Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130539896
200 pages

p. 143 à 150
doi: en cours

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Les acteurs asymétriques : études de cas

n° 51 2003/3

2003 Revue internationale et stratégique Les acteurs asymétriques : études de cas

Les États-Unis et la Colombie : une réponse graduée à une menace virtuellement asymétrique

Jean-Jacques Kourliandsky Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en charge des questions liées à l’Amérique latine.
Les menaces diffuses identifiées par les États-Unis, à la fin de la guerre froide, comme étant nouvelles et asymétriques ont été accentuées, ces dernières années, par l’émergence de la perception d’une menace particulière, ciblée sur la Colombie. Après les attentats du 11 septembre 2001, certaines réalités colombiennes – la culture et le trafic de stupéfiants, la corruption de l’État et la présence d’acteurs violents non étatiques – font l’objet d’un traitement spécifique, articulant des moyens civils et militaires. Il s’agit d’apporter, d’un point de vue nord-américain, la réponse globale la plus appropriée à un risque pour la sécurité nationale. Qualifié de nouveau, en raison de ses retombées à la fois limitées et différées mais latentes et permanentes, ce risque comporterait un potentiel de nuisance asymétrique. The United States and Colombia : A Progressive Response to a Virtually Asymmetric Threat
At the end of the Cold War, the many threats identified as new and asymmetric by the United States have been enhanced by the emergence of the perception of a particular threat coming from Colombia during these last years. After the attacks of September 11th, 2001, several Colombian realities – drug cultivation and trafficking, a corrupted state and the presence of violent non-state actors – became the object of a specific response, involving both civilian and military means. The aim of the United States is to find a global response adapted to a danger posed to its national security. This threat, qualified as new, due to both its limited and scattered, but latent and constant impacts, could allow a potential for asymmetric nuisance.
La Colombie est le troisième destinataire de l’aide militaire des États-Unis, après Israël et l’Égypte. À la fin de la mandature du président William J. Clinton, un dispositif particulier a été mis en place, sous le nom de Plan Colombie, en vue de canaliser ce concours. Ce cadre d’intervention et de coopération a été confirmé par son successeur George W. Bush, sous le nom d’Initiative andine de lutte contre la drogue. Cette continuité d’intérêt pour la Colombie, également perceptible à travers les nombreuses visites à Bogota de hauts responsables nord-américains, revêt, d’un point de vue militaire, un caractère paradoxal dans la mesure où elle ne s’est pas accompagnée d’un déploiement humain correspondant au volume de l’enveloppe financière. « Toute politique [est] jugée à sa capacité de parer les risques [...] pesant sur la sécurité mondiale » a récemment écrit l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger [1]. Alors que cette enveloppe financière était conséquente, les moyens militaires destinés à réduire le risque demeuraient limités. Cet écart entre la perception de la menace colombienne et les moyens mis en œuvre interpelle. De toute évidence, les réalités colombiennes, bien que perçues comme une menace par les États-Unis, ne sont pas de celles qui nécessitent le recours à des moyens militaires classiques et massifs. Elles relèvent des menaces définies comme nouvelles dans l’après-guerre froide [2], c’est-à-dire celles dont les acteurs – étatiques mais aussi non gouvernementaux –, à l’identité mobile et obéissant à des objectifs immatériels et donc le plus souvent non territorialisés, utilisent une gamme d’instruments pour parvenir à leurs fins qui relèvent de la criminalité et du terrorisme plus que de la guerre. Et, dans ce cas de figure, ces acteurs usent d’armements sans commune mesure avec ceux dont dispose la plus grande puissance militaire du monde.
