2003
Revue internationale et stratégique
Dossier
Introduction
L’émergence de nouveaux acteurs asymétriques
Barthélémy Courmont
Spécialiste de la politique étrangère américaine, des questions nucléaires et des nouvelles menaces à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), auteur, avec Darko Ribnikar, de Les guerres asymétriques. Conflits d’hier et d’aujourd’hui, terrorisme et nouvelles menaces, Paris, IRIS/PUF, 2002 ; et de Terrorisme et contre-terrorisme : l’incompréhension fatale, Paris, Éditions du Cherche-Midi, 2003.
Les attentats-suicide perpétrés, au printemps 2003, à Riyad et Casablanca ont relancé les débats sur l’efficacité des services de renseignement et des dispositifs de sécurité. La simultanéité des attaques, leur caractère imprévisible et la faiblesse des moyens engagés eurent pour effet de renforcer l’invisibilité des kamikazes ; non seulement il fut impossible de prévoir les attentats, mais les forces de sécurité furent totalement inefficaces. À Riyad notamment, le quartier frappé était protégé par une société privée et les employés furent eux-mêmes l’objet d’une attaque suicide avant que les objectifs des terroristes ne soient atteints.
La leçon à tirer de ces deux événements, distants de quelques jours, est double. D’une part, les groupes terroristes n’ont pas disparu, et ce, malgré les efforts considérables déployés depuis les attentats du 11 septembre 2001, dans le cadre de ce que George W. Bush a appelé la « croisade » contre le terrorisme. Si de multiples arrestations et démantèlements de réseaux ont été enregistrés, notamment au Pakistan, cela n’a pas affecté l’existence des groupes terroristes, et encore moins leur détermination. D’autre part, les héritiers d’Oussama Ben Laden – ou éventuellement O. Ben Laden lui-même, les spéculations les plus diverses entourant le sort de l’« ennemi public numéro un » – ont apporté la preuve que le renforcement des capacités sécuritaires ne pouvait les empêcher d’atteindre leurs objectifs et de frapper où et quand ils le souhaitaient. Sont ainsi mis à mal dans le même temps les principes de contre-terrorisme et de sécurité, l’un comme l’autre faisant la démonstration de leurs limites face à des acteurs asymétriques.
Depuis les attentats de New York et de Washington, qualifiés par certains d’« hyperterrorisme »
[1], le thème de la guerre asymétrique est devenu prioritaire pour les démocraties occidentales, qui s’efforcent de comprendre les origines de ce phénomène et cherchent des moyens pour le combattre efficacement. À cet égard, il est possible d’affirmer que l’asymétrie, à savoir l’opposition de deux adversaires disposant de moyens totalement déséquilibrés, puise ses origines dans les conflits de l’Antiquité, l’épisode biblique de David et Goliath en étant la meilleure illustration. Mais s’il ne s’agit pas d’un fait nouveau, force est de constater que le phénomène a pris de l’importance au cours des dernières années. Pour autant, les opinions divergent quant à la définition à donner aux acteurs asymétriques et aux solutions devant être proposées pour leur faire face.
LA PRISE DE CONSCIENCE RÉCENTE DE CONFLITS ANCIENS
Avec la fin de la guerre froide est survenue une série de réflexions sur le nouvel ordre mondial
[2], et sur ce à quoi il ressemblerait en termes de rapports de force entre États et d’environnement sécuritaire
[3]. L’opposition entre les États-Unis et l’URSS avait en effet placé la guerre à un niveau apocalyptique, du fait de la menace engendrée par les armes nucléaires, la rendant presque impossible. Ces moyens de frappe considérables et symétriques écartèrent les perspectives de conflits entre les deux superpuissances pendant toute la période de guerre froide, plongeant l’opinion publique dans la crainte d’assister à la fin du monde. Cependant, le risque encouru ne pouvait que réduire de telles craintes. La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées silencieuses tout au long du XX
e siècle, opposant des adversaires aux moyens limités, des États faibles ou des acteurs non étatiques
[4]. Ce regain de violence a poussé les États-Unis, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont ils pourraient être la cible. Ainsi, tandis que les tenants du réalisme en relations internationales cherchaient des moyens de privilégier les intérêts américains au détriment des autres nations et que Joseph S. Nye préconisait un
soft power
[5], les conservateurs américains se penchaient sur les acteurs asymétriques dès 1993, alors que la plupart des membres de l’Administration de George H. Bush rejoignaient des
think tanks, après la victoire du démocrate William J. Clinton.
