Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130537820
216 pages

p. 147 à 155
doi: en cours

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Politiques publiques et enjeux de la coopération européenne

n° 50 2003/2

2003 Revue internationale et stratégique Politiques publiques et enjeux de la coopération européenne

La politique de l’immigration aux États-Unis

Dominique Daniel Maître de conférences, habilitée à diriger des recherches, Université François-Rabelais, Tours.
Depuis 1965, date de l’abolition des quotas nationaux, la politique d’immigration américaine se caractérise par une relative générosité fondée sur le principe de la réunification familiale. Une dialectique entre forces d’inclusion et d’exclusion s’est alors instaurée. L’ouverture a été maintenue malgré une opinion publique de plus en plus hostile à l’immigration dans les années 1980 et la mobilisation de groupes de pression xénophobes. Cette ouverture est due, entre autres, à la persistance de l’idéologie de la terre d’accueil, entretenue par les associations pour les droits de l’homme et la défense des minorités ethniques, ainsi qu’à des intérêts économiques dans certains secteurs clés, et au fonctionnement des institutions politiques nationales qui tendent à isoler les dirigeants de l’opinion publique. Immigration Policy in the United States
US immigration policy has been characterized since 1965 – when the national quotas were abolished – by a certain degree of flexibility favoring the principle of family reunification. A balance has been found between inclusive and exclusive tendencies. This policy line has been maintained despite increasing hostility to immigration among the public from the 1980s onwards and the mobilization of xenophobic pressure groups. The persistence of a perception of the US as a welcoming land, supported by human rights organizations and organizations for the defense of ethnic minorities, a consideration of economic interests in some key sectors, as well as the workings of national political institutions – that tend to insulate decision-makers from the public – account for the resilience of this approach to immigration.
Une « nation d’immigrants », ainsi parlait des États-Unis le président John Fitzgerald Kennedy afin de rappeler leur tradition d’accueil des étrangers issus de tous les continents. Mais l’immigration n’est pas seulement un fait du passé. Après une période de restriction, des années 1920 aux années 1960, les États-Unis sont redevenus aujourd’hui un grand pays d’immigration : en 2000, près de 30 millions d’Américains d’origine étrangère étaient recensés, soit 10,4 % de la population totale ; chaque année, environ 1 million de visas de résidents sont délivrés. En chiffres absolus, les États-Unis sont le premier pays d’accueil au monde.
Les raisons de cette générosité sont multiples : elles sont non seulement liées aux idéaux américains, mais aussi à des intérêts nationaux et internationaux, le fonctionnement des institutions fédérales jouant également en faveur d’une politique d’ouverture. Alors que l’hostilité envers l’immigration a resurgi au sein de la population américaine et dans les milieux politiques, la législation actuelle, qui autorise la délivrance annuelle de 675 000 visas de résidents et permet l’admission supplémentaire de certaines catégories d’immigrants, est en place depuis bientôt quarante ans et a résisté aux pressions politiques.
 