Un parallélisme a été établi, au moins dans le diagnostic de ce type de menace, entre la situation en Colombie et celle de l’Afghanistan. L’ambassadrice des États-Unis à Bogota l’a justifié en ces termes le 31 octobre 2001 : « Les attaques terroristes du 11 septembre ont centré notre attention sur l’articulation de la violence internationale qui associe terrorisme, narcotrafic, blanchiment d’argent sale et crime organisé. On a pu clairement constater ces liens en Afghanistan [...]. Ils existent de manière semblable dans les activités violentes des trois groupes terroristes de Colombie. » [3] Ce parallélisme est-il cependant justifié ? L’hétérogénéité des réalités historiques, nationales, politiques, religieuses et sociales, au-delà des manifestations violentes et déstabilisatrices aux retombées également négatives d’un point de vue américain, conduit à s’interroger sur la pertinence d’un tel parallélisme. Prendre en compte les composantes différentes des détonateurs géopolitiques afghan et colombien, afin de comprendre la spécificité de chacune de ces réalités, relève tout autant de l’exigence « scientifique » que de la nécessité pour une autorité politique de faire face de la manière la plus adaptée aux défis posés par le terrorisme et le trafic de stupéfiants.
Mais quel que soit l’intérêt de cette question, celle-ci dépasse l’objet de cet article. Celui-ci prétend plus modestement à essayer d’isoler et de décrire, parmi les menaces diffuses identifiées à la fin de la guerre froide par les États-Unis comme étant nouvelles et asymétriques, l’émergence de la perception d’une menace particulière, ciblée sur la Colombie, tout comme il tente de relater les éléments constitutifs de la riposte apportée au défi ainsi isolé. Certaines réalités colombiennes étaient perçues comme une menace depuis plusieurs années : la culture et le trafic de stupéfiants, la corruption de l’État et la présence d’acteurs violents non étatiques. Mais depuis l’année 2000, et de façon explicite après les attentats du 11 septembre 2001, elles font l’objet d’un traitement spécifique, articulant des moyens civils et militaires. Il s’agit d’apporter, d’un point de vue nord-américain, la réponse globale la plus appropriée à un risque pour la sécurité nationale. Qualifié de nouveau, en raison de ses retombées à la fois limitées et différées mais latentes et permanentes, ce risque comporterait un potentiel de nuisance asymétrique.
 
UNE RIPOSTE INCERTAINE À UNE MENACE MAL IDENTIFIÉE
 
 
Contenir l’influence mondiale de l’URSS, et celle de son allié cubain en Amérique latine, tel a été l’enjeu qui a défini une hiérarchie extérieure contraignante pour la politique de sécurité des États-Unis jusqu’à la chute du mur de Berlin.
À la fin de la guerre du Viêtnam, la consommation croissante de narcotiques a été pour la première fois dénoncée comme telle sous la présidence de Richard Nixon, en 1971 [4]. La montée en puissance de la consommation de drogue – avec toutes les conséquences induites par ce trafic en matière de sécurité comme de santé publiques, ainsi que de détournement d’argent et de corruption – nécessitait, ne serait-ce que pour des raisons électorales, la prise en compte de ce phénomène à haut contenu social déstabilisateur. Il faut attendre 1984 pour qu’un secrétaire d’État, George Schultz, mentionne dans un rapport officiel le problème de la drogue comme l’une des priorités extérieures des États-Unis [5]. La prise de conscience a été retardée, inconsciemment mais également de manière délibérée, par les interférences alors dominantes de la guerre froide. Le trafic de stupéfiants a été utilisé par les différents acteurs de ce face-à-face stratégique pour financer et alimenter leurs bras de fer régionaux. Il en est allé ainsi en particulier des conflits centraméricains nourris par l’argent de la drogue, comme l’a mis en évidence le scandale de l’Irangate [6].
Paradoxalement, concernant la Colombie, un lien aurait pu être établi, dès cette époque, entre le combat contre le trafic de stupéfiants et un ensemble de guérillas aux références explicitement anti-impérialistes. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont en effet affiché dès leur constitution, en 1964, leur filiation marxiste. De même, l’Armée de libération nationale (ELN), créée à la même époque, a toujours revendiqué ses amitiés cubaines [7]. Pourtant, les États-Unis ont, au contraire, progressivement construit un discours et une politique identifiant le trafic de stupéfiants comme l’un des axes du Mal indépendant de celui qui, à l’époque, était considéré comme prioritaire : le communisme.