Restée quelque peu marginale pendant plusieurs années, cette idée a retrouvé, avec les attentats du 11 septembre 2001, un second souffle. Les terroristes responsables de cet attentat-suicide étaient en effet peu armés, peu nombreux, et leur préparation n’a nécessité que quelques semaines de stages de pilotage accessibles à tous. Et pourtant, les conséquences de leurs attaques furent considérables. Les acteurs sont asymétriques dans la mesure où ils sont parvenus, à moindre frais, à obtenir des résultats disproportionnés. Mais en s’y attardant davantage, il convient de souligner que le terrorisme et l’asymétrie existaient avant les événements du 11 septembre. La nouveauté réside essentiellement dans la conjonction de ces deux phénomènes, offrant au terrorisme une capacité qu’il n’avait jamais obtenue jusqu’alors. Dès lors, ces attentats représentent davantage la convergence de plusieurs éléments qu’une attaque d’un nouveau genre.
La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de ses applications. Les empires ne purent s’y soustraire : les barbares qui pillèrent Rome et la révolte des « Boxers » en Chine avaient des moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires ; et certaines grandes batailles offrirent l’occasion aux faibles de vaincre les puissants, la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt, en 1415, étant l’exemple le plus significatif. Plus récemment, comme cela est présenté dans la deuxième partie du dossier, les grandes puissances, les États-Unis en tête, furent exposées à des adversaires asymétriques face auxquels leurs moyens considérables restèrent parfois sans effet, justifiant des adaptations parfois difficiles
[6]. Dès lors, la prise de conscience s’explique-t-elle davantage par le degré de nuisance atteint ou par l’incapacité des moyens démesurés mobilisés pour s’en protéger ? C’est à cette question essentielle qu’il convient d’apporter des éléments de réponse, afin de mieux comprendre l’état du débat sur l’asymétrie.
LA RECHERCHE DE MOYENS DÉMESURÉS...
Aux États-Unis, l’asymétrie est généralement considérée comme un effort du faible afin d’obtenir une capacité de nuisance supérieure à moindre frais, se positionnant ainsi comme l’égal du puissant. Les armes de destruction massive (ADM) entre les mains d’États faibles, ou éventuellement de groupes armés non étatiques, sont ainsi perçues comme une composante asymétrique de l’arsenal dont disposent ces États, puisqu’elles leur permettent d’acquérir ce qu’ils ne sauraient faire par d’autres moyens. En 1998, Donald Rumsfeld, alors président de la US Ballistic Missile Threat Commission, remettait au Sénat un rapport sur la prolifération des ADM, qui concluait que certains États, tels que l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord, étaient proliférants et pourraient, dès 2005, menacer la sécurité des États-Unis. Si ce rapport a permis à son auteur de devenir, deux ans plus tard, secrétaire à la Défense, il a également justifié le déploiement d’un bouclier antimissile afin de protéger le territoire américain, et influencé une attitude plus ferme envers ces régimes dangereux, dont l’Irak fit les premiers frais.
Chercheur au Center for Strategic and International Studies (CSIS), Anthony H. Cordesman s’est également intéressé aux menaces asymétriques, partant du principe que des États faibles verraient leur condition changer totalement s’ils disposaient d’ADM
[7]. En effet, la raison pour laquelle ces régimes sont proliférants réside dans le désir d’accéder à un autre statut et d’être en mesure de négocier avec l’hyperpuissance. L’exemple récent de la Corée du Nord, annonçant détenir des armes nucléaires, illustre les difficultés à négocier avec un État dont personne ne sait s’il est réellement menaçant. Dans le doute, l’attitude de Washington se veut pragmatique et pousse à accepter les discussions avec un État comptant parmi les plus démunis de la planète. Ainsi, un État asymétrique est plus menaçant qu’il ne devrait l’être et, pour ce faire, les ADM sont un moyen efficace offert aux régimes hostiles à Washington.
