2003
Revue internationale et stratégique
Les acteurs asymétriques : études de cas
L’Afghanistan, un paradigme asymétrique relatif
Olivier Zajec
Diplômé en relations internationales de l’École spéciale militaire (ESM) de Saint-Cyr et de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, consultant à la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS).
Le conflit en Afghanistan a symbolisé l’entrée de la première puissance du monde sur l’un des nombreux terrains d’une confrontation asymétrique avec un ennemi mouvant et désincarné, confrontation appelée à se prolonger, de mutation en mutation. La « globalité » entraîne en effet la pluralité des réponses et des scénarios, et non leur uniformisation, et ce, par nécessité : devenir imprévisible et adopter une doctrine mouvante au service d’une volonté ferme est la seule réponse du « fort » dans un rapport d’asymétrie. Un retour sur quelques-unes des leçons de l’Afghanistan est intéressant à deux égards : tout d’abord la prise en compte du rapport asymétrique par les Américains et le test de nouveaux modes de combat ; ensuite, la répercussion des « leçons de l’Afghanistan » sur le budget américain de la défense.
Afghanistan, a Paradigm of Relative Asymmetry
The Afghanistan conflict symbolized the entry of the first world power in an asymmetric confrontation with an unsettled and unidentifiable enemy, a confrontation which is condemned to last and transform itself constantly. Indeed, « globality », far from inducing a uniform response, entails numerous answers and scenarios, fact which became a necessity : to become unpredictable and to adopt a changeable doctrine in the service of a strong will, are the only answers of the « mighty » in a relation of asymmetry. To analyze some of the lessons of the Afghanistan conflict is therefore interesting in two respects : first, the American acknowledgement of asymmetric relations with other countries and of the test of new combat techniques ; secondly, the impact of these lessons on the American defense budget.
« Quand les Allemands ont transformé leurs forces pour la guerre éclair, ils n’ont touché que 5 ou 10 % de leur armée. Le reste était identique. Seule la façon de l’utiliser avait en fait changé. Ainsi, ils avaient mis en place une combinaison forces aériennes / forces terrestres et des techniques de concentration sur des zones limitées. »
Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, 2001.
« Too much emphasis on technology is unsound because the human element of warfare is being dismissed as irrelevant to our modern age. Technological advances have steadily reduced uncertainties in the situation on the battlefield, but they cannot eliminate the Clausewitzian “fog of war” and “friction”. »
Milan Vego, professeur titulaire de recherches opérationnelles au Naval War College, Proceedings, juillet 2002.
Si des visions du monde concurrentes s’affrontent bel et bien aujourd’hui dans le cadre de crises et de conflits meurtriers, la conception proprement idéologique de la guerre semble, quant à elle, en déclin. En effet, l’édification de systèmes doctrinaux rigides ne constitue plus une priorité pour les puissances militaires contemporaines. En termes de bombardement et d’action psychologique, de l’utilisation d’alliés, de rencontre et de mise en application des possibilités techniques des outils militaires, le constat est d’ailleurs le même. Dans la foulée des opérations au Kosovo, la campagne antiterroriste d’Afghanistan a indubitablement permis à cette nouvelle réalité de quitter le domaine des spéculations des
think tanks américains pour s’incarner opérationnellement. Dans ce cadre nouveau, l’enchaînement des événements a voulu que la guerre d’Afghanistan apparaisse comme une mise en application précoce des glissements conceptuels de la
Quadriennal Defense Review (QDR)
[1] de 2001. Donald Rumsfeld y avait en effet mis en avant une approche stratégique fondée sur les capacités : le
portfolio of capabilities (ou « éventail des capacités »)
[2]. La leçon tirée de cette revue opérationnelle était la suivante : les ennemis futurs de la puissance américaine seront en priorité non conventionnels. Il faudra donc leur opposer des armes de précision, le renseignement et des forces légères, rapides et au pouvoir létal démultiplié.
