2003
Revue internationale et stratégique
Les acteurs asymétriques : études de cas
Les leçons de la campagne du Kosovo
Darko Ribnikar
Consultant à la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), coauteur, avec Barthélémy Courmont, de l’ouvrage Les guerres asymétriques. Conflits d’hier et d’aujourd’hui, terrorisme et nouvelles menaces, Paris, IRIS/PUF, 2002, 284 p.
L’intervention de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) au Kosovo, en 1999, représente sans nul doute l’un des conflits les plus déséquilibrés depuis la fin de la guerre froide. Face à un petit pays affaibli par des guerres successives, de multiples embargos et une économie affectée par la corruption, s’est déployée la plus puissante des alliances. Dans un tel contexte, la bataille semblait gagnée avant même qu’elle ne soit engagée. Et pourtant, l’histoire nous démontre qu’il ne faut jamais sous-estimer son adversaire. Si les dirigeants de l’OTAN pensaient en effet que les opérations ne dureraient que trois jours, soixante-dix-huit jours de bombardement furent finalement nécessaires avant que les troupes de l’OTAN ne prennent le contrôle de la province. Cette guerre, si inégale fût-elle, a réservé son lot de surprises aussi bien pour l’OTAN que pour les Yougoslaves.
The Lessons of the Kosovo Campaign
The intervention of the North Atlantic Treaty Organization (NATO) in Kosovo in 1999 has been, without any doubt, one of the most asymmetric conflicts since the end of the Cold War. The most powerful alliance faced a small country weakened by successive wars, numerous embargoes and a corrupted economy. Within this context, the battle seemed won before it was even engaged. However, history evidenced that one should never underestimate his adversary. Indeed, if the members of NATO had foreseen that the operations would last three days, in the end, 78 days of bombardments were necessary before the NATO troops took control of the Kosovo Province. This war, even though asymmetric, was very unpredictable for both NATO and the Yugoslavs.
« N’importe qui devant se battre, même avec les armes les plus modernes, contre un ennemi qui possède un contrôle complet des airs, se bat comme un sauvage contre les troupes européennes modernes, avec les mêmes handicaps et avec les même chances de succès. »
Maréchal Erwin Rommel
[1]
L’intervention de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) au Kosovo, en 1999, représente sans nul doute l’un des conflits les plus déséquilibrés depuis la fin de la guerre froide. Face à un petit pays comme la Yougoslavie – 10 millions d’habitants – affaibli par des guerres successives, de multiples embargos et une économie affectée par la corruption et le marché noir, s’est déployée la plus puissante alliance qui ait jamais existé. Par ailleurs, des sources suédoises avaient rapporté, avant la guerre, que les forces yougoslaves n’avaient pas exécuté d’exercices majeurs ou d’autres types d’entraînement depuis sept ans
[2]. Dans un tel contexte, la bataille semblait gagnée avant même qu’elle ne soit engagée. Et pourtant, l’histoire nous démontre qu’il ne faut jamais sous-estimer son adversaire. La secrétaire d’État américaine Madeleine Albright avait, au début de l’intervention, prédit que les opérations ne dureraient que trois jours, mais 78 jours de bombardements furent finalement nécessaires avant que les troupes yougoslaves ne se retirent du Kosovo et que celles de l’OTAN ne prennent le contrôle de la province. Cette guerre, si inégale fut-elle, a réservé son lot de surprises aussi bien pour l’OTAN que pour les Yougoslaves.
