Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130537820
216 pages

p. 25 à 34
doi: en cours

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Controverse

n° 50 2003/2

2003 Revue internationale et stratégique Controverse

À notre façon.

De la difficulté d’être la seule superpuissance au monde  [*]

Fareed Zakaria Ancien rédacteur en chef de la revue Foreign Affairs, Fareed Zakaria est rédacteur en chef de Newsweek International.
Un monde qui ne compte qu’une seule grande puissance constitue un phénomène sans précédent. La plupart des nations, y compris les États-Unis, sont toujours dans l’incertitude quant au caractère et aux conséquences de l’avènement d’un monde unipolaire. La confusion s’est considérablement accrue depuis les attentats du 11 septembre 2001. L’Amérique a été attaquée parce qu’elle est le maître du monde moderne et qu’elle déploie sa puissance économique, politique et militaire à travers la planète. Pourtant, l’effet immédiat de ces attentats fut la réaffirmation de la domination américaine. Collaborer plus étroitement avec leurs alliés et les organisations internationales contribuerait à la sécurité des États-Unis. À défaut, les États-Unis devront faire face à une hostilité croissante à travers le monde. Our Way. The Trouble with Being the World’s Only Superpower
A world with just one major power is unprecedented. Most nations, including the United States, are still unsure of the character and the consequences of the unipolar world. The confusion has increased dramatically since the terrorist attacks of September 11, 2001. America was attacked because it is the master of the modern world, deploying its economic, political, and military powers across the globe. The immediate effect of the attacks, however, has been a reassertion of American dominance. Working to a greater extent through allies and organisations would make the United States more secure. Failing to achieve that, America will face a growing hostility around the world.
Dans bien des années, lorsque les historiens tenteront d’expliquer le monde tel qu’il fut au début du XXIe siècle, ils mentionneront sans doute la crise de Persil. Cette crise éclata en juillet 2002, quand le gouvernement marocain envoya 12 soldats sur un minuscule îlot du nom de Leila, situé à quelques centaines de mètres des côtes du Maroc, dans le détroit de Gibraltar, et y planta son drapeau. L’île est inhabitée, sauf par quelques chèvres, et tout ce qui y pousse est du persil sauvage – ce qui lui a valu son nom espagnol, Perejil. Mais sa souveraineté est depuis longtemps disputée par le Maroc et l’Espagne, et le gouvernement espagnol ne manqua pas de réagir avec force à cette « agression » marocaine. Dans les deux semaines qui suivirent, 75 soldats espagnols furent héliportés sur l’île. Ils descendirent le drapeau marocain, hissèrent deux drapeaux espagnols et renvoyèrent les Marocains chez eux. Le gouvernement marocain dénonça cet « acte de guerre » et organisa des rassemblements populaires de centaines de jeunes hommes scandant : « Nos âmes et notre sang sont des sacrifices pour toi, Leila. » L’Espagne posta ses hélicoptères militaires au-dessus de l’île et ses navires de guerre face aux côtes marocaines. L’affaire avait atteint un tel degré d’absurdité qu’il était devenu indispensable que les deux pays soient ramenés à la raison.
Ce rôle n’échut ni à l’Organisation des Nations unies (ONU), ni à l’Union européenne (UE), ni même à un pays européen ami comme la France, qui entretient pourtant de bonnes relations avec les deux parties. Il échut aux États-Unis. Lorsqu’il apparut clairement que la situation n’évoluait pas, le Secrétaire d’État Colin Powell se lança dans une intense activité diplomatique par téléphone, appelant à plus d’une douzaine de reprises le roi et le ministre des Affaires étrangères du Maroc. Au bout de quelques jours, les deux pays convenaient de laisser l’île inoccupée et d’entamer des pourparlers, à Rabat, afin de définir son futur statut. Aussitôt, les deux gouvernements publièrent des communiqués dans lesquels ils remerciaient les États-Unis pour leur aide dans la résolution de la crise.
Cette crise ne constitue qu’un simple exemple, mais un exemple révélateur. Les États-Unis n’ont pas d’intérêts dans le détroit de Gibraltar. Contrairement à l’UE, ils n’exercent pas d’influence spécifique sur l’Espagne et le Maroc. Contrairement à l’ONU, ils ne peuvent pas s’exprimer au nom de la communauté internationale. Mais ils étaient le seul pays à pouvoir résoudre le litige pour une raison simple et fondamentale : dans un monde unipolaire, ils sont la seule superpuissance.
 