De ce point de vue, le conflit d’Afghanistan a incarné une avancée dans le domaine de la guerre, avancée centrée sur la globalité tactique et stratégique. Envisagé sous cet angle, il a symbolisé l’entrée de la première puissance du monde sur l’un des nombreux terrains d’une confrontation asymétrique avec un ennemi mouvant et désincarné, confrontation appelée à se prolonger, de mutation en mutation. Il a reposé sur la combinaison, inédite sous cette forme, de frappes aériennes ciblées, de bombardements et de l’action des forces spéciales. Enregistrant la réussite des conceptions de D. Rumsfeld face à celles de ses grands subordonnés militaires, certains observateurs ont pu craindre, à l’issue de la guerre, que les planificateurs américains prennent ce succès tactique pour un paradigme stratégique systématiquement applicable aux guerres à venir. À la lumière du récent conflit irakien, il semble que ce danger ait été évité. La séquence tactique « char-aviation » irakienne a suivi le couple « forces spéciales-aviation » afghan, sous la responsabilité du même Commandement central américain (Central Command, CENTCOM).
Malgré l’apparente convergence entre la QDR et l’opération afghane, le récent conflit irakien a donc montré le danger qu’il y avait à considérer l’opération « Enduring Freedom » en Afghanistan en la déconnectant de son contexte très particulier. En incarnant soudain la QDR, en lui donnant un visage victorieux, le conflit afghan avait fait oublier que la guerre asymétrique contre le terrorisme restait globale et mouvante et, surtout, que les Américains étaient les derniers à l’avoir oublié, comme la ruée des chars Abram sur Bagdad l’a montré. Dans la perspective de confrontations asymétriques accélérées et médiatisées par la guerre contre le terrorisme, la réalité technico-opérationnelle de la posture américaine doit donc être perçue comme traduisant un état d’esprit et non une doctrine.
La « globalité » entraîne en effet la pluralité des réponses et des scénarios, non leur uniformisation. De surcroît, cette globalité, polymorphe par nature, l’est aussi par nécessité : devenir imprévisible et adopter une doctrine mouvante au service d’une volonté ferme est la seule réponse du « fort » dans un rapport d’asymétrie. L’Afghanistan et l’Irak sont bien une seule et même guerre, menée par une seule et même volonté s’appuyant sur un empirisme stratégique et une culture de la prise de risque calculée. Les Américains ne sont pas devenus en l’espèce antidoctrinaux, mais seulement antidoctrinaires.
Un retour sur quelques-unes des leçons de l’Afghanistan est donc intéressant à deux points de vue : celui, tout d’abord, de la prise en compte du rapport asymétrique par les Américains et du test de nouveaux modes de combat et de tandems de forces, et celui, ensuite, de la répercussion des « leçons de l’Afghanistan » sur le budget américain de la défense.
PRISE EN COMPTE DU RAPPORT ASYMéTRIQUE ET NOUVEAUX MODES D’ENGAGEMENT
La guerre d’Afghanistan a été, en partie, un succès réel. 31 Américains seulement sont morts durant les opérations et moins de 100 d’entre eux ont été blessés. L’utilisation des munitions intelligentes, des drones d’observation et de reconnaissance, des communications satellitaires et le partage des informations entre plates-formes tactiques ont permis ce succès, fort bien orchestré médiatiquement par la mise en avant des forces spéciales et de leur action combinée avec la coalition hétéroclite de l’Alliance du Nord. Durant le conflit, les observateurs ont pu assister à une remise à l’honneur de l’initiative et de l’autonomie des échelons intermédiaires de commandement. Les capitaines et les chefs de section ont donc obtenu une plus grande marge de man
œuvre de la part des états-majors
[3]. Cette adaptabilité a trouvé en Afghanistan un terrain idéal de mise en application. Rien de commun en effet entre le front initial opposant les forces de l’Alliance du Nord aux talibans et les combats de haute intensité qui se déroulèrent dans une deuxième phase, à l’occasion de l’opération «
Anaconda », visant à réduire les refuges montagneux d’Al-Qaïda, dont la bataille de Tora Bora, en décembre 2001, reste l’illustration la plus connue. L’action autonome des sections et des compagnies s’est révélée critique pour le repérage et la désignation de cibles mouvantes et rapides, ainsi que l’accès à des refuges isolés et bien surveillés.
