2003
Revue internationale et stratégique
Les acteurs asymétriques : études de cas
L’asymétrie en Asie du Sud-Est, un mode opératoire systématique ?
Nathalie Hoffmann
Chargée de cours à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et à l’Université du Havre.
Depuis la fin de la guerre froide, on assiste à une très forte accentuation des conflits de basse intensité ainsi que des opérations de guérilla et des actes de terrorisme. Cette tendance a été tout particulièrement significative en Asie du Sud-Est. Toutefois, plutôt que de se positionner dans le débat actuel sur les menaces asymétriques ou faire un tableau descriptif et uniquement historique des mouvements qui y ont recours dans cette région, il semble plus intéressant d’analyser en quoi l’asymétrie a pu connaître des évolutions dans cette partie du monde. La prise en compte des différentes formes de cette menace par les sociétés autant que par les autorités locales, la part de plus en plus importante qu’occupent ces questions depuis l’automne 2001, ainsi que le déclenchement de la lutte antiterroriste par les États-Unis semblent le justifier.
Asymmetry in Southeast Asia, a Systematic Mode of Operation ?
Since the end of the Cold War, low-intensity conflicts as well as guerrilla operations and terrorist acts have been increasingly expanding. This situation has been particularly relevant in Southeast Asia. However, rather than taking part in the present debate on asymmetric threats or giving a historical and descriptive picture of the groups who use them, it seems more interesting to analyze to what extent asymmetry has experienced transformations in Southeast Asia. The taking into consideration of the different forms of this threat by societies and local authorities, the increasing importance of these issues since Autumn 2001 and the triggering of the antiterrorist struggle by the United States, all of these factors justify this approach to asymmetry in Southeast Asia.
Jusqu’à la disparition du système bipolaire, les rapports de force étaient différenciés dans le monde occidental en deux catégories principales : les guerres étatiques, « symétriques »
[1] ou « dissymétriques »
[2], ou les opérations de guérilla, telles que les « petites guerres » dont parle Charles Callwell dès la fin du XIX
e siècle
[3]. Cependant, depuis la disparition de l’URSS, on a assisté à la réapparition, ou plutôt à une très forte accentuation, des conflits de basse intensité ainsi que des opérations de guérilla et des actes de terrorisme
[4]. Cette tendance, qui a pu être observée d’une manière générale dans le monde, a été tout particulièrement significative en Asie du Sud-Est.
Dans les conflits dits « symétriques », les belligérants sont généralement des acteurs étatiques et ont des objectifs identiques. Il s’agit, de manière très classique, d’emporter la victoire militaire sur l’adversaire ou d’asseoir une domination plus ou moins symbolique sur lui. Le plus souvent, les moyens dont disposent les deux camps pour y parvenir sont, sinon égaux, du moins sensiblement équivalents ; et l’usage des armes s’effectue selon des règles identiques sans un quelconque « détournement » de ces dernières, à la manière de l’utilisation des missiles Stinger par les moudjahidin afghans lors de la guerre contre les Soviétiques.
Concernant les conflits dits « asymétriques », les « belligérants » sont, le plus souvent, des acteurs non étatiques, dotés de moyens et d’effectifs bien moins importants que les forces de sécurité auxquelles ils sont confrontés. Les stratégies qu’ils emploient – techniques diverses de guérilla, attentats et autres actes de terrorisme – visent donc, quelle que soit leur idéologie, à pallier les différences capacitaires auxquelles ils sont confrontés face à leurs adversaires. Comme l’affirme Bruce Hoffman
[5] dans sa description des processus constitutifs de la plupart des mouvements terroristes, lorsque certains groupes se trouvent dans l’impossibilité de trouver un terrain de dialogue avec un État, les actions armées choisies de manière délibérée et réfléchie leur apparaissent comme la seule alternative. Les objectifs des mouvements du Sud-Est asiatique sont très divers. Certains d’entre eux tendent à s’affranchir d’une tutelle étrangère et à rétablir le système antérieur – mouvements de libération et de résistance patriotique. D’autres souhaitent faire reconnaître des revendications identitaires ethniques et religieuses – mouvements identitaires à volonté sécessionniste ou autonomiste – ou faire reconnaître des aspirations sociales et religieuses – mouvements révolutionnaires dans des pays encore sous la dépendance d’une puissance coloniale ou déjà indépendants. Enfin, certains veulent accéder au pouvoir et créer un ordre nouveau – mouvements de guérilla révolutionnaires. La plupart font, encore aujourd’hui, preuve d’une très grande activité.