L’UNIPOLARITÉ : UN PHÉNOMÈNE NOUVEAU
 
 
Un monde qui ne compte qu’une seule grande puissance constitue un phénomène sans précédent. Durant plusieurs siècles et jusqu’en 1945, des États européens de rang à peu près équivalent eurent la haute main sur les questions internationales dans un système multipolaire. La course aux avantages dans laquelle étaient engagées de nombreuses puissances engendrait des alliances changeantes et un état de guerre quasi permanent. Cette situation ancra dans l’esprit des gens une image de la politique internationale comme Realpolitik, un impitoyable jeu de pouvoir en perpétuelle évolution. Finalement, le système se saborda au cours des deux guerres mondiales du XXe siècle. Tout au long de la guerre froide, de 1945 à 1991, le monde fut bipolaire. Parce qu’il n’y avait que deux camps, le système fut moins chaotique, mais tout conflit était rattaché à l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique. Même les points chauds isolés – tels que Quemoy et Matsu, le Congo, l’Angola ou le Nicaragua – mirent vite à l’épreuve la détermination des deux superpuissances.
La plupart des nations – y compris les États-Unis – sont toujours dans l’incertitude quant au caractère et aux conséquences de l’avènement d’un monde unipolaire. La confusion s’est considérablement accrue depuis les attentats du 11 septembre 2001 qui ont révélé à de nombreux Américains la vulnérabilité du pays : l’extraordinaire puissance militaire des États-Unis n’est pas en mesure de garantir leur sécurité. Les attentats ont illustré l’argument avancé par Joseph S. Nye, professeur à Harvard, dans un récent ouvrage, The Paradox of American Power [1], selon lequel, bien que la puissance américaine soit inégalée, dans une ère moderne et mondialisée, elle n’en connaît pas moins des limites. Une grande partie du monde occidental a vécu pendant des décennies dans la conscience que le terrorisme pouvait constituer un fléau pour une société démocratique. Mais les attentats du 11 septembre 2001 ont été plus nihilistes et plus meurtriers qu’aucun autre auparavant. Et ils étaient, d’une certaine façon, une conséquence du nouveau monde unipolaire. Les Américains aiment à penser que leur pays a été frappé parce qu’il est un pays libre. Mais l’Italie et le Danemark le sont aussi, et leurs villes n’ont pas été attaquées pour autant. L’Amérique a été attaquée parce qu’elle est le maître du monde moderne, et qu’elle déploie sa puissance économique, politique et militaire à travers la planète. Parce que l’Amérique est « numéro 1 », elle est également la cible « numéro 1 ».
Pourtant, l’effet immédiat de ces attentats fut la réaffirmation de la domination américaine. Alors que le reste du monde se contentait d’observer, Washington plaça le terrorisme en tête des priorités internationales, évinça un régime en Afghanistan dans le cadre d’une opération conduite presque entièrement depuis les airs, et augmenta son budget annuel de défense de près de 50 milliards de dollars, ce qui représente une somme supérieure à l’ensemble des dépenses de défense du Royaume-Uni. Les États-Unis manœuvrent désormais, malgré une opposition initiale de presque tous les autres pays, pour amener l’ONU à forcer l’Irak à désarmer ou à faire face à la guerre.
La position actuelle de l’Amérique dans le monde n’a pas de véritable précédent historique. Les États-Unis se trouvent aujourd’hui dans une situation comparable à celle de l’Empire britannique, qui, à son apogée, régnait sur le quart de la population mondiale, mais l’analogie reste imparfaite. Pour ne prendre qu’un exemple, le symbole de la suprématie britannique était sa marine ; celle-ci – à grands frais pour la trésorerie britannique – dépassait en importance les deux autres plus grandes marines cumulées. Aujourd’hui, l’armée américaine est plus importante, en termes de budget, que les armées cumulées des 15 autres plus grands pays – et ces dépenses équivalent seulement à 4 % environ du produit intérieur brut (PIB) américain.
