2003
Revue internationale et stratégique
Controverse
Sociologie des acteurs économiques dans une Chine en transition
Gilles Guiheux
Maître de conférences en histoire de la Chine contemporaine, actuellement chercheur au Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong-Kong.
La Chine est en train de passer d’une « économie d’employés » à une « économie de patrons ». L’analyse macroéconomique du dynamisme chinois montre que ce sont les acteurs privés qui sont le moteur de la croissance. Pourtant, de nombreux éléments suggèrent que les entrepreneurs privés ne constituent pas un groupe social distinct et qu’ils entretiennent des relations de proximité avec l’État et ses appareils. En outre, les réformes conduisent à la transformation des acteurs politiques et bureaucratiques, et les structures collectives n’ont pas dit leur dernier mot. La question qu’il faut poser est non pas tant celle de l’émergence d’une économie privée sur le modèle de l’histoire économique et sociale occidentale, que celle des transformations de l’État chinois et de ses rapports à la société.
China in Transition : A Sociology of Economic Actors
China is evolving from an « employees economy » to a « managers economy ». The macroeconomic analysis of the Chinese dynamism shows that private actors are the driving force of growth. However, many elements suggest that private managers do not constitute a distinct social group and that they have close ties with the state and its apparatus. Besides, reforms lead to the transformation of the political and bureaucratic actors, and the collective structures have not said their last word. The question that must be asked is not so much that of the emergence of a private economy on the model of the western economic and social history, as that of the transformations of the Chinese state and its relations to society.
Lorsque les planificateurs chinois initient la politique de réforme et d’ouverture (gaige yu kaifang) à la fin de la décennie 1970, leur intention n’est pas de faire diminuer la part de l’économie opérant dans le cadre du plan. Certes, le monopole du gouvernement central sur l’agriculture et l’industrie se relâche et l’activité économique s’ouvre à de nouveaux acteurs. L’exploitation agricole redevient familiale et donc, de fait, privée ; quant au secteur industriel, il s’ouvre aux investisseurs étrangers avec la création de zones économiques spéciales, enclaves tournées vers l’exportation et qui n’entretiennent au départ aucune relation avec le reste de l’économie chinoise. Les réformes prennent la forme non pas d’une privatisation de l’économie, mais d’une déconcentration au profit des autorités provinciales, municipales et villageoises. Jusqu’au milieu des années 1990, l’organisation au cœur du dynamisme économique chinois est l’entreprise collective, unité propriété des gouvernements locaux. Dans ces conditions, le secteur privé apparaît fragilisé par les hésitations de la politique économique et affaibli par les prélèvements intempestifs des bureaucraties.
À côté des entreprises d’État, des entreprises collectives et des investisseurs étrangers, le secteur privé est aujourd’hui un acteur majeur de l’économie chinoise. Davantage susceptibles d’incarner des valeurs ou des modes d’organisation innovants que les gestionnaires d’entreprises d’État réformées, les entrepreneurs privés sont d’ailleurs célébrés de toutes parts par la presse et les médias chinois. À raison, car le passage d’une « économie d’employés » (dagong xing jingji) à une « économie de patrons » (laoban xing jingji) implique une recomposition de l’ensemble de la société chinoise.
L’analyse macroéconomique du dynamisme chinois montre que ce sont les acteurs privés qui sont les moteurs de la croissance. Pourtant, de nombreux éléments suggèrent que les entrepreneurs privés ne constituent pas un groupe social distinct et qu’ils entretiennent des relations de proximité avec l’État et ses appareils. En outre, les réformes conduisent à la transformation des acteurs politiques et bureaucratiques ; les structures collectives n’ont, semble-t-il, pas dit leur dernier mot. La question qu’il faut poser est peut-être non pas tant celle de l’émergence d’une économie privée sur le modèle de l’histoire économique et sociale occidentale, que celle des transformations de l’État et de ses rapports à la société.
LE DYNAMISME DE L’éCONOMIE PRIVéE
Au cours de la dernière décennie, l’économie privée sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des entreprises individuelles, des entreprises privées
stricto sensu
[1] ou des entreprises étrangères, a pris une place croissante au sein de l’économie chinoise. Au lendemain de la visite de Deng Xiaoping dans le sud du pays en 1992, les entreprises privées se sont affirmées comme le secteur le plus dynamique de l’économie. Additionné aux entreprises individuelles et aux entreprises étrangères, ce total représente désormais, dans l’industrie, davantage que le seul secteur d’État. Ce n’est plus une fraction marginale, c’est une réalité centrale. Fragile et menacée par l’instabilité de la politique dans les années 1980, l’économie privée forme aujourd’hui un tout de plus en plus cohérent
[2].