Plutôt que de se positionner dans le débat actuel sur les menaces asymétriques ou d’établir un tableau descriptif et uniquement historique des mouvements qui y ont recours en Asie du Sud-Est, il semble plus intéressant d’analyser les évolutions de l’asymétrie dans cette partie du monde. La prise en compte des différentes formes de cette menace par les sociétés autant que par les autorités locales, la part de plus en plus importante qu’occupent ces questions depuis l’automne 2001 et le déclenchement de la lutte antiterroriste par les États-Unis – avec les divergences de vues parfois importantes qui en découlent – semblent le justifier.
DES MENACES DÉTERMINÉES PAR DES TRAJECTOIRES HISTORIQUES DIFFÉRENTES
Fondements de l’asymétrie en Asie du Sud-Est
Les menaces asymétriques ne constituent pas pour l’Asie du Sud-Est de « nouvelles menaces ». Les fondements constitutifs des onze pays de la région
[6] sont certes extrêmement différents, mais ils connaissent tous, de par leur peuplement, leur histoire, leurs parcours jusqu’aux indépendances et leur niveau de développement, d’importantes sources de revendications locales ou régionales qui ont favorisé l’apparition et la multiplication de ce type d’actions. Cette partie du monde a été confrontée à toutes les formes de contestation : mouvements de libération et de résistance patriotique, mouvements identitaires à volonté sécessionniste ou autonomiste, mouvements révolutionnaires agissant dans des pays indépendants, mouvements de guérilla révolutionnaires et mouvements religieux.
Si l’impact des puissances coloniales a été différent selon les modèles importés, il s’est partout avéré très important et a grandement favorisé l’émergence de ces menaces asymétriques. Les puissances coloniales ont en effet été à l’origine de la configuration actuelle des États de la région, tout comme elles ont en partie contribué à générer un grand nombre de contentieux entre ces derniers. Le découpage géographique et l’élaboration des frontières, selon des concepts occidentaux, constituent l’une des premières sources de tensions entre, d’une part, des acteurs étatiques et, d’autre part, des groupes et des mouvements qui n’ont ainsi comme seule possibilité d’expression que le recours à la lutte et à l’emploi d’actions asymétriques. C’est le cas de la Birmanie ou de la Thaïlande avec, notamment, la présence de groupes ethniques aux frontières de plusieurs États, qu’aucun d’entre eux ne parvient à gérer.
Les relations entre les puissances locales et les puissances coloniales ont également influé sur les accessions à l’indépendance et sur la mise en place de régimes politiques très différents selon les pays. Cette situation est à l’origine de choix lourds de conséquences pour nombre d’entre eux. D’une manière sans doute un peu réductrice et susceptible de faire l’objet de débats, on observe que les pays protestants n’ont, dans l’ensemble, pas cherché à imposer leur modèle religieux autant que ne l’ont fait les catholiques – ou du moins, beaucoup plus tardivement. En effet, les puissances coloniales protestantes semblent avoir placé au premier plan de leur politique les questions de rentabilité ainsi qu’un grand pragmatisme. Sous leur influence, peu d’ingérences dans la vie religieuse et la pratique des coutumes ont été effectuées
[7]. En revanche, dans le cas des puissances catholiques, au « mandat civilisateur » et dont l’objectif fixé par les autorités était l’exploitation des territoires, s’ajoutait souvent un fort prosélytisme, qui s’est notamment traduit par l’implantation de nombreuses missions religieuses. Cet élément ajoute inévitablement un facteur passionnel d’autant plus important que le prosélytisme catholique a abouti, le plus souvent, à la volonté de voir la population renoncer à ses us et coutumes et à se convertir. Cette première différence a eu des incidences profondes sur l’évolution des sociétés locales mais aussi sur leurs relations avec les puissances coloniales. Ce n’est certes pas le seul facteur explicatif des tensions lors des accessions à l’indépendance – négociée, dans le cas des territoires malais et birman avec le Royaume-Uni ; conflictuelle, dans le cas de l’Indonésie avec les Pays-Bas ainsi que dans le cas des Philippines avec l’Espagne puis les États-Unis ; mixte, dans le cas de l’ex-Indochine – mais il y a grandement contribué.