La domination américaine semble aujourd’hui couler de source, mais la plupart des experts politiques furent lents à en prendre conscience. En 1990, alors que l’Union soviétique s’effondrait, Margaret Thatcher exprima une opinion largement répandue, selon laquelle on s’orientait vers un monde divisé en trois groupes régionaux, « l’un basé sur le dollar, l’autre sur le yen, le troisième sur le deutsche mark ». La guerre du Golfe modifia cette représentation du monde, mais seulement momentanément. Confronté à une récession et à des déficits croissants, le président George H. Bush envoya son Secrétaire d’État, James Baker, récolter des fonds auprès des alliés afin de financer la guerre. Les difficultés économiques américaines eurent une incidence certaine – « Nous avons plus de volonté que de portefeuille », avait déclaré G. H. Bush dans son discours inaugural –, mais tout le monde ou presque supposa que l’unipolarité n’était qu’une phase transitoire.
Le débat sur la faiblesse de l’Amérique domina l’élection présidentielle de 1992. « La guerre froide est finie : le Japon et l’Allemagne ont gagné », répéta feu Paul Tsongas tout au long de sa campagne pour l’investiture démocrate. Henry Kissinger, dans son livre paru en 1994, Diplomacy [2], prédit l’émergence d’un monde multipolaire, comme le firent la plupart des universitaires à cette époque. De même, de nombreuses opinions étrangères abondèrent dans ce sens : les Européens étaient convaincus qu’ils étaient sur la voie de l’unité et de la puissance mondiale, et les Asiatiques parlaient en toute confiance de l’émergence du « siècle du Pacifique ».
Cependant, en dépit de ces affirmations, la résolution des problèmes du monde entier – aussi éloignés fussent-ils – semblait devoir incomber à Washington. Lorsque la crise dans les Balkans éclata en 1991, le président du Conseil européen, le Luxembourgeois Jacques Poos, déclara : « L’heure de l’Europe a sonné. Si un problème peut être résolu par les Européens, c’est bien le problème yougoslave. La Yougoslavie est un pays européen, et ce problème ne relève pas des Américains. » Ce point de vue n’était ni inhabituel, ni antiaméricain. La plupart des dirigeants européens, dont M. Thatcher et Helmut Kohl, le partageaient. Mais après plusieurs années sanglantes, la tâche de faire cesser le combat fut abandonnée aux États-Unis. Lorsque survint la crise du Kosovo, l’Europe laissa Washington prendre la tête des opérations. Lors de la crise économique en Asie orientale, de la lutte du Timor Oriental pour l’indépendance, des conflits successifs au Moyen-Orient et de la crise de la dette latino-américaine, le même scénario se reproduisit. Dans de nombreux cas, d’autres pays prenaient part à la résolution du problème mais, à défaut d’une intervention américaine, la crise persistait. Durant les années 1990, l’action américaine, malgré tous ses défauts, s’est révélée être un choix plus judicieux que l’inaction. Au cours de la même période, l’économie américaine a connu sa plus longue période de croissance de l’après-guerre et a, dans le même temps, enrayé un relatif déclin qui durait depuis plusieurs décennies et apparaissait comme normal. En 1960, la part des États-Unis dans la production mondiale était de 30 % ; en 1980, elle était retombée à 23 % ; aujourd’hui, elle est de 29 %. L’économie américaine est actuellement plus importante que l’addition des trois autres plus grandes économies – celles du Japon, de l’Allemagne et du Royaume-Uni.
 
