Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130537820
216 pages

p. 95 à 104
doi: en cours

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Mise sur agenda politique et discours sécuritaire : le migrant comme menace

n° 50 2003/2

2003 Revue internationale et stratégique Mise sur agenda politique et discours sécuritaire : le migrant comme menace

La construction d’un sens commun sur l’immigration en Italie.

Les « gens » dans le discours médiatique et politique

Marcello Maneri Sociologue, maître de conférences en épistémologie des sciences sociales à l’Université de Milan.
Dans le discours politique, la référence aux comportements des citoyens est un argument de première importance : souvent, en Italie, pour justifier des politiques restrictives sur l’immigration ou sur les droits de citoyenneté accordés aux étrangers, il est fait référence au manque de préparation du tissu social ou au fait qu’une politique trop ouverte « augmenterait le racisme des Italiens ». Pour autant, il ne faut pas exagérer le rôle des attitudes individuelles dans l’élaboration des politiques qui régissent l’immigration. L’opinion publique, ainsi communément utilisée, est surtout une fiction, quand elle n’a pas une simple fonction discursive. L’« opinion des gens », que nous connaissons parfois de manière « scientifique » à travers les sondages d’opinion, n’est pas seulement le résultat final et déformé de dynamiques sociales complexes et interdépendantes, mais aussi un référent imaginé. The Construction of Common Sense on Immigration in Italy : How the « People » Enters the Political and Media Discourse
In the political discourse, the reference to citizens’ behavior is an argument of primary importance. In Italy, to justify restrictive policies on immigration or on citizenship rights granted to foreigners, the discourse often refers to the lack of preparation of the social fabrics or to the fact that too open a policy would increase racism. But for all that, the role of individual attitudes in the elaboration of immigration policies must not be exaggerated. The notion of public opinion, as commonly used, is mostly a fiction, if not a mere discursive tool. « Peoples’ opinion », which is sometimes inquired in a « scientific » way through opinion polls, is not only the final and distorted result of complex and interdependent social dynamics, but also a devised referent.
En sciences sociales, une grande attention est portée à l’impact des processus migratoires sur les sociétés des pays d’accueil, et en particulier sur leur opinion publique. De même, dans le discours politique, la référence aux attitudes des citoyens est une argumentation de première importance : souvent, en Italie, pour justifier des politiques restrictives sur l’immigration ou sur les droits de citoyenneté accordés aux étrangers, il est fait référence au manque de préparation du tissu social ou au fait qu’une politique trop ouverte « augmenterait le racisme des Italiens » [1]. Les indicateurs de ce racisme ne manquent pas, qu’il s’agisse d’actes racistes faisant les gros titres des journaux ou de sondages rapportant des résultats alarmants. Si l’on sort d’une logique sensationnelle et que l’on examine dans le détail une série de données historiques, on peut constater une augmentation des attitudes hostiles aux étrangers. Des opinions radicales, telles que « Plus je connais les étrangers et plus je suis convaincu que les Italiens sont les meilleurs » ou « Au bout du compte, je crois que beaucoup de personnes noires sont des débauchés », ont été en augmentation régulière de 1989 à 2002, passant de 25,7 % à 37,4 % d’avis favorables en ce qui concerne la première affirmation et de 15,3 % à 26 % pour la deuxième [2].
Pour autant, il ne faut pas exagérer le rôle des attitudes individuelles dans l’élaboration des politiques qui régissent l’immigration. L’opinion publique, ainsi communément utilisée, est surtout une fiction, quand elle n’a pas une simple fonction discursive. L’« opinion des gens », que nous connaissons parfois de manière « scientifique » à travers les sondages d’opinion, n’est pas seulement le résultat final et déformé [3] de dynamiques sociales complexes et interdépendantes, mais aussi un référent imaginé. Le discours sur l’immigration est caractérisé par un mode d’énonciation prédominant : ce sont les élites et les institutions qui s’expriment et, selon elles, elles parleraient au nom des intérêts de quelqu’un d’autre, ceux du citoyen ordinaire, sous réserve qu’il soit autochtone.