L’OTAN et la Yougoslavie ont abordé le conflit avec des préjugés quant à sa longueur et à son intensité. Les dirigeants de l’OTAN pensaient en effet que les bombardements ne dureraient que trois jours avant que Slobodan Milosevic ne soit forcé de céder face à une puissance de feu considérable. Les enseignements du conflit en Bosnie, au cours duquel quelques jours de bombardements avaient été suffisants pour forcer les dirigeants serbes à accepter les conditions de leurs adversaires, ne se sont néanmoins pas vérifiés ici. L’erreur américaine a consisté à comparer l’enjeu de la Bosnie à l’importance que représentait le Kosovo pour les dirigeants yougoslaves. Face à cette perception américaine, les autorités de Belgrade, bien que conscientes qu’un refus des accords de Rambouillet les exposait à des représailles militaires, ne pensaient pas que celles-ci seraient très longues ni intenses, et elles considéraient que la question du Kosovo serait une priorité pour le président américain William J. Clinton, en raison du scandale médiatique provoqué par l’affaire Monica Lewinski. La très influente épouse de S. Milosevic, Mirjana Markovic, a déclaré par la suite que les dirigeants yougoslaves, ainsi qu’elle-même, pensaient que les bombardements ne dureraient pas plus de vingt-quatre heures
[3].
Contrairement à Belgrade, qui n’avait pas pris la menace au sérieux, l’armée yougoslave avait entrepris toutes les démarches nécessaires pour aborder le conflit dans les meilleures conditions. Pour comprendre le mode de pensée de l’armée fédérale yougoslave, il est nécessaire de revenir au temps de la guerre froide. À l’époque de Tito, le fondement de la doctrine yougoslave reposait sur l’éventualité d’une guerre contre l’Armée rouge et les troupes du Pacte de Varsovie. Devant cette force disproportionnée, les Yougoslaves avaient opté pour une doctrine de guérilla, avec une défense en profondeur. Face à un ennemi qui aurait contrôlé les airs comme l’auraient fait les avions du Pacte de Varsovie, la stratégie consistait à disperser les forces et à ne présenter de cibles stratégiques qu’une fois celles-ci détruites, ce qui aurait empêché la progression des adversaires. La Yougoslavie de S. Milosevic avait conservé des principes similaires. Grâce au fait que les Américains, pour des raisons essentiellement politiques, ne pouvaient attaquer par surprise, l’armée yougoslave a ainsi pu disperser ses troupes, la nourriture, les munitions, les stocks d’essence et toute la logistique nécessaire pour soutenir une armée en temps de guerre. Si tout le matériel n’a pas été déplacé – faute de temps, mais surtout de moyens –, l’armée yougoslave a tout de même réussi à disperser et cacher 8 000 tonnes de munitions et 15 000 m
3 de carburant dans 142 localités, déplaçant ainsi des stations d’essence, ainsi que 800 tonnes de pièces détachées, de pneus et de batteries pouvant être utilisés par plusieurs types de véhicules
[4].
En raison de l’incapacité à frapper par surprise et de la sous-estimation des forces yougoslaves, l’OTAN a été contrainte de changer de tactique à plusieurs reprises pendant les 78 jours de bombardements. Par conséquent, s’il est désormais certain que l’armée yougoslave avait alors subi peu de pertes et qu’une offensive terrestre de l’OTAN n’était pas imminente, comment expliquer la décision de S. Milosevic de mettre subitement un terme aux hostilités, après plus de deux mois de bombardements ? Si les Yougoslaves ont pu résister si longtemps, c’est en réalité avant tout grâce à l’OTAN et à la doctrine américaine en matière de bombardement.
Une étude de la RAND –
think tank américain au service de la politique stratégique – a analysé la guerre du Kosovo, et plus précisément les raisons pour lesquelles S. Milosevic avait décidé de retirer ses troupes alors que les bombardements sur des cibles militaires « n’avaient probablement pas permis d’envisager la fin de la guerre »
[5]. Pourtant, certains hauts dirigeants de l’OTAN percevaient les forces de l’armée yougoslave, particulièrement celles stationnées au Kosovo, comme un centre de gravité qui, une fois détruit, aurait contraint S. Milosevic à abandonner la province
[6]. Il suffit pour le comprendre de se remémorer les briefings de l’OTAN et les interventions de son porte-parole, Jamie Shea, qui portait toute son attention sur les troupes bombardées à maintes reprises et filmées en permanence, tandis que le reste des forces yougoslaves subissait peu de dommages.