LA LÉGISLATION SUR L’IMMIGRATION LÉGALE : IMMIGRATION INDÉPENDANTE ET FAMILIALE
 
 
La législation contemporaine trouve ses origines dans une loi d’immigration votée en 1965 [1]. Avant cette date régnait le régime des quotas fondés sur l’origine nationale, mis en place en 1921 et en 1924. Ce régime imposait une limite annuelle de 150 000 visas à l’immigration européenne, interdisait l’immigration asiatique et établissait des quotas nationaux destinés à favoriser l’admission d’étrangers provenant d’Europe de l’Ouest et du Nord. Après la Seconde Guerre mondiale, et en particulier dans les années 1950, une telle discrimination devint difficile à maintenir. En effet, les méfaits de l’Allemagne nazie avaient totalement discrédité les théories sur l’inégalité des races, et, surtout, un système d’admission discriminatoire desservait la politique étrangère des États-Unis, qui souhaitaient s’attirer le soutien de certains pays du Tiers Monde dans le contexte de guerre froide. Simultanément, sur la scène intérieure, l’équilibre politique fut progressivement modifié par l’émergence et le développement du mouvement défendant les droits civiques dès le milieu des années 1950. De plus, les syndicats sous l’égide de l’AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations), adversaires traditionnels de l’immigration, cessèrent à cette époque de s’opposer systématiquement à toute réforme de la politique migratoire. Enfin, les défauts et les échecs du système des quotas étaient manifestes : plus des deux tiers de l’immigration postérieure à la guerre (des réfugiés et des immigrés provenant d’autres pays nord- et sud-américains) s’étaient produits hors du cadre des quotas.
Ce contexte permet de comprendre l’esprit de la loi de 1965. La réforme des quotas avait sa place dans le cadre du chantier législatif sur les droits civiques. Avant son assassinat, le président J. F. Kennedy avait annoncé son souhait de remodeler complètement la politique des quotas. Son successeur, Lyndon B. Johnson, hérita des conseillers de J. F. Kennedy en matière d’immigration et reprit le flambeau de la réforme dans son discours sur l’état de l’Union en 1964. La loi qui fut adoptée en 1965 remplaça le régime des quotas nationaux par un système où les étrangers pouvaient être admis en fonction de leur caractère propre, et non de leur origine nationale ou raciale. Insistant surtout sur la nécessité d’abolir un régime dépassé et discrédité, les partisans de la réforme affirmèrent que le nouveau système n’allait pas augmenter les flux ou modifier leur composition. Tromperie délibérée dans le souci de rallier à la réforme les sceptiques et les conservateurs ou simple erreur sur les conséquences pratiques de leur projet, cette affirmation allait en tout cas s’avérer profondément erronée : sous le régime mis en place en 1965, le nombre total d’admissions a plus que triplé et l’origine nationale des nouveaux venus a radicalement changé, l’Asie et l’Amérique latine remplaçant l’Europe comme source principale de l’immigration.
Les grands principes de la législation actuelle furent alors mis en place. Un système de « plafonds » – terme qui permet d’éviter celui de « quota » – fut adopté : après une période transitoire d’application, l’hémisphère « Ouest » (correspondant à l’Amérique du Nord et du Sud) disposerait de 120 000 visas par an et l’hémisphère « Est » (les autres continents) de 170 000. Dans ce cadre, une limite annuelle de 20 000 visas par pays fut imposée. Les demandes d’immigration seraient désormais examinées dans l’ordre dans lequel elles seraient déposées, sans distinction ethnique ou nationale, et jusqu’à ce que les plafonds soient atteints. Ainsi, le mythe de l’Amérique, terre d’asile et d’opportunités où chacun était jugé sur son mérite, fut ressuscité. Afin de remplacer la sélection fondée sur l’origine nationale, il fut institué un système de « catégories préférentielles » ayant pour objectif de canaliser les types d’immigration : certaines catégories de visas furent réservées aux étrangers admis au titre du regroupement familial, deux autres furent ouvertes aux immigrants dits « indépendants », c’est-à-dire en tant que travailleurs et, enfin, une dernière fut attribuée aux réfugiés. Ces trois types d’immigration disposeraient désormais respectivement de 74 %, 20 % et 6 % du total annuel : signe indubitable de la priorité écrasante attribuée à ce que les Américains nomment la « réunification familiale », qui concerne non seulement la famille proche mais également des membres éloignés tels les frères et sœurs de citoyens américains. Ainsi était exemptée des plafonds et des catégories préférentielles la famille la plus proche des immigrés, soit le conjoint et les enfants mineurs de citoyens américains d’origine étrangère.
Quelques ajustements furent apportés à ce système dans les années suivantes : en 1976 puis en 1978, la législation pour les deux hémisphères fut harmonisée – la limite de 20 000 visas par pays et le système de préférence, d’abord appliqués au seul hémisphère « Est », furent étendus au monde entier – et un plafond mondial de 290 000 visas annuels fut créé. Surtout, en 1990, une nouvelle loi majeure fut adoptée sans remettre en cause les principes fondamentaux du régime en vigueur. Les totaux annuels furent ainsi augmentés : 700 000 visas de résidents pour la période 1992-1994, puis 675 000, chaque pays ne devant pas dépasser 7 % de ce total.
Les législateurs décidèrent de séparer les catégories préférentielles en trois filières distinctes : l’immigration familiale, la filière indépendante et celle dite de « diversification », la catégorie des réfugiés ayant été dissociée dès 1980 par la loi sur les réfugiés. Les deux premières filières reprirent sans changement significatif les anciennes préférences, mais en augmentant légèrement la part de l’immigration indépendante : 140 000 visas annuels, soit trois fois plus que sous le régime précédent, contre 480 000 au bénéfice de l’immigration familiale, qui resta donc nettement prioritaire. Le projet de loi prévoyait que si la famille immédiate resterait libre de tout plafond ou quota, le total annuel des visas familiaux serait diminué du nombre d’admissions hors limites de l’année précédente. Toutefois, il fut stipulé dans la loi définitive que ce total familial ne pourrait tomber en dessous d’un seuil de 226 000 visas annuels – une victoire politique significative pour les associations ethniques, hispaniques et asiatiques surtout, qui défendirent le principe de la réunification familiale avec une vigueur inégalée. Enfin, le programme de « diversification » prévoyait 55 000 visas « spéciaux », offerts par tirage au sort aux étrangers issus de pays jugés défavorisés par la législation antérieure, une mesure qui était destinée à faciliter l’immigration des Irlandais et d’autres nationalités européennes, mais dont ont profité des pays de tous les continents.
 