CAUSES ET CONSÉQUENCES D’UNE ATTITUDE UNILATÉRALE
 
 
Toutefois, les présidents américains n’assumèrent pas immédiatement leur destinée impériale. William J. Clinton arriva au pouvoir avec la promesse de moins se préoccuper de politique étrangère et de se focaliser, « tel un rayon laser », sur l’économie. Mais l’attrait de l’unipolarité est fort. Au cours de son second mandat, il était déjà devenu un « président de politique étrangère ». George W. Bush, lors de sa campagne, et réagissant à ce qu’il voyait comme une tendance à une trop grande implication dans les affaires internationales – des sauvetages économiques au nation-building –, promit de réduire les engagements américains. Aujourd’hui, le président, qui exhortait les États-Unis à être une « nation humble », impose des diktats à la communauté internationale, soutient le nation-building et les sauvetages économiques, et augmente le budget de l’aide internationale des États-Unis de 50 %. Ce retournement s’est achevé en novembre 2002 avec la publication par la Maison-Blanche de sa National Security Strategy, qui constituait une acceptation décomplexée de l’hégémonie américaine.
La puissance des États-Unis devenant plus apparente, les gouvernements étrangers exprimèrent une aversion croissante à leur égard. Les conseillers économiques en chef de W. J. Clinton, Robert Rubin et Lawrence Summer, ainsi que leurs subordonnés de fait au Fonds monétaire international (FMI) furent fréquemment accusés d’arrogance lorsqu’ils voyageaient dans les pays en développement. Des diplomates tels que Madeleine Albright et Richard Holbrooke furent dénigrés en Europe pour avoir agi comme si les États-Unis étaient, selon l’expression de M. Albright, la « nation indispensable ». Le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, inventa le terme d’« hyperpuissance » pour désigner l’Amérique de W. J. Clinton.
Les plaintes se sont transformées en une véritable clameur sous l’actuelle Administration Bush, qui a fait preuve de dédain vis-à-vis de ses alliés, des traités et des organisations internationales. En deux ans, elle a dénoncé davantage de traités internationaux qu’aucune autre Administration. Souvent, ses actions semblent gratuites. Le protocole de Kyoto relatif au réchauffement climatique, par exemple, était moribond avant même que l’Administration ne le déclare mort. En effet, peu de pays européens sont susceptibles d’atteindre les objectifs fixés par le protocole, et en n’incluant ni la Chine ni l’Inde, le traité a perdu la capacité à avoir un quelconque effet concret. Mais, en s’en retirant sur un ton aussi conflictuel, l’Administration américaine laissait entendre que le plus gros consommateur d’énergie au monde ne se sentait pas concerné par l’environnement. Les alliés des Américains – même, à l’occasion, le Royaume-Uni – se sont plaints d’être simplement informés de la politique américaine, plutôt que consultés. Même lorsque l’Administration s’est résolue à mener des politiques de façon multilatérale, elle l’a fait en grommelant et en ronchonnant – comme cela a été le cas lorsqu’elle a défendu sa position vis-à-vis de l’Irak devant l’ONU – à tel point qu’une grande partie de la bienveillance qu’elle aurait pu susciter chez les autres a disparu.
