2003
Revue internationale et stratégique
Tendances
La « gauche » au pouvoir en Amérique latine.
Révolution sociale ou banalisation populiste ?
Graciela Ducatenzeiler
Professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal.
L’Amérique latine connaît une période de stabilité démocratique qui ne correspond pourtant pas à une période de grande prospérité économique. L’ouverture, la dérégulation et les privatisations des économies nationales dans les années 1990 ont fait des réformes néolibérales et de la globalisation deux processus indissociables. Mais les récentes élections ont mis en évidence une croissance de forces politiques critiquant les réformes économiques. Cependant, les alternatives, systémiques comme antisystémiques, demeurent relativement modérées. Dans la mesure où la structure politique offre des alternatives, le choix reste dans le cadre des institutions ; le populisme demeure alors un deuxième choix favorisé par l’absence d’alternatives institutionnelles.
« Left » Coming to Power in Latin America: Social Revolution or Populist Trivialization ?
Latin America is experiencing a period of democratic stability that does not coincide with extended economic prosperity. The opening, the deregulation and the privatization of national economies in the 1990’s have turned neo-liberal reforms and globalization into two inseparable processes. Meanwhile, the recent elections have highlighted a growth of political forces criticizing the economic reforms. However, both systemic and anti-systemic alternatives remain relatively moderate. Insofar as the political structure offers alternatives, the choice is made within the institutional frame. Populism then remains a second choice, encouraged by the absence of such institutional alternatives.
L’Amérique latine connaît une période de stabilité démocratique qui ne correspond pourtant pas à une période de grande prospérité économique. Lors de la crise de la dette dans les années 1980, la plupart des pays latino-américains se sont dotés de gouvernements démocratiques et les récentes crises, plus ou moins prononcées, n’ont pas remis en question l’existence de ces régimes. Le cycle prospérité / gouvernement civil / crise / coup d’État / gouvernement militaire, qui a marqué l’histoire du continent depuis les années 1930, semble avoir été brisé. De même que la décennie 1980 a vu surgir la démocratie, les années 1990 ont été le théâtre de grandes réformes économiques, touchant aussi bien les mécanismes économiques internes que la forme d’insertion des pays latino-américains dans l’économie internationale. L’ouverture, la dérégulation et les privatisations des économies nationales ont permis une plus grande intégration dans l’économie internationale, faisant des réformes néolibérales et de la globalisation deux processus indissociables.
Dans le domaine politique, ces réformes ont impliqué la constitution de nouvelles coalitions, dont la classe populaire n’a pas nécessairement été exclue. L’ampleur de la crise des années 1980 avait permis un certain consensus autour de la réforme, tout en gardant l’espoir que l’ajustement serait provisoire, destiné à pallier la crise et à renouer avec la croissance. Les réformes ont compté sinon avec l’enthousiasme, du moins avec la résignation des couches populaires ; les partis politiques les ayant traditionnellement représentées ont participé à des coalitions favorables à l’économie de marché – le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au Mexique, le Parti justicialiste en Argentine, le Parti socialiste au Chili, etc.
Nombreux sont ceux qui pensaient donc que l’Amérique latine avait enfin renoué avec la démocratie et qu’elle était en bonne voie de renouer avec la croissance. Le début du XXI
e siècle a cependant vu les tendances économiques du continent s’inverser : après une quasi-stagnation en 2001, l’activité économique devait reculer de 0,5 % en 2002. Aujourd’hui, les économies les plus affectées sont celles de l’Argentine, de l’Uruguay et du Venezuela où, pour la deuxième année consécutive, la croissance du produit intérieur brut (PIB) par habitant est négative (– 1,9 %). Dans une conjoncture internationale défavorable
[1], la région connaît une très faible croissance qui se traduit par une détérioration sensible des conditions de vie
[2]. Pourtant, la démocratie semble résister, et l’alternative militaire, qui historiquement prévenait ou faisait échec aux mobilisations suscitées par la mauvaise performance de l’économie, semble avoir disparu. Les nouveaux présidents militaires ont eux-mêmes accédé au pouvoir par la voie électorale. En revanche, les récents processus électoraux confirment la croissance de forces politiques critiquant les réformes économiques. Ces forces ne sont pas homogènes ; on y trouve aussi bien des tendances populistes que des partis de gauche ou de centre-gauche, des dirigeants issus de partis bien établis et institutionnalisés aussi bien que des dirigeants sans parti. Malgré cette hétérogénéité, elles ont un point commun : la dénonciation de l’ouverture économique et de la globalisation, tenues comme responsables de la crise. Dans une perspective optimiste, l’émergence de telles alternatives politiques indique une certaine consolidation de la démocratie ; dans une perspective pessimiste, elle présage un retour aux vieilles méthodes de faire de la politique.