L’IMMIGRATION POSTÉRIEURE À 1965
 
 
La réforme de 1965 et sa confirmation en 1990 ont favorisé l’avènement d’une nouvelle vague d’immigration aux États-Unis, qui promet aujourd’hui de dépasser les précédentes, en volume et en diversité. À cet égard, les chiffres sont éloquents : dans les années 1970, les États-Unis admirent 4,5 millions d’immigrants ; la décennie suivante, le total s’éleva à 7,3 millions ; dans les années 1990, enfin, 8,6 millions d’étrangers purent s’établir sur le territoire américain. Il serait erroné d’affirmer que la loi de 1965 fut la cause de cette nouvelle vague d’immigration : elle en a plutôt été l’occasion, ouvrant les portes du pays, alors que les conditions économiques et politiques dans certaines régions du monde étaient réunies pour provoquer des mouvements de population massifs et que l’attrait du « rêve américain » était plus fort que jamais. Dans certains pays asiatiques, en particulier, la pression démographique, les bouleversements entraînés par un développement économique et une industrialisation rapides, ainsi qu’une extension et une amélioration de l’éducation secondaire et supérieure à un rythme plus élevé que celui de la croissance des débouchés professionnels, ou encore des exigences de consommation disproportionnées par rapport aux salaires et à l’offre du marché, furent autant de facteurs ayant contribué à l’émigration vers les États-Unis.
Mais l’effet le plus marquant de la nouvelle législation concerne la composition des flux : alors que les Européens représentaient la moitié des nouveaux venus en 1964, dès la fin des années 1970 la part de l’Europe chuta à 10 % du total. En revanche, l’immigration asiatique connut un essor spectaculaire : en 1965, moins de 21 000 Asiatiques étaient entrés aux États-Unis comme résidents permanents. Dix ans plus tard, il y en avait six fois plus. Surtout, la part relative de cette immigration augmenta de façon significative : elle passait de 5 % en 1965 à plus de 40 % dix ans plus tard [2]. Japonais, Chinois ou Philippins, mais aussi des nationalités jusqu’alors moins présentes aux États-Unis (Coréens, Indiens) surent profiter des visas mis à leur disposition par le système des catégories préférentielles : les deux catégories « indépendantes » permirent à des médecins et des infirmières, à des ingénieurs et des techniciens, ou encore à des universitaires de s’installer aux États-Unis. Ces admissions formèrent la base de chaînes migratoires, les nouveaux venus profitant du regroupement familial pour faire venir leurs proches et même des parents plus éloignés.
L’immigration mexicaine, autre source traditionnellement importante aux États-Unis, est restée élevée depuis 1965 en raison de la situation économique du Mexique et de l’attraction de la superpuissance nord-américaine. L’extension de la règle des 20 000 visas annuels par pays mit un frein à cet afflux massif après 1977, bien que les familles proches des immigrés aient continué à être exemptées des plafonds et que le Mexique soit resté la principale source d’immigration aux États-Unis. La disparition du programme Bracero, qui avait permis à des milliers de travailleurs mexicains d’exercer un emploi temporaire aux États-Unis entre 1942 et 1963, ferma une autre voie d’accès aux immigrés. C’est de cette époque que date le développement de l’immigration illégale.
En conséquence, la population américaine actuelle se diversifie de façon significative. Le recensement de l’année 2000 a révélé qu’en Californie les « Blancs non hispaniques » représentaient désormais moins de la moitié de la population, et qu’aucun groupe ethnique ne détenait la majorité. Parmi les Américains issus de l’immigration, la moitié viennent d’Amérique latine, dont un quart du seul Mexique. Un autre quart est venu de pays d’Asie, principalement de Chine, des Philippines, de Corée, du Viêtnam et de l’Inde [3].
 