L’ampleur des expérimentations en situation de combat permises par la guerre en Afghanistan a également contribué à bouleverser le traditionnel système d’acquisition du Pentagone. C’est désormais la rapidité qui semble prioritaire, dans le but de fournir les meilleurs matériels aux combattants engagés, et ce, dès que les premières évaluations en provenance du terrain sont validées. La
Rapid Equipping Force a été créée dans ce but précis. Dirigée par le colonel Bruce Jette, elle a permis la fourniture rapide du robot terrestre
PackBot aux troupes engagées lors de l’opération «
Anaconda », dès les premières demandes en provenance du terrain. Ce robot a été essentiellement utilisé pour pénétrer en premier échelon dans les grottes, de manière à déceler les pièges et à forcer les éventuels occupants à se révéler. Les
PackBot ont également été utilisés en Irak à des fins encore inconnues
[4].
La gestion de l’Air power par les Américains s’est faite en deux temps, témoignant une fois encore d’un souci d’adaptation aux réalités du terrain, qui a marqué ce conflit de rupture. Pendant la phase initiale de l’opération « Enduring Freedom », les bombardiers lourds B-52 et B-1 venant du porte-avions Diego Garcia, les B-2 arrivant des États-Unis et les chasseurs bombardiers décollant des différents porte-avions ont systématiquement pris pour cible les défenses aériennes, les installations militaires et les moyens de communication des talibans. Ce n’est qu’à partir de la quatrième semaine de combat que l’aviation américaine en est venue à remplir sa mission d’appui des troupes au sol engagées lors de l’opération « Anaconda ». Cette approche en deux temps a suivi de près l’évolution de la situation et le repli progressif des forces ennemies. Au cours de ce repli, ces dernières ont en effet changé de terrain, de structures, de tactique et d’effectif, en un mouvement asymétrique de retraite protéiforme qui a placé le commandement américain devant un dilemme majeur : fallait-il envoyer une force au sol conséquente pour quadriller plus efficacement le terrain ou bien persévérer dans le schéma d’utilisation des alliés afghans permettant politiquement une meilleure gestion de l’après-conflit ? La nécessité de ne pas déployer de troupes au sol dans l’immédiat et le renforcement de l’Alliance du Nord avaient en effet permis de ne pas apparaître comme un envahisseur. Les arrangements entre tribus et les négociations entre chefs coutumiers avaient pu être menés pendant cette période d’attente relative, contribuant à miner l’adversaire et préparant le retournement ou la passivité négociée d’une partie de ses soutiens. Le choix de prolonger les bénéfices politiques de cette option, malgré les nouveaux paramètres de l’opération « Anaconda », a eu comme contrepartie militaire de laisser la possibilité à plusieurs centaines de combattants d’Al-Qaïda de fuir vers les zones peu contrôlées du nord-ouest du Pakistan.
Dans le cadre de cette bataille, Al-Qaïda a cependant perdu l’avantage asymétrique que lui conférait sa connaissance du terrain et son aptitude à s’y fondre. Retranchés dans leurs grottes, les combattants islamiques ont perdu leur mobilité stratégique en s’exposant aux bombardements massifs des B-52. Totalement enveloppés par la maîtrise aérienne américaine, les combattants d’Al-Qaïda ont également eu à faire face aux forces spéciales infiltrées au sol et aux tirs des unités de snipers
lourds américaines et alliées
[5] prenant à parti – au fusil de 12,7 mm – les éléments ennemis tentant de s’exfiltrer momentanément de leurs abris pour éviter les vagues de bombardements.