L’existence d’un certain desencanto (désenchantement) quant à la capacité de la démocratie d’assurer le développement – surtout un développement capable de pallier les inégalités sociales – est néanmoins évidente. Dans le même temps, l’émergence de certains gouvernements élus, mais aux convictions démocratiques douteuses, a affaibli les prédictions des années 1990 sur les résultats des transitions « démocratiques ».
Aussi, à quel point la stabilité politique et la répétition des actes électoraux sont-elles des indicateurs de la démocratisation ? Au début des années 1990, Guillermo O’Donnell utilisait le concept de « démocratie délégatrice » afin de caractériser certains régimes à l’imputabilité déficitaire
[3]. D’autres concepts ont été utilisés pour décrire des régimes issus des crises de l’autoritarisme, dont les caractéristiques les éloignaient pourtant de la démocratie libérale : « régimes hybrides », « semi-démocraties », « pseudo-démocraties », « démocraties électorales », etc.
[4] Plusieurs chercheurs se sont d’ailleurs penchés sur cette problématique
[5]. Pour les uns, l’autoritarisme de certains régimes ne serait qu’un problème lié à la transition démocratique qui disparaîtrait, par conséquent, au fur et à mesure de la consolidation. À l’opposé, d’autres veulent conceptualiser ces non-démocraties et analyser ces produits non démocratiques de la troisième vague au lieu de les assimiler à des sous-formes de démocratie, et s’interroger sur la réversibilité éventuelle du processus.
Pourtant, à quelques exceptions près, l’Amérique latine semble avoir mieux réussi sa transition que d’autres régions touchées par la troisième vague. Non seulement les élections demeurent le moyen privilégié pour choisir les gouvernements, mais les trois autres arènes de la contestation démocratique
[6] sont généralement respectées. La contestation des politiques économiques reste également subordonnée aux règles démocratiques. Cependant, les événements récents rappellent la fragilité des institutions et le fait que la pauvreté, le chômage et les inégalités ne sont pas les meilleurs alliés de la démocratie.
Toutefois, les démocraties latino-américaines n’ont pas réussi à impliquer de larges couches de la population aussi bien dans la formulation des politiques que dans la répartition de leurs retombées, et à passer ainsi de démocraties électorales à des démocraties participatives. La démocratie participative implique non seulement la mobilisation de la société civile, mais également le traitement de ses demandes au niveau politique
via des cadres institutionnels
[7]. Au lieu de devenir le levier d’un cercle vertueux permettant le développement d’une démocratie participative, la démocratie électorale a plutôt engendré un cercle vicieux qui, sauf exception, a démobilisé la société civile et concentré le pouvoir entre les mains du président
[8].
Pourquoi les démocraties latino-américaines semblent-elles ne pas réussir ce passage de démocraties électorales à des démocraties participatives ? En premier lieu, les partis politiques, même ceux qui ont une importante base ouvrière ou dans les classes moyennes
[9], n’ont pas réussi à articuler les demandes de leurs clientèles traditionnelles. Cela est dû tant aux conséquences de l’autoritarisme des années 1960 et 1970, dont la société civile fut la principale victime, qu’aux urgences économiques des années 1980 et aux réformes des années 1990, qui ont laissé peu de place aux partis pour exercer leur influence
[10]. Mais la rupture ne se fait pas seulement entre la bureaucratie partisane et ses bases : une fois les partis au gouvernement, elle s’opère aussi entre l’exécutif et les autres niveaux du pouvoir. À la suite de la centralisation du pouvoir entre les mains du président, les législatures et le pouvoir judiciaire deviennent des obstacles plutôt que des partenaires
[11]. Javier Corrales
[12] parle alors d’États dans lesquels le président se distancie des membres mêmes de son propre parti :
state-without-a-party condition. Dans les années 1990, ce fut le cas de Carlos Andres Perez au Venezuela, Juan Carlos Wasmosy au Paraguay, René Préval en Haïti, Ernesto Samper en Colombie, Carlos Saul Menem et Fernando De La Rua en Argentine. Ce dernier a mené le divorce à l’extrême, à tel point que, lors des élections législatives d’octobre 2001, les candidats de son parti devaient se dissocier du président pour pouvoir se faire élire ou réélire. Ailleurs, nous avons appelé ce phénomène l’« hyperprésidentialisme »
[13].