Des similitudes notables entre les pays de la région
Les facteurs géographiques – pays à dominante continentale ou maritime, les climats, les sols, etc. – façonnent les pays autant que le caractère des hommes. Les évolutions historiques, et notamment les invasions et les conquêtes plus ou moins fréquentes dont les pays ont pu être soit les victimes soit les initiateurs, ont fortement conditionné les groupes humains. L’éclatement d’ethnies entre plusieurs États et la constitution de groupes minoritaires en opposition fréquente avec les autorités ou les groupes majoritaires ont engendré l’apparition d’antagonismes insolubles et déterminé l’émergence des premiers mouvements employant des techniques asymétriques.
Les premiers mouvements en Asie du Sud-Est ont consisté en une lutte contre un occupant étranger, qu’il se soit agi, dès le XVI
e siècle, d’un colonisateur européen
[8] ou, au milieu du XX
e, de la puissance japonaise
[9]. Certains ont poursuivi leur lutte après la Seconde Guerre mondiale en donnant à leurs revendications une connotation politique d’autant plus marquée que l’influence de la guerre froide et les oppositions entre les différents acteurs impliqués étaient grandes – ce fut notamment le cas des mouvements de libération nationale tels que le Viêt-minh. Un certain nombre d’entre eux ont également eu recours aux techniques asymétriques, attentats ou autres, en dehors du contexte de la lutte antieuropéenne. Il peut s’agir de révoltes menées par certaines classes de la population dans le cadre de revendications socio-économiques
[10], comme d’actions de certains groupes ethniques minoritaires cherchant à préserver leur culture ou leur autonomie face à un groupe majoritaire auquel ils refusaient de se soumettre afin de ne pas avoir à renoncer à leur autonomie ou à leurs coutumes
[11], mais également d’actions menées par des groupes politiques dans le cadre d’un projet révolutionnaire
[12].
Les accessions à l’indépendance, selon des processus très différents, et les choix relatifs aux régimes politiques ont constitué d’autres sources de tensions potentielles. Outre les éventuelles crises qui opposent certains groupes ethniques aux autorités, la mise en place de régimes adverses dans des pays voisins est en effet à l’origine de plusieurs crises et contentieux
[13]. Dans de nombreux cas, plus que les conflits classiques, certains États de la région ou certains groupes ethniques ont préféré les techniques asymétriques pour affronter leurs adversaires, soit par manque de moyens militaires et économiques, soit par prédisposition historique et politique.
Enfin, la problématique des niveaux de développement propre à chacun des pays n’a fait qu’accentuer les facteurs de contestation interne aux États et le recours à la violence par certaines catégories de la population. Quant aux choix idéologiques et aux influences extérieures exercées sur les pays d’Asie du Sud-Est, ils sont également à l’origine de nombreuses tensions. Après s’être laissés séduire par un modèle étranger, certains l’ont rejeté, considérant qu’il ne répondait pas à leurs aspirations.
UN « RéSEAU » RéGIONAL : RéALITé, CONSTRUCTION D’UN « IMAGINAIRE LOCAL » OU MYTHE OCCIDENTAL ?
Préexistence de mouvements nombreux, anciens et évolutifs
Les mouvements et groupes ayant recours aux actions asymétriques en Asie du Sud-Est présentent donc les caractéristiques d’être à la fois anciens et répandus dans l’ensemble de la zone. Bien que leurs fondements soient très différents, la plupart d’entre eux ont constamment évolué jusqu’à la période contemporaine et sont demeurés actifs. Le plus grand problème auquel ils sont confrontés actuellement tient à ce que Gérard Chaliand appelle leur « base de masse » ou leur « épaisseur sociale ».