Les opérations au Kosovo avaient donné à l’armée de terre américaine
des motifs de se plaindre de la prépondérance tactique et stratégique des aviateurs. L’Afghanistan a renforcé cette tendance, aggravée pour l’armée de terre par l’absence quasi totale de son artillerie, absence explicable en partie par la difficulté de déployer rapidement les canons Paladin
[6]. L’aviation américaine a donc régné sans partage sur le ciel afghan. L’armée de l’air américaine (la
US Air Force) a effectué 45 % des sorties aériennes, parmi lesquelles 6 % de missions de reconnaissance et de renseignement, 49 % de missions logistiques (soutien, ravitaillement) et 45 % de missions de bombardement. Quant à elle, la marine américaine a accompli également 45 % de ces sorties. Ce sont pourtant les bombardiers – en particulier les dix B-52 – qui ont largué la majorité des bombes. Ils ont en effet accompli 10 % des sorties, lançant 11 500 bombes sur un total de 17 500. Cette efficacité s’étend aux munitions intelligentes, puisque la moitié d’entre elles ont été lancées par les B-52, B-1 ou B-2, y compris les Joint Direct Attack Munitions (JDAM), guidées par le Global Positioning System (GPS). Dans le cadre de la prise en compte des données asymétriques du conflit, il faut remarquer que les munitions intelligentes ont représenté 56 % du total des bombes larguées, contre 35 % au Kosovo. La maîtrise de la troisième dimension par les forces américaines a cependant connu quelques soucis, comme l’ont illustré les problèmes d’engagement rencontrés par les hélicoptères AH-64
Apache de l’armée de terre et les AH-1
Cobra des marines. Éléments essentiels de l’appui-feu mis en place durant les premiers engagements de l’opération «
Anaconda », les
Apache ont essuyé les tirs de lance-roquettes RPG-7 talibans, cinq des huit appareils engagés devant quitter prématurément les combats.
Le couple aviation/forces spéciales a cependant fini par apparaître, dans de nombreux bilans du conflit, comme l’illustration principale du succès tactique américain. Les forces spéciales ont en effet démontré leur utilité dans deux domaines principaux : d’une part, l’encadrement et les conseils prodigués aux forces hétéroclites de l’Alliance du Nord et, d’autre part, la désignation d’objectifs au sol au profit des forces aériennes. Dans certains cas, il ne s’est écoulé que vingt minutes entre la désignation d’une cible et sa frappe. Leur rôle a également permis d’utiliser au mieux les munitions intelligentes de l’arsenal américain. Ce succès, cependant, a été propre à l’environnement cloisonné, isolé, peu peuplé et montagneux de l’Afghanistan. Les
Delta forces et les
Rangers ne sont pas subitement devenus plus efficaces qu’à Mogadiscio ; ils avaient simplement changé de terrain. Le chaudron somali était en effet le cadre idéal d’une confrontation asymétrique « classique », dans laquelle les soldats américains perdaient presque automatiquement leur avantage initial. Les escarpements afghans permettaient au contraire, au prix d’un certain réalisme tactique, de suivre le mouvement de l’ennemi en s’adaptant à ses différents choix, replis et avatars. Malgré la spécificité du théâtre afghan, la coordination entre les forces spéciales et l’aviation a été totalement retenue par le commandement américain, comme l’a rappelé le général Tommy Franks, lors de la récente campagne d’Irak : « Nous avons lancé nos forces dans la profondeur de l’Irak, dans certains cas simultanément, et dans d’autres de manière séquentielle. Dans certains cas, nos forces spéciales ont soutenu l’action des forces conventionnelles terrestres, en montant des opérations derrière les lignes ennemies, en sécurisant certains sites de passage et certaines installations vitales, et bien sûr, comme nous l’avions fait en Afghanistan, en désignant les cibles au profit des forces aériennes. »
[7]