Le fait que le politicien se déguise en un citoyen tout à fait ordinaire est une caractéristique assez courante en communication politique. Mais l’artifice discursif des « gens » a ici une signification particulière : il sert à la collecte des demandes, des perceptions et des réactions spontanées et apolitiques présentes dans certaines couches de la société et à leur traduction dans un nouveau consensus dominant, capable de donner un sens à la réalité quotidienne en agrégeant de nombreux intérêts. Ce qui caractérise le discours sur l’immigration est son caractère de « sens commun », qui permet de faire converger un nombre limité de thèmes, de schémas narratifs, d’argumentations et de catégorisations vers une représentation homogène et une efficacité d’interprétation contraignante. Cette représentation – qui appartient au sens commun puisqu’elle est tenue pour acquise, naturalisée, objectivée, affectivement ressentie et défendue – place l’« immigré extracommunautaire » au croisement entre la marginalité et la déviance, et plus précisément dans les registres de la violence, de la privation, de la saleté, de la criminalité et de la clandestinité – cette dernière résumant et englobant dans le discours médiatique toutes les autres caractéristiques [4]. La problématique de l’immigration est invariablement posée en termes de contrôle des entrées et de la présence d’étrangers pour faire face à ce qui est défini, explicitement ou implicitement, comme une invasion, dans le cadre d’une perception globale de la question en termes de menace et de danger [5].
Il est certain que, sans les politiques migratoires symbolisées au niveau européen par les accords de Schengen, le cadre ne serait pas le même. En Italie en particulier, la problématique de l’immigration a émergé à la suite des accords de Schengen et s’est nourrie de thèmes qui étaient l’expression directe ou indirecte de ces politiques et de leurs conséquences. L’immigré – qu’il faut contrôler – se présente en fait comme un domaine spécifique du discours, à l’intérieur duquel certaines significations se lient naturellement entre elles ou à l’exclusion d’autres et où le sens attribué à certaines catégories, structures saillantes ou « typifications » est le condensé de pratiques sociales prédominantes [6].
La relation entre l’orientation politique globale – européenne ou même internationale – et la construction d’un discours sur l’immigration, par de nombreux aspects homogène, se comprend mieux et de manière plus circonstanciée grâce à l’analyse du système de relations, de pratiques et de discours entre les acteurs sociaux qui ont, plus que d’autres, la possibilité d’agir ou de produire un discours public sur ce thème. Autrement dit, l’immigré comme figure sociale, tant dans la réalité que dans le discours, a été construit de manière particulière, à une époque historique donnée, en vertu d’un système d’influences et d’attentes réciproques, de pratiques et de rapports déterminés, entre les médias, les forces de police, la magistrature, les comités de citoyens, les « entrepreneurs politiques de l’insécurité » et les représentants du pouvoir politique. Quelles ont été les conditions de construction de ce système de relations ? Quels sont les mécanismes de son fonctionnement ? L’esquisse de la réponse à ces interrogations servira à introduire l’argument principal : quelles sont les modalités de constitution du discours sur l’immigration en un sens commun ?
Plutôt que de décrire les thèmes, les rhétoriques, les catégories, les stratégies énonciatives de ce discours, nous tenterons de déterminer certaines de ses conditions d’existence et de ses propriétés. Nous nous attarderons sur les processus qui ont participé à la constitution d’un sens commun en adoptant une perspective qui, en laissant de côté les constantes quasi anthropologiques qui poussent à certaines périodes chaque société à identifier une menace [7] ou qui font de l’étranger le lieu commun de la suspicion et de l’incertitude [8], se concentre sur les conditions, les enjeux et les dynamiques qui ont présidé, dans un contexte sociohistorique particulier, notamment celui de l’Italie au début des années 1990, à la constitution d’une formation discursive particulière.
 