Pendant longtemps, la pression américaine concernant la Bolivie, la Colombie et le Pérou a porté de façon exclusive sur les interférences existant entre trafiquants de drogue et responsables politiques et militaires. Le ciblage géopolitique sur la Colombie, foyer principal de cette menace montante, relève d’un processus relativement long et complexe. En effet, Panama a été le premier État visé par le nouveau cours de la politique extérieure américaine. Un mois après la chute du mur de Berlin, le 19 décembre 1989, le président George H. Bush signalait de façon spectaculaire, en lançant l’opération dite « Juste cause », la réorientation que donnaient les États-Unis à leurs relations extérieures. Le président Manuel Antonio Noriega, à l’époque des conflits centraméricains, collaborait avec les États-Unis, la Central Intelligence Agency (CIA) et son directeur G. H. Bush. Sa collaboration avec le cartel de Medellin, comme ses pratiques démocratiques douteuses, ne constituaient pas à ce moment- là un élément de discorde. L’effondrement de l’URSS allait conduire G. H. Bush à renverser spectaculairement la vapeur et, au travers d’un petit pays centraméricain, lui permettre d’envoyer un message à l’Amérique latine et au monde entier. En renversant au nom de valeurs éthiques – d’une « Juste cause » – le président M. A. Noriega, en l’arrêtant et en le transférant aux États-Unis où il a été jugé et condamné par un tribunal américain, il ouvrait ainsi, sans que cela ait été bien perçu – en particulier en Europe – une époque nouvelle, conditionnée par ce qu’un ministre français des Affaires étrangères a qualifié, quelques années plus tard, d’hyperpuissance [8]. Cependant, le message avait été reçu et compris par l’ensemble des pays andins, tous concernés par la culture et le trafic de coca et, à l’époque, de marijuana. Le 15 février 1990 à Carthagène, en Colombie, les chefs d’État de Bolivie, de Colombie et du Pérou se réunissaient avec leur homologue nord-américain. Un programme concerté de lutte contre la culture et le trafic de drogue était adopté à cette occasion, comme le souhaitaient les États-Unis. En compensation, un accord de préférence commerciale était signé, l’Andean Trade Preference Act ou Acta Andina de Preferencia Arancelaria.
La pression exercée sur la Colombie a pris la dimension qu’on lui connaît aujourd’hui quatre ans plus tard, en raison, paradoxalement, de son poids relativement secondaire dans les relations des États-Unis avec cet hémisphère. Le président Julio César Turbay Ayala avait fait l’objet de campagnes de presse aux États-Unis en 1978 concernant ses liens supposés avec les milieux de la drogue. Mais la quasi-diabolisation de la Colombie, à partir de 1994, a coïncidé avec la présidence de W. J. Clinton et la concrétisation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Le Mexique, autant touché par le trafic, l’existence de cartels et la corruption liée à ces réalités que la Colombie, était un partenaire stratégique pour Washington, autrement plus important que la Colombie. Dès son entrée en fonctions, W. J. Clinton a, dans le but de conclure les négociations sur l’ALENA avec un Congrès devenu républicain à la suite des élections de novembre 1994, manifestement fait le choix de faire porter le fardeau principal du narcotrafic sur la Colombie [9]. Joseph Toft, directeur du bureau local de l’Agence nord-américaine de lutte contre la drogue (Drug Enforcement Administration, DEA), à la veille de son départ de Bogota, le 28 septembre 1994, avait qualifié la Colombie de « narcodémocratie » [10]. Le 24 septembre suivant, devant les Nations unies, le président W. J. Clinton décrivait la Colombie comme un pays sanctuaire pour le narcotrafic.