Devant la menace d’accélération de la prolifération, la solution proposée par les cercles influents à Washington consiste à faire usage de frappes préventives, avant que les adversaires ne parviennent à atteindre leurs objectifs. C’est à partir de ce postulat que fut engagée la campagne militaire en Irak, dont le but était d’empêcher le régime de Saddam Hussein de pouvoir un jour se doter d’ADM. Plus que de combattre un État rendu coupable d’exactions, la campagne militaire servait à enrayer une menace virtuelle, voire hypothétique.
Bruce Hoffman et John J. Arquilla, de la RAND
[8], se sont pour leur part intéressés à la possibilité offerte à des groupes armés non étatiques d’acquérir des ADM
[9]. Avec les attentats du 11 septembre, les experts du terrorisme ont imaginé divers scénarios d’attaques nucléaires, chimiques ou biologiques. Ces réflexions ont conduit les autorités américaines à renforcer les dispositifs de sécurité et à surveiller des États soupçonnés d’entretenir des liens avec des groupes terroristes. En effet, lorsque les ADM ne sont plus le monopole des États et que des groupes isolés sont susceptibles de les employer et de parvenir à des résultats considérables, il est nécessaire de repenser les théories sur la sécurité. La conséquence la plus notable de cela fut la création, officialisée à l’automne 2002, d’un ministère de la Sécurité nationale (
Homeland security), placé sous la direction de Thomas J. Ridge, et chargé de coordonner les travaux des services de renseignement. Cependant, d’autres évolutions sont perceptibles aux États-Unis, comme les réformes dans le domaine de la justice et le retour de la délation afin d’être en mesure de prévenir les autorités d’activités considérées comme suspectes, avec tous les abus que cela suppose.
... OU L’ARME DU FAIBLE ?
À l’opposé de cette réflexion s’impose l’idée selon laquelle l’asymétrie, quelle que soit sa forme, est le privilège du faible, qui cherche à vaincre le plus puissant. Les acteurs asymétriques « agissent, s’organisent et pensent différemment afin de maximiser leurs propres avantages, exploiter les faiblesses de l’adversaire, détenir l’initiative ou gagner une liberté d’action plus importante. [...] Elle [l’asymétrie] peut inclure des méthodes, des technologies, des valeurs, des modes d’organisation, des échéanciers différents ou une combinaison de ces derniers »
[10]. Face aux puissances qui ne peuvent outrepasser un ensemble de règles morales et d’engagements internationaux qu’elles ont cautionné, les États faibles et, plus encore, les groupes armés non étatiques, bénéficient d’une plus grande liberté d’action. Ce qui n’est pas permis aux démocraties l’est aux dictatures, et ce que ne peuvent faire des forces armées organisées, des groupes dispersés se le permettent sans états d’âme. Dans ces conditions, qu’elle soit le fait d’un État ou de terroristes, et qu’elle s’exerce sous la forme de guérilla ou par l’utilisation d’ADM, la guerre asymétrique constitue l’arme du faible
[11].
Le renforcement des dispositifs de sécurité semble dès lors une vaine alternative aux menaces asymétriques, celles-ci pouvant sans difficulté frapper à leur convenance, sans être mises à mal par la technologie. Début mai 2003, lors d’une réunion de préparation du sommet du G8, à Évian, les ministres français de la Justice et de l’Intérieur se sont réunis à Paris pour faire le point sur la lutte contre le terrorisme. Aux moyens de renseignement humain développés en Europe, et forts de multiples interpellations depuis le 11 septembre 2001, s’oppose la vision américaine du contre-terrorisme, reposant sur des capacités technologiques plus importantes, en particulier dans le domaine de la biométrie. Cependant – et de nombreux agents de la Central Intelligence Agency (CIA) le reconnaissent volontiers
[12] – ce qui fait défaut dans la lutte antiterroriste est un manque de connaissance des adversaires et l’abandon du sens du « sacrifice » chez les agents infiltrés. Dans le domaine du renseignement, Washington compte sur le système Echelon
[13] pour intercepter des informations pertinentes à cet égard. Cependant, ni les attentats de New York et de Washington, ni ceux de Bali, Riyad et Casablanca n’ont pu être anticipés. Ainsi, si Echelon s’avère être une arme redoutable dans le domaine de la guerre commerciale, servant à épier la concurrence aux entreprises américaines, il se montre en revanche visiblement peu performant en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme.