Au fil du temps, le manque de bases extérieures et de soutien international – autre qu’un soutien ponctuel généralement mis en place par un État voisin – a abouti à l’isolement des mouvements identitaires. Ce point peut s’expliquer par le fait que, dès le début du XX
e siècle, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à bénéficier de territoires a été proclamé, mais que les mouvements d’émancipation « reconnus » ont été, à de très rares exceptions près, et le cas le plus récent du Timor Oriental semble le confirmer
[14], des mouvements d’émancipation des anciennes puissances coloniales. Le principe de l’intangibilité des frontières après les accessions à l’indépendance et la volonté de la communauté internationale de ne jamais accepter le fractionnement d’un État ont abouti, depuis la fin du système bipolaire, à un certain désintérêt général face à ces mouvements, même lors de violations des droits de l’homme, comme en Birmanie ou au Laos notamment. On assiste donc, le plus souvent, soit à l’instrumentalisation de ces mouvements par un acteur extérieur, soit à leur « essoufflement » faute de moyens suffisants pour modifier la situation sur le terrain. Cette situation de blocage mène également à l’impossibilité de trouver la moindre solution négociée durable, à l’inverse de la période de lutte pour les indépendances.
L’évolution de la situation intérieure dans l’ensemble des pays de cette partie du monde a abouti à ce que certaines revendications à connotations « nationalistes » ou identitaires soient remplacées par d’autres doléances parfois beaucoup plus floues, voire inexistantes
[15], ce qui a provoqué une radicalisation de la violence. Les actions menées par les groupes rebelles qui ont émergé depuis le milieu des années 1980 se sont en effet démarquées très nettement de celles qui étaient menées à l’origine et qui consistaient principalement en des actions ciblées contre des symboles de l’État ou de ses représentants. Elles s’exercent désormais de plus en plus aux dépens de la population locale – pratique de la terreur par le racket, enlèvements, attentats aveugles et assassinats – et traduisent la forte criminalisation des mouvements, comme c’est notamment le cas des musulmans dans le sud de l’archipel philippin. Dans de nombreux cas, les activités illicites – trafics divers et activités de contrebande – qui n’ont longtemps constitué qu’un « moyen parmi d’autres » d’assurer la subsistance d’un mouvement, ont eu tendance à se multiplier et à prendre des formes beaucoup plus diverses. Elles se sont ainsi étendues, allant des enlèvements jusqu’au trafic d’êtres humains
[16], et ont fait preuve de grandes capacités d’adaptation. Leurs instigateurs ont autant eu recours à des procédés, certes anciens mais qui ont démontré leur efficacité, tels que les transferts de fonds selon les principes musulmans de la «
awala »
[17], qu’aux technologies les plus récentes, dont les moyens informatiques.
Avec la fin de la guerre froide, l’explosion du phénomène religieux, qui était souvent en préparation depuis parfois plusieurs dizaines d’années, a marqué le retour en force de ce dernier dans le champ politique et a considérablement compliqué la donne régionale. Dans de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, en effet, la floraison des partis musulmans ou la radicalisation de ceux qui existaient marquèrent l’aboutissement d’un long processus, souhaité dès les années 1940 en Indonésie
[18] ou, plus récemment pour d’autres pays de la région comme la Malaisie, dès la fin des années 1960. Pour une partie de la population, cette explosion du phénomène religieux traduit également le rejet du modèle culturel occidental et de tous ses travers, ainsi que le souhait d’un retour vers une société idéalisée.
Vers l’émergence d’« alliances »
Après avoir connu un certain succès auprès des populations locales, la plupart des mouvements ont connu un déclin important mais différent selon la nature de leurs revendications et l’évolution de la situation internationale.