En deuxième lieu, les réformes économiques ont sérieusement limité l’influence des couches populaires, et ce, pour deux raisons. D’une part, l’urgence à agir et l’efficacité de certaines mesures initiales de l’ajustement économique dépendaient de la capacité du gouvernement à s’isoler des pressions de la société civile. D’autre part, les couches populaires constituaient les perdantes de ces politiques. La faiblesse des salaires, la croissance du secteur informel et les changements dans les lois du travail ont miné la capacité collective des organisations ouvrières. Les réformes associées au néolibéralisme ont érodé les droits (et les privilèges) acquis par les travailleurs lors des processus d’inclusion contrôlée des années 1930-1960
[14], alors que la fragmentation et l’atomisation de la société civile diminuaient la capacité des couches populaires à influencer les réformes politiques et économiques.
Ainsi, lors des élections, les partis ayant appliqué les réformes économiques ont été systématiquement punis ; lorsqu’elles étaient disponibles, les autres options du système partisan ont été choisies. En l’absence d’alternative, des partis antisystémiques, des dirigeants aux traits antipolitiques et des tentations populistes – de droite ou de gauche – ont fait irruption. L’isolement des politiciens, la distance entre les gouvernants et les masses, le manque d’imputabilité, d’intégrité bureaucratique et de délibération publique
[15], la faiblesse des gains, voire les pertes économiques
[16], ont développé la méfiance populaire à l’égard des institutions.
Politiquement, l’incapacité de la démocratie électorale à répondre aux demandes économiques et sociales ne s’est pas traduite de façon uniforme. Dans quelques pays (Chili, Brésil et peut-être Uruguay), il y a eu une alternance à l’intérieur du système partisan. Le résultat en a été une alternative de gauche, du moins plus à gauche que les gouvernements responsables des réformes néolibérales. Dans d’autres pays (Argentine, Venezuela, Paraguay, Pérou, Bolivie), l’alternative n’a pas surgi du système partisan, mais plutôt de l’extérieur : des présidents ou des candidats présidentiels sans parti ou avec des partis créés pour l’occasion, ou encore des mouvements sociaux rejetant l’ensemble des partis et des politiciens. À cet égard, nous avançons l’hypothèse que la capacité du système partisan à offrir une alternative crédible aux demandes des couches de la population laissées pour compte détermine l’expression du mécontentement. Dans les pays où elle existe, l’alternance sera la forme privilégiée de la contestation. En son absence, la contestation prendra des voies extra-institutionnelles, populistes ou antisystémiques. Cela explique pourquoi certains pays, aux systèmes partisans pareillement institutionnalisés, ne réagissent pas nécessairement de la même façon aux adversités économiques, politiques et sociales.
Même si le Brésil, comme le Pérou et la Bolivie, est un pays à faible degré d’institutionnalisation, la réponse politique antilibérale a surgi de la structure partisane du système. Le Brésil, avec la victoire du Parti des travailleurs (PT), et le Pérou, avec la montée de l’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana)
[17], ressemblent donc plus au Chili et à l’Uruguay, qui ont pourtant une structure partisane fortement institutionnalisée. L’élection de Luis Ignacio Da Silva, dit Lula, à la présidence du Brésil peut ainsi être interprétée comme le début d’une politique démocratique « normale ». En effet, l’alternance a eu lieu au sein du système partisan, capable de présenter des alternatives aux politiques du gouvernement sortant. Les raisons qui ont poussé plus de 50 % de l’électorat à voter pour le PT sont similaires à celles qui ont poussé l’électorat d’autres pays en crise à privilégier une solution antisystémique à caractère démocratique douteux. Bien que le Brésil n’ait pas connu la stabilité économique et la croissance du Chili, les acquis de la démocratie, surtout au cours des mandats de Fernando Henrique Cardoso, et la virginité gouvernementale du principal parti d’opposition n’ont pas entamé la crédibilité des politiciens. Même si l’on invoque le chômage, la précarisation, la misère, l’exclusion, la violence, le narcotrafic, l’absence d’État de droit et d’État-providence
[18] comme étant les raisons de la victoire de Lula, les acquis de l’administration Cardoso ont contribué à renforcer les institutions politiques, surtout la présidence. Le bilan des deux mandats de F. H. Cardoso est ambigu et contradictoire
[19]. Sur l’augmentation des inégalités s’est cependant greffée une amélioration de certains indicateurs sociaux (éducation, santé, espérance de vie, mortalité infantile, etc.). « Alors que le Brésil est la neuvième puissance économique mondiale, il ne se situe qu’au 62
e rang du classement établi par les Nations unies en termes de développement humain. »
[20]
Au Chili, la structure bipartisane semble assurer l’alternance à l’intérieur de la coalition entre la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. La stabilité politique et la croissance économique dont jouit le Chili depuis presque vingt ans ne l’ont pas exposé aux mêmes tensions que le reste de l’Amérique latine. En 1999, l’élection à la présidence du candidat socialiste de la Concertation
[21], Ricardo Lagos, après dix ans de pouvoir de la coalition gouvernementale, peut être interprétée comme une forme d’alternance répondant aux revendications des électeurs les plus à gauche de l’alliance. Cependant, la faiblesse de l’écart entre les votes obtenus par la coalition et ceux obtenus par la droite – représentée par l’Union démocrate indépendante (UDI) – est en partie due à la démobilisation des socialistes causée par l’écart croissant entre les dirigeants du parti et la base électorale
[22]. Sur le plan économique, les programmes de la droite et de la Concertation se ressemblent, ils prônent des politiques ouvertes sur le marché. R. Lagos s’est surtout démarqué sur les dossiers de la réforme des institutions démocratiques ainsi que sur la réforme des droits du travail, cette dernière étant destinée à faciliter l’action syndicale
[23]. Mais, outre l’apathie croissante de l’électorat, la stratégie populiste de la droite (UDI) se présente comme une alternative pour les déçus de la Concertation
[24].