LA CRISE DU POLITIQUE
 
 
En Italie, la fin des années 1980 a été caractérisée par une crise du politique – une crise de légitimation – qui a généré d’autres crises de légitimation. Bien que le débat soit encore ouvert, on peut affirmer que la fin de la guerre froide a miné les fondements d’un système de pouvoir qui a gouverné pendant quarante ans et a ouvert la voie au scandale de « Tangentopoli » (plus connu sous l’appellation « Opération mains propres »), qui a renversé tout ce qui faisait référence au « vieux régime », notamment la classe politique, en remettant en question la légitimité même de l’instance politique [9]. Un nouveau populisme est apparu, caractérisé par le refus du politichese – c’est-à-dire du jargon propre à la classe politique –, par l’adoption d’un langage ordinaire, par la simplification des analyses et des propositions politiques et par la référence persistante à l’« opinion des gens ». En d’autres termes, la communication, dans ses éléments symboliques, doit de plus en plus représenter la délégation du pouvoir, en s’approchant, dans son expression ainsi que dans son argumentaire, des « gens » chez qui elle puise, dans le système démocratique-parlementaire, sa légitimité.
En parallèle ou en conséquence, d’autres institutions ont également traversé une crise de légitimation. La police et la magistrature, qui s’étaient toujours appuyées, en termes de carrière, d’orientation et de protection, sur le système politique, au point d’en devenir en grande partie imperméables aux sensibilités et aux revendications de la société civile, sont à la recherche de nouveaux parrains dans ce climat généralisé d’incertitude [10]. Les magistrats et les fonctionnaires de police s’adressent de plus en plus directement, à travers des déclarations et des conférences de presse, aux citoyens pour communiquer et susciter un consensus autour de leurs initiatives, et ils essaient de manière croissante de répondre à leurs revendications. Le slogan « La police parmi les gens » synthétise bien cette nouvelle tendance, qui avait déjà commencé, en ce qui concerne la police, avec la réforme de cette institution [11].
De même, les médias, traditionnellement liés en Italie au système politique et à ses alliances, ont commencé à changer de stratégie dès les années 1980, sous l’impulsion de changements dans ce domaine qui se traduisent par une plus grande attention portée aux logiques de marché et par un intérêt grandissant pour le lecteur ordinaire. La crise plus générale qui a touché la classe politique au tout début des années 1990 a accentué ce processus. Les « gens » deviennent les lecteurs-modèles de l’information, qui, à son tour, mesure son propre degré d’« objectivité » sur la base d’une correspondance avec une opinion publique qui n’est elle-même pas plus précisée. Le renouvellement dans la composition, le langage, le style et les référents, qui a commencé dans les quotidiens à partir des années 1980 et a été en partie suscité par la concurrence des télévisions privées, répond à l’exigence d’une plus grande adéquation avec l’« opinion des gens » [12]. Évidemment, l’opinion publique de référence est l’opinion de ceux qui sont capables de se présenter comme les représentants des « gens », c’est-à-dire les acteurs sociaux munis des ressources suffisantes pour s’accréditer comme sources.
La conséquence, en termes de stratégies mises à exécution par ces acteurs, est toujours la même : l’institution à la recherche de légitimité a tendance à redéfinir les priorités et les référents en devançant le sens commun émergent. Au début des années 1990, le phénomène migratoire s’est imposé comme l’un des champs favoris pour exercer ce genre de « représentation » politique. Le cas des fameux « incidents de Florence », en février 1990, est emblématique et précurseur. Le 20 février 1990 a eu lieu un défilé de « citoyens sans défense » (c’est ainsi qu’ils se définissaient à l’époque et qu’ils seront ensuite définis à d’autres occasions) contre la « criminalité » des étrangers. Une semaine plus tard, des citoyens étrangers étaient agressés par 200 personnes armées de battes de base-ball. Les médias ont donné beaucoup d’importance à ces incidents, en stigmatisant les bagarres mais en rapportant également avec abondance de détails les motivations des manifestants et celles des agresseurs.
Quelques jours plus tard était publié un sondage commandé par un grand quotidien, qui faisait état de données alarmantes sur le racisme des Florentins ; les opinions favorables à la proposition de « renvoyer les étrangers dans leurs pays d’origine » avaient quadruplé par rapport à l’année précédente. Ce sondage exprimait clairement des opinions appelées « pseudo-opinions » en méthodologie, car elles reflètent l’utilisation d’un moyen qui consiste à forcer les personnes interrogées à exprimer une opinion politique sur un sujet par rapport auquel elles n’ont pas encore eu la possibilité d’élaborer des catégories proprement politiques permettant de clarifier les enjeux ; par conséquent, les sondés auront donc tendance à répondre suivant leur humeur du moment. Les réponses sont d’ailleurs orientées par la formulation même de la problématique, qui reproduit littéralement les thèmes de la manifestation. Il est toutefois établi que le politicien, d’ailleurs dépourvu de raffinement méthodologique, ne tient pas tant à connaître l’opinion publique que ce qui est présenté comme tel, c’est-à-dire, en étendant provisoirement l’acception utilisée dans cet article, le sens commun. Ainsi, le maire de Florence, qui avait minimisé les incidents, annonce une « ligne dure » : le « nettoyage général » des rues du centre-ville. Quant à lui, le secrétaire d’un parti de la coalition au gouvernement se fait filmer dans les rues de Florence en train de défendre les revendications de la manifestation. Ce qui était considéré quelques jours auparavant comme « raciste » devient à ce moment-là parfaitement légitime.
Le scénario fonctionne et est reproduit dans presque toutes les grandes villes et villes moyennes du Centre-Nord. Les médias voient dans la vaste couverture des mobilisations – et dans l’adhésion aux revendications qui les caractérisent – un moyen privilégié d’être en phase avec l’opinion émergente. Pour leur part, certains milieux de la classe politique y voient un nouvel espace possible de représentation. De nombreux quotidiens participent de manière active à ce scénario, en demandant des garnisons de forces de l’ordre, des évacuations et du « nettoyage » [13]. Cette position leur permet ainsi de créer un rapport plus étroit avec leurs lecteurs, de les fidéliser et de redonner de la vigueur à leurs chroniques locales. Dans le discours, les manifestants se transforment en « peuple », sous l’appellation de « gens », « quartier », « ville ». Ces « entrepreneurs moraux de l’insécurité » sont désormais devenus l’« opinion publique ». Cette tentative de séduction de l’opinion émergente, au regard de la « faim » de consensus général, se concrétise dans une course des différents acteurs institutionnels (partis, administrations locales, police et magistrature) vers plus de contrôle, de rigueur et de fermeté à l’égard des attitudes déviantes attribuées aux étrangers.
 