LA POLITIQUE ENVERS LES RÉFUGIÉS
 
 
En attribuant environ 10 000 visas annuels aux réfugiés, les législateurs avaient pensé canaliser ces flux, tout en mettant fin à la pratique, courante depuis la guerre, de l’admission au « coup par coup », par autorisation spéciale de l’exécutif. Leurs espoirs furent vite détrompés : confronté à la crise cubaine, le président L. B. Johnson autorisa l’Attorney General (le ministre de la Justice) à utiliser ses pouvoirs discrétionnaires pour accueillir les réfugiés du régime de Fidel Castro. Dans les années suivantes, la politique envers les réfugiés continua à être employée par la Maison-Blanche comme instrument de la guerre froide, favorisant systématiquement l’accueil des personnes fuyant les régimes communistes : environ 50 000 Tchécoslovaques en 1968, et surtout 300 000 Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens entre 1975 et 1979.
L’importance de ces chiffres, très nettement supérieurs au plafond fixé par la loi de 1965, conduisit à l’adoption, en 1980, d’une loi sur les réfugiés qui mit en place un régime distinct pour ce type de flux étroitement lié à la politique étrangère [4]. La loi créa une réserve de 50 000 admissions annuelles pour les réfugiés, séparée des plafonds et des catégories préférentielles régissant le reste de l’immigration. Surtout, afin de dépasser l’interprétation limitée aux victimes de régimes communistes et d’acquérir une dimension universelle, la loi reprit la définition du terme de « réfugié » proposée par la Convention des Nations unies sur les réfugiés de 1951 et son Protocole de 1967. Enfin, la loi codifia pour la première fois la procédure de demande d’asile pour les personnes qui, contrairement aux réfugiés, seraient déjà présentes sur le territoire américain au moment de leur demande.
Adoptée dans un contexte d’inflation et de chômage élevés, cette loi allait pourtant dans le sens de l’ouverture. La mise en place d’une procédure de demande d’asile politique eut pour effet d’attirer davantage de victimes de persécutions ou de la pauvreté. Le nouveau système fut éprouvé dès 1980 par l’arrivée en masse de Cubains partis du port de Mariel pour trouver refuge aux États-Unis : alors que la loi prévoyait 5 000 demandeurs d’asile par an, ce furent des dizaines de milliers qui se présentèrent. Or, depuis 1980, le nombre de demandes d’asile n’a cessé d’augmenter : à la fin des années 1990, l’Immigration and Naturalization Service (INS) disposait de près de 500 000 dossiers en attente.
Parallèlement, les mesures d’exception destinées à répondre à des crises internationales spécifiques se sont multipliées, venant se rajouter aux voies « normales » instituées par la loi de 1980 et recréant ipso facto le problème qu’elle avait pour but principal de résoudre. Ainsi, en 1995, certains ressortissants de Cuba et du Nicaragua en situation irrégulière furent autorisés à demander le statut de résident permanent. Les exilés haïtiens, que les gouvernements successifs avaient rechigné à reconnaître comme réfugiés, ont néanmoins pu bénéficier de diverses mesures provisoires leur permettant de rester aux États-Unis. Pour les réfugiés des pays d’Amérique centrale, en particulier du Salvador et du Guatemala, l’Administration Reagan, devant le fort mouvement de protestation de la part de paroisses et d’associations de défense des droits de l’homme, finit par accepter leur présence temporaire qui, sous les présidences de George H. Bush puis de William J. Clinton, fut prolongée par divers expédients administratifs. Ainsi, c’est encore l’exécutif qui, par ses pouvoirs constitutionnels exceptionnels et en fonction des crises internationales, détermine en grande partie les flux incessants de réfugiés aux portes des États-Unis.
 