Les progrès immenses réalisés par les Américains en termes de communication et de téléconférence ont permis au centre de commandement de Tampa, en Floride, de contrôler la coordination des forces engagées en Afghanistan, en dépit de la distance et du nombre important de forces alliées présentes aux côtés de Washington. La technologie sert ainsi à renforcer une caractéristique américaine, celle de la concentration du commandement et de la décentralisation de l’exécution. Les nombreuses informations recueillies par les drones (Unmanned Aerial Vehicles, UAV), couplées aux éléments fournis par les radars des E-8 du Joint Surveillance Target Attack Radar System (JSTARS) et aux images satellites, ont permis de réduire considérablement le temps entre le repérage des cibles et leur traitement ( « targeting information from sensor to shooter » ). Cette amélioration des délais opérationnels a cependant été contrebalancée par un phénomène qui avait débuté lors des opérations au Kosovo, qui s’est poursuivi en Afghanistan et qui a joué un grand rôle en Irak : la prise en compte des enjeux non militaires des cibles. Cette évolution ne laisse pas d’inquiéter nombre d’analystes américains. Des juristes ont en effet été utilisés à Tampa durant l’opération « Enduring Freedom » pour déterminer la pertinence de certains objectifs, ce qui a parfois contribué à annuler ou à réduire l’avantage fourni par la rapidité dans la désignation des objectifs.
RéPERCUSSION DES « LEçONS DE L’AFGHANISTAN » SUR LE BUDGET AMéRICAIN DE LA DéFENSE
La prise en compte politique des dommages collatéraux pendant la guerre d’Afghanistan n’a cependant pas constitué le seul problème posé par l’omniprésence de la technologie. Pour évaluer objectivement l’apport réel de cette dernière, il faut au préalable rappeler que le terrain afghan a constitué un théâtre quasiment ouvert pour les forces américaines. La maîtrise aérienne n’a, à aucun moment, été contestée aux alliés, les défenses antiaériennes étaient inexistantes et l’opposition en mer nulle. On a donc pu légitimement s’interroger – et les analystes américains de la défense ne s’en sont pas privés – sur la pertinence et le degré de révolution conceptuelle impliqués par les programmes présentés à grand bruit par le Pentagone comme « révolutionnaires », au premier rang desquels les UAV. Marcus Corbin, du Center for Defense Information (CDI), faisait ainsi remarquer, le 11 juin 2002, que le
Predator ou le
Global Hawk, qui servent d’illustrations célébrées de la « transformation » des forces, ne rentrent pas vraiment dans la définition de cette révolution censée préparer l’armée américaine à la modernité des combats futurs
[8]. Il rappelait en outre que la transformation réside bien dans un changement total de la façon de penser et de conduire les combats, et non dans l’amélioration quantitative de ces forces.
Si l’on suit par exemple l’analyse de M. Corbin sur les drones, se pose en effet la question de savoir quels sont les avantages réels de ces matériels. Ces avantages sont au nombre de trois. Ils tiennent tout d’abord à ce que les drones peuvent voler longtemps sans être ravitaillés («
long loiter times » : 24 heures pour le
Predator, 36 heures pour le
Global Hawk) ; ils sont moins onéreux à acquérir et à mettre en action ; enfin, en cas de destruction, aucune vie humaine n’est à déplorer. Les deux premiers éléments ne représentent clairement que des améliorations quantitatives
[9]. Le troisième élément est bien qualitatif, mais son avantage décroît dans un contexte de supériorité aérienne massive, où les dangers pour les pilotes d’être abattus diminuent considérablement. Dans ce contexte, l’impact « transformationnel » des UAV est à relativiser largement. M. Corbin terminait d’ailleurs sa critique en plaidant pour les véhicules terrestres sans pilotes ou Unmanned Ground Vehicles (UGV), dont le potentiel transformationnel est bien plus important à court terme, selon lui, que celui des UAV, en particulier dans l’optique d’un combat urbain de haute intensité.