La guerre du Kosovo de 1999 a été caractérisée par un affrontement entre les forces terrestres yougoslaves et les forces aériennes de l’OTAN. La minuscule marine yougoslave n’a pas participé aux opérations et est restée stationnée dans les ports du Monténégro. La force aérienne yougoslave a tout d’abord tenté une importante opération médiatique le premier soir des affrontements, en lançant ses avions les plus modernes, les MIG-29, pour intercepter les appareils de l’OTAN, mais ils furent alors tous abattus. Marquée par cette expérience, l’armée de l’air yougoslave n’a plus tenté d’opérations de ce type mais s’est bornée à effectuer des missions d’attaques au sol contre les troupes de l’Armée de libération du Kosovo (UçK), afin d’apporter un soutien aux forces terrestres. Les deux armes les plus efficaces contre les forces de l’OTAN furent donc la dispersion et l’utilisation ingénieuse des défenses antiaériennes. L’armée yougoslave, à l’instar de toutes les armées du monde, avait soigneusement analysé la guerre du Golfe, à l’occasion de laquelle les forces de la coalition avaient détruit la défense aérienne irakienne en trois jours, et étudié les bombardements américains et britanniques qui se sont succédé en Irak depuis 1991. Elle en avait conclu que les Américains étaient invincibles en raison de leur nombre et de leur technologie avancée dans le domaine de la neutralisation des défenses antiaériennes ennemies : en effet, une batterie de défense antiaérienne devient vulnérable lorsqu’elle allume son radar et, lorsque les batteries sont détruites, les avions peuvent alors descendre plus bas et commencer la destruction des troupes au sol par des bombardements à basse altitude. La deuxième leçon tirée de la guerre du Golfe a été l’efficacité des missiles sol-air portatifs, qui se sont ainsi avérés être l’arme la plus efficace pour abattre les avions américains. La consigne fut alors de refuser le combat et d’éviter de donner à l’adversaire la possibilité d’anticiper les mouvements.
La défense antiaérienne yougoslave avait donc opté pour une stratégie originale, qui consistait à ne pas se battre – ne pas allumer ses radars –, continuer d’exister – rester invisible – et conserver la possibilité d’agir au moment voulu. Cette stratégie a empêché les avions de l’OTAN de voler à basse altitude et de viser les troupes au sol avec précision. Peu décelables à longue distance, les leurres yougoslaves devenaient ainsi extrêmement efficaces. Cette stratégie permit aux Yougoslaves de ne perdre que 14 chars, et non une centaine comme l’OTAN l’avait à un moment annoncé. Les chiffres concernant le nombre de chars détruits sont un des éléments les plus intéressants de cette guerre. Si l’on compare les déclarations de l’OTAN et du Pentagone aux enquêtes menées par certains journalistes, les conclusions sont très différentes.
TABLEAU 1. — Comparaison de la destruction des capacités militaires yougoslaves
Les chiffres communiqués par deux journalistes de
Newsweek, John Barry et Evan Thomas, ont choqué
les militaires autant que le public
[7]. En réalité, les experts se doutaient, depuis le retrait des forces yougoslaves du Kosovo, qu’il y avait eu peu de pertes. Les unités, ayant paradé au complet devant les médias, ne semblaient en effet pas avoir subi de pertes importantes. Puis ont suivi les rapports d’experts en bombardement de l’OTAN qui ont sillonné la province à la recherche des chars détruits. À cet égard, J. Barry et E. Thomas relatent que les conclusions de ces experts ont fortement déplu au général Wesley K. Clark. En réponse, ce dernier a même affirmé que les Yougoslaves avaient évacué tout leur matériel détruit pour dissimuler leurs pertes – ce qui est techniquement impossible, y compris pour une armée plus importante et mieux équipée. Mais, aujourd’hui, il ne fait plus aucun doute que les pertes yougoslaves furent limitées.