Si nous nous limitons à la comparaison entre le Brésil et le Chili
[25], où des candidats de gauche ont formé des gouvernements, l’importante minorité parlementaire du PT, ainsi que la nature extrêmement fluide et volatile du système partisan brésilien, augurent d’accords et d’alliances législatives plus laborieuses que dans le cas chilien. Par ailleurs, la situation économique ne laisse pas à Lula une marge de man
œuvre suffisante pour répondre aux attentes de ses propres partisans.
Cependant, l’existence d’une structure partisane bien institutionnalisée ne constitue pas pour les classes moyennes et populaires une garantie de participation. Elle ne contribue pas nécessairement à la gouvernabilité ou à la consolidation de la démocratie. Néanmoins, rares sont les pays latino-américains dont les structures partisanes soient bien institutionnalisées : soit elles ne l’ont jamais été, soit elles ont subi dans les dernières années un processus de désorganisation et de confusion idéologique qui les a exposées à des tentations politiques de toutes sortes, dont l’autoritarisme. L’Argentine et le Venezuela en témoignent.
L’ALTERNATIVE ANTISYSTÉMIQUE : LES NOUVEAUX POPULISTES
Les alternatives antisystémiques participent d’une forme particulière de politique, identifiée au populisme. Nous entendons par « populisme » une stratégie politique adoptée par un chef charismatique pour exercer ou tenter d’exercer le pouvoir en l’absence d’une structure partisane, avec un faible contenu programmatique et l’appui d’une masse désorganisée et économiquement et socialement marginalisée. Ce « chef » rallie des groupes hétérogènes, promettant de les « sauver » de la crise et de l’exclusion. Les élections, plébiscites et manifestations populaires, et plus récemment les sondages d’opinion sont les instruments clés que les dirigeants populistes utilisent afin de mobiliser et de démontrer leur pouvoir
[26]. Cette nouvelle vague populiste adopte alors un discours antilibéral ralliant les perdants des politiques économiques néolibérales. Les leaders populistes en exercice comptent Hugo Chavez au Venezuela et Lucio Gutierrez en Équateur. En Bolivie, la popularité d’Evo Morales a connu une croissance rapide, même s’il n’a pas réussi à remporter les élections.
À la suite des réformes économiques des années 1990, les inégalités n’ont cessé de croître en Équateur
[27]. Pendant la crise financière de 1998-1999, le gouvernement de Jamil Mahuad a organisé un sauvetage financier de grande ampleur concernant plusieurs banques en faillite
[28] ; il leur a transféré près de 6 milliards de dollars, soit près de 23 % du PIB
[29]. Dans le cadre de la corruption ambiante, cette opération a aggravé la situation économique
[30], dont les couches populaires ont fait les frais
[31]. L’annonce de l’intention du gouvernement de J. Mahuad de dollariser l’économie avait déclenché la crise politique du 21 janvier 2000.
La Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (CONAIE), organisation autochtone créée en 1986
[32], a exprimé le mécontentement des populations indiennes
[33]. Des assemblées populaires ont été créées un peu partout dans les hautes terres et la mobilisation de la CONAIE a culminé avec une marche de 10 000 personnes à Quito. Les militaires ont alors choisi d’appuyer les revendications des manifestants
[34]. J. Mahuad a été destitué par un soulèvement militaire dont L. Gutierrez a fait partie. Ce soulèvement a bénéficié d’un appui populaire majoritaire : 80 % de la population était en faveur de la dissolution du Congrès, 92 % a appuyé la destitution de J. Mahuad
[35] et 71 % a soutenu les actions et les revendications de la CONAIE
[36].