Depuis l’accession du Timor Oriental, ou Timor Loro Sae, à l’indépendance, le 20 mai 2002, les mouvements de libération contre une puissance coloniale ont tous atteint leurs objectifs. Il n’en va pas de même pour tous ceux qui avaient des revendications identitaires. Ces derniers ont en effet connu un très net affaiblissement, le plus souvent provoqué par une vision trop régionaliste et partisane. Les mouvements sécessionnistes ou autonomistes souffrent en effet d’une vision très « territorialisée » et l’affirmation de « particularismes locaux » rend impossible la constitution d’un soutien national ou international suffisamment important, quand bien même le mouvement aurait la chance d’avoir des représentants à l’étranger ou le soutien d’une organisation à vocation mondiale
[19]. Les alliances dont ils bénéficient constituent plus des rapprochements de circonstance pour contrer un adversaire commun ou obtenir le développement de petits réseaux – pour la fourniture d’armes notamment – que de vraies coalitions à une échelle transnationale. Cette observation est d’autant plus vraie dans le domaine religieux, alors que les mouvements politiques ont eu davantage tendance à rechercher des alliés. Les groupes rebelles sont donc contraints d’économiser leurs forces pour ne pas disparaître face à des appareils de sécurité bien supérieurs en nombre et en termes d’organisation. La mise en place de réseaux de solidarité régionale s’effectue donc avec des succès plus ou moins importants, et certains basculent vers un terrorisme médiatique aux effets plus ou moins durables et notables
[20]. Comme dans d’autres parties du monde, en République populaire de Chine et au Viêtnam notamment, les mouvements de guérilla révolutionnaires se sont maintenus au pouvoir en se radicalisant. L’organisation interne de ces mouvements et le « maillage »
[21] de la société qu’ils ont mis en place dès leur constitution leur ont permis de perdurer. Cependant, les régimes instaurés se sont souvent révélés être aussi dictatoriaux et corrompus que ceux qu’ils avaient chassé du pouvoir.
Mais l’évolution de l’ensemble des mouvements rebelles est également très largement tributaire de la situation internationale. Les relations internationales ont ainsi eu de fortes répercussions sur l’émergence de certains mouvements et sur leur fonctionnement pendant toute la période de la guerre froide. Les années 1970 à 1990 ont toutefois marqué un tournant, en donnant au facteur religieux une dimension inconnue jusque-là. L’Iran, l’Afghanistan et bien d’autres théâtres encore sont devenus des lieux de mobilisation en faveur du Djihad islamique. Les États occidentaux n’en ont alors pas encore eu conscience, ou n’ont pas voulu en prendre conscience, mais des personnalités musulmanes ont, dès ces années-là, utilisé l’islam pour constituer progressivement un « front » antioccidental. La mise en place de réseaux s’est effectuée un peu à la manière des mouvements de guérilla, par le recours à des actions de déstabilisation d’autant plus efficaces qu’elles touchaient des États fragilisés par la crise financière de la fin des années 1990. Cependant, tous les groupes n’affichent pas la même volonté de renverser les pouvoirs en place pour les remplacer par un nouvel ordre. Il faut enfin ajouter à cela une dimension géographique très importante : à l’exception du Jemaah Islamiah, dont les autorités de plusieurs pays de la région traquent les membres, les mouvements ont plutôt une dimension nationale, voire régionale. Seul le Jemaah Islamiah répond à la caractéristique de mouvement transnational. Ce point étant précisé, l’existence de liens entre plusieurs de ces groupes prônant le recours à la violence est de plus en plus démontré, de même que les liens avec des composantes d’Al-Qaïda se trouvent régulièrement dénoncés par les autorités des pays du Sud-Est asiatique. La menace islamiste brandie par les deux camps – les gouvernements comme les mouvements radicaux s’attribuant la réussite d’actions spectaculaires – prend peu à peu de la consistance et fait même l’objet de surenchères par chacune des deux parties, illustrant ainsi un des aspects de la guerre psychologique.
L’expansion du phénomène des menaces asymétriques dépend pour une large part des réactions des sociétés d’Asie du Sud-Est. Deux critères principaux semblent départager ces sociétés entre terreau favorable à l’émergence de mouvements contestataires et situation de rejet des extrémismes : le degré de développement et le facteur religieux. En effet, la « quête identitaire » qui se conceptualise à partir de l’idée de renouveau d’une communauté des croyants (oumma) imaginaire et mythique du temps de Mahomet, favorise l’émergence de mouvements islamistes radicaux qui s’autorisent le recours à la violence dans le cadre de la lutte contre les « infidèles » – ces derniers incluant l’ensemble des partisans du système occidental et les modérés. Inversement, les tenants du développement économique et de la modernisation de la société militent pour l’intégration et rejettent toute forme de revendication minoritaire.