Le secteur le plus dynamique de l’économie chinoise
À la fin de l’année 1999, ce sont 1,5 million d’entreprises privées qui étaient enregistrées ; elles emploient 20,22 millions de personnes et leur capital total s’élève à 1 028 milliards de yuans. En 1999 et en termes absolus, les entreprises privées (1,5 million) étaient quasiment aussi nombreuses que les entreprises d’État (1,6 million)
[3]. Au cours de la décennie 1990, les entreprises privées ont constitué la fraction la plus dynamique de l’économie chinoise en termes démographiques. La croissance démographique annuelle des entreprises privées a été particulièrement vive au cours de la décennie (35,5 %) et contraste avec l’évolution de l’effectif des entreprises d’État qui n’augmente que modérément (4,07 %) et plus encore avec la stagnation du nombre des entreprises collectives (– 0,71 %)
[4].
D’autres indicateurs confirment cette évolution démographique. Du point de vue de la croissance annuelle en pourcentage du capital total enregistré, du capital moyen enregistré par entreprise et des effectifs employés pour les mêmes cinq catégories statistiques d’entreprises, la croissance des entreprises privées est à chaque fois la plus vive, comparée aux entreprises d’État, aux entreprises collectives, aux entreprises étrangères et aux entreprises individuelles. Les entreprises privées sont donc non seulement plus nombreuses, mais elles croissent en taille – mesurée par le capital moyen – et emploient une part de plus en plus importante de la main-d’œuvre.
La part de l’économie privée
Les entreprises privées sont clairement créatrices d’emplois, alors que le secteur d’État voit ses effectifs décroître. L’emploi dans les entreprises privées
stricto sensu a plus que doublé entre 1996 et l’an 2000, passant de 11,71 à 24,07 millions d’employés. Durant la même période, les effectifs des entreprises d’État ont diminué d’un quart, passant de 112 à 81 millions
[5]. Le secteur privé est justement considéré comme l’une des solutions au problème de la montée du chômage.
La part des entreprises privées dans l’emploi total est passée de 0,3 % à 3,38 % entre 1989 et l’an 2000. Sa contribution est supérieure à celle des entreprises collectives urbaines (2,11 % en 2000). Si l’on additionne au secteur privé, tel que défini par l’administration chinoise, les entreprises individuelles et les entreprises étrangères, le total atteint 11,4 % de la main-d’
œuvre en 2000, soit l’équivalent du secteur des entreprises d’État (11,39 %)
[6]. En termes de production industrielle, la part des entreprises privées a plus que doublé entre 1995 et 1999, passant de 2,3 % à 5,34 %
[7], tandis que les parts des entreprises individuelles et étrangères sont respectivement de 18,18 % et de 15,92 % en 1999. L’addition de ces trois catégories d’entreprises fournit un total de près de 40 % de la production, alors que les secteurs étatique et collectif représentent pour leur part respectivement 28 % et 35 %.
Ainsi, au cours de la dernière décennie, le secteur privé sous toutes ses formes, que ce soit les entreprises individuelles de moins de sept salariés, les entreprises privées ou les entreprises étrangères, a représenté une part croissante de l’économie chinoise. Depuis la visite historique de Deng Xiaoping dans le sud du pays, qui a relancé le processus réformateur et a définitivement assuré la transition de la Chine vers l’économie de marché, les entreprises privées stricto sensu sont même devenues, comparativement aux performances des autres acteurs économiques, le secteur le plus dynamique de l’économie chinoise.
Vingt années de réforme ont donc spectaculairement modifié le paysage des acteurs de l’économie chinoise. Les entreprises d’État sont très largement en retrait et le contrôle direct de l’économie par l’État a considérablement diminué. Les entreprises étrangères sont devenues un acteur d’autant plus significatif qu’elles réalisent la moitié du commerce extérieur chinois ; à ce titre, elles pèsent comme une contrainte sur la politique chinoise. Le secteur de l’économie répondant au droit privé n’est plus seulement une fraction de l’économie chinoise, il est devenu une réalité centrale, dont l’importance ira grandissante.