L’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques asymétriques viennent justement de la faiblesse des moyens engagés. Ce qui a rendu possibles les attentats du 11 septembre 2001, c’est l’absence de communications décelables entre les terroristes, le moindre message téléphonique ou courrier électronique ayant pu être fatal, car intercepté. Pour cette raison, il est plus à craindre une asymétrie des faibles, avec des effets cependant considérables, que des attaques à l’aide d’ADM, trop visibles et guère plus efficaces. En voulant assurer leur protection avec des moyens technologiques renforcés, et en supposant que leurs adversaires répondent à la même logique que la leur, les démocraties occidentales s’exposent à d’autres types d’attaques, sans la moindre possibilité de les anticiper.
LES LIMITES DE LA « RÉVOLUTION DANS LES AFFAIRES MILITAIRES »
Les mêmes erreurs se reproduisent au niveau des forces armées. Avec la « Révolution dans les affaires militaires » (Revolution in Military Affairs, RMA), Washington pense être en mesure de régler tous les problèmes rencontrés sur le terrain, notamment au contact d’adversaires plus faibles
[14]. En mettant l’accent sur les hautes technologies dans le domaine du renseignement, de l’observation et du ciblage, les forces armées de la première puissance mondiale pensent pouvoir garantir leurs succès plus facilement. Il est vrai que, face à des armées classiques, la supériorité technologique offre un avantage considérable, la démonstration la plus éclatante en étant sans conteste la guerre du Golfe, en 1991. Néanmoins, ces avantages se dissipent dans certaines circonstances, telles que la guerre urbaine, où les possibilités de déploiement sont fortement limitées et où les risques importants de dommages collatéraux rendent les opérations plus délicates
[15]. C’est également le cas quand il s’agit de faire face à des adversaires asymétriques, qui refusent de se plier aux règles du combat. À ce titre, ce dossier apporte des éclaircissements sur les conditions dans lesquelles certains conflits récents ont pris forme, avec des problèmes inhérents à l’utilisation de moyens limités contre des armes de trop haute technicité.
Les exemples, dont certains figurent dans la deuxième partie du dossier, ne manquent pas, la technologie ayant même parfois un effet contre-productif. De façon générale, il semble que, plus les capacités sont importantes, plus le champ d’application des guerres asymétriques s’étend. Pour des raisons de priorités tant politiques que budgétaires, la RMA favorise certains secteurs au détriment d’autres, laissant ainsi aux adversaires des États-Unis la possibilité de frapper là où l’attention a été négligée. Cela signifie tout simplement que, même dans une situation très défavorable, le combattant le plus faible ne doit pas forcément se résoudre à accepter la défaite s’il sait habilement retourner les points forts de son adversaire à son propre avantage. L’exemple le plus significatif est celui des informations recueillies par l’état-major,
via divers canaux tels que les satellites, les avions de reconnaissance, les drones et les unités avancées. En donnant aux centres de commandement des informations en trop grande quantité, l’adversaire asymétrique sème la confusion, et le processus décisionnel se retrouve pris au piège d’un trop-plein d’information. La réponse à ce phénomène doit venir de la base, en opérant, conjointement aux nécessaires avancées technologiques, une veille dans d’autres secteurs totalement négligés depuis la fin de la guerre froide, en particulier dans le domaine de l’intelligence humaine (HUMINT)
[16]. Pour ce faire, c’est toute la RMA qui mérite d’être repensée, faute de quoi elle pourrait se montrer inadaptée aux nouvelles formes de guerre.