Cependant, les régimes favorables à la préservation d’États forts et unifiés ne tolérant aucune atteinte à leur intégrité mettent en
œuvre des politiques souvent autoritaires et qui peuvent aller jusqu’à une certaine forme de « terrorisme d’État », tant à des fins intérieures qu’extérieures. La mise en place de ces politiques répressives envers tout mouvement contestataire peut néanmoins entraîner ces pays dans une spirale de la violence. Une telle politique, menée sans développer les régions dont sont issus les mouvements rebelles, est inutile et, dès lors, les menaces ne peuvent pas totalement disparaître. C’est pourquoi les autorités mettent progressivement en
œuvre des politiques de coopération multilatérale de développement mais aussi de lutte antiterroriste et anticriminalité au sein de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ANSEA)
[22]. Toutefois, ils doivent aussi composer avec leur population, voire avec les partis d’opposition qui parfois soutiennent ou comprennent les revendications des extrémistes et qui peuvent se montrer particulièrement critiques envers la politique de lutte antiterroriste menée par les États-Unis, analysée comme un moyen d’imposer les critères et la culture américains.
VERS UN ACCROISSEMENT DES MENACES ?
Si les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre le terrorisme lancée par l’Administration Bush ont braqué les feux de l’actualité sur les menaces de type asymétrique, celles-ci ne sont en fait pas nouvelles et préexistaient bel et bien en Asie du Sud-Est. En effet, la configuration géopolitique des pays de cette région a favorisé l’émergence puis le développement de menaces et d’actions de ce type. Les régimes de la région sont donc actuellement encore menacés par différents mouvements rebelles subversifs et politiques, qui n’hésitent pas à s’en prendre à des cibles civiles et à utiliser des moyens non conventionnels. Ainsi, cette zone voit apparaître l’émergence d’acteurs politiques qui prônent une certaine forme de « régionalisation », qui s’oppose à la tendance actuelle à la mondialisation et au développement des valeurs occidentales. Certains éléments radicaux dans plusieurs pays de la région (Malaisie, Indonésie et Philippines par exemple) tentent d’imposer leurs points de vue en les présentant dans le cadre d’un choc des civilisations.
Face à cette situation, l’ensemble des dirigeants d’Asie du Sud-Est ont pris conscience des menaces qui pesaient sur la stabilité de leur régime ou de certaines parties de leur territoire. Ils essaient désormais de contrer des adversaires qui, à la suite des actions menées par les membres d’Al-Qaïda, semblent tentés par une surenchère des moyens et des victimes, traduisant ainsi un changement d’échelle et une volonté de médiatisation toujours plus grande. Si, depuis l’attentat de Bali du 12 octobre 2002, la menace paraît désormais bien réelle, les moyens mis en œuvre par les régimes pour les contrer apparaissent encore sous-dimensionnés et les conditions pour les limiter ne sont pas encore réalisées. Une meilleure cohésion de la société et une meilleure adéquation des aspirations de l’ensemble de la population et des actions gouvernementales s’avèrent en effet indispensables pour limiter la portée de ces mouvements. Faute d’y parvenir, on peut craindre la diffusion des idées radicales auprès des populations ou bien une plus grande radicalisation des acteurs.
La constitution de réseaux terroristes transnationaux pourrait toutefois démontrer, à terme, l’échec politique de ces mouvements qui n’ont pu atteindre leurs objectifs de façon autonome et qui se retrouvent contraints de s’allier pour conserver un certain poids sur leur scène nationale ou régionale. Ainsi, ils pourraient malheureusement se lancer dans une nouvelle vague d’actions violentes à haute valeur médiatique.
Dans ces conditions, l’ouverture d’un centre régional de lutte antiterroriste au début du mois de juillet 2003 à Kuala Lumpur peut constituer une première réponse adaptée face aux problématiques posées par l’ensemble des mouvements radicaux et la criminalité organisée. Néanmoins, il faut espérer que ce centre ne devienne pas un instrument d’oppression à l’encontre des groupes minoritaires dont les revendications, parfois légitimes, peuvent gêner les autorités. En effet, certains gouvernements pourraient être tentés de les placer au rang de « menaces asymétriques » et de les faire passer pour de simples terroristes, afin de résoudre radicalement les problématiques qu’ils soulèvent.