Les moyens privilégiés pour contenir la menace colombienne ont été pendant longtemps unilatéraux et d’ordre diplomatique. Les États-Unis avaient mis en place dès 1961 une stratégie de contention calquant le combat contre les drogues sur celui visant à isoler le seul État communiste du continent : Cuba. Un système de sanctions financières unilatérales a été adopté par le Congrès : le processus dit de « certification ». Ce dernier était chargé de vérifier, en fonction d’un certain nombre de critères, le degré de mobilisation contre le trafic de stupéfiants des pays susceptibles de solliciter la coopération nord-américaine [11]. Cet instrument a pris au fil des ans, et en particulier à partir de 1994, une dimension effective et contraignante. Après avoir été « certifiée » de façon conditionnelle en 1995, la Colombie a été « décertifiée » en 1996 et 1997, tout comme d’ailleurs la Corée du Nord et un certain nombre d’États du Proche-Orient. D’autres formes de punition unilatérales, proches de la certification dans leur esprit, ont accompagné cette vérification d’aptitude à l’aide nord-américaine. L’accès au territoire américain est devenu aléatoire. Les visas ont été retirés aux personnalités, militaires ou civiles, suspectées de complicité avec les narcotrafiquants. Le président Ernesto Samper (1994-1998) a ainsi été suspendu de visa, ainsi que le procureur général de la République, le président de la Cour des comptes, le ministre de la Défense et plusieurs députés. Enfin, les États-Unis ont exigé des gouvernements suspectés qu’ils déclarent ne pas être en mesure de juger et condamner leurs nationaux initiateurs de trafics, permettant ainsi leur extradition pour jugement aux États-Unis [12].
Pendant toute cette période, les moyens militaires des États-Unis ont été accessoires et secondaires. Le président Virgilio Barco (1986-1990) avait certes été contraint d’accepter l’installation d’une couverture radar nord-américaine en territoire colombien. Et, quelques semaines après l’opération « Juste cause » à Panama, au mois de janvier 1990, le président G. H. Bush avait envoyé un porte-avions et sa flotte d’accompagnement « gesticuler » au large des côtes caribéennes de la Colombie. Mais jusqu’à la présidence de E. Samper, seuls quelques militaires du génie américain avaient été déployés de façon temporaire pour construire, en 1993, dans la localité de Juancho, quelques équipements et infrastructures dans le cadre d’un programme d’aide et de coopération.
 
LA MILITARISATION GRADUÉE DE LA RIPOSTE AMÉRICAINE
 
 
En 1998, les États-Unis ont décidé de changer qualitativement leur approche de la situation en Colombie. L’entrée en fonctions d’un nouveau président, le conservateur Andrés Pastrana, la montée en puissance militaire de guérillas portées par l’isolement diplomatique et politique des autorités et la perpétuation du problème de la drogue ont conduit les États-Unis à réévaluer leur attitude d’ostracisme. Les contacts ont été rétablis au plus haut niveau, en dépit de scandales mettant en cause de façon répétée les forces armées et divers responsables civils dans le trafic de stupéfiants. Les États-Unis ont intégré, à partir de ce moment-là et de façon inavouée, la thèse des forces armées colombiennes – élaborée au moment où l’État colombien était suspecté de collusion avec les cartels –, selon laquelle le combat contre le trafic de drogue et celui contre la guérilla relevaient en fait de la même logique [13]. Quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001, le secrétaire d’État Colin Powell présentait dans sa liste des organisations terroristes les différents groupes armés colombiens : les groupes d’Autodéfenses unies de Colombie (AUC), l’ELN et les FARC. Le 20 septembre 2002, le document présenté par le président G. W. Bush, relatif à la sécurité nationale des États-Unis, assumait de façon explicite le lien entre les priorités d’hier – le combat contre le narcotrafic – et celles d’aujourd’hui – la lutte contre le terrorisme. La Colombie figurait en bonne place dans la liste des conflits régionaux répertoriés dans ce document. « En Colombie, nous