Certains auteurs néoconservateurs affirment qu’une telle rancœur est une conséquence inévitable de l’hégémonie. Dans un article très remarqué, publié à l’été 2001 dans Policy Review, Robert Kagan soutenait que les différences entre Européens et Américains quant à la coopération multilatérale résultaient de leurs forces relatives [3]. Lorsque les grands pays européens étaient les grandes puissances mondiales, ils se souciaient peu de coopération internationale et célébraient la Realpolitik. L’Europe est désormais faible, écrivait-il, elle privilégie donc les règles et les restrictions. Les États-Unis, quant à eux, souhaitent une totale liberté d’action : « Maintenant que les États-Unis sont puissants, ils se comportent comme les nations puissantes le font. » Mais ce point de vue maltraite l’histoire et se méprend sur la place unique que les États-Unis ont occupée dans la diplomatie du XXe siècle. Lorsqu’ils proposèrent la création d’une organisation internationale, la Société des Nations (SDN), afin de gérer les relations internationales après la Première Guerre mondiale, les États-Unis étaient le pays le plus puissant au monde. Ils étaient toujours dans une position de puissance dominante à la fin de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’ils fondèrent l’ONU, créèrent le système de coopération économique internationale de Bretton Woods et lancèrent la plupart des plus importantes organisations internationales au monde. Au cours du XXe siècle, les États-Unis se sont donc engagés dans la coopération internationale non pas par peur, ni par vulnérabilité, mais alors qu’ils se trouvaient dans une position de force et de confiance. Le rejet de cette approche par l’Administration Bush constitue en fait, comme l’a dénoncé R. Holbrooke, « une rupture radicale avec cinquante-cinq ans d’une tradition bipartisane qui recherchait des accords et des régimes internationaux qui nous soient bénéfiques ».
Mais l’unilatéralisme correspond aussi à un retour à un réflexe américain plus ancien. Il s’agit peut-être de la plus vénérable tradition en politique étrangère américaine, ancrée dans la conviction que les États-Unis sont un pays exceptionnel, qui se distingue des nations intrigantes du Vieux Continent. La plupart des hommes d’État américains acquiescèrent lorsque Thomas Jefferson les mit en garde contre les « alliances contraignantes ». La crainte était tout simplement que le fait de s’associer avec des puissances européennes ne corrompe moralement le pays. John Quincy Adams, dans son fameux discours du 4 juillet 1821, déclara que « l’Amérique ne va pas à l’étranger en quête de monstres à détruire ». Il expliqua ensuite pourquoi : « Elle sait bien qu’en s’enrôlant une fois sous des bannières autres que la sienne, [...] elle prendrait part [...] à toutes les guerres d’intérêt et d’intrigue, d’avarice individuelle, d’envie et d’ambition [...]. Elle pourrait devenir la dictatrice du monde : elle ne serait plus maîtresse de son propre esprit. » L’unilatéralisme ne signifiait pourtant pas l’isolationnisme. Lorsque les États-Unis naquirent, ils étaient constitués de 13 colonies nichées à l’est des montagnes Alleghanys ; ils devinrent par la suite un vaste empire continental du fait d’une diplomatie agressive, d’accords financiers et, à plusieurs occasions, de guerres. La politique étrangère a toujours été utile lorsqu’elle visait une transformation – dans ce cas, l’américanisation de nouvelles terres. Mais la diplomatie classique allait être rejetée. On devait transcender la politique internationale, et non y prendre part.
L’unilatéralisme exerce toujours un attrait sur la population américaine, en particulier dans le sud des États-Unis, qui est aujourd’hui la base électorale du Parti républicain. Mais il ne peut pas être un principe régulateur de la politique étrangère. Il peut constituer une tendance ou, tout au plus, un moyen. Les questions fondamentales quant à l’approche américaine du monde ont trait aux fins. L’Administration Bush a souvent utilisé efficacement l’extraordinaire puissance américaine ; elle en a tiré parti dans une série d’enjeux spécifiques, du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) à la production d’armes par l’Irak. Mais dans quel cadre ces enjeux s’inscrivent-ils plus globalement ? À quoi sert l’hégémonie américaine ?
 