[1]
Impliquant un niveau équivalent de moyens, qu’ils soient conventionnels ou non conventionnels.
[2]
Pouvant impliquer une différence de niveau mais pas des règles d’usage et des stratégies employées.
[3]
Voir la traduction française de son ouvrage, Charles Edward Callwell,
Petites guerres, Paris, Economica, 1998, 390 p.
[4]
Voir également, Gérard Chaliand,
Terrorismes et guérilla : Traité, Bruxelles, Complexe, 1988, 177 p.
[5]
Voir Bruce Hoffman,
La mécanique terroriste, Paris, Calmann-Lévy, 1999, 302 p.
[6]
Birmanie, Thaïlande, Viêtnam, Laos, Cambodge, Malaisie, Singapour, Brunei, Indonésie, Timor Oriental et Philippines.
[7]
Ce qui était particulièrement vrai dans le cas des territoires malais sous domination britannique. La politique menée par les autorités de Londres tendait en effet à éviter l’ingérence des administrateurs affectés localement dans la conduite des affaires ayant trait à la religion et aux coutumes, domaines réservés des sultans. Les violations de ces principes donnèrent souvent lieu à l’assassinat des personnalités mises en cause et à de sérieux rappels à l’ordre de la part des autorités britanniques.
[8]
Ce fut notamment le cas aux Philippines. Des groupes musulmans se constituèrent dans le sud de l’archipel à l’arrivée des Espagnols au XVI
e siècle ; de même, dès le XIX
e siècle, le mouvement de contestation de la colonisation espagnole, mené par les descendants de Chinois – les « ilustrados » – et des personnalités connues telles que José Rizal ou Emilio Aguinaldo, combattit l’occupant. Les exemples de mouvements de résistance à la présence coloniale (française, néerlandaise ou autre) sont nombreux. Il est cependant intéressant de souligner que tous provenaient de la formation et de la mise en contact des élites locales avec les grands courants de pensée philosophiques et idéologiques du début du XX
e siècle et qu’il s’agissait de mouvements le plus souvent urbains.
[9]
Le groupe ethnique chinois dans les territoires malais, à forte orientation communiste en raison des liens que nombre de ses membres entretenaient avec le continent, s’éleva contre une occupation japonaise qui avait déjà fait de très nombreuses victimes en Chine même. Les membres de ce mouvement insurrectionnel tentèrent, dès les premières négociations en faveur de l’indépendance des territoires, d’obtenir le statut de citoyens malaisiens avec égalité de droits avec la composante malaise. La non-satisfaction de cette requête conduisit ce groupe à lancer un vaste mouvement insurrectionnel de 1948 à 1960, à la fois contre les autorités britanniques et les institutions malaisiennes.
[10]
Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est sont en effet confrontés à d’importants mouvements de soulèvement qui vont beaucoup plus loin que de simples jacqueries. Ils contestent les dysfonctionnements de la société souvent avec un fond religieux, comme c’est le cas de certains mouvements de contestation en Malaisie, ou politique, le mouvement paysan aux Philippines ayant ainsi contribué à l’apparition du mouvement de rébellion des Huks.
[11]
De nombreux exemples correspondent à ce cas de figure en Asie du Sud-Est. En Birmanie par exemple, les différents groupes ethniques minoritaires tentent d’obtenir des autorités de Rangoon l’indépendance, l’autonomie ou la reconnaissance. Certains d’entre eux, tels que les Kachin, ont d’ailleurs activement participé aux côtés des Britanniques à la lutte antijaponaise et se retrouvèrent confrontés à des autorités qui, outre le fait de s’être un temps laissées séduire par une politique de collaboration, instaurèrent à l’indépendance une politique de contrôle de l’ensemble du territoire. La situation est identique au Laos où les Hmongs font toujours l’objet d’une politique de répression particulièrement importante de la part des autorités communistes, en raison de l’aide qu’ils apportèrent aux États-Unis pendant la guerre du Viêtnam – nombre d’entre eux furent recrutés par la Central Intelligence Agency (CIA) – et du catholicisme qu’ils professent. En Thaïlande, les populations musulmanes du sud du pays ont cherché à résister aux autorités bouddhistes de Bangkok. En Indonésie, nombreux sont les mouvements et les populations, à Sumatra par exemple, qui se lancèrent, à la proclamation de l’indépendance, dans un vaste mouvement de résistance contre les nouvelles autorités. Les populations musulmanes des Philippines, après avoir lutté contre « l’occupant » espagnol puis américain, mirent en place une politique de résistance à la « colonisation » de Manille et au lent processus « d’acculturation », auquel elles se sentaient soumises par les chrétiens. Au Timor Oriental, les populations résistèrent quant à elles à la politique de javanisation et d’islamisation menée par les autorités de Jakarta pendant la période d’occupation indonésienne, en utilisant le catholicisme comme symbole identitaire.