L’IMMIGRATION ILLÉGALE
 
 
Nulle question n’a suscité davantage d’interrogations et de controverses que celle de l’immigration illégale. Si cette dernière peut en pratique prendre deux formes distinctes – le franchissement clandestin d’une frontière ou le refus de quitter les États-Unis à l’expiration d’un visa temporaire – au sein de l’opinion américaine, la question s’est réduite, pour les années 1960 à 2000, à l’« invasion » de Mexicains sans papiers. En 1954, l’opération Wetback avait eu pour but d’endiguer cet afflux par un programme d’arrestations et de déportations à grande échelle. Ce n’est qu’au cours des années 1970 que l’opinion publique commença à nouveau à s’inquiéter de l’augmentation apparente de l’immigration illégale : à la fin de la décennie, le nombre d’arrestations à la frontière mexicaine atteignit 1 million par an, contre à peine 100 000 dix ans auparavant [5]. Les nouveaux plafonds et la fin du programme Bracero, alors que persistaient le marasme de l’économie mexicaine et l’attraction des États-Unis, étaient en partie responsables de ce phénomène.
Tandis que la presse s’emparait de la question, des membres du Congrès présentèrent des projets de loi établissant des sanctions contre les employeurs d’étrangers en situation irrégulière. À l’approche « musclée » de l’opération Wetback était désormais préférée une méthode qui paraissait défendre les intérêts des travailleurs américains contre la concurrence des clandestins. Cependant, ce n’est qu’en 1986 qu’une loi fut finalement adoptée : l’Immigration Reform and Control Act (IRCA). Dans le contexte d’une campagne médiatique de plus en plus virulente qui soulignait le risque de perte de contrôle des frontières nationales, les législateurs se trouvaient pris dans un faisceau de forces politiques contradictoires impliquant de nombreux groupes d’intérêt : patronat et syndicats, associations de défense des minorités ethniques et des droits civiques, groupes dits « restrictionnistes » militant pour le contrôle ou l’arrêt de l’immigration, etc. Les difficultés pour accommoder ces divers intérêts furent reflétées par le caractère composite de la loi, amalgame de trois volets, à la fois répressifs et généreux : d’une part, furent mises en place des sanctions contre les patrons employant en toute connaissance de cause des étrangers sans papiers ; mais, d’autre part, une amnistie fut octroyée aux clandestins pouvant prouver leur résidence continue aux États-Unis depuis au moins le 1er janvier 1982 ; enfin, un programme d’amnistie distinct, aux conditions plus souples, fut réservé aux travailleurs agricoles.
L’amnistie permit à quelque 3 millions d’immigrés, dont 70 % de Mexicains et 20 % de ressortissants d’autres pays du continent sud-américain, de régulariser leur statut. En 1990, cette générosité fut étendue à certains membres de leur famille. En revanche, le volet répressif a rarement été appliqué et n’a mis fin ni au travail clandestin, ni à l’afflux de nouveaux sans-papiers [6]. De fait, le programme de sanctions contre les employeurs était voué à l’échec dès sa création. En l’absence d’un système d’identification fiable capable de vérifier le statut légal des employés, les clandestins parvinrent à échapper à la détection, aidés par un marché noir de faux papiers en plein essor. Les patrons en faute bénéficièrent des lacunes du texte de loi, qui ne permettait de sanctionner que ceux ayant délibérément embauché un clandestin. Les autorités se refusèrent à faire une lecture sévère de la loi, préférant la prévention et l’éducation à la répression.
En conséquence, la loi n’a pas eu l’effet répressif ou dissuasif escompté. S’il est difficile d’effectuer une estimation fiable du nombre de résidents en situation irrégulière, on sait que leur nombre n’a cessé d’augmenter. En 1990, l’INS en recensait 3,8 millions ; dix ans plus tard, le total s’élèvait à 7 ou 8 millions [7]. Tous n’étaient pas Mexicains (44 % des clandestins étaient d’origine mexicaine), mais jusqu’aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 l’attention des médias et des politiques portait essentiellement sur la frontière du sud du pays. Au cours des années 1990, l’Administration Clinton eut recours aux méthodes « traditionnelles » de renforcement de la surveillance de la frontière, lançant par exemple l’opération Gatekeeper, tout en développant des mesures de prévention en collaboration avec le Mexique. Pourtant, d’autres projets d’amnistie commençaient déjà à être envisagés. L’arrivée de George W. Bush à la présidence des États-Unis a marqué le début des négociations avec le président mexicain Vicente Fox et l’ouverture d’un débat sur l’opportunité d’une nouvelle amnistie, débat qui a tourné court après les attentats du 11 septembre.
 