L’UNILATéRALISME COMME MODE D’IMPOSITION DE VALEURS HUMANISTES
 
 
La réponse qu’a apportée l’histoire à cette question réside dans le mouvement missionnaire britannique du XIXe siècle, dont les objectifs affichés – civiliser les pays en développement, abolir le commerce d’esclaves, agir contre les violations des droits de l’homme et frapper d’ostracisme les gouvernements despotiques – furent adoptés par les libéraux, en particulier par William Gladstone. À l’époque moderne, cette vision anglo-américaine d’une politique étrangère idéaliste est plus étroitement associée au président Woodrow Wilson.
W. Wilson fut, par maints aspects, un politicien raté. Austère et peu doué pour la négociation ou la médiation, il fut incapable de faire accepter par son pays son projet le plus important, la SDN. Le Sénat enterra le projet, refusant d’engager les États-Unis dans la défense de quelque chose d’aussi vaste et d’aussi vague que l’ordre mondial. Mais, malgré toutes les limites de leur mise en pratique, ses idées ont perduré et même triomphé. Aujourd’hui, lorsque quelqu’un se prononce en faveur des droits de l’homme et de la démocratie, plaide pour l’autodétermination des minorités ou le démantèlement des empires coloniaux, critique la diplomatie secrète et double, ou soutient le droit international et les organisations internationales, il est à juste titre qualifié de wilsonien. Et, tout en l’étant de manière différente, presque tous les présidents américains du demi-siècle passé ont été, au moins dans leur discours, wilsoniens.
Bien entendu, comme toute nation puissante, les États-Unis ont défendu leurs intérêts propres, souvent âprement – par exemple en Amérique centrale. Et au cours des périodes les plus menaçantes de la guerre froide – pendant la guerre du Viêtnam et lors de l’expansion soviétique croissante dans le Tiers Monde – les Américains ont adopté une attitude calculatrice et se sont tournés vers la Realpolitik, mise en œuvre avec le plus de vigueur par H. Kissinger. Cette raison d’État est toujours manifeste dans notre soutien aux dictatures, de l’Arabie Saoudite au Turkménistan. Mais quand la position des États-Unis dans le monde s’est trouvée confortée, leurs objectifs sont devenus ceux, généraux et idéalistes, que W. Wilson incarnait. « Nous avons en notre pouvoir de refaire sans cesse le monde », aimait souvent à dire Ronald Reagan, citant Thomas Paine. À cet égard, G. H. Bush est souvent vu comme un réaliste borné, et il n’accepterait certainement pas l’étiquette de « wilsonien ». Pourtant, lorsqu’il chercha un moyen de décrire ses espoirs pour le monde de l’après-guerre froide et de l’après-guerre du Golfe, il reprit à son compte l’une des idées les plus célèbres de W. Wilson : « Ce qui est en jeu est une grande idée – un nouvel ordre mondial dans lequel diverses nations sont réunies dans la perspective commune de réaliser les aspirations universelles de l’humanité : la paix et la sécurité, la liberté et le règne du droit. » Quelques semaines plus tard, dans un discours lors d’une session conjointe du Congrès, G. H. Bush évoqua « un monde où l’ONU, affranchie de la situation de blocage de la guerre froide, est sur le point de réaliser la vision historique de ses fondateurs. Un monde dans lequel la liberté et le respect des droits de l’homme trouvent leur place parmi toutes les nations ».
Au cours des premiers mois de son mandat, G. W. Bush parla peu des objectifs généraux que la politique étrangère de son Administration visait. Quelques-unes de ses obsessions de l’avant-11 septembre – en particulier la défense antimissile – suggérèrent une conception de la sécurité nationale tournée vers le maintien du pays à l’abri et à l’écart du monde (bien que la défense antimissile soit inefficace contre le terrorisme). Mais dans ce qui était annoncé comme un discours important, prononcé en juin 2002 à la cérémonie de remise des diplômes de l’Université militaire de West Point, G. W. Bush commença à exposer les grandes lignes de sa vision du monde. Il décrivit les dangers de la nouvelle ère à venir et affirma ensuite que « l’Amérique possède, et entend conserver, des forces militaires inégalables, rendant ainsi vaines les courses aux armements déstabilisantes et d’un autre temps, et limitant les rivalités au commerce et à d’autres procédés pacifiques ». C’est une déclaration stupéfiante, qui annonce que la puissance américaine transformera la politique internationale même, rendant la lutte multiséculaire pour la sécurité nationale obsolète. Par certains aspects, c’est la déclaration la plus wilsonienne qu’aucun président n’ait jamais faite depuis W. Wilson lui-même, reprenant son engagement à utiliser la puissance américaine pour établir une « domination universelle du droit ». Cette affirmation est au centre du nouveau document sur la National Security Strategy de G. W. Bush, dans lequel il est écrit, en première page : « Aujourd’hui, les États-Unis jouissent d’une situation de force militaire sans égale et d’une grande influence économique et politique. Conformément à notre héritage et à nos principes, nous n’utilisons pas notre force pour faire pression en vue d’obtenir des avantages unilatéraux. Nous cherchons plutôt à créer un rapport de force qui favorise la liberté de l’homme. »