LE SYSTÈME COURT-CIRCUITÉ
 
 
Si chacun des acteurs cités a suivi une logique d’action propre – bien que souvent analogue –, l’effet d’ensemble a été, une fois encore, différent de la simple addition de chacune d’entre elles. Il serait trop long de décrire ici, même brièvement, le réseau entier d’interactions qui a fait en sorte que chacun des acteurs cités a constitué pour l’autre un instrument de pression/conditionnement et d’influence discursive [14]. On peut cependant énumérer certaines des raisons pour lesquelles le changement intervenu au sein des pratiques d’une institution s’est régulièrement transcrit dans les logiques d’action des autres institutions, en élaborant un nouvel objet, une nouvelle stratégie et de nouvelles énonciations. Les acteurs cités constituent de manière générale un système d’interactions. Les fonctions que chacun d’eux remplit à l’égard de l’autre sont celles de sources de connaissance (les médias pour la classe politique ; et, inversement, les leaders politiques pour les médias ; la police et la magistrature pour les deux) ou d’autorité, formelle ou informelle (les charges politiques pour la police et la magistrature ; la police et la magistrature pour les médias, mais de manière plus résiduelle). Il s’agit donc d’un système de relations d’interdépendance cognitive, pragmatique et normative où les fonctions respectives et les directions des flux informatif et normatif sont relativement définies.
Comme nous allons le voir maintenant, avec la crise de légitimation mentionnée précédemment, ces fonctions se croisent de plus en plus et les rapports deviennent progressivement plus étroits. Les comités de citoyens à vocation « sécuritaire » ont joué un rôle catalyseur de cette évolution, s’organisant, au moins dans un premier temps, sur une base spontanée et utilisant – alors qu’ils étaient eux-mêmes utilisés – les autres acteurs pour acquérir une visibilité et satisfaire leurs exigences. En prétendant explicitement incarner la volonté populaire, cette avant-garde active des humeurs et des préoccupations des citoyens (tout au moins une fois que celles-ci ont été traduites en une sorte de sens commun de l’opinion publique), malgré sa faible importance numérique (les membres actifs et permanents de chaque comité se réduisent à quelques individus, et la capacité de mobilisation atteint seulement quelques centaines de personnes en certaines occasions importantes) et la volatilité de son organisation [15], parvient à devenir la source privilégiée et accréditée de connaissance par rapport aux problématiques des quartiers pour les journaux quotidiens et, par conséquent, pour les autres acteurs sociaux. En réalité, cette avant-garde assimile à travers les politiciens, les médias de masse et les services de police un ensemble de catégories, de définitions et de langages. Mais elle peut à son tour exercer un pouvoir de conditionnement aussi informel qu’implacable, du fait qu’elle s’est érigée en opinion publique à un moment historique donné.
En adoptant le point de vue des comités et en le construisant comme opinion publique indifférenciée, les médias – et particulièrement, dans une première phase, les organes de presse bien implantés localement – deviennent, ce qui est un fait assez nouveau en Italie, les représentants de cette dernière. Ils détiennent donc un pouvoir de conditionnement, dont ils ont parfaitement conscience, et n’hésitent pas à recourir à l’exhortation explicite ou à la réprobation agressive, en distribuant les éloges et les réprimandes aux hommes politiques et aux services de police selon l’efficacité apparente de leur action face à la « dégradation » et à l’« insécurité ». Les rapports de force s’inversent : forts d’un mandat populaire – autoproclamé –, ce sont surtout les journaux quotidiens qui, dès les années 1980, se soustraient aux sanctions de police [16]. À partir du début de la décennie 1990, ils sont capables de lancer des cris d’alarme et de définir des problématiques auxquelles les leaders politiques et les polices n’arrivent pas à se soustraire. De manière typique, les journaux à forte implantation locale « adoptent » une certaine partie de la ville et, dans des articles publiés quotidiennement, la décrivent comme un lieu dans lequel, sous l’œil distrait de la police, les citoyens « vivent barricadés dans leur maison », « menacés » et « assiégés » par une invasion de drogués et de dealers étrangers ou de prostituées noires.