avons établi un lien entre les groupes terroristes et extrémistes susceptibles de compromettre la sécurité de l’État et les activités inhérentes au trafic de drogue qui contribuent au financement de ces groupes. Nous travaillons à aider la Colombie à défendre ses institutions démocratiques et à faire échec aux groupes de hors-la-loi en armes, qu’ils soient de gauche ou de droite. » [14] Le lien ainsi établi entre les deux combats a eu des conséquences financières immédiates. Dès le mois de septembre 2002, un amendement adopté par le Congrès a permis de globaliser les fonds accordés à la Colombie pour combattre le terrorisme et le narcotrafic. Cette aide globale désormais militarisée a été couverte à partir de 2001 par un plan dit Plan Colombie, qui a fait l’objet d’un débat et d’une approbation par le Congrès américain. Ce plan a été étendu à l’ensemble de la région andine en 2002, sous le nom d’Initiative andine de lutte contre la drogue [15]. Compte tenu des aspects particuliers du « terrorisme » colombien, qui relève davantage du combat de guérilla que du terrorisme, de l’absence de projection violente de ces groupes sur le territoire des États-Unis et compte tenu également du caractère prioritaire du combat contre la coca ainsi que de la volonté nouvelle de protéger les installations pétrolières dans ce pays fournisseur proche, les États-Unis ont construit un modèle d’intervention assez éloigné de celui mis en œuvre en Afghanistan. Si l’on établissait un tableau des ripostes possibles, comme celui imaginé par Robert McNamara à l’époque de la guerre froide, celle mise en œuvre en Colombie relèverait d’une graduation relativement basse, aux antipodes du déploiement militaire en Irak.
Une assistance militaire classique mais minimale a, en Colombie, été combinée au recours à des intervenants privés. Cette politique a bénéficié, à certaines occasions, du soutien logistique d’investisseurs nord-américains présents en Colombie, comme par exemple le groupe pétrolier Oxy-Occidental Petroleum. L’apport classique, en fantassins, a été concentré dans la zone pétrolière de l’Arauca où se trouvent regroupés les gisements exploités par la société Oxy-Occidental Petroleum. 60 à 70 soldats aident à la formation de troupes spéciales antiguérilla – la XVIIIe brigade – grâce à une rallonge budgétaire accordée après l’élection du président Alvaro Uribe depuis le 17 janvier 2003. D’autres soldats assurent la même tâche en plus petit nombre sur les bases de Larandia dans le sud du pays et de Tolemaida à l’ouest de Bogota [16]. Au total il y avait, au 13 mars 2003, selon un rapport communiqué par le président G. W. Bush au Congrès, 347 militaires nord-américains déployés en Colombie [17]. L’apport indirect, plus original, a consisté à utiliser au maximum la technologie de pointe pour délocaliser hors de Colombie l’aide militaire. Un réseau de bases extérieures, connectées au Commandement Sud des États-Unis en Floride (USSOUTHCOM), a été mis en place dans les Antilles néerlandaises, en Équateur et au Salvador. Appelées Forward Operating Locations (FOL) ou Centros Operativos de Avanzada (COA), ces bases d’opérations avancées disposent de la logistique nécessaire au suivi des appareils d’interception d’avions suspects et à l’accueil éventuel de ces aéronefs pour ravitaillement et réparation. Placées à l’intérieur d’établissements militaires locaux, elles sont d’autant plus invisibles pour les populations locales que les personnels nord-américains, réduits au minimum, sont soit en civil, soit en transit aérien. Un différend, concernant l’accord signé par l’Équateur avec les États-Unis sur la coopération engagée pour réduire le narcotrafic, a été porté devant le Parlement et a donné l’occasion de mieux connaître le fonctionnement de ces bases avancées. L’ambassade des États-Unis à Quito a admis, le 25 avril 2002, que la base FOL/COA de Manta, au nord de l’Équateur, fonctionnait avec 117 personnes dont 61 – chiffre porté ultérieurement à 81 – de nationalité équatorienne, placées sous l’autorité d’aviateurs américains et la responsabilité ultime du commandant équatorien de la base.