NOUVELLES ET ANCIENNES ÉLITES
Si le secteur privé représente une part proportionnellement croissante de l’activité économique en Chine, des ambiguïtés demeurent quant à ses relations avec le secteur d’État, qu’il s’agisse de l’appareil bureaucratique ou des entreprises dépendant du gouvernement central et des gouvernements locaux. D’un point de vue sociologique, les entrepreneurs privés apparaissent fortement liés aux élites dirigeantes de l’ancienne économie planifiée. L’analyse des données recueillies au cours d’enquêtes nationales permet de caractériser les entrepreneurs – au sens des propriétaires d’entreprises – du point de vue de leur niveau d’éducation et de leur expérience professionnelle.
En 1993, 80 % de la population interrogée avait suivi au maximum une éducation secondaire, et 10 % n’était pas allée au-delà du cycle primaire
[8]. En 1999, ces indicateurs sont passés respectivement à 60 % et à moins de 3 %. 40 % des propriétaires d’entreprises privées sont désormais diplômés de l’Université, contre 15 % seulement en 1993. Les entrepreneurs privés sont donc clairement bien plus diplômés à la fin des années 1990 qu’ils ne l’étaient au début de la décennie. Et, en effet, dans les années 1980, « entrer dans les affaires » (
xiahai) était souvent le fait d’individus sans diplôme et marginalisés à qui toute autre forme de carrière était impossible. Ainsi, au fur et à mesure qu’un cadre juridique est élaboré et que l’entreprise privée devient une activité moins incertaine, le recrutement des entrepreneurs privés se transforme.
D’autres données qui croisent le niveau d’éducation des individus et l’année de création de l’entreprise confirment ce constat
[9]. Le taux de diplômés de l’Université est inférieur à 10 % pour les entrepreneurs qui créent leur entreprise avant 1988 et passe à 16 % pour ceux qui ont créé leur entreprise après 1992. Entre ces deux dates, le taux d’entrepreneurs simplement diplômés de l’école primaire est divisé par plus de deux.
Du point de vue de l’expérience professionnelle, en 1993, la moitié des entrepreneurs privés ruraux étaient auparavant des paysans, un quart d’entre eux étaient soit cadres, soit ouvriers – une proportion qui passe à la moitié pour les entrepreneurs urbains. Comparées à l’an 2000, les professions qui ne requièrent pas de qualifications représentent une part déclinante de la population considérée. En 1999, plus de 40 % étaient auparavant cadres dans des entreprises ou des administrations. On peut conclure à une moindre diversité de l’origine professionnelle des entrepreneurs privés. En 1993, on compte trois groupes à peu près égaux : les paysans, les ouvriers et les cadres ; cette dernière catégorie représente de loin la première catégorie de recrutement à la fin des années 1990.
Les données rapportant la profession des entrepreneurs privés à la période au cours de laquelle ils se sont lancés dans les affaires confirment cette conclusion
[10]. La part de ceux qui étaient auparavant techniciens spécialisés, cadres administratifs, ouvriers, employés dans les services ou entrepreneurs individuels varie peu au cours de la décennie. En revanche, la proportion d’entrepreneurs privés qui étaient auparavant cadres dans des entreprises est très nettement croissante : elle passe de 15 % pour la période précédant 1989 à 25 % pour ceux dont l’entreprise est créée après 1995. Une autre série de données informe sur les caractéristiques des entrepreneurs en fonction de la taille de l’entreprise, mesurée par le montant du capital officiellement enregistré. Plus les individus sont diplômés, plus leur entreprise est importante : 65 % des individus dont l’entreprise a un capital enregistré inférieur à 10 millions de yuans sont au mieux diplômés de l’enseignement secondaire, tandis que 75 % de ceux dont le capital de l’entreprise est supérieur à 100 millions de yuans ont un diplôme universitaire
[11]. Le croisement de la profession préalable à l’entrée dans les affaires avec le montant du capital investi conduit à une autre conclusion : les entrepreneurs privés qui étaient auparavant cadres (au-dessus du niveau du canton et du village) constituent près de la moitié des entrepreneurs dont les entreprises sont les plus importantes (plus de 100 millions de yuans), alors qu’ils ne représentent qu’un cinquième des patrons d’entreprises dont le capital est inférieur à 10 millions
[12]. La majorité des patrons des plus grandes entreprises privées sont donc des individus diplômés, et la moitié d’entre eux étaient auparavant cadres. Voilà qui suggère que l’éducation et une forte proximité avec le Parti-État sont des facteurs de succès pour les entrepreneurs privés.