LE MYTHE DE LA GUERRE AÉRIENNE
L’armée yougoslave ne fut pas la seule responsable de la relative inefficacité des bombardements intensifs de l’OTAN. Pendant la guerre du Kosovo, la US Air Force (USAF) souhaitait démontrer qu’elle pouvait, sans l’appui de troupes au sol, remporter la victoire. Cette vision de la force de l’aviation est basée sur les croyances du général William Mitchell, dans les années 1920
[8], lui-même inspiré par l’Italien Giulio Douhet. En 1939, les pilotes du US Air Corps avaient développé le concept d’utilisation du bombardier stratégique pour attaquer les « liens vitaux » (
vital links) et anéantir la volonté de l’armée ennemie de se battre. Mais ces mêmes pilotes ne savaient alors pas en quoi consistaient ces liens vitaux. Ainsi, la Air Corps Tactical School enseignait, en 1937, qu’il suffisait de détruire les cibles industrielles et économiques pour remporter la victoire. Avant la Seconde Guerre mondiale, et avant même que la USAF ne devienne indépendante, en 1947, les cibles visées n’étaient généralement pas les forces ennemies en elles-mêmes, mais leurs infrastructures.
La philosophie de la USAF se base de façon scientifique sur le
United States Strategic Bombing Survey (USSBS), commandé par Henry L. Stimson, secrétaire d’État à la Guerre en 1944, pour analyser les effets des bombardements stratégiques en Europe et contre le Japon. Les experts qui y ont travaillé étaient issus des milieux militaires mais également universitaires et civils, afin de favoriser l’objectivité des travaux. L’un des principaux directeurs en fut le général Orvil Arson Anderson, du US Army Air Corps (USAAC). Simple lieutenant en 1924, il avait déjà défendu l’idée de W. Mitchell devant la Chambre des représentants, au sujet de la création d’une force armée indépendante. Un an plus tard, W. Mitchell paya de sa carrière ces attaques répétées contre la US Army et la Navy en passant en cour martiale. O. A. Anderson avait alors compris qu’il pouvait, grâce au USAAC, réaliser enfin le rêve d’une force aérienne indépendante. C’est pourquoi tous les efforts furent entrepris pour que l’étude conclue que la guerre avait été remportée grâce au bombardement stratégique. Les principaux arguments de O. A. Anderson étaient les suivants : la puissance aérienne domine son propre domaine ; la puissance aérienne domine la guerre navale ; la puissance aérienne domine la guerre terrestre ; et enfin, la puissance aérienne est capable de forcer une nation ennemie à capituler sans invasion terrestre. Comme l’a déclaré le général James H. Doolittle : « La marine disposait de navires de transport pour rendre l’invasion du Japon possible, de forces terrestres pour la réussir et de B-29
[9] pour la rendre inutile. »
[10]
Les conclusions du USSBS ont permis la création d’une force aérienne indépendante, mais avec des conséquences plus profondes pendant la guerre froide : les trois plans Pincher (1946), Boiler (1947) et Crankshaft (1948) préconisaient des attaques nucléaires sur l’Union soviétique. À l’heure actuelle, les apôtres du bombardement stratégique continuent de prétendre que si les opérations de bombardement « Linebacker » avaient eu lieu dès 1969, et non en 1972, la guerre du Viêtnam aurait pu se terminer différemment. Ces mêmes apôtres ont essayé à plusieurs reprises de remporter la victoire sans l’armée de terre ni la marine.