Parmi les récentes proclamations de G. W. Bush, un grand nombre d’entre elles sont wilsoniennes. Il plaide pour la démocratie en Palestine et veut bâtir un État moderne et démocratique en Irak dans le cadre d’une initiative plus large visant à démocratiser le monde arabe. Au mois de septembre 2002, à l’ONU, afin d’expliquer pourquoi l’Irak représentait une menace pour la paix dans le monde, il affirma que « les sociétés démocratiques (open societies) ne menacent pas le monde de massacres ». Mais, alors qu’il reprend à son compte certains des idéaux les plus nobles de W. Wilson, G. W. Bush adopte également certaines de ses pratiques les plus désastreuses. Les moyens employés par W. Wilson relevaient souvent d’un unilatéralisme exacerbé. Lorsqu’il fit entrer les États-Unis en guerre, en 1917, il insista sur le fait que, bien que son pays se battît aux côtés de la France et du Royaume-Uni, il n’était pas un allié, mais une « puissance associée ». Toute son approche de la guerre et de ses conséquences consistait à dissocier les États-Unis des désirs sordides de leurs alliés. Tout en étant intolérant vis-à-vis des cultures des autres pays et sans s’intéresser à leurs points de vue, W. Wilson avait tendance à faire des déclarations au nom du monde entier. Il croyait profondément en la justesse de sa cause, et cela suffisait à dissiper toute inquiétude qu’il aurait pu avoir concernant la réaction de pays étrangers. En fait, pensait-il, l’hostilité de ces derniers était souvent la preuve de la nature révolutionnaire de ses idées. Cela a pu être en partie vrai – de même que la frustration de G. W. Bush vis-à-vis de la diplomatie européenne et onusienne est en partie compréhensible – mais, en pratique, cela a mené W. Wilson à l’échec. L’autoritarisme de G. W. Bush promet également de rendre ses politiques inefficaces. Pourtant, il existe un moyen de mener une politique étrangère énergique et visionnaire sans pour autant déclencher une vague d’antiaméricanisme de par le monde. Cela s’appelle la diplomatie.
L’Américain qui a le mieux compris la manière de combiner idéalisme et puissance fut Franklin Delano Roosevelt. F. D. Roosevelt adopta tant de positions différentes durant l’exercice de sa fonction – de l’isolationnisme au début des années 1930 aux arrangements négociés avec Staline dans les années 1940 – qu’il a pu aussi bien être qualifié de réaliste que d’idéaliste, de pacifiste ou d’opportuniste. Mais, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il dut faire face à un défi qu’aucun autre dirigeant au monde n’avait jamais eu à affronter. Chef parmi les vainqueurs, présidant un monde en ruines, il devait décider de ce à quoi le monde d’après-guerre allait ressembler. Il initia la mise en place d’une série d’organisations internationales – traitant de sujets aussi divers que la sécurité internationale, le commerce, la politique économique, la nourriture et l’agriculture, ou l’aviation civile – qui avaient toutes des objectifs wilsoniens. Cependant, à la différence des projets de W. Wilson, au lieu de disposer d’un mode de fonctionnement démocratique, les plus importantes d’entre elles allaient être contrôlées par les pays qui détenaient un réel pouvoir, donnant à ces derniers une raison de soutenir le système. L’ONU allait être dirigée par ceux qui avaient gagné la guerre – les États-Unis, l’Union soviétique, la France, le Royaume-Uni et la Chine. Quant à lui, le système de Bretton Woods – le FMI et la Banque mondiale (BM) – allait être dirigé par le plus important contributeur, à savoir les États-Unis. Ainsi, quand l’Amérique était encore plus puissante qu’aujourd’hui – selon certains indices économiques, elle participait, à l’époque, à hauteur de 50 % à la production mondiale –, elle mit en place une série de mesures destinées à permettre la reconstruction de ses adversaires, à institutionnaliser la coopération internationale sur des dizaines de problèmes mondiaux et à réduire la pauvreté. Aucune autre nation n’était prête à le faire : Winston Churchill et Staline étaient trop occupés à se répartir leurs sphères d’influence respectives. Et peu d’autres présidents que F. D. Roosevelt auraient pu le faire avec succès.
Il est difficile aujourd’hui de se remémorer à quel point la vision américaine était ambitieuse. Le successeur de F. D. Roosevelt, Harry Truman, avait la réputation d’être un partisan acharné de la guerre froide ; il fonda l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et engagea les États-Unis dans la guerre de Corée. Mais, depuis sa scolarité jusqu’à sa mort, H. Truman garda dans son portefeuille des vers tirés de Locksley Hall, de Lord Alfred Tennyson, dont voici un extrait : « Dans le Parlement de l’homme, la Fédération du monde. / Là, le sens commun du plus grand nombre tiendra un royaume agité en respect, / Et la Terre bienveillante sommeillera, enveloppée dans le droit universel. » [4] F. D. Roosevelt et H. Truman avaient conscience que pour transformer le monde, il fallait s’y investir. F. D. Roosevelt avait peu d’estime pour nombre de ses alliés de guerre et pour leurs objectifs – il méprisait le colonialisme français et britannique, par exemple – mais il comprit qu’il fallait ménager ces pays. Quant à lui, H. Truman comprit que les États-Unis pourraient mieux combattre le communisme soviétique en créant des alliances contraignantes permanentes avec d’autres pays. Dès lors, ces deux présidents et leurs successeurs créèrent les conditions du triomphe d’un monde bien différent de tout ce qui avait existé par le passé. Aujourd’hui, il existe un consensus international en faveur de la démocratie, d’une certaine forme d’économie de marché et de capitalisme, et de certaines normes, règles et contraintes internationales. Ce consensus s’est formé grâce à la force intrinsèque de ces idées, mais aussi grâce à l’action des autorités américaines, qui les ont promues activement.
De manière encore plus significative, F. D. Roosevelt et H. Truman, ayant vécu les années 1930, savaient à quel point le système international était fragile, et ils étaient convaincus qu’il fallait le soutenir. Ayant récolté les fruits de ce système – soutenu par tous les présidents successifs, républicains comme démocrates –, nous en sommes venus à croire que la stabilité est naturelle. Mais l’ordre mondial mis en place par les États-Unis au cours du demi-siècle passé – un ordre basé sur les alliances, les organisations et les normes – fonctionne avant tout grâce au respect que lui témoigne la superpuissance qui l’a créé. Sans ce soutien, il sombrerait dans le chaos.
 