Des enquêtes citées, plusieurs conclusions s’imposent. Les parcours socioprofessionnels des entrepreneurs privés sont variés. Certains sont d’anciens paysans qui se sont engagés dans des activités privées d’appoint à seule fin d’accroître des revenus agricoles trop maigres ; ils ont d’abord été entrepreneurs individuels avant de transformer leurs activités en entreprises privées. D’autres sont d’anciens salariés du secteur d’État (cadres, ouvriers, employés) qui se sont mis à leur compte. Au-delà de cette diversité, les statistiques relatives au niveau d’éducation permettent d’identifier une tendance durable : les entrepreneurs privés sont de plus en plus diplômés. Les données relatives à l’origine professionnelle suggèrent qu’un nombre croissant d’entre eux ont eu au préalable des carrières dans l’administration, que ce soit dans l’appareil d’État, du Parti, ou dans des entreprises. C’est donc dire que les individus qui sont au cœur des institutions héritées du temps de l’économie planifiée sont ceux qui semblent les mieux à même de saisir les opportunités offertes par le passage à l’économie de marché.
Le Parti-État joue donc toujours un rôle central dans la formation des nouvelles élites économiques. À l’échelle du gouvernement central, les fils et filles de dirigeants (ironiquement désignés en chinois comme les « princes » –
taizi) sont nombreux à utiliser leurs appuis bureaucratiques pour développer leurs affaires, et leur cas est connu. Mais cette proximité entre entrepreneurs privés et bureaucrates joue également à l’échelle locale. À Shuyang, au nord de la province du Jiangsu, le gouvernement encourage les fonctionnaires à ouvrir des établissements industriels et commerciaux à titre privé, tout en continuant à occuper leurs fonctions officielles
[13]. Certes, la loi stipule formellement que les fonctionnaires ne peuvent pas « faire des affaires, ouvrir des entreprises ou participer à une quelconque activité qui vise au profit ». Et pourtant, au début de l’année 2001, les autorités locales ont lancé un programme appelant les cadres à quitter temporairement leur emploi de fonctionnaire (tout en continuant à percevoir leur salaire) et à se lancer dans les affaires. Ainsi, c’est plus d’un millier de cadres qui ont quitté leur emploi et ont le plus souvent ouvert des établissements commerciaux, mobilisant leurs réseaux de relations pour prendre le pas sur la concurrence d’établissements proprement privés.
Les entrepreneurs privés semblent ainsi émerger des structures de l’ancien système socialiste. S’ils représentent l’avant-garde d’un monde en transformation, ils ne constituent pas pour autant un groupe social distinct des autres catégories dirigeantes. Les plus prospères d’entre eux non seulement maintiennent des liens avec l’appareil politique et bureaucratique, mais tirent leur fortune de cette proximité
[14].
LES TRANSFORMATIONS DE L’INTERVENTION PUBLIQUE ET LES NOUVEAUX ACTEURS COLLECTIFS
Certes, l’État s’est en grande partie retiré du champ économique. Est-ce à dire que c’est une économie privée qui est en train de naître ? La lecture des transformations en cours doit être prudente. Non seulement entrepreneurs privés et acteurs publics sont sociologiquement proches, mais l’État se transforme et agit sous des formes nouvelles, de même qu’il existe des acteurs économiques qui ne sont ni complètement privés, ni vraiment publics.
De nombreux travaux commentent les transformations des relations entre l’État et la société, et singulièrement l’économie privée. Pour les uns
[15], les représentants de l’État (ou du Parti) participent aux bénéfices engendrés par les transformations économiques dans le cadre de relations clientélistes. La résurgence de l’entreprise privée ne conduit pas à un affaiblissement des relations de « patronage », mais à l’émergence de nouvelles formes, plus commercialisées ou monétarisées, de clientélisme, les bureaucraties locales offrant leurs services contre rémunération. Pour d’autres
[16], les représentants de l’État utilisent leurs positions pour prélever des rentes sur l’activité économique ; l’État chinois est devenu prédateur. L’État a aussi été analysé comme étant lui-même « entrepreneur » dans la mesure où ses agents ou certains bureaux de l’administration se sont directement engagés dans les affaires à la recherche du profit
[17]. D’autres auteurs
[18] ont insisté sur l’implication indirecte de l’État dans l’économie, lorsque celui-ci aide au financement de projets locaux, entreprend des travaux d’infrastructure ou promeut le développement local ; l’État est alors qualifié de « développementaliste ». Dans ce dernier cas, l’État est le promoteur direct de la bourgeoisie entrepreneuriale ; il suscite son émergence et crée les conditions de son enrichissement.