S’ADAPTER AUX STRATÉGIES ASYMÉTRIQUES
Au Kosovo, la guerre n’a pas commencé par l’attaque de cibles stratégiques mais, comme le souhaitait le général W. Clark, en visant les troupes yougoslaves stationnées au Kosovo et considérées comme représentant le centre de gravité
[11]. N’étant pas en mesure de détruire l’armée yougoslave, les Américains ont été obligés de se tourner vers d’autres cibles et d’autres moyens, notamment les bombardements de sites industriels – souvent qualifiés de
dual use –, dont le cercle politique proche de S. Milosevic tirait des bénéfices financiers. Ces sites rassemblent toutes les installations civiles pouvant, en cas de conflit, être utilisées par les forces armées. Les sites visés par l’OTAN étaient principalement les systèmes de Communication, Command, Control, and Intelligence (C
3I) : les réseaux électriques, les usines, le pouvoir politique et l’industrie des hydrocarbures
[12]. Mais dans un conflit de ce type, une table dans une maison abandonnée peut devenir un poste de C
3I, ce qui a d’ailleurs été le cas pendant la guerre du Kosovo. L’armée yougoslave avait toutefois pris soin de quitter tous les bâtiments qu’elle savait visés. Cela n’a pas empêché l’OTAN de bombarder des bâtiments vides, comme par exemple les ministères de la Défense et de l’Intérieur. La télévision était également une cible prioritaire, ainsi que tous ses relais : la tour de télécommunication, haute de 202 mètres et qui était l’un des symboles de Belgrade, fut ainsi terrassée, le 29 avril 1999. Les ponts et chemins de fer ont été détruits. Les centrales électriques ont également été bombardées, ainsi que la raffinerie de Pancevo, provoquant un désastre écologique à long terme.
Le pouvoir politique a également été visé, et notamment l’hôtel Yougoslavie, dont le casino appartenait à Zeljko Raznatovic, dit Arkan, le chef d’une des milices paramilitaires. Le fait que l’OTAN avait pour habitude d’informer les Yougoslaves de leur prochaine cible dual use, dans le but de minimiser les pertes civiles, n’empêchait pas sa destruction. L’infrastructure d’un pays moderne a ainsi été totalement mise hors service en quelques jours. Parmi les infrastructures officiellement détruites ou fortement endommagées, on pouvait compter : 50 ponts routiers et ferroviaires, deux raffineries – représentant la totalité de la capacité de raffinage – et 14 complexes industriels.
Même si l’influence de ces bombardements était plus que négligeable sur les forces armées, l’impact sur le pouvoir en place a été considérable. La discussion qui a suivi la signature de l’accord de Kumanovo mettant fin à la guerre, le 11 juin 1999, entre le président S. Milosevic et le général Nebojsa Pavkovic, commandant de la III
e armée yougoslave, démontre bien l’efficacité de ces bombardements « politiques ». Le général fit remarquer que l’armée pouvait encore résister, ce à quoi S. Milosevic répondit : « Oui, général, elle le peut, mais la Serbie ne le peut pas, le peuple ne le peut pas. »
[13] Mais le retrait de la province du Kosovo a en réalité été motivé par la nécessité de protéger ce qu’il restait d’infrastructures intactes. Bien que cela ait été cité comme étant la raison principale, on peut en effet douter que S. Milosevic ait pensé à protéger le peuple serbe, après avoir mené une politique uniquement motivée par le désir de rester au pouvoir le plus longtemps possible. Un dirigeant qui a laissé subir à son pays un embargo de plusieurs années et a rendu la vie de millions d’habitants misérable ne pouvait pas, sans raison apparente, se faire le champion des opprimés. Par ailleurs, la population ayant le plus souffert de cette destruction vivait dans les grandes villes et avait voté en majorité pour l’opposition serbe, donc contre S. Milosevic. Au contraire, les bombardements réussirent à unir la population autour de ce dernier, tandis que la machine de propagande expliquait que les dirigeants de l’opposition avaient eu des contacts avec des dirigeants de l’OTAN avant la guerre et qu’ils devaient donc être considérés comme des traîtres. Si l’armée voulait continuer la guerre et que S. Milosevic n’était pas menacé par un soulèvement populaire, il était nécessaire de trouver une autre explication au changement brutal de sa politique vis-à-vis du Kosovo.