L. Gutierrez a alors fondé le parti Société patriotique 21 janvier
[37]. Sa plate-forme électorale promettait une lutte acharnée contre la corruption et la pauvreté, des investissements dans les domaines de la santé, de l’éducation et des infrastructures, ainsi que la protection des « cinq sécurités » : sociale, citoyenne, juridique, écologique et alimentaire
[38]. Il s’est opposé à la Zone de libre-échange des Amériques, à l’implication de l’Équateur dans le Plan Colombie et a proposé la création d’un front commun latino-américain afin de renégocier la dette des pays en fonction de leurs capacités de paiement. Au cours des élections de l’année 2002, son principal allié a été le MUPP-NP
[39]. « Candidat des pauvres », il a été appuyé par les mouvements indiens et la gauche en général, ainsi que par certaines couches de la classe moyenne de la capitale. La victoire de L. Gutierrez a confirmé alors la déroute des partis traditionnels
[40]. Toutefois, le Parti social-chrétien a obtenu un meilleur résultat aux élections législatives, devenant la première force politique du Congrès avec 26 députés
[41]. Avant de remporter le deuxième tour des élections présidentielles, avec 54 % des suffrages exprimés, L. Gutierrez a adouci ses positions ; il s’est distancié de H. Chavez et a tenté de rassurer les cercles économiques et politiques nationaux et internationaux. Il a d’ailleurs effectué un voyage symbolique à New York et à Washington. Désormais, son empressement à acquiescer à tout et à tous risque de créer des problèmes de gouvernabilité.
Au Venezuela, deux partis politiques, l’Action démocratique (centre-gauche) et le COPEI (Parti social-chrétien du Venezuela, centre-droit), ont alterné au pouvoir pendant plus de quarante ans. Jusqu’à la fin des années 1980, le Venezuela s’est développé selon un modèle rentier et redistributeur, qui a contribué à tisser des liens clientélistes et à stimuler l’établissement d’un système politique corrompu
[42]. Le système bipartisan a mis dix ans à s’écrouler après le
Caracazo, la révolte populaire violemment réprimée qui marque, en 1989, la fin du pouvoir mis en place à partir du
Pacto de Punto Fijo. Le
Caracazo constitue la réponse populaire aux réformes structurelles du gouvernement de C. Andres Perez, qui n’ont fait qu’aggraver la situation économique des classes moyennes et populaires
[43]. Les élections de 1998 ont confirmé la déroute des partis traditionnels
[44] ; le candidat victorieux, l’ex-putschiste H. Chavez (56,2 % des suffrages exprimés), avait brandi la nécessité de stimuler la participation populaire aux affaires publiques en dehors du cadre partisan ; il avait appuyé la lutte contre la corruption et rejeté les politiques néolibérales de ses prédécesseurs.
H. Chavez a le profil du dirigeant providentiel capable de récupérer le mécontentement des couches hétérogènes de la société, notamment de la classe populaire. Métis, venant d’une ville éloignée de Caracas et d’origine modeste, il suscite l’identification des couches défavorisées et des perdants du néolibéralisme. Charismatique, son discours nationaliste met en valeur la tradition bolivarienne tout en essayant de coopter les élites politiques et sociales laissées pour compte par les politiques de marché
[45].
En ce qui concerne la Bolivie, lors des élections de juin 2002, une nouvelle formation politique, le Movimiento al Socialismo (MAS), est arrivée en deuxième position. Son candidat, issu du syndicat des
cocaleros
[46], E. Morales, a l’appui de nombreux partis de gauche, d’organisations étudiantes, de certains syndicats, de certaines couches de la classe moyenne désabusées par la corruption associée aux partis traditionnels, mais aussi, et surtout, de la Confédération paysanne nationale (Confederación Sindical Unica de Trabajadores Campesinos de Bolivia, CSUTCB) et des organisations autochtones. Le MAS a certes un programme plus radical que celui des autres partis systémiques ou antisystémiques que nous avons analysé ; cependant, cela n’explique pas nécessairement sa soudaine popularité. Il doit celle-ci à son habileté à exploiter les sentiments anti-néolibéraux et nationalistes de larges couches populaires.
Une alternative antisystémique, dirigée par un ex-général putschiste, a également surgi au Paraguay. Le général Oviedo, issu du Parti Colorado – dont faisait partie Alfredo Stroessner, le dictateur qui a gouverné le pays entre 1954 et 1989 –, propose une alternative nationaliste populiste de droite, principalement appuyée sur la paysannerie.