La guerre en Afghanistan a cependant imposé les drones comme des matériels emblématiques, et cet engouement est aujourd’hui inscrit dans la programmation budgétaire du Pentagone de manière pérenne. Les succès enregistrés par le
Global Hawk et le
Predator durant l’opération «
Enduring Freedom » se sont poursuivis en Irak, si l’on en croit les premiers retours d’expérience de l’opération «
Iraqi Freedom ». Un seul exemplaire du
Global Hawk a été déployé au-dessus de l’Irak. Il a pris en charge 3 % des missions de reconnaissance de haute altitude mais aurait fourni, si l’on en croit les déclarations récentes d’officiels de l’armée de l’air, environ 55 % des informations de désignation d’objectifs sensibles au profit du commandement de la composante aérienne des forces conjuguées (
Combined Forces Air Component Command), situé en Arabie Saoudite
[10]. Le
Predator, autre « star » de la « transformation » révélée par l’Afghanistan, vient, quant à lui, dans la foulée de l’opération irakienne, de valider avec succès une autre étape décisive : pour la première fois, l’armée de l’air a démontré la possibilité de contrôler totalement un
Predator depuis un poste de contrôle situé dans un avion de transport C-130
Hercules
[11].
Le conflit en Afghanistan a ainsi constitué un indéniable accélérateur conceptuel et tactique. La « transformation » des forces américaines, mot d’ordre soutenu au Pentagone par D. Rumsfeld et ses grands commis du bureau du Secrétariat à la Défense (Office of Secretary of Defense, OSD), avait rencontré de fortes résistances au sein des services du Pentagone. La guerre en Afghanistan, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, a contribué à redonner l’initiative aux « transformationnistes » du Pentagone. Ces événements firent en effet passer D. Rumsfeld du statut de prochaine victime d’un remaniement éventuel à celui de véritable leader en temps de guerre. Le Congrès, tétanisé par les événements du 11 septembre, donna toute latitude au Pentagone pour conduire la guerre et faire les choix qu’il jugeait appropriés. La nomination de deux nouveaux membres à l’état-major interarmées (Joint Chiefs of Staff) corroborait le changement en semblant conforter la dynamique de transformation. Les premières leçons de la guerre en Afghanistan allèrent totalement dans ce sens, en montrant l’efficacité apparente des drones et la difficulté pour les chasseurs à court rayon d’action de l’armée de l’air d’accéder à leurs objectifs en l’absence de bases de départ disponibles sur place.
Le budget 2003 de la défense fut en fin de compte la conclusion embryonnaire de ce bouleversement tactique, conceptuel et d’influence au sein de la défense américaine, comme le montre le tableau ci-dessous, récapitulant les effort budgétaires rangés explicitement dans le domaine de la transformation par l’Administration Bush, à la suite de l’engagement afghan.
Malgré l’augmentation massive des dépenses, la plus significative depuis le build-up de la présidence de Ronald Reagan, il apparaissait cependant clairement que tous les desiderata des services en termes d’acquisition et de programmes ne pourraient être satisfaits. Les prévisions les plus optimistes envisageaient un accroissement des dépenses de 10 % jusqu’à 2007, tandis que les acquisitions d’armement devaient augmenter de 30 %. Le volume global des forces devant rester inchangé, il ne fallait pas compter sur des économies en matière de traitements ou de coûts d’opérations et de maintenance. La conclusion était donc inévitable : des choix difficiles et de long terme devaient être opérés parmi les nouveaux programmes d’armement. Il ne furent pas effectués pour 2003, malgré la passe d’arme de l’annulation du programme d’artillerie Crusader. Le projet du budget de la défense 2004, récemment présenté devant le Congrès par George W. Bush, se veut donc logiquement le premier « vrai » budget de transformation du Pentagone.
TABLEAU 1. — Initiatives de « transformation » des forces dans le projet de budget 2003 du département de la Défense
Source : Département de la Défense, « Fiscal Year 2003 Defense Budget », février 2002.