Il ne fait pas de doute qu’à l’échelle d’un pays aux dimensions continentales ces différents modèles (clientéliste, prédateur, entrepreneur et développementaliste) coexistent. Les administrations locales peuvent être clientélistes ici et entrepreneuses là, développementalistes avec les uns et prédatrices avec les autres. La question qui doit donc être posée est celle des conditions suivant lesquelles les relations entre élites économiques et bureaucratie permettent la croissance et le développement économiques. Quelles sont les configurations favorables à la poursuite et à la réalisation de l’intérêt général ?
À Xinji, dans le Hebei, au cours de la décennie 1990, le gouvernement local a joué un rôle actif dans la promotion et le développement d’entreprises privées dans le secteur du cuir et de la fourrure
[19]. Il a en particulier investi dans la construction d’un parc industriel et dans l’animation d’un centre commercial dédié à cette activité. Il a joué un rôle de planificateur du développement économique, sollicitant de nombreux experts, parfois étrangers. Il est ainsi intervenu auprès des autorités pour obtenir les financements et les autorisations nécessaires, et c’est lui qui a acheté, auprès des paysans, les terres agricoles qu’il a transformées en terrains à usage industriel. Toutes sortes de mesures incitatives ont été prises pour attirer localement les entreprises du secteur : faveurs bancaires, faibles loyers, accès facilité aux écoles locales pour les enfants des entrepreneurs qui viendraient s’installer, etc. Si, à Xinji, les activités productives et commerciales sont privées – les entreprises demeurent autonomes –, le gouvernement local promeut l’activité à l’échelle de tout le pays et facilite les contacts avec l’étranger (importation, exportation, investissement).
Force est alors de constater que, si les autorités locales jouent ce rôle, ce n’est pas tant parce que les membres du gouvernement sont directement impliqués dans la production, que parce qu’ils touchent des bénéfices dans le champ politique et bureaucratique. En effet, présider au développement rapide de l’économie locale accroît leur marge de manœuvre dans les négociations qu’ils conduisent avec les échelons supérieurs de l’administration. De même, cela contribue à accélérer leur carrière personnelle. Les acteurs politiques et bureaucratiques ont un intérêt propre à favoriser la croissance économique locale. Le cas de Xinji (et l’on pourrait multiplier les exemples) montre que le gouvernement local est d’autant plus porté à favoriser le développement économique que celui-ci contribue à maximiser ses propres intérêts au sein de l’espace bureaucratique.
En outre, persistent des formes d’organisation économique dont il est difficile de dire si elles sont publiques ou privées. Wanfeng, par exemple, situé à proximité de Shenzhen dans la province du Guangdong, est l’un des plus riches villages du delta de la Rivière des Perles grâce à la présence de nombreuses entreprises étrangères, pour la plupart hongkongaises, qui paient un loyer aux autorités locales (la terre étant toujours propriété de l’État). Ainsi, la plupart des villageois ont trois sources de revenus. Ils perçoivent tout d’abord leur salaire, s’ils travaillent dans une entreprise ou une administration, ou des profits qu’ils réalisent dans le cadre d’entreprises privées. Ils reçoivent en outre des loyers perçus par le village propriétaire des terrains loués aux entreprises étrangères, qui sont ensuite redistribués aux villageois. Enfin, et c’est là l’originalité du village de Wanfeng, ces derniers sont pour la plupart actionnaires d’une société, la Shenzhen Wanfeng Company, et perçoivent à ce titre des dividendes
[20].
À cet égard, Shenzhen Wanfeng, société par actions depuis 1987, a investi dans des secteurs variés : l’immobilier, l’industrie manufacturière, ou encore l’exploitation de terres agricoles. Le fondateur de l’entreprise, qui s’apparente à une société d’investissement, Pan Qiang’en, tout à la fois président du conseil d’administration de la société et secrétaire général du Parti du village, est l’auteur d’un ouvrage qui théorise ce qu’il appelle le « système de propriété collective » (gongyou zhi). L’entreprise, en tant qu’entreprise par actions, relève du droit privé. Le caractère « collectif » de ce système de propriété – non plus au sens des communes populaires, mais au sens d’un capitalisme socialisé – est assuré par le fait que tous les villageois participent au capital de l’entreprise. En 1987, 60 % seulement d’entre eux étaient prêts à acheter des actions ; aussi, afin de permettre aux villageois qui n’avaient pas les moyens d’en acheter, des prêts avantageux ont été négociés auprès des banques. Pan Qiang’en parle de Wanfeng comme d’une « entreprise-village ».