LA POLITIQUE SANS PARTIS NI POLITICIENS
En Argentine, la crise de la structure partisane et l’incapacité de la démocratie électorale à répondre aux demandes économiques et politiques de vastes couches de la population se sont traduites par une politique sans politiciens résumée par le slogan : « ¡ Que se vayan todos ! » (« Qu’ils partent tous ! »).
En 1999, le Parti radical de F. De La Rua réussissait à convaincre la majorité de l’électorat de sa capacité à rétablir les garanties politiques et économiques, ainsi qu’à se battre contre la corruption et l’injustice en consolidant des institutions malmenées par des décennies de régimes militaires et par les gestions péronistes. Le 20 décembre 2001, l’administration radicale était renversée non par un coup d’État militaire, mais par une « révolution des casseroles ». Il ne s’agit pas de la première crise que l’Argentine ait connue, mais celle-ci se démarque par l’absence des militaires qui, depuis les années 1930, s’étaient chargés de dénouer les conflits politiques en imposant une paix autoritaire.
En décembre 2001, le carcan de la convertibilité, avec son corollaire de dettes, de destruction des industries locales et de chômage généralisé, provoquait des retraits massifs de fonds des banques : les entreprises se prémunissaient contre la banqueroute annoncée et le gouvernement gelait les avoirs des particuliers et restreignait leurs retraits à 250 dollars par semaine, une restriction (le corralito) qui a mis le feu aux poudres. Le mouvement spontané, de rage, de frustration et d’impuissance n’avait pas pour but de remplacer l’administration radicale par une administration péroniste. Il s’agissait davantage d’une façon de désavouer la classe politique dans son ensemble, accusée d’inaptitude à gouverner, de manque de transparence, d’abus de pouvoir et de corruption.
Pouvons-nous donc conclure au retour au pouvoir de la gauche dans plusieurs pays latino-américains ? La réponse mérite d’être très nuancée. Même en Bolivie, où la contestation des réformes économiques est la plus radicale, la démocratie et le capitalisme n’ont pas été remis en question, et les populistes ont accédé au pouvoir par le biais d’élections libres et démocratiques. Les alternatives systémiques et antisystémiques mettent l’accent sur la redistribution du revenu, donc sur l’équité, et les politiques économiques demeurent relativement modérées. Celles-ci suivent les grandes lignes de l’orthodoxie, mais s’accompagnent de politiques sociales visant à réduire la pauvreté et à diminuer les inégalités. Dans la mesure où la structure politique offre des alternatives, le choix reste dans le cadre des institutions ; le populisme demeure alors un deuxième choix favorisé par l’absence d’alternatives institutionnelles.
Les événements politiques actuels en Amérique latine permettent de penser à une troisième vague populiste. La première vague anti-oligarchique, entre 1930 et 1960, a permis l’intégration des laissés-pour-compte du régime oligarchique. La deuxième a enclenché les réformes économiques avec la caution des couches populaires. La troisième vague réunit les perdants de ces politiques sans y opposer nécessairement un projet alternatif clair. Militaire, la première vague assit son pouvoir à travers des coups d’État. Civile, la deuxième suivait les régimes autoritaires. La troisième vague est souvent militaire/électorale, le fait de putschistes vaincus transformés en candidats présidentiels gagnants (H. Chavez et L. Gutierrez). Le Chili a pu éviter le populisme, le Brésil et l’Uruguay semblent engagés dans la construction d’un système partisan qui offre des alternatives et permet une alternance institutionnelle. Dans les autres cas, les coups d’État ont échoué et aussi bien H. Chavez que L. Gutierrez ont accompli aux urnes ce qu’ils n’avaient pas réussi à accomplir par les armes. Il reste à se demander s’ils ont embrassé la démocratie par conviction ou simplement par opportunisme. Cette question est loin d’être anodine. Le futur de la démocratie en dépend.
[1]
Comisión Económica para América Latina y el Caribe (CEPAL),
Balance preliminar de la economía de América Latina y el Caribe, 2002, Santiago (Chili), CEPAL, décembre 2002.
[2]
On estime que la pauvreté a touché 7 millions de personnes en plus ; le taux de chômage est passé de 8,4 % à 9,1 % entre 2001 et 2002, tandis que le pouvoir d’achat de la population a chuté de 1,5 % ;
ibid.
[3]
Guillermo O’Donnell, « Delegative Democracy »,
Journal of Democracy, vol. 5, n
o 1, janvier 1994.
[4]
Voir Steven Levitsky, Lucan A. Way, « The Rise of Competitive Authoritarianism »,
Journal of Democracy, vol. 13, n
o 2, avril 2000.