LE RETOUR DU RESTRICTIONNISME
 
 
L’afflux massif d’étrangers de sources « non traditionnelles » qui suivit la loi de 1965 était de taille à susciter l’inquiétude chez certains Américains : comment ces nouveaux venus, de cultures et de religions différentes, allaient-ils pouvoir s’intégrer dans une société américaine de plus en plus multiculturelle ? La publicité faite au problème de l’immigration illégale et de l’accueil des réfugiés, comme les Cubains de Mariel dans les années 1980, contribua au malaise de l’opinion publique, d’autant que la situation économique marquée par un taux de chômage en hausse n’encourageait pas à la générosité et faisait des étrangers des boucs émissaires idéaux. Les sondages révélèrent que la plupart des Américains pensaient que leur pays recevait non seulement trop de sans-papiers, mais aussi d’immigrants légaux. Par ailleurs, alors que se développait le mouvement de protection de l’environnement, certains militants écologistes se mobilisèrent contre la croissance démographique, dont l’immigration était selon eux en grande partie responsable. Il en résulta la formation d’associations restrictionnistes, telles la Federation for American Immigration Reform (FAIR), fondée en 1979, qui devint l’un des groupes les plus actifs aussi bien à Washington qu’au niveau local dans la lutte contre la politique de la « porte ouverte ».
Alors que l’IRCA mit momentanément fin au débat sur l’immigration clandestine, les restrictionnistes s’inquiétaient aussi des chaînes migratoires créées par le système préférentiel, en particulier par le droit à la réunification familiale étendu aux frères et sœurs de citoyens : dans la mesure où ces derniers pouvaient immigrer avec leur conjoint, eux-mêmes pourvus de frères et sœurs, la chaîne était potentiellement interminable. Quoi qu’il en soit, l’admission d’un individu pouvait mener à des dizaines de nouvelles arrivées – une invasion incontrôlée, aux dires des partisans d’un régime plus strict. De plus, arguant que le système axé sur la réunification familiale ne serait pas suffisamment sélectif, ces restrictionnistes exigeaient l’adoption d’une grille de sélection précise inspirée du modèle canadien, qui permettrait de « trier » les étrangers selon leur niveau d’éducation, leurs qualifications, leur expérience professionnelle et même leurs compétences linguistiques.
Pourtant, la loi de 1990, occasion de revoir la législation, maintint l’essentiel des mesures antérieures, y compris celles qui étaient les plus critiquées. Face à la virulence des discours contre l’immigration, l’hostilité de l’opinion publique et l’action politique des associations restrictionnistes, la générosité de la loi de 1990 peut surprendre. Cela illustre à quel point le fonctionnement des institutions politiques aux États-Unis tend à isoler les gouvernants des gouvernés. Cela montre également que, à Washington, les forces politiques favorables au maintien de l’immigration sont particulièrement puissantes, notamment grâce à l’alliance rare entre deux groupes d’intérêt différents : le patronat et les associations de défense des minorités et des droits de l’homme [8].
L’offensive contre l’immigration emprunta alors d’autres voies, comme celle des initiatives populaires locales telles que la fameuse Proposition 187 soumise à référendum en Californie. Lancée par un petit groupe restrictionniste, cette proposition devait interdire aux sans-papiers et à leurs enfants l’accès aux allocations et aux prestations sociales, aux soins médicaux hors urgences et à l’éducation publique. 59 % des électeurs californiens votèrent en faveur de la proposition. Si des actions en justice en empêchèrent l’application, la signification symbolique de ce référendum eut un impact national. Or, à Washington, après 1994, le Congrès, désormais sous le contrôle des républicains, était plus favorable à des réformes restrictionnistes. Deux ans plus tard, deux lois virent le jour : l’Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act (IIRIRA), pour sa part, renforça les pouvoirs du gouvernement fédéral en matière de contrôle des frontières, resserra la procédure de demande d’asile et établit des peines plus lourdes pour les immigrants repris de justice et clandestins. Elle reprit également des mesures prévues dans la deuxième loi, la Personal Responsibility and Work Opportunity Act, qui interdisait aux non-citoyens l’accès à un certain nombre d’allocations sociales fédérales. Dans l’esprit de la Proposition 187, il s’agissait de lutter contre les coûts financiers et sociaux que les immigrants faisaient censément peser sur le système du welfare [9].
Ainsi, au cours des années 1990, ce n’est plus l’accès des étrangers au territoire américain, mais les droits sociaux de ceux qui s’y étaient installés, même de façon régulière, qui furent la cible des restrictionnistes. Puisque les tentatives de réformes dans le premier domaine s’avéraient politiquement et idéologiquement ardues, les efforts restrictionnistes se portèrent sur le domaine plus vulnérable des droits sociaux. Pourtant, au cours des années suivantes, certains des interdits imposés par les lois de 1996 furent progressivement levés, une ouverture facilitée par le discrédit jeté sur le Parti républicain en raison du durcissement de son programme contre les immigrés et de la forte réaction des libéraux à cet égard. Néanmoins, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 vinrent bouleverser la dynamique politique des années 1990.
 