Enfin, le gouvernement américain a eu recours à une externalisation de son aide militaire pour élargir le champ de son intervention et se passer ainsi de l’autorisation du Congrès, qui a fixé à un plafond de 400 militaires et 400 civils le nombre de ressortissants nord-américains pouvant participer à la sécurisation de la Colombie. Ces sociétés assurent en Colombie les opérations aériennes d’épandage de défoliants sur des avions de type T-65 et OV-10 Bronco, leur protection (couverture et sauvetage), ainsi que la formation de pilotes colombiens d’hélicoptères Huey UH-1H Iroquois livrés par les États-Unis aux bataillons antinarcotiques. Elles ont la possibilité de recourir à des personnels volants non américains. Elles peuvent aussi collaborer à des actions aériennes de surveillance du territoire. Les sociétés sélectionnées, gérées par d’anciens responsables militaires ou diplomates américains, présentent toutes les garanties nécessaires, financières comme politiques. Pour une d’entre elles, la DynCorp, l’un des actionnaires, James Woolsey, est un ancien directeur de la CIA. La localisation de leurs activités ne laisse aucun doute sur leur caractère quasi officiel. Ainsi, le siège social de DynCorp est situé à Reston, en Virginie, tout près du Pentagone. DynCorp est la société choisie par le sous-secrétariat du département de la Défense (DoD), responsable des conflits de basse intensité. DynCorp est, pour son contrat, liée au département d’État. Les contractants recrutés par cette société pour des opérations sur le terrain sont tenus au secret, ainsi qu’a pu le vérifier l’hebdomadaire new-yorkais The Nation [18]. Mais les pilotes opérant sur le terrain ont subi des pertes difficiles à maintenir cachées. Le Congrès s’est emparé de cette opportunité pour saisir le General Accounting Office (GAO), Bureau fédéral de contrôle des fonds publics. Le dépouillement des informations collectées par la presse, le Congrès et le GAO permet d’avoir une image grossière, mais assez révélatrice, des activités de DynCorp en Colombie. DynCorp aurait signé son premier contrat concernant la Colombie en 1998, pour un montant de 170 millions de dollars [19]. Le programme aviation du Bureau des affaires internationales concernant le narcotrafic du département d’État (Bureau of International Narcotics and Law Enforcement Affairs, INL) gère ses relations avec les contractants privés à partir de la Patrick Air Force Base en Floride, mitoyenne de Cap Canaveral.
Les communiqués publiés par l’ambassade des États-Unis à Bogota, à l’annonce de la mort de pilotes de cette société, ont permis de vérifier le double objectif poursuivi par le département d’État en externalisant l’aide militaire accordée à la Colombie. D’une part, elle a évité l’affichage de pertes militaires difficiles à justifier politiquement en Amérique latine et humainement aux États-Unis. D’autre part, le recrutement de pilotes étrangers expérimentés (Argentins, Colombiens, Péruviens ou Salvadoriens), soldats perdus d’armées latino-américaines orphelines de guerres régionales, au chômage ou peu payés dans leurs pays d’origine, a éloigné un peu plus le risque de pertes nord-américaines. Ces pilotes percevraient selon les sources entre 75 000 et 96 000 dollars par an [20]. Leur recrutement a été initialement sous-traité par l’entreprise de travail temporaire Manpower de Bogota, agissant pour le compte d’une filiale anglaise de DynCorp (la DynCorp Aerospace Operations UK Ltd.), d’après un témoignage recueilli par un journaliste du quotidien colombien El Espectador (17 juillet 2001). Ultérieurement, selon la même source, les contrats auraient été signés directement avec la maison mère, ce qui aurait entraîné la suspension de « toute assurance sociale et médicale ».