Les listes théoriques de capacités requises et de caractéristiques évaluées des combats du futur provenant des « leçons de l’Afghanistan » masquaient en réalité une grande incertitude sur les leçons à tirer des premiers épisodes de la guerre contre le terrorisme, et de grandes tensions internes à propos des programmes, tensions que résume la proposition de budget 2004 du département de la Défense et que les premiers enseignements de la guerre en Irak n’ont pas encore contribué à apaiser. Les leçons, notamment celles du conflit en Afghanistan, devinrent clairement des enjeux au regard des conclusions à dresser en matière de réorganisation et de réaffectation budgétaires. Dans cette perspective budgétaire, l’Afghanistan constitua la troisième scène d’une pièce tout entière montée à la gloire de la US Air Force (USAF). La guerre du Golfe avait en effet mis l’accent sur l’importance essentielle de l’Air power américain et, malgré l’avancée des divisions blindées, avait commencé à marginaliser chez certains théoriciens l’importance des forces terrestres. Le Kosovo ne fit qu’aggraver cette tendance, de manière quasi caricaturale. L’Afghanistan sembla enfin constituer l’estocade finale pour l’armée de terre, car la marine et les marines réussirent à tirer leur épingle du jeu en mettant en avant, pour l’une, le nombre des sorties aériennes effectuées à partir des porte-avions et, pour les autres, une polyvalence indéniable.
Cette mise en avant excessive de l’Air power se traduisit, en 2002, par un budget de la défense 2003 favorisant largement les aviateurs, et montrant notamment un décrochage des dépenses de recherche et développement en faveur de l’USAF, laissant l’Army loin derrière elle.
TABLEAU 2. — Budget 2003 de recherche et développement du département de la Défense (requête présidentielle de février 2002, en millions de dollars)
Source : Département de la Défense, « Fiscal Year 2003 Defense Budget », février 2002.
Les « leçons » de l’Afghanistan ont directement mené, au début de l’année 2003, aux divergences entre D. Rumsfeld et les hauts gradés du Pentagone concernant le volume des forces à déployer en Irak. On a vu que ce volume fut en fin de compte adapté aux réalités du nouveau théâtre moyen-oriental. D’autre part, ces leçons ont été relativisées dans un autre domaine, par l’accent mis en Irak sur le bon comportement des troupes terrestres et sur l’efficacité des forces blindées. Ces changements, en corrigeant les ardeurs des
airheads
[12] du Pentagone, devraient avoir de nouveau des répercussions budgétaires, en permettant un arbitrage d’allocation des fonds plus équilibré entre l’armée de terre et l’armée de l’air américaines. La première cherche en effet à équilibrer ses comptes en répartissant ses ressources entre la
Legacy Force, laquelle lui permet de faire face à ses missions à court terme, et l’
Objective Force, schéma d’une armée de terre transformée à l’horizon 2015. Ce rééquilibrage serait donc, d’un point de vue budgétaire, le bienvenu.
Les développements issus du conflit novateur et asymétrique d’Afghanistan sont essentiels, comme l’est le degré de relativisation de ces enseignements, une fois les leçons de l’Irak digérées par les Américains. Le banc d’essai en deux parties constitué par ces conflits jumeaux permet en effet aux Américains de disposer aujourd’hui d’un ensemble équilibré de leçons et d’expérimentations que la seule campagne afghane ne pouvait leur fournir.
[1]
N.
d.
l.
R. — La
Quadriennal Defense Review (QDR) est un rapport quadriennal sur les orientations de la défense, présenté par le Pentagone au Congrès, et qui relève à la fois de la doctrine stratégique et de la programmation militaire. Le dernier rapport date du 30 septembre 2001.