LE TOURNANT DU 11 SEPTEMBRE 2001
 
 
En effet, après le 11 septembre, les préoccupations sécuritaires passèrent soudain au premier plan et la question des frontières redevint vitale. Immédiatement après l’attaque contre le World Trade Center et le Pentagone, le gouvernement fédéral fit appel à des ressources humaines et technologiques exceptionnelles afin de renforcer la surveillance des frontières, en particulier la frontière canadienne, jusqu’alors négligée. En décembre 2001, un accord fut signé avec le Canada (le Smart Border Action Plan), prévoyant une trentaine de mesures d’harmonisation des politiques et des moyens dans le but de lutter contre le terrorisme et d’assurer la sécurité, sans pour autant faire obstacle à la circulation des personnes et des marchandises.
Côté américain, les mesures se succédèrent rapidement. Dès le mois d’octobre 2001, une loi fut votée pour augmenter les effectifs de la Patrouille des frontières à la frontière canadienne et donner aux forces de l’ordre des pouvoirs élargis, en particulier en matière d’arrestation et de détention de personnes suspectées d’actes terroristes. En mai 2002, la loi dite Enhanced Border Security and Visa Entry Reform Act entreprit d’embaucher quelque 3 000 inspecteurs et enquêteurs chargés de l’immigration, imposa aux universités un contrôle accru des étudiants étrangers et resserra la procédure de contrôle des demandes de visas provenant de certains pays soupçonnés pour leurs liens terroristes [10]. Ainsi, il fut demandé aux immigrés originaires de 26 pays « suspects » de se présenter aux services de l’immigration afin d’être fichés. Enfin, alors que l’INS subissait un feu roulant de critiques pour son incompétence, il fut décidé de rassembler l’ensemble des tâches concernant la sécurité intérieure, y compris les services de l’immigration, dans un nouveau Homeland Security Department, qui vit le jour en février 2003.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, et surtout après 1965, la politique de l’immigration américaine se caractérise par une canalisation progressive des flux en catégories distinctes – réunification familiale, immigration indépendante, migrations irrégulières, réfugiés politiques et migrations temporaires. La dynamique politique est devenue de plus en plus complexe en raison de l’apparition de nouveaux acteurs et de nouveaux groupes d’intérêt, ainsi que de tensions permanentes entres forces d’inclusion et d’exclusion de l’immigration dans un contexte économique et politique, national et international, en perpétuelle évolution.
La conjoncture actuelle est marquée par ces tensions. Entre septembre 2001 et mai 2002, le nombre de réfugiés admis aux États-Unis a subi une chute spectaculaire de 80 %, due au gel des admissions dans les semaines qui suivirent les attentats terroristes et, par la suite, à l’ajout de contrôles de sécurité plus stricts ralentissant la procédure [11]. Le projet d’amnistie auquel le président G. W. Bush était favorable a également pâti de la nouvelle priorité du contrôle des frontières. Ces développements récents peuvent faire craindre que l’obsession sécuritaire ne fournisse un terrain plus propice pour les restrictionnistes, qui n’ont pas renoncé à leurs tentatives pour réduire l’immigration – le programme de diversification, le droit d’asile et le droit à la réunification appliqué aux frères et sœurs se trouvant particulièrement menacés. Pourtant, le programme d’immigration légale n’est pour l’instant pas remis en cause, et Washington a réaffirmé l’engagement national envers sa tradition d’accueil.
 
