecit auxquels a souvent droit l’Européen, le Français en particulier, de la part de l’« homme de la rue » arabe en raison des prises de position de l’Union, et de Paris en premier lieu, sur les grands dossiers régionaux au regard de celles de Washington (et de Londres à propos de l’Irak).
[20] Par exemple, et il n’est pas indifférent de le noter, outre Coca-Cola, longtemps banni de la région comme son partenaire McDonald’s au titre du boycott anti-israélien, c’est aussi désormais Pepsi, longtemps préservé, qui figure, en tant que société américaine (indépendamment, donc, de ses liens éventuels avec l’État hébreu), en bonne place sur les listes noires diffusées sur Internet ou apposées aux murs des villes.
[21] À savoir, L’Autre, sorti en 1999, et sa contribution au film collectif 11ï‚¢0901. Deux réalisations parfois perçues comme des charges antiaméricaines.
[22] Il s’agit du nom habituellement utilisé pour désigner une personne originaire de Haute-Égypte.
[23] Critiques développées dans « L’opinion publique n’existe pas », exposé paru dans Les Temps modernes, no 318, janvier 1973, p. 1292-1309 (repris dans Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 22-235).
[24] Robert Malley, « L’impasse de la rue arabe », Le Monde, 23-24 décembre 2001. Membre du Conseil national de sécurité sous la présidence de William J. Clinton, actuellement en charge des travaux d’un important think tank sur la zone, l’auteur est un des premiers, rappelons-le, à avoir fait justice des comptes rendus incriminant de manière unilatérale les Palestiniens et leur chef dans l’échec des pourparlers de Camp David II à l’été 2000.
[25] Du moins si l’on prend au mot les « faucons » de l’Administration Bush qui affirment leur ambition de remodeler l’ensemble du cadre politique régional, dans un sens démocratique et, bien sûr, favorable à Washington.
[26] Dans un cadre protoétatique, c’est sans doute le cas palestinien qui illustre le mieux ce paradoxe, majeur, de la politique américaine dans la région. À l’instar des dirigeants israéliens, cette dernière ne veut plus voir en Yasser Arafat (triomphalement élu en 1996) un interlocuteur ; mais elle se dit prête dans le même temps à reprendre les négociations avec les dirigeants que pourraient se donner par la voie des urnes les habitants des territoires occupés en 1967.
[27] De ce point de vue exemplaire apparaît le cas du royaume hachémite de Jordanie où l’ouverture politique amorcée en 1989 a sans doute culminé en 1991-1992, alors que le pays adoptait, assez unanime, une sorte de « neutralité proirakienne » contre son autre partenaire traditionnel, les États-Unis, avant de connaître une série de revers après la signature d’un traité de paix, très contesté, avec Israël, en 1994. Voir Laurie Brand, « The Effects of the Peace Process on Political Liberalization in Jordan », Journal of Palestine Studies, vol. 28, no 2, hiver 1999. Pour un aperçu général de la question, voir Steve Chan, « In Search of Democratic Peace : Problems and Promise », Mershon International Studies Review, no 41, 1997.
[28] Des limites qu’il convient de nuancer comme y invite la participation de l’UE au quartette. Appellation officiellement consacrée, le quartette en question est constitué sinon des États-Unis, de la Russie et de l’ONU. Il s’est engagé à veiller à la réforme des institutions palestiniennes et a adopté, en septembre 2002, une « feuille de route » en vue de la création d’un État palestinien. Le jeu des diverses parties en présence n’aura pas peu contribué aux limites longtemps rencontrées par l’action de l’Europe dans la région : les réticences israéliennes et américaines tout d’abord, mais aussi, dans une moindre mesure, la priorité accordée de facto par les dirigeants arabes à l’arbitrage américain. Ayant sans doute, et de loin, leurs faveurs sur le fond, car jugé tout simplement plus équitable, le rôle de l’Europe, cet objet politique nouveau, ne semble pas pour autant toujours facile à appréhender par les régimes. À lire certains éditoriaux de la presse officielle ou officieuse ici ou là, on a parfois l’impression que l’Union constitue surtout un contrepoids à mettre en avant pour ramener le parrain américain des négociations à plus de raison.
[29] Sur les premiers âges du nationalisme arabe, voir les travaux fondateurs d’Albert Hourani, The Arabic Thought in the Liberal Age, 1798-1939, Oxford, Oxford University Press, 1962 ; et la mise en perspective avec les enjeux les plus contemporains qu’en propose Ghassan Salamé, « Le nationalisme arabe : mort ou mutation ? », in Jacques Rupnik (éd.), Le déchirement des nations, Paris, Le Seuil, 1995. Longue est la liste des rendez-vous historiques manqués entre les États-Unis, forts de la tradition anti-coloniale qui est aussi la leur, et les aspirations arabes dans leur diversité. À ce titre, toute une filiation pourrait être retracée, qui irait de la fondation en 1866 du Syrian Protestant College – devenu plus tard l’Université américaine de Beyrouth et l’un des berceaux du nationalisme arabe – à telle déclaration pro-algérienne du sénateur John Kennedy, en passant par les conclusions de la Commission King-Crane sur l’avenir de la Palestine, dans l’entre-deux-guerres. Comme l’a montré la stimulante mise en perspective de Henry Laurens, Le royaume impossible. La France et la genèse du monde arabe, Paris, Colin, 1990, la France aussi a connu de tels rendez-vous ratés avant le virage durant les années 1960.
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