[2]
Un
portfolio qui se décompose de la manière suivante : les capacités humaines («
smart weapons require smart soldiers », « les armes intelligentes requièrent des soldats intelligents ») ; l’expérimentation, y compris d’unités militaires innovantes ; le renseignement pour détecter les intentions, les capacités et les attaques imminentes ; les capacités spatiales, de renseignement et d’observation, ainsi que de contrôle et de protection des systèmes spatiaux ; la défense antimissile ; les opérations de recueil de l’information ; la gestion des crises en amont, nécessaire pour influer sur les choix des décideurs ; les frappes ciblées ; des forces interarmées rapidement projetables (
Rapid Deployable Standing Joint Forces) pour prendre de vitesse une interdiction éventuelle d’accès du territoire par un État concerné ou mitoyen du théâtre opérationnel ; les systèmes sans pilotes, y compris les senseurs et véhicules robotiques terre, air, mer et spatiaux ; les systèmes de commandement, contrôle, communications et de gestion informationnelle (CI) ; la mobilité stratégique pour la projection rapide ; une base de recherche et développement pour assurer la supériorité et se prémunir des « surprises potentielles » ; enfin, une infrastructure et une logistique modernisées.
[3]
Ce qui constitue du reste la conséquence tactique logique de ce type de conflits.
Mutatis mutandis, le général de Lattre de Tassigny arrivant en Indochine en 1950 et déclarant être venu « pour les lieutenants et les capitaines » pensait également à la réalité tactique qu’il était chargé de gérer, et traduisait intelligemment par cette expression la prise en compte d’une réalité fondamentale : un théâtre mouvant tenu par un ennemi mobile – l’Indochine en 1950, l’Afghanistan en 2001 – nécessite une montée en puissance des unités mobiles de base (sections, compagnies). D’où, dans le cadre du conflit afghan, et singulièrement durant l’opération «
Anaconda », la primauté accordée par les états-majors à une meilleure autonomie des forces et à une initiative coordonnée.
[4]
Timothy L. Rider, « US Ground Robots Debut in Iraq », 9 avril 2003, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. arcent. army. mil/ news/ archive/ 2003_news/ april/ robot_iraq. html,consulté le 26 juin 2003. Le
PackBot a pour la première fois été utilisé en Afghanistan, en juillet 2002, pour fouiller le complexe urbain de Nasarat.
[5]
L’action des snipers du
3rd Princess Patricia’s Canadian Light Infantry a été particulièrement remarquée.
[6]
Le 29 août 2002, six canons M-119 de 105 mm appartenant au
319th Field Artillery Regiment ont finalement été acheminés en Afghanistan.
[7]
General Tommy Franks, briefing du 22 mars 2003, United States Central Command (USCENTCOM).
[8]
Marcus Corbin, « Transformational Stars : Unmanned Aerial Vehicles or Unmanned Ground Vehicles ? »,
Weekly Defense Monitor, vol. 6, n
o 17, 6 juin 2002. Disponible sur Internet à l’adresse du Center for Defense Information (CDI) : w
wwwwwwww. cdi. org/ weekly/ 2002/ issue17. html#2,consulté le 23 juin 2003.
[9]
Et ces améliorations sont fragiles. Si le
Predator ne coûte que 3 millions de dollars, le prix du
Global Hawk a beaucoup augmenté pour atteindre aujourd’hui 48 millions de dollars, équipement au sol compris. Un F-16 revient, à titre de comparaison, à 19 millions de dollars.
[10]
Huit exemplaires de l’U2 de Lockheed-Martin ont également été déployés lors de l’opération «
Iraqi Freedom ». La durée de leurs missions est d’environ huit heures, contre vingt-quatre heures pour le
Global Hawk.
[11]
Cette campagne d’expérimentation, baptisée «
Scathe Falcon », a débuté au début de l’année 2003, à l’
Aeronautical Systems Center de la base aérienne de Wright-Patterson. Elle est aujourd’hui terminée.
[12]
Expression désignant, au Pentagone, les responsables civils ou militaires unilatéralement favorables aux initiatives soutenant l’
Air power et les programmes de l’US Air Force (USAF).