NOTES
 
[1] Dominique Daniel, L’immigration aux États-Unis (1965-1995) : le poids de la réunification familiale, Paris, L’Harmattan, coll. « Le monde nord-américain », 1996 ; David M. Reimers, « An Unintended Reform : The 1965 Immigration Act and Third World Immigration to the United States », Journal of American Ethnic History, vol. 3, no 1, automne 1983, p. 9-28 ; David M. Reimers, Still the Golden Door : The Third World Comes to America, New York, Columbia University Press, 1985.
[2] D. M. Reimers, op. cit., 1985, p. 92.
[3] US Department of Commerce, US Census Bureau, Coming to America : A Profile of the Nation’s Foreign Born, 2000 Update, Washington DC, Census Brief, 2002 ; Steven A. Camarota, Immigrants in the United States – 2000, Washington DC, CIS Backgrounder, 2001.
[4] D. M. Reimers, op. cit., 1985, p. 157-206.
[5] Daniel J. Tichenor, Dividing Lines : The Politics of Immigration Control in America, Princeton, Princeton University Press, 2002, p. 224.
[6] Ibid., p. 252-262.
[7] Migration News, vol. 9, no 2, février 2002, sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhttp:// migration. ucdavis. edu,consulté le 15 février 2003.
[8] Gary P. Freeman, « Modes of Immigration Politics in Liberal Democratic States », The International Migration Review, vol. 29, no 4, hiver 1995, p. 881-902 ; James F. Hollifield, « The Politics of International Migration : How Can we “Bring the State Back In” ? », in James F. Hollifield, Caroline B. Brettell (eds.), Migration Theory : Talking across Disciplines, New York, Routledge, 2000, p. 137-186 ; Peter H. Schuck, Citizens, Strangers and In-Betweens : Essays on Immigration and Citizenship, Boulder (Col.), Westview Press, 1998, p. 139-148.
[9] Philip L. Martin, « Revolution or Evolution ? The Long-run Effects of 1996 US Immigration and Welfare Reforms », IMIS-Beiträge, no 11, 1999, p. 7-16 ; Dominique Daniel, « Les immigrants et le welfare aux États-Unis : origines et conséquences de la réforme de 1996 », in Pierre Mélandri (sous la dir.), Le welfare state en Amérique du Nord, Paris, L’Harmattan, coll. « L’aire anglophone », 2001, p. 69-93.
[10] Migration News, vol. 9, no 8, août 2002, sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhttp:// migration. ucdavis. edu,consulté le 15 février 2003.
[11] Migration News, vol. 9, no 10, octobre 2002.
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[1]
Dominique Daniel, L’immigration aux États-Unis (1965-1995)...
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[2]
D. M. Reimers, op. cit., 1985, p. 92. Suite de la note...
[3]
US Department of Commerce, US Census Bureau, Coming to Ame...
[suite] Suite de la note...
[4]
D. M. Reimers, op. cit., 1985, p. 157-206. Suite de la note...
[5]
Daniel J. Tichenor, Dividing Lines : The Politics of Immig...
[suite] Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 252-262. Suite de la note...
[7]
Migration News, vol. 9, no 2, février 2002, sur Internet à...
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[8]
Gary P. Freeman, « Modes of Immigration Politics in Libera...
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[9]
Philip L. Martin, « Revolution or Evolution ? The Long-run...
[suite] Suite de la note...
[10]
Migration News, vol. 9, no 8, août 2002, sur Internet à l’...
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[11]
Migration News, vol. 9, no 10, octobre 2002. Suite de la note...