Cette politique de recrutement a désamorcé la curiosité des journalistes et de l’opinion nord-américaine. La fiche d’information, publiée par le département d’État à la suite de la découverte par la presse des activités colombiennes de DynCorp, précise de façon révélatrice que les « programmes [...] d’appui au Plan Colombie font appel à des employés civils du gouvernement des États-Unis, et à des personnels sous contrat d’autre nationalité ». DynCorp est par ailleurs le responsable principal du fonctionnement des FOL/COA. Elle a emporté l’appel d’offre lancé par le Commandement Sud (USSOUTHCOM) en vue d’assurer leur bon fonctionnement. Steve Cannon, président de DynCorp International, s’en est félicité en des termes particulièrement significatifs. Il a exprimé sa satisfaction concernant la façon dont les États-Unis entendent gérer la défense de leurs intérêts soumis aux aléas de menaces latentes et diffuses, comme c’est le cas en Colombie : « La sélection de DynCorp International pour cet important contrat [d’un montant de 119,8 millions de dollars] repose sur notre réputation de leader dans la fourniture de supports pour les bases d’opérations avancées et de solutions externalisées en Amérique latine. »
L’engagement militaire croissant des États-Unis en Colombie relève de l’évidence. Les modalités du déploiement de cette présence particulièrement originales, articulant externalisation de moyens humains et matériels et structures fixes légères, réduites à la logistique minimale (les FOL/COA), constituent sans aucun doute un banc d’essai susceptible d’être repris ailleurs à plus grande échelle. La volonté des autorités colombiennes actuelles d’établir un parallélisme entre leur situation et les dossiers du terrorisme international est non moins évidente. Les appels du pied ont été répétés, assortis de gestes diplomatiques forts : alors que la Colombie présidait le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), en décembre 2002, son représentant avait remis aux seuls États-Unis le premier rapport présenté par Hans Blix sur les inspections nucléaires en Irak.
Pourtant Washington n’a à aucun moment envisagé, en dépit des déclarations faites par son ambassadeur à Bogota, Anne Patterson, d’autre initiative que celle d’inscrire les groupes de guérilla (ELN et FARC) et les paramilitaires (AUC), sur la liste des organisations identifiées avec les nouvelles menaces dites asymétriques. Ce geste symbolique constitue une fausse ouverture permettant à l’Administration Bush d’avoir une représentation géographique et culturelle plus diversifiée de forces du mal quasi exclusivement centrées sur le monde musulman. Certes, la ligne budgétaire et donc les moyens affectés par les États-Unis au combat contre le terrorisme et le narcotrafic en Colombie ont été augmentés, et ne sont pas négligeables. Mais AUC, ELN et FARC, qui en théorie relèvent de ces groupes contraints par l’inégalité des rapports de force à recourir contre les États-Unis à des moyens terroristes, n’ont à aucun moment envisagé d’engager de telles actions contre ces derniers et encore moins sur leur territoire.
La réponse des États-Unis, en dépit des discours prononcés en Colombie par les responsables de l’Administration américaine et malgré les appels pressants du président A. Uribe qui tente d’étayer l’existence de rapports entre ELN, FARC et Al-Qaïda, a été ajustée à une menace d’autant plus asymétrique qu’elle est limitée et reste pour l’instant virtuelle.
 
NOTES
 
[1] Henry Kissinger, La nouvelle puissance américaine, Paris, Fayard, 2003.
[2] Voir Pierre Conesa (sous la dir.), « dossier : La sécurité internationale sans les États ? », La revue internationale et stratégique, no 49, printemps 2003.
[3] Il s’agit des groupes d’Autodéfenses unies de Colombie (AUC), de l’Armée de libération nationale (ELN) et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Voir Ann Patterson, « Nuevas relaciones de los Estados Unidos y Colombia », in Jean-Jacques Kourliandsky (sous la dir.), Pays andins, les incertitudes et les instabilités croissantes de l’Amérique andine, Paris, DAS/IRIS, 2001.