Dans d’autres villages, ce sont des catégories ou des méthodes de mobilisation explicitement associées à l’expérience communiste qui sont utilisées par les responsables locaux pour asseoir leur action. Au début des années 1990, dans le canton de Yan dans la province du Shandong, les céréales et le coton constituaient la majeure partie de la production. Un nouveau secrétaire local du Parti, Su, « force le peuple à s’enrichir » en transformant le territoire qu’il administre en une vaste entreprise de production d’une variété de melon
[21]. Su a recours à des méthodes qui s’apparentent à celles de l’agriculture collective de la décennie 1960, afin d’encourager les paysans à investir personnellement, à titre privé, dans les installations nécessaires à cette culture. Il emmène des groupes de paysans visiter des cantons voisins où cette culture a débuté, le gouvernement prenant à sa charge le transport des visiteurs, après quoi des séminaires de formation sont organisés et des assemblées publiques sont réunies. Si l’exploitation agricole demeure familiale et privée, le gouvernement cantonal finance la vente directe des melons en ouvrant des bureaux de vente dans plus d’une trentaine de villes ; il achète aussi des pages de publicité dans des journaux et des spots publicitaires sur l’une des principales chaînes nationales de télévision.
L’opération n’aurait pu réussir si l’administration locale, alors dans un état de semi-paralysie, n’avait pas, dans le même temps, été réformée sur le modèle d’une gestion commerciale. L’ensemble des cadres sont réévalués et les nouveaux secrétaires du Parti sont sélectionnés par concours, leur promotion ou leur maintien dépendant de leurs résultats. De responsables administratifs, les fonctionnaires locaux deviennent gestionnaires et entrepreneurs dans l’exploitation du melon. L’administration locale, destinée à promouvoir et à appliquer les directives nationales, est ainsi transformée en une organisation ayant pour objectif les intérêts économiques d’un groupe particulier : les producteurs de melon.
De nombreux travaux évoquent la faiblesse des gouvernements locaux. De fait, le rôle des administrations locales est limité, sauf lorsque les industries collectives dominent l’économie. Mais, comme le montrent les exemples cités, l’État dispose néanmoins d’un potentiel de mobilisation. Afin que ce potentiel devienne effectif, plusieurs facteurs doivent être réunis : en l’occurrence, des initiatives transformant l’administration locale et des innovations modifiant les relations entre représentants locaux et paysans. Dans le cas du village de Yan dans le Shandong, les fonctionnaires se transforment en gestionnaires et le système administratif en une structure d’entreprise efficace. À cette condition, les autorités locales peuvent développer des capacités d’intervention économique qui vont au-delà du rôle qui était le leur au temps de l’économie planifiée. C’est une des leçons de l’exemple de Xinji, où l’administration locale s’avère capable de gérer une économie et une société autrement plus complexes qu’il y a vingt ans. Ainsi, à la condition d’une rénovation et d’une modernisation des institutions locales de gouvernement, celui-ci développe de nouvelles capacités d’intervention économique qui témoignent d’un changement qualitatif. En outre, des formes institutionnelles collectives demeurent – les assemblées publiques – ou renaissent – les entreprises dont les villageois sont actionnaires.
Sans doute ne faut-il pas s’étonner de la proximité sociologique entre l’État et les nouveaux entrepreneurs. L’économie et la société chinoises sont dans une phase de transition, entre le temps de l’économie planifiée et celui de l’économie de marché. Tant que les mécanismes institutionnels caractéristiques d’une économie de marché – institutions garantissant la libre concurrence ou la transparence de l’information économique, pour ne citer que deux exemples – ne sont pas encore en place, les connexions bureaucratiques sont une source possible de gains. De ce point de vue, la Chine partage bien des points communs avec les autres économies en transition. Dès lors, la question qui doit être posée est celle du caractère durable ou non de ce trait du fonctionnement économique et social chinois.