L’explication officielle du gouvernement, aujourd’hui encore acceptée par la majorité de la population serbe, réside dans le fait que si la Yougoslavie n’avait pas accepté le document du président finlandais, Martti Ahtisaari, le 2 juin 1999, les bombardements seraient devenus plus violents et auraient surtout visé les civils. Le 5 juin, M. Markovic avait déclaré à un journaliste américain qu’un « non » serbe aurait provoqué un tapis de bombes sur Belgrade
[14]. Délaissés par leur allié russe, les Serbes ont ressenti un isolement total, augurant une destruction définitive imminente. D’un point de vue occidental, on peut se demander comment la population et le pouvoir pouvaient croire une telle chose. En réalité, cela s’explique par le fait que les bombardements de l’OTAN se faisaient plus intenses et qu’un nombre croissant de cibles civiles étaient visées. De plus, les bavures commises par l’OTAN – comme par exemple le train touché par un missile ou le marché atteint par une bombe à fragmentation – étaient perçues comme des bombardements délibérés sur les civils. Après tout, l’OTAN avait vanté, avant et pendant la guerre, la précision des armes « intelligentes ». Pour les Serbes, il était donc clair que des armes de ce type ne pouvaient pas se tromper et que l’OTAN avait une stratégie visant les civils. Pour la majorité de l’opinion publique, le refus d’un dernier compromis, le 2 juin 1999, aurait fait de Belgrade et des autres grandes villes un tas de ruines fumantes. On ne sait pas encore clairement si le pouvoir serbe a vraiment craint un tel dénouement, mais il est certain que la population y a cru et qu’une majorité y croit encore. Dès lors, la victoire dans la guerre du Kosovo relèverait du coup de bluff. Rien n’est cependant moins sûr. S. Milosevic était probablement conscient de la difficulté dans laquelle se trouvait une grande partie du gouvernement qui participait à cette guerre. Convaincre la population est une chose, mais une telle méconnaissance de ses adversaires est somme toute peu probable.
En réalité, une autre explication plus probante existe. Tout d’abord, il est probable que les Américains aient eux-mêmes employé des méthodes asymétriques contre le pouvoir serbe. Très peu d’informations ont filtré sur ces opérations, mais il semblerait qu’une des opérations, «
Matrix », ait eu pour but de détruire des industries profitant au cercle politique le plus proche de S. Milosevic. Ces opérations, dont la Central Intelligence Agency (CIA) et la National Security Agency (NSA) étaient à l’origine, n’étaient pas bien accueillies par les militaires, qui ne voyaient pas l’utilité d’envoyer leurs avions bombarder des cibles qui, à première vue, n’avaient aucune utilité stratégique. Ainsi, la fonderie de cuivre de Bor, contrôlée par Nikola Sainovic – alors vice-Premier ministre – détournait l’or produit par l’usine vers un compte bancaire, au bénéfice de l’élite au pouvoir. Des pratiques semblables existaient dans l’usine d’acier de Smederevo, entre les mains de Dusan Markovic – ancien vice-président du Parti socialiste de S. Milosevic –, où l’acier était détourné
[15]. Les usines furent informées qu’elles faisaient partie des prochaines cibles, les téléphones et fax des personnages clés recevaient continuellement des messages venant de l’OTAN, les informant que leurs biens seraient détruits
[16]. En ce qui concerne les membres du cercle restreint du pouvoir à Belgrade, les Américains avaient décidé de viser leur famille, en publiant une liste des hauts personnages du régime afin de les empêcher de quitter le pays. Leurs comptes bancaires et leurs biens ont également été visés. Ceci expliquerait pourquoi certains hauts dignitaires du régime ont progressivement changé d’opinion sur les bombardements, bien qu’ils n’aient pas directement souffert des attaques. Étant donné que le pouvoir de S. Milosevic reposait sur ces personnes, pour la plupart emprisonnées aujourd’hui, ce dernier ne pouvait ignorer leurs conseils. Le désir de rester au pouvoir à n’importe quel prix fut, somme toute, la seule ligne constante de sa politique. L’impact de cette guerre secrète a dès lors peut-être permis à l’OTAN de forcer un compromis, là où les opérations militaires se sont montrées inefficaces.