[5]
En 2002, le
Journal of Democracy consacrait un numéro aux démocraties hybrides : « Elections without Democracy »,
Journal of Democracy, vol. 13, n
o 2, avril 2002.
[6]
Soit le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et les médias ; voir S. Levitsky, L. A. Way,
op. cit.
[7]
Évelyne Hubert, Dietrich Rueschemeyer, John D. Stephens, « The Paradoxes of Contemporary Democracy. Formal, Participatory, and Social Dimensions »,
Comparative Politics,
vol. 29, n
o 3, avril 1997.
[9]
L’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) au Pérou ; le Parti péroniste, le Parti radical ou le FREPASO (Frente del País Solidario) en Argentine ; et le PRI (Partido Revolucionario Institucional) au Mexique.
[10]
Philip Oxhorn, Graciela Ducatenzeiler,
What Kind of Democracy ? What Kind of Market ? Latin America in the Age of Neoliberalism, University Park (Pa.), Pennsylvania State University Press, 1998.
[11]
Javier Corrales, « The Politics of Argentina’s Meltdown »,
World Policy Journal, vol. 19, n
o 3, automne 2002.
[13]
Graciela Ducatenzeiler, Philip Oxhorn, « Democracia, autoritarismo y el problema de la gobernabilidad en América latina »,
Desarrollo Económico, n
o 34, avril-juin 1994.
[14]
Philip Oxhorn, « Is the Century of Corporatism Over ? Neoliberalism and the Rise of Neopluralism »,
in P. Oxhorn, G. Ducatenzeiler,
op. cit., 1998.
[15]
Andreas Schedler, « Elections without Democracy. The Menu of Manipulation »,
Journal of Democracy, vol. 13, n
o 2, avril 2002.
[16]
Surtout dans les pays où les partis populaires ou populistes avaient exercé le pouvoir.
[17]
L’APRA est arrivée en deuxième position aux élections de 2001 et reste favorite au sein de l’opinion publique péruvienne.
[18]
Emir Sader, « Huit années qui ont laminé le Brésil »,
Le Monde diplomatique, octobre 2002.
[19]
Camille Goirand, « Le Brésil de F. H. Cardoso : entre crise et réformes »,
Problèmes d’Amérique latine,
n
o 45, été 2002.
[21]
N.d.l.R. : Coalition de centre-gauche, la Concertation pour la démocratie regroupe le Parti démocrate-chrétien, le Parti radical, le Parti socialiste et le Parti pour la démocratie.
[22]
Paul W. Posner, « Popular Representation and Political Dissatisfaction in Chile’s New Democracy »,
Journal of Interamerican Studies and World Affairs, vol. 41, n
o 1, printemps 1999.
[23]
Alan Angell, Benny Pollack, « The Chilean Presidential Election of 1999-2000 and Democratic Consolidation »,
Bulletin of Latin American Research, vol. 19, juillet 2000.
[24]
La région de Valparaiso, traditionnellement acquise aux socialistes, a été durement touchée par la crise économique et le chômage à partir de 1997. Elle vota majoritairement pour le candidat populiste de l’UDI ; voir Peter Winn, « Lagos Degeats the Right – By a Thread »,
NACLA Reports on the Americas, vol. 33, n
o 5, mars-avril 2000. Le Parti socialiste s’est aussi fait ravir certains secteurs sympathisants, notamment les jeunes et les Mapuches ; voir Arturo Fontaine Talavera, « Chile’s Elections : The New Face of the Right »,
Journal of Democracy,
vol. 11, n
o 2,
avril 2000.
[25]
En Uruguay, le parti Encuentro progresista, dirigé par Tabaré Vázquez, constitue l’alternative antilibérale ; en 1999, il arrivait en tête au premier tour des élections et obtenait une majorité relative au Congrès.
[26]
Kurt Weyland, « Clarifying a Contested Concept : Populism in the Study of Latin American Politics »,
Comparative Politics,
vol. 34, n
o 1, octobre 2001.
[27]
En Équateur, le coefficient Gini (où 0 équivaut à une égalité parfaite et 1 à une inégalité parfaite entre les différentes couches de la société) passera de 0,43 en 1995 à 0,47 en 1998, puis à 0,48 en 1999 (Franklin R. Gallegos, « Équateur : la crise de l’État et du modèle néolibéral de développement »,
Problèmes d’Amérique latine, n
o 36, janvier-mars 2000) et, finalement, à 0,58 en 2000 (José Antonio Lucero, « Crisis and Contention in Ecuador »,
Journal of Democracy,
vol. 12, n
o 2, avril 2001). La croissance phénoménale des inégalités, entre 1999 et 2000, découle de la dollarisation de l’économie et des réponses apportées à la crise économique.