Les frontières imparfaites entre public et privé ou la proximité entre les élites économiques et le pouvoir politique ne doivent pas être analysées au regard d’un soi-disant « modèle » occidental. L’émergence d’un secteur économique privé dynamique et d’un groupe social d’entrepreneurs ne signifie pas pour autant que la Chine suit une trajectoire similaire à celle de l’Occident dans son processus d’industrialisation et d’urbanisation
[22]. Les transformations économiques en cours ne signifient pas un État faible. En effet, si les bureaucraties locales favorisent l’émergence d’un groupe d’entrepreneurs privés, en retour elles développent des capacités d’intervention et de coordination inconnues jusqu’alors. À ce titre, les entrepreneurs privés contribuent à la formation de l’État et à sa transformation qualitative. Pour l’heure, la proximité sociologique entre les nouvelles élites économiques et les anciennes élites bureaucratiques explique l’absence d’émergence d’une bourgeoisie autonome « démocratisante »
[23]. Plus largement, l’ensemble des couches urbaines se retrouvent alliées dans une peur commune face aux millions de paysans sans emploi. Une accélération de l’exode rural et une transformation graduelle des campagnes pourraient à terme modifier la nature de ce contrat tacite.
[1]
Les statistiques chinoises distinguent les entreprises individuelles ou
getihu (sept salariés maximum) des entreprises privées (plus de sept salariés).
[2]
Ce processus reste pourtant inachevé. Voir Gilles Guiheux, « La cristallisation inachevée du secteur privé »,
Perspectives chinoises, n
o 71, mai-juin 2002, p. 24-35.
[3]
Zhang Houyi, Ming Zhili et Liang Zhuanyun (sous la dir.),
Zhongguo siying qiye fazhan baogao no 3 (2001) [Rapport sur le développement des entreprises privées en Chine], Pékin, Shehuikexue wenxian chubanshe, 2002, p. 6.
[5]
National Bureau of Statistics of China,
China Statistical Yearbook 2001, Pékin, China Statistics Press, 2001, p. 107.
[7]
Zhang Houyi, Ming Zhili et Liang Zhuanyun (sous la dir.),
op. cit., p. 23.
[8]
Zhongguo si ying jing ji nian jian [Annuaire de l’économie chinoise privée], Pékin, Huawen chubanshe, 2000, p. 362.
[9]
Zhang Houyi, Ming Zhili (sous la dir.),
Zhongguo siying qiye fazhan baogao (1978-1998) [Rapport sur le développement des entreprises privées en Chine (1978-1998)], Pékin, Shehui kexue wenxian chubanshe, 1999, p. 155.
[13]
Nanfang Zhoumo, 6 juin 2002, p. A2.
[14]
C’est en particulier le cas dans la promotion immobilière, alors qu’il n’existe pas de véritable marché des droits de construction.
[15]
David L. Wank,
Commodifying Communism, Business, Trust and Politics in a Chinese City, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[16]
Thomas P. Bernstein, Xiaobo Lü, « Taxation without Representation ; Peasants, the Central and the Local States in Reform China »,
China Quarterly, n
o 163, septembre 2000, p. 742-763.
[17]
Jane Duckett,
The Entrepreneurial State in China. Real Estate and Commerce Departments in Reform Era in Tianjin, Londres, Routledge, 1998 ; Jean C. Oi,
Rural China Takes Off. Institutional Foundations of Economic Reform, Berkeley, University of California Press, 1999.
[18]
Jonathan Unger, Anita Chan, « Inheritors of the Boom : Private Enterprise and the Role of Local Government in a Rural South China Township »,
The China Journal, n
o 42, juillet 1999, p. 45-74.
[19]
Marc Blecher, Vivienne Shue, « Into Leather : State-led Development and the Private Sector in Xinjin »,
China Quarterly, n
o 166, juin 2001, p. 368-393.
[20]
South China Morning Post, 4 novembre 2002, p. 9.
[21]
Sun Liping, Ma Mingjie, « Forcer le peuple à s’enrichir ! »,
in Isabelle Thireau, « Le retour du marchand dans la Chine rurale »,
Études rurales, n
o 161-162, janvier-juin 2002, p. 165-182.
[22]
Voir R. Bin Wong,
China Transformed. Historical Change and the Limits of European Experience, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1998 ; et les travaux conduits par Yves Chevrier.
[23]
Expression empruntée à Jean-Luc Domenach, « Un capitalisme léniniste ? »,
Le Débat, n
o 117, novembre-décembre 2001, p. 74-91.