À partir de la deuxième moitié des années 1990, presque toutes ces « campagnes » (ainsi dénommées par certains fonctionnaires de police eux-mêmes) sont lancées de manière autonome par les médias, qui ont rendu marginal, ou exclusivement instrumental, le rôle des comités, utiles tant qu’ils produisent des initiatives qui feront les gros titres sur la « rébellion des habitants » mais désormais représentés dans un rôle qu’ils n’occupent même plus. Dans d’autres cas, surtout vers la fin de la décennie, certains actes de violence ont été regroupés par thèmes et transformés en « paniques morales » [17] qui deviennent des « cris d’alarme face à l’immigration ». À Rimini, en août 1997 – la date n’étant pas fortuite en raison de la pénurie de nouvelles importantes à ce moment-là de l’année –, un viol commis par des inconnus, « peut-être des Albanais », et deux tentatives d’agression commises par des citoyens étrangers ont déclenché une vaste campagne nationale, qui a abouti en trois jours à l’envoi de 1 000 agents sur le terrain, à des opérations de ratissage visant les étrangers sur les plages (à l’exclusion des touristes), à la proposition du maire de centre-gauche d’instituer des permis de séjour régionaux, restrictifs quant à la mobilité géographique des immigrés non-communautaires et, plus tard, à l’aggravation des mesures de contrôle de police à l’égard des étrangers prévues par la loi en discussion au Parlement. La décennie 1990, surtout dans sa deuxième moitié [18], a été ponctuée de « paniques morales » (« invasion » de « faux réfugiés albanais », cris d’alarme face aux « agressions sexuelles » et aux « meurtres » [19]), relayées par la réaction immédiate des institutions et des leaders politiques.
Dans ce cadre, pour une police et une magistrature désireuses de susciter un consensus populaire (mais, en ce qui concerne les individus et leurs espoirs de carrière, il s’agit surtout de visibilité [20]) et pour les leaders politiques qui désirent s’aligner sur le consensus émergent, il ne reste donc qu’à suivre la voie de la réponse/confirmation à la panique morale. En lisant le journal du matin pour « prendre le pouls de l’insécurité » [21], ils prépareront des interventions opportunes et ne se différencieront éventuellement que par la célérité et le zèle avec lesquels ils appliqueront ce scénario. Ils anticiperont les événements et hurleront plus fort – et on les appellera les entrepreneurs moraux de l’insécurité ; ils répondront avec sollicitude en se mélangeant au chœur – et on les appellera les shérifs zélés [22] ; ils s’adapteront à leur manière avec des différences de tons – et ils se définiront eux-mêmes comme « solidaires mais avec rigueur » [23].
Désormais, les médias ont de nouvelles fonctions et se transforment en autorité informelle et en source d’information pour leurs propres sources. De nouveaux acteurs s’insèrent dans le système en accélérant la fonction autoréférentielle. Une confusion croissante des rôles s’installe, avec des maires-shérifs, des policiers-chefs du peuple [24], des citoyens-policiers [25], des policiers-citoyens [26] et ainsi de suite, les rôles se combinant à l’infini. Mais, surtout, cette confusion donne lieu à une forme singulière de reproduction du discours : les flux informatifs et normatifs prennent des sens et des directions imprévisibles, et, plutôt que de se disperser, ils résonnent invariablement d’un acteur à l’autre, en se cumulant.
 