[28]
Dont les quatre banques les plus importantes du pays.
[29]
Ce montant équivaut à ce que l’Équateur a investi dans l’éducation depuis les treize dernières années, dans la santé depuis les trente-neuf dernières années ou dans le développement agricole depuis les quarante-deux dernières années ; voir J. A. Lucero,
op. cit., p. 62.
[30]
Entre 1998 et 2000, le PIB a chuté de 7,3 % et les investissements étrangers ont diminué de 34,7 %. Près de 10 % de la population équatorienne émigra au cours de cette période ;
ibid., p. 60.
[31]
Les dépenses sociales de l’État ont chuté de 50 % et les salaires ont diminué de 25 % ;
ibid., p. 62.
[32]
L’une des organisations autochtones les plus puissantes et les mieux organisées d’Amérique latine ;
ibid., p. 61.
[33]
Les autochtones représentent 40 % de la population et 96 % vivent sous le seuil de pauvreté ; voir F. R. Gallegos,
op. cit., p. 86.
[34]
En Équateur, les militaires n’ont jamais réellement endossé le dogme néolibéral. Attachés à la théorie de la dépendance, ils prônent un État nationaliste et développementaliste. Ils ont exprimé leur désaccord face à l’initiative de paix de J. Mahuad avec le Pérou et avec les mesures d’austérité budgétaire affectant les militaires de rang intermédiaire. Deux jours avant l’annonce de la dollarisation, ils ont pressé le gouvernement de demander l’extradition des banquiers en fuite et de confisquer leurs biens, outre le fait de mettre un terme à la corruption douanière. Ces demandes furent ignorées par le président ; voir F. R. Gallegos,
op. cit., p. 85.
[36]
J. A. Lucero,
op. cit., p. 65.
[37]
En souvenir du soulèvement populaire.
[38]
Marc Saint-Upéry, « Équateur. Un rebelle à la présidence »,
Le Monde diplomatique, janvier 2003.
[39]
Mouvement d’unité plurinationale Pachakutik - Nouveau pays. Ce parti, créé en 1995 par la CONAIE, incarne le désir de l’organisation de participer au jeu démocratique et de mieux représenter ainsi les peuples autochtones. Auparavant, la CONAIE avait refusé de porter son action dans l’arène électorale car elle considérait la démocratie en vigueur en Équateur comme une « fausse démocratie excluante » ; voir M. Saint-Upéry,
op. cit. Le MUPP-NP rassemble aussi des organisations étudiantes, écologistes, des syndicats et des petits partis de gauche.
[40]
Le Parti Rodoldista a obtenu 15,53 % des voix, les sociaux-démocrates 14,05 % et les sociaux-chrétiens 12,27 %.
[41]
Le Congrès est donc très fragmenté, les autres formations ayant tout au plus 15 députés. Quant au MUPP-NP, il réalisa sa meilleure performance en date avec l’élection de 11 députés, alors que le parti de L. Gutierrez ne réussit à faire élire que six députés.
[42]
Luis Gómez Calcaño, Thanalí Patruyo, « Le Venezuela, entre espoir populaire et crise économique »,
Problèmes d’Amérique latine, n
o 34, 1999.
[43]
36 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 1984, cette proportion a grimpé à 68 % en 1991 (elle est aujourd’hui de 80 %). Dans la même période, la pauvreté absolue est passée de 11 % à 34 %. Le PIB par habitant, 5,757 dollars en 1980, passe à 1,994 dollars en 1991. En ce qui concerne les inégalités, les 10 % les plus riches de la population accaparaient 30 % du PIB en 1988 et 45 % en 1991. Pour les 10 % les plus pauvres, leur proportion du revenu national est passée de 2,3 % en 1988 à 1,8 % en 1991. Trudie Coker, « Globalization and State Capital Accumulation. Deteriorating Economic and Political Rights in Venezuela »,
Latin American Perspectives, vol. 26, n
o 5, septembre 1999.
[44]
Le parti Ad (Acción Democrática) n’a obtenu que 9,05 % et le COPEI 2,15 % des suffrages exprimés.
[45]
F. B. Fonieles, « Claves del Conflicto. Venezuela : Chávez en su laberinto »,
Desarrollo Humano e Institucional en América Latina, 21 janvier 2003.
[46]
Les
cocaleros sont, en partie, des ex-mineurs relocalisés dans la région du Chaparé dans les années 1980 à la suite de la suppression de près de 23 000 postes dans ce secteur, et devenus cultivateurs de coca.