L’une des leçons principales de la guerre du Kosovo concerne l’efficacité de la puissance aérienne et la possibilité de faire la guerre sans engager de troupes au sol, donc sans la moindre perte dans les rangs de l’OTAN. L’autre est de croire que les informations rapportées par les pilotes sont toujours exactes. Il s’agit là de la plus grave erreur de l’OTAN au cours de cette guerre. De même que lors de la guerre du Golfe, toute confiance a été accordée aux rapports visuels des pilotes. Ce n’est qu’après la guerre que les états-majors se sont rendu compte qu’ils n’avaient, par exemple, détruit aucune des rampes de lancement mobiles de Scuds. L’analyse de l’efficacité du bombardement tactique demeure le talon d’Achille des Américains. Croire que 120 chars ont été détruits, lancer une opération terrestre et se trouver face à ces chars et à leurs unités entières, tel aurait pu être le scénario de la deuxième phase de la campagne militaire, avec les conséquences tragiques qu’il aurait induites. C’est sans doute ce qui explique que le général W. Clark ait quitté son poste plus tôt que prévu et que les centres américains de recherche militaire, comme la Defense Advanced Research Project Agency (DARPA), travaillent aujourd’hui sur ce problème, afin qu’il ne se présente plus à l’avenir. Une solution pourrait consister à utiliser des drones, qui surveilleraient et analyseraient en direct l’efficacité des armes intelligentes. Mais penser qu’en dépensant des milliards de dollars dans de nouveaux systèmes révolutionnaires il sera possible de dominer totalement les champs de bataille est une chimère. Toutefois, ces avancées technologiques ne s’effectuent pas à perte, car l’ennemi potentiel les guette et les surveille, et il choisira l’endroit et les moyens asymétriques pour les contourner.
[1]
Rommel Papers, 1953, cité par Peter G. Tsouras,
Warriors’ Words,
a Dictionary of Military Quotations, Londres, Cassell, 1994, p. 25.
[2]
Anthony H. Cordesman,
The Effectiveness of the NATO Tactical Air and Missile Campaign Against Serbian Air and Ground Forces in Kosovo, Washington, Center for Strategic and International Studies (CSIS), août 2000, p. 27 ; disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. csis. org/ stratassessment/ reports/ KosovoTactical. pdf,consulté le 3 juin 2003.
[3]
Sinisa Ljepojevic, « Ko je trazio bombe »,
NIN, 23 janvier 2003 ; disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. nin. co. yu/ 2003-01/ 23/ 26960. html,consulté le 3 juin 2003.
[4]
Miodrag Obradovic, « Teskoce u mobilizaciji i brzo prilagodavanju ratu »,
Novi Glasnik, septembre-octobre 2000, n
o 5, p. 54.
Novi Glasnik est le journal professionnel de l’armée yougoslave.
[5]
Stephen T. Hosmer,
The Conflict Over Kosovo : Why Milosevic Decided to Settle When He Did, Washington, Santa Monica, Rand & Project Air Force Series on Operation Allied Force, 2001, p. 77.
[7]
John Barry, Evan Thomas, « The Kosovo Cover-Up »,
Newsweek, 15 mai 2000, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. balkanpeace. org/ rs/ archive/ may00/ rs21. shtml,consulté le 3 juin 2003.
[8]
Gian P. Gentile,
How Effective Is Strategic Bombing ? Lessons Learned From World War II to Kosovo, New York, New York University Press, 2001, p. 13.
[9]
B-29, bombardier lourd de la Seconde Guerre mondiale, connu sous le nom de « forteresse volante ».
[10]
G. P. Gentile,
op.
cit., p. 134.
[11]
Albert Atkins,
Air War Over Kosovo,
Operational and Logistical Issues of the Air Campaign, Lincoln (Nev.), Writer’s Club Press, 2000, p. 67.
[12]
S. T. Hosmer,
op.
cit., p. XVI.
[13]
Filip Svarm, Tamara Skroza, Biljana Vasic, « Kratka istorija sloma : vojske Jugoslavije 1992-2000 – Na kraju puta »,
Vreme, 15 novembre 2001, n
o 567, p. 61.
[14]
S. T. Hosmer,
op.
cit., p. 94.
[15]
William Arkin, Robert Windrem, « The Other Kosovo War »,
MSNBC News, 29 août 2001, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. msnbc. com/ news/ 607032. asp,consulté le 3 juin 2003.