PLAIDOYER POUR LE MULTILATéRALISME
 
 
Les États-Unis peuvent porter le système international à eux seuls. Cela leur donnerait certainement une plus grande liberté d’action. Mais les États-Unis ne sont pas une puissance impériale. Un pays qui, un an après le 11 septembre, ne peut pas assurer la sécurité à 50 km autour de Kaboul ne va pas prendre en charge l’intervention, l’occupation et le nation-building de toutes les crises à travers le monde. Et pourquoi devrait-il le faire alors qu’il existe une autre méthode ? Jusqu’à présent, nous avons confié ces missions « impériales » aux alliés et organisations mêmes par rapport auxquels nous sommes souvent si sceptiques – en d’autres termes, la communauté internationale. Aujourd’hui, il y a à peu près autant de troupes non américaines qu’américaines en Afghanistan, et l’essentiel du coût de la reconstruction dans les Balkans a été supporté par l’UE. Au cours des cinq dernières années, l’ONU s’est lancée dans le nation-building en Bosnie, au Kosovo, au Timor Oriental, au Cambodge et dans plusieurs pays d’Afrique, et elle a obtenu de meilleurs résultats que ce à quoi l’on aurait pu s’attendre. Lorsque les États-Unis apportent leur aide au système international – et tout particulièrement dans l’établissement de la paix et de l’ordre international –, il peut fonctionner étonnamment bien. L’Administration Bush a raison de considérer que le consensus n’est pas une fin en soi. Et certaines inquiétudes américaines vis-à-vis des organisations internationales sont fondées. Au sein de ces organisations, les États-Unis sont confrontés à une situation particulière : ils n’ont qu’un seul vote dans la plupart des organisations internationales et, lorsque d’autres pays veulent se coaliser contre eux, ils se servent de ces organisations à cette fin. Mais c’est le genre de problèmes qu’une diplomatie habile peut résoudre.
Collaborer plus étroitement avec leurs alliés et les organisations internationales contribuerait également à la sécurité des États-Unis. Nous pouvons snober l’Allemagne cette semaine, mais la semaine prochaine nous aurons besoin de son aide pour arrêter des suspects et geler des comptes bancaires. Nous aurons besoin d’informations de la part de gouvernements étrangers au sujet de marchandises expédiées par bateau à travers la planète afin de nous assurer que rien de dangereux – tel que, par exemple, de l’uranium enrichi – n’entre dans le port de New York. De fait, la seule protection durable contre la menace du terrorisme réside dans la mise en œuvre d’une nouvelle procédure mondiale de contrôle de l’immigration et des douanes, selon laquelle les personnes et les cargaisons du monde entier seraient contrôlées en vertu des mêmes critères, et les bases de données seraient partagées – en d’autres termes, une nouvelle organisation internationale. À défaut, les frontières américaines deviendront le point de congestion du trafic mondial – ce qui serait néfaste pour l’économie autant que pour la société. Autre élément tout aussi important, l’hégémonie américaine acquerrait la légitimité que lui conférerait le fait d’agir par le biais du consensus international.
Sans ce voile de respectabilité, les États-Unis devront faire face à une hostilité croissante à travers le monde. Durant la guerre froide, de nombreuses nations éprouvaient de l’antipathie ou étaient en désaccord avec les États-Unis – à propos du Viêtnam, par exemple – mais ils abhorraient l’Union soviétique. L’ennemi de leur ennemi était, en fin de compte, leur ami. Mais aujourd’hui, sans alternative idéologique ni concurrent, l’Amérique se retrouve dans une position unique au monde. Tous les autres pays se tiennent dans son ombre. Cela ne signifie pas que d’autres pays formeront des alliances militaires contre les États-Unis ; ce serait vain. Mais certains pays chercheront à entraver les objectifs américains dès qu’ils le pourront et par tous les moyens dont ils disposent, et la poursuite des intérêts américains devra alors être accomplie par la coercition plutôt que par le consensus. L’antiaméricanisme deviendra le langage universel de la protestation politique – l’idéologie par défaut de l’opposition –, qui unifiera tous les mécontentements et les mécontents du monde, dont certains, comme nous l’avons découvert, peuvent être très dangereux.
« Il vaut mieux être craint qu’aimé », a écrit Machiavel. Mais il avait tort. L’Union soviétique était crainte par ses alliés ; les États-Unis étaient aimés ou, tout au moins, appréciés des leurs. Il n’est qu’à voir lequel des deux a survécu. Les États-Unis ont transformé le monde avec leur puissance, mais aussi avec leurs idéaux. Lorsque les manifestants en faveur de la démocratie en Chine se sont réunis sur la place Tian’anmen, ils ont monté une construction de fortune représentant la statue de la liberté et non un F-16. Les États-Unis demeurent la nation universelle, le pays dont les gens à travers le monde considèrent qu’il devrait s’exprimer au nom de valeurs universelles. Son image peut ne pas être aussi positive que les Américains le pensent, mais elle est, en définitive, meilleure que celle d’autres États. C’est ce qui a rendu l’imposante puissance américaine tolérable aux yeux du monde pendant si longtemps. La conviction que l’Amérique est différente est la source première de sa force. Si nous mobilisons tous les immenses pouvoirs en notre possession mais que nous perdons celui-ci, nous exercerons alors certes une hégémonie – mais en vaudra-t-elle la peine ?
(Traduit de l’anglais par Clément Bécache)
Reproduit dans son intégralité avec la permission de l’auteur. Copyright © 2002, Fareed Zakaria.
 
NOTES
 
[1] Joseph S. Nye Jr., The Paradox of American Power : Why the World’s Only Superpower Can’t Go It Alone, Oxford, Oxford University Press, 2002.
[2] Henry Kissinger, Diplomatie, Paris, Fayard, 1996.
[3] Robert Kagan, « Power and Weakness », Policy Review, no 113, juin-juillet 2002, p. 3-28.
[4] « In the Parliament of man, the Federation of the World. / There the common sense of most shall hold a fretful realm in awe, / And the kindly earth shall slumber, lapped in universal law. »
[*] Article publié par Fareed Zakaria dans le numéro du New Yorker du 14 octobre 2002, sous le titre : « Our Way. The Trouble with Being the World’s Only Superpower. »
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