[12]
Ce fut le cas de l’ensemble des partis communistes actifs dans la région.
[13]
L’accession de la Malaisie à l’indépendance et la volonté de proclamer « la Grande Malaisie » en ajoutant aux premiers États de la fédération les États du nord de l’île de Bornéo provoqua une importante crise avec l’Indonésie et les Philippines. Le contentieux sur le territoire de Sabah qui en a résulté n’est toujours pas réglé à ce jour.
[14]
Le Timor Oriental, dernier État à avoir accédé à l’indépendance, s’est constitué sur les bases géographiques de l’ancienne colonie portugaise, après trente ans de lutte pour l’indépendance contre les régimes de Lisbonne et de Jakarta.
[15]
C’est tout particulièrement le cas pour les nouveaux groupes musulmans radicaux apparus dans les années 1990. Voir notamment Nathalie Hoffmann, « La radicalisation de l’islam : facteur de déstabilisation de l’Asie du Sud-Est ? »,
Politique étrangère, n
o 1, janvier-mars 2002, p. 115-133.
[16]
L’un des principaux aspects de cette question s’applique notamment dans le cas des immigrants clandestins, parfois abandonnés par leurs « passeurs » pendant leurs longs périples vers de nouvelles « terres promises », telles que l’Australie par exemple.
[17]
Système financier qui repose sur la confiance entre les membres de la communauté musulmane répartis sur plusieurs pays. Il permet de transférer des fonds d’un pays à un autre sans avoir à passer par l’intermédiaire des réseaux bancaires internationaux, assurant ainsi des mouvements financiers particulièrement discrets.
[18]
Les partis musulmans avaient été privés de tout rôle politique après la proclamation de l’indépendance en 1945 et s’étaient vus relégués à un rôle assez réduit jusqu’au début des années 1990.
[19]
Le dirigeant historique du mouvement pour l’Aceh libre (Gerakan Aceh Merdeka, GAM), vit par exemple en exil en Suède. Quant au Moro Islamic Liberation Front (MILF) aux Philippines, il dispose, comme d’autres mouvements musulmans dans le monde, du soutien de l’Organisation de la conférence islamique (OCI).
[20]
Ainsi, l’organisation de libération papoue (l’Organisasi Papua Merdeka, OPM), à l’extrême est de l’archipel indonésien, bénéficiant du soutien plus ou moins constant et fort de la Papouasie - Nouvelle-Guinée et des membres du Fer de lance mélanésien – mouvement regroupant les pays mélanésiens du Pacifique ainsi que le Front de libération nationale kanake socialiste (FLNKS) à titre d’observateur –, avait enlevé des étrangers en 2001 pour attirer l’attention de la communauté internationale sur sa situation. L’enlèvement de ressortissants étrangers dans le sud des Philippines par le groupe Abou Sayyaf s’est, en revanche, régulièrement soldé par la décapitation de plusieurs otages.
[21]
Par « maillage » est entendue la mise en place d’un système de surveillance particulièrement étroit de l’ensemble de la société, qui a pour objectif non seulement de satisfaire les besoins de la population mais également de ne pas laisser échapper la moindre contestation du régime.
[22]
Voir notamment Nathalie Hoffmann, « Vers une relance de la coopération sécuritaire en Asie du Sud-Est »,
Défense nationale, août-septembre 2002, p. 106-118.