UN DISCOURS DE SENS COMMUN
 
 
Il est inutile de préciser que ce genre de circularité produit des effets importants en termes de redéfinition des priorités des différentes institutions [27]. Au lieu d’approfondir ce thème, nous préférons nous pencher sur une autre question : quelles sont les règles qui président à la formation du discours sur l’immigration ? Ou, pour reprendre ce que l’on a affirmé plus haut et pour limiter l’étendue de la question, quelle est la forme spécifique du caractère cumulatif des discours qui dérivent de ce système de rapports d’interaction ? S’il y a une raison pour laquelle il est si coûteux pour chacun des acteurs cités de s’éloigner d’une certaine définition du « problème immigration », c’est que le discours qui le définit se présente sous la forme du sens commun. Son accessibilité et sa nature d’ensemble font en sorte qu’il est donné pour acquis, l’opacité des circonstances de sa création le rend objectivé, les mécanismes primaires (l’opposition nous/eux, etc.) et les archétypes (l’image de l’invasion) sur lesquels il s’appuie facilitent sa naturalisation [28]. Comme les connaissances qui découlent du sens commun, ce discours est doté d’une apparence réaliste spécifique. Ce qui est pour le moins singulier, s’agissant d’un ensemble d’évaluations, d’attributions, de diagnostics, de propositions et de remèdes qui ont trait à l’analyse et à l’argumentation plutôt qu’à la constatation d’une expérience tangible, est que l’on parle de phénomènes sociaux non immédiatement saisissables et donc en apparence pertinents, appartenant en quelque sorte à la sphère de l’attitude théorique (de problématisation de la réalité) plutôt qu’à celle de l’attitude naturelle (de dissipation du doute). De manière certaine, le monde social regorge de théories populaires [29], c’est-à-dire de formulations en apparence théoriques qui utilisent des suppositions du sens commun et qui montrent une résistance opiniâtre à la remise en question. Mais il ne fait pas de doute que, sur le sujet de l’immigration, les cadres du discours, les thèmes, les présuppositions, les rhétoriques, c’est-à-dire l’ensemble des possibilités d’énonciation, sont beaucoup plus restreints et transversaux que, par exemple, dans le discours sur le chômage ou l’homosexualité.
Le discours sur l’immigration parvient, plus que d’autres, à assumer une forme de sens commun, surtout grâce au caractère de son accumulation. Il instaure un rapport particulier avec la vérité, à travers les opportunités offertes par sa propre stratification [30]. Un exemple concret : le journal qui reprend la déclaration du politicien, qui cite l’analyse de l’expert, qui se base sur les données de la police, qui à son tour répond aux revendications des citoyens, qui ont été en fait elles-mêmes véhiculées par ce journal ; ce journal ne se limite pas à faire circuler des éléments discursifs qui rebondissent d’un interlocuteur à l’autre, mais il réalise aussi un processus additionnel. Le glissement d’énoncés d’une communauté discursive à l’autre produit en fait un simulacre de vérité hybride qui, en se nourrissant de la somme des compétences supposées (technico-opérationnelle pour la police ; juridique pour la magistrature ; interprétative pour les cadres politiques ; scientifique pour les experts ; quotidienne pour les comités et pour les entrepreneurs politiques qui en recueillent les demandes ; cognitive pour les journalistes), finit par condenser différents « paradigmes épistémologiques ». Même en l’absence d’une attribution explicite des énoncés à leurs auteurs, les traces des énonciateurs et de leurs stratégies de véridiction sont inscrites dans le langage, dans ses catégories, dans ses styles d’argumentation et dans ses rhétoriques. Cette accumulation se traduit par une grande crédibilité et une forte plausibilité : en substance, elle objective ce même discours.
Ce qui contribue à conférer une véridicité à ces significations objectivées est l’autorité reconnue aux auteurs qui les produisent. Cette autorité elle-même est l’objet d’un processus cumulatif. Chaque acteur a sa matrice de légitimation : rationnelle-légale pour la police et la magistrature ; démocratique pour les représentants du pouvoir politique ; scientifico-intellectuelle pour les experts ; populaire pour les comités et pour les journaux qui en assument explicitement le point de vue ; morale pour les entrepreneurs politiques de l’insécurité [31]. La somme des différentes légitimations qui se produisent dans la circularité du discours rend alors encore plus accessibles et plausibles les objectivations de ce dernier. Les processus définitoires qui rendent le pauvre réfugié du Kosovo digne de notre compassion tant qu’il se trouve dans un autre pays, mais « clandestin » dès qu’il passe la frontière [32] – incluant tout un registre de connotations le qualifiant comme enclin au crime, menaçant, difficile à localiser, incontrôlable, malintentionné –, doivent aussi leur efficacité et leur caractère indiscutable à la légitimité attribuée à la représentation démocratique exprimée par le maire qui ne veut pas d’« Albanais » sur son territoire ; à celle, rationnelle-légale, dont bénéficient soit le magistrat quand il déclare que les clandestins constituent une urgence criminelle, soit la police qui organise des rafles dans les villes italiennes ; à la légitimité scientifique du sociologue qui démontre avec des données statistiques la forte propension des clandestins à la délinquance ; et, enfin, à la légitimité populaire des comités qui s’insurgent contre l’aménagement de centres d’accueil pour les réfugiés dans leur ville et des journaux qui se font largement l’écho de ces initiatives et des débats qu’elles suscitent.
Ces légitimations ne confèrent pas seulement le droit de parler ou une véridicité aux significations objectivées, mais elles attribuent aussi la valeur de norme aux impératifs pratiques poursuivis par chaque institution, d’une part en établissant un cadre dans lequel le thème de l’immigration peut être discuté et qui tourne presque toujours autour du sujet du contrôle (Combien devraient arriver ? Comment les arrêter ? Est-ce qu’ils sont réguliers ou clandestins ?), d’autre part en élaborant les valeurs à l’aune desquelles il est évalué (légalité, ordre, sécurité des autochtones, compatibilité culturelle [33]).
Cet effet de justification [34] et celui d’objectivation procèdent parallèlement. Au sujet de ce dernier, il faut ajouter que ce genre d’objectivations deviennent un sens commun stimulant, parce qu’elles sont capables de donner de manière efficace du sens à l’expérience de la vie quotidienne – en d’autres termes, de fonctionner dans la sphère réelle. Dans le cadre de l’invasion des clandestins, il n’est pas difficile de donner une signification – et de présenter un remède – à la « présence des dealers et des prostituées noires juste devant nos maisons ». Les modifications du paysage urbain à l’origine de cet exemple sont en définitive très différentes d’une réalité empirique primaire, mais elles se présentent plutôt sous une forme pré-interprétée, en raison des catégorisations dominantes (la catégorie dominante de l’« immigré extra-communautaire » étant le résultat le plus important de cette mise en forme de la réalité par le système politique), des cartes indiquant les priorités cognitives et opérationnelles, et des « recettes » mises à disposition par un discours public consensuel.
(Traduit de l’italien par Clelia Marino)
 