[4] Paula Covington, « Cubrimiento del comercio colombiano de la droga por parte la prensa de Estados Unidos », in Juan G. Tokatlian, Bruce M. Bagley (sous la dir.), Economía y política del narcotráfico, Bogota, CEREC, 1990.
[5] Juan G. Tokatlian, « Seguridad y drogas : su significado en las relaciones entre Colombia y Estados Unidos », in J. G. Tokatlian, B. M. Bagley (sous la dir.), op. cit.
[6] Rodrigo Pardo García Peña, « Colombia no fue país-problema durante las cuatro décadas y media de la guerra fría », in Socorro Ramírez, Luis Alberto Restrepo, Colombia, entre la inserción y el aislamiento, Bogota, IEPRI, 1997. Voir également, Jean-Jacques Kourliandsky, « De l’avant à l’après-guerre froide, l’exception colombienne », La revue internationale et stratégique, no 18, été 1995, p. 43-52.
[7] Alberto Garrido, Guerilla y el Plan Colombia : Hablan las FARC y el ELN, Caracas, AG, mai 2001.
[8] Hubert Védrine, « L’hyperpuissance américaine », Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès, no 17, septembre 2000, p. 3-113.
[9] Andrés Oppenheimer, México, en la frontera del caos, Mexico, Vergara, 1996.
[10] Bert Ruiz, Estados Unidos y la guerra en Colombia, Bogota, Intermedio, 2003.
[11] Sur le processus de certification, voir le chapitre « L’Amérique latine », in Pascal Boniface (sous la dir.), L’Année stratégique 2001, Paris, IRIS/L’Étudiant, 2000.
[12] Igor I. Kavass, « Fin del tratado de extradición Colombia-Estados Unidos de 1979 », in J. G. Tokatlian, B. M. Bagley (sous la dir.), op. cit. Le traité d’extradition, signé le 14 septembre 1979, prévoit dans son article 8 l’extradition de nationaux colombiens par la Colombie vers les États-Unis pour y être jugés.
[13] Mayor Luis Alberto Villamarin, El Cartel de las FARC, Bogota, El Faraón, 1996.
[14] The National Security Strategy of the United States of America, Washington, Maison-Blanche, 17 septembre 2002, document rendu public le 20 septembre 2002 ; « La nouvelle doctrine stratégique des États-Unis », traduction, Le Monde, 24 septembre 2002.
[15] Instituto de Estudios Políticos y Relaciones Internacionales, IEPRI (collectif), El Plan Colombia y la internacionalización del conflicto, Bogota, Planeta, 2001.
[16] Scott Wilson, « US Moves Closer to Colombia’s War. Involvement of Special Forces Could Trigger New Wave of Guerrilla Violence », Washington Post, 7 février 2003 ; et El País (Madrid), 19 janvier 2003.
[17] El Tiempo (Bogota), 22 avril 2003.
[18] Jason Vest, « DynCorp’s Drug Problem », The Nation, 3 juillet 2001.
[19] Ken Guggenheim, « Drug Fight in Colombia Questioned », AP, 5 juin 2001.
[20] 75 000 dollars selon le quotidien Clarín (Buenos Aires), 19 août 2001 ; 96 000 dollars selon l’hebdomadaire Proceso (Mexico), 13 septembre 2001 ; et de 72 000 à 120 000 dollars selon l’hebdomadaire Semana (Bogota), 13 juillet 2001.
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[1]
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[3]
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Bert Ruiz, Estados Unidos y la guerra en Colombia, Bogota,...
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Sur le processus de certification, voir le chapitre « L’Am...
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Igor I. Kavass, « Fin del tratado de extradición Colombia-...
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Mayor Luis Alberto Villamarin, El Cartel de las FARC, Bogo...
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The National Security Strategy of the United States of Ame...
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75 000 dollars selon le quotidien Clarín (Buenos Aires), 1...
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