NOTES
 
[1] Au sujet du discours politique sur l’immigration en Italie, voir Jessika Ter Wal, « Italy : sicurezza e solidarietà », in Ruth Wodak, Teun van Dijk (eds.), Racism at the Top. Parliamentary Discourse on Ethnic Issues in Six European States, Klagenfurt, Drava Verlag, 2000, p. 311-354.
[2] En additionnant les taux de réponse de ceux qui se déclarent « très favorables » et ceux qui se disent « assez favorables ». Il s’agit de données relevées sur un échantillon national par un institut de recherche, la GPF, qui effectue des relevés tous les dix-huit mois.
[3] Les considérations faites à ce propos par Pierre Bourdieu dans « L’opinion publique n’existe pas », Les Temps modernes, no 318, 1973, p. 1291-1309, restent pertinentes encore aujourd’hui.
[4] Ces registres sont apparus à travers l’analyse de 1 041 articles de journaux publiés entre 1988 et 1993. Voir Marcello Maneri, « Stampa quotidiana e senso comune nella costruzione sociale dell’immigrato », Trento, thèse de doctorat, 1995. Jessika Ter Wal est arrivée à des conclusions analogues par de nombreux aspects dans « The Reproduction of Ethnic Prejudice and Racism through Policy and News Discourse. The Italian Case (1988-1992) », Firenze, thèse de doctorat, 1996. Au cours des années 1990, la tendance est en revanche à celle d’un rapport de plus en plus étroit avec le thème de la criminalité. Voir Alessandro Dal Lago, Non-persone. L’esclusione dei migranti in una società globale, Milan, Feltrinelli, 1999. Pour un recensement des études faites en Italie, voir Jessika Ter Wal, « Italy », in Jessika Ter Wal (ed.), Racism and Cultural Diversity in the Mass Media, Vienne, European Monitorig Centre on Racism and Xenophobia, 2002, p. 239-272.
[5] Perception renforcée, après le 11 septembre 2001, par le thème du terrorisme islamique.
[6] En général, le droit à l’assistance et à l’exercice de droits que chaque politique migratoire concède constitue le cadre social de référence des phénomènes migratoires. Pour une réflexion approfondie sur le statut des « non-personnes », voir A. Dal Lago, op. cit.
[7] Mary Douglas analyse de manière pertinente cette thématique du point de vue socio-anthropologique, dans Risk and Blame. Essays in Cultural Theory, Londres, Routledge, 1994.
[8] Ce dernier angle de lecture a été proposé récemment par Zygmunt Bauman, « The Stranger Revisited – and Revisiting », in Life in Fragments. Essays in Postmodern Morality, Oxford, Blackwell, 1995, p. 126-138, et « The Making and Unmaking of Strangers », in Postmodernity and Its Discontents, Cambridge, Polity Press, 1997, p. 17-34, en rejoignant une longue tradition qui interprète en dernier ressort les racismes contemporains surtout comme un refus de la différence.
[9] Les nouveaux leaders qui apparaîtront sur la scène électorale se présenteront comme les paladins de l’antipolitique (Umberto Bossi, secrétaire de la Lega Nord, Ligue du Nord, avec le slogan « Rome, la voleuse » ; ou Silvio Berlusconi, leader de Forza Italia, avec le modèle d’entreprise, etc.).
[10] Même s’il faudrait chercher à connaître les causes profondes de ce phénomène, nous l’envisagerons ici en filigrane.
[11] Ces thèmes sont analysés par Salvatore Palidda, « Polizia e immigrati : un’analisi etnografica », Rassegna Italiana di Sociologia, no 1, 1999, p. 77-114, et dans Polizia postmoderna, Milan, Feltrinelli, 2000.
[12] Pour une reconstruction plus détaillée de ce processus, voir Carlo Sorrentino, « Tra produzione e consumo. Il mito della gente », Problemi dell’informazione, no 4, 1993, p. 415-428.
[13] La métaphore hygiénique et sanitaire, qui reprend un des thèmes centraux permanents du discours raciste, celui de la pureté, a été très utilisée dans les demandes de déplacement des « plaies » ou des « bubons » de la ville, c’est-à-dire des campements abusifs des sans-abris étrangers ou des marchés illégaux.
[14] Voir Marcello Maneri, « Lo straniero consensuale. La devianza degli immigrati come circolarità di pratiche e discorsi », in Alessandro Dal Lago (sous la dir.), Lo straniero e il nemico. Materiali per l’etnografia contemporanea, Gênes, Costa & Nolan, 1998.
[15] Voir Antonello Petrillo, « Insicurezza, migrazioni, cittadinanza. Le relazioni immigrati-autoctoni nelle rappresentazioni dei “Comitati di cittadini” : il caso genovese », Bologne, thèse de doctorat, 1997.
[16] Jusqu’à la fin des années 1970, il n’était pas rare qu’un journaliste soit dénoncé pour « publication de nouvelles fausses et tendancieuses » ou pour « trouble à l’ordre public ». Cet instrument de pression n’est plus utilisé : on considère en fait contre-productif de « se dresser contre » les journaux (comme l’a déclaré un préfet de police ; voir Salvatore Palidda, Polizia e sicurezza urbana, Fiesole, Istituto Universitario Europeo, papier non publié, 1995).
[17] Voir Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics. The Creation of the Mods and Rockers, Londres, MacGibbon & Kee, 1972.
[18] Il faut dire qu’avec l’arrivée du centre-droit au gouvernement, en 2001, les épisodes de « paniques morales » semblent avoir cessé. Si ce changement se confirme, il pourrait traduire chez les dirigeants politiques la perte d’intérêt à alimenter le sentiment d’insécurité (pour une analyse détaillée de leur rôle dans ces « paniques morales » en Italie, voir Marcello Maneri, « Il panico morale come dispositivo di trasformazione dell’insicurezza », Rassegna Italiana di Sociologia, no 1, 2001, p. 5-40). En effet, en se basant sur les données de l’Observatoire de Pavie sur les informations télévisées (Mirella Marchese, Giuseppe Milazzo, « L’agenda dei telegiornali sulle notizie di criminalità e immigrazione : un confronto fra il 2000 e il 2001 », sur Internet à l’adresse : wwwwwwww. osservatorio. it),la couverture des thèmes de la criminalité et de l’immigration est ramenée à des proportions plus limitées immédiatement après le changement de gouvernement.
[19] Cette dernière, unique en son genre, est un cas révélateur de la capacité de ces paniques morales à ignorer totalement certains éléments factuels qui les contredisent de manière flagrante. En janvier 1999, à Milan, neuf meurtres en sept jours, pour lesquels aucun citoyen étranger n’a été identifié comme en étant l’un des auteurs, ont déclenché une « alerte à la criminalité et à l’immigration » sans précédent. Les deux travaux qui rendent le mieux compte du fonctionnement de ces types de paniques morales sont ceux de S. Cohen, op. cit., et ceux de Stuart Hall, Charles Critcher, Tony Jefferson, John Clarke, Brian Roberts, Policing the Crisis : Mugging, the State, and Law and Order, Londres, Macmillan, 1978.
[20] Pour une analyse des activités de la magistrature et des présupposés de sens commun à partir desquels elle opère, voir Fabio Quassoli, « Immigrazione uguale criminalità. Rappresentazioni di senso comune e pratiche organizzative degli operatori del diritto », Rassegna Italiana di Sociologia, no 1, 1999, p. 43-75. Quelques jours après l « alerte aux meurtres » de Milan, qui a été traitée, comme mentionné précédemment, comme une alerte contre l’immigration, à l’occasion de la cérémonie d’inauguration de l’année judiciaire dans de nombreuses villes italiennes, des références importantes à la criminalité étrangère ont été insérées au dernier moment parmi les sujets de préoccupation les plus pertinents – comme en témoignent des vérifications.
[21] Affirmation d’un fonctionnaire de police recueillie par nos soins et confirmée lors de plusieurs entretiens avec d’autres membres des forces de l’ordre. Mais, avec des spécificités propres, ce comportement peut être étendu aux autres acteurs cités.
[22] Cette approche est la plus répandue parmi ceux qui aspirent à un rapport direct avec les citoyens, en particulier les maires. Le modèle de certains d’entre eux est sans doute l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani.
[23] Comme le proclame l’un des premiers slogans créés par la gauche modérée sur ces sujets.
[24] Assez nombreuses sont les entrées en politique d’anciens dirigeants de police qui ont gagné une certaine notoriété en se présentant comme des « entrepreneurs moraux de l’insécurité ».
[25] Dans certains quartiers, les adhérents aux comités locaux se sont proposés spontanément d’effectuer des enquêtes et des observations des mouvements de dealers noirs. Les « rondes », une forme de contrôle militaire du territoire, ont été invoquées, brandies en tant que menace ou effectuées tellement souvent qu’elles sont devenues un « refrain » de l’information.
[26] Le cas le plus emblématique est celui de Bologne où, pendant une émission radiophonique dédiée à ces sujets, de nombreux citoyens ont appelé pour protester violemment contre la « dégradation » de la ville due aux comportements des « extracommunautaires ». On découvrira plus tard qu’ils étaient des policiers qui se faisaient passer pour des citoyens. Le chef du bureau dont ils faisaient partie, impliqué dans l’affaire et muté dans un autre service par la suite après que le syndicat de police ait dénoncé cette affaire, dont il avait eu connaissance par hasard, s’est présenté aux dernières élections européennes et est ensuite devenu adjoint à la sécurité dans le nouveau conseil municipal de centre-droit.
[27] Les nouvelles priorités peuvent être résumées dans une plus grande attention portée aux exigences d’ordre et de sécurité émanant des citoyens, selon des cycles d’attention variables, ainsi que dans le choix de l’immigration, en particulier de l’immigration irrégulière, comme cible privilégiée d’une intervention répressive. Certaines préfectures de police ont rendu publique la réorganisation soit des services qui s’occupent de la collecte des demandes de sécurité, soit des bureaux dédiés aux inspections, qui sont maintenant divisés par « ethnie » à contrôler plutôt que par typologie de délit.
[28] Pour le concept de sens commun, nous faisons ici référence surtout à Alfred Schutz, « On Multiple Realities », Collected Papers I, La Haye, Martinus Nijhoff, 1964, p. 340-356.
[29] Voir Don Zimmerman, Melvin Pollner, « The Every Day World as Phenomenon », in Jack Douglas (ed.), Understanding Every Days’s Life, Chicago, Adline Publications, 1970.
[30] L’accumulation évoquée ici est quelque chose de différent par rapport à la persistance des discours qui se croisent dans le court-circuit du système précédemment décrit, propre à toutes les formations discursives et due aux pratiques qui les soutiennent et aux relations sociales qui les caractérisent, lesquelles permettent de reproduire indéfiniment les mêmes énonciations et les mêmes schémas interprétatifs. Pour le concept de formation discursive, voir Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.
[31] Cette légitimation est continuellement confirmée par les institutions, par les rituels et les cérémonies d’installation (inauguration de l’année juridique, séance d’ouverture du Parlement), de nomination (les élections), d’institution d’une compétence (titres d’études, tableaux professionnels), ou de sanction positive (titre honorifique).
[32] En réalité, cette dénomination est désormais également appliquée à ceux qui sont en route vers l’Italie ou qui se préparent au départ : un signe sans équivoque de la création d’une image mythique.
[33] Ce dont nous parlons est le discours hégémonique produit par les dynamiques que nous venons de décrire. À côté de ces valeurs, on en trouve d’autres de source exogène, comme celles provenant des deux principales traditions politiques du pays, les traditions catholique et socialiste, qui introduisent régulièrement dans le débat la valeur de la « solidarité », même si elles le font parfois de manière très ambiguë.
[34] Pour un débat théorique sur cet aspect, voir Peter L. Berger, Thomas Luckman, The Social Construction of Reality, New York, Doubleday & Co., 1966.
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