SE PRÉPARER AUX CONFLITS DU FUTUR
La multiplication des acteurs asymétriques au cours des dernières années s’explique tant par un sentiment de frustration perceptible dans la plupart des régions du globe – ce sentiment convergeant vers Washington –, que par le vide laissé par des innovations technologiques trop rapides et mal adaptées aux conflits contemporains. Les capacités d’aujourd’hui sont le résultat de programmes parfois engagés dans les années 1960, c’est-à-dire à une époque où avoir l’avantage technologique devenait nécessaire afin de ne pas être en désavantage face à la puissance de l’autre. Avec la fin de la bipolarité, un tel postulat doit être corrigé, car il n’offre pas de réponse appropriée aux acteurs asymétriques, ni au nécessaire appel au génie pour compenser la faiblesse des nouveaux adversaires. Ce dossier se propose d’aborder le thème des conflits asymétriques sous deux angles, d’abord en étudiant les caractéristiques de ce phénomène appliquées dans plusieurs domaines, puis en réunissant des exemples concrets de la confrontation d’acteurs disposant de moyens asymétriques.
Ainsi, Sophia Clément-Noguier, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, s’attache ici à décrire la complexité du rapport du fort au faible en matière de sécurité, devenu la priorité des démocraties occidentales dans un contexte international instable. Traitant d’un autre aspect de la question de l’asymétrie, Karin von Hippel, chercheur au Centre for Defence Studies à Londres, s’efforce de comprendre la relation entre pauvreté et terrorisme, afin de mieux cerner les origines de ce qui est considéré, aux États-Unis notamment, comme la menace majeure à la sécurité, et d’analyser les débats transatlantiques sur cette question sensible. Répondant aux interrogations sur la pertinence de la possession ou non des ADM par les acteurs asymétriques, Laura Gastellier, chercheuse au Centre de géostratégie et à l’École normale supérieure (ENS), apporte de son côté des enseignements sur « l’impossible mariage » entre les acteurs étatiques asymétriques et des armes trop visibles, et donc peu avantageuses.
Dans la deuxième partie du dossier, qui présente des études de cas, Darko Ribnikar, consultant à la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), revient sur la campagne militaire du Kosovo, en indiquant à quel point la stratégie d’asymétrie a été omniprésente tout au long des opérations, tant dans les rangs des forces serbes que du côté de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Olivier Zajec, consultant à la CEIS, s’attarde pour sa part sur la campagne menée en Afghanistan et les nombreuses surprises qui y furent réservées aux forces américaines, engagées sur un terrain pourtant jugé facile. Dans d’autres régions à haut risque enfin, Nathalie Hoffmann, chargée de cours à l’Institut national des langues orientales (INALCO) et à l’université du Havre, s’attache à décrire les stratégies d’asymétrie en Asie du Sud-Est, puis Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), décrypte la difficile crise colombienne, exemple manifeste de l’opposition d’acteurs aux moyens et ambitions déséquilibrés.
L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors, ainsi que des autorités politiques se décidant à s’engager sur des théâtres extérieurs. Hier négligé, cet aspect de la guerre fait aujourd’hui l’objet de multiples réflexions, dont le but ultime est de parvenir à offrir des réponses appropriées, associant un apport technologique adéquat et un discours politique clair, juste et n’attirant pas la haine. Afin de mieux comprendre les enjeux de sécurité des prochaines décennies, il est indispensable de connaître la perception qu’ont les faibles de la puissance, et d’avoir un point de vue complet de leurs possibles moyens d’action. Ce n’est qu’à ce prix qu’une paix durable pourra être gagnée, quelle que soit la nature des belligérants.
[1]
François Heisbourg, Fondation pour la recherche stratégique,
Hyperterrorisme : la nouvelle guerre, Paris, Odile Jacob, 2001. Cette appellation ne semble justifiée que par le nombre de victimes, la nature des attaques n’ayant rien d’exceptionnel.
[2]
Selon les propos du président George W. Bush, lors de son discours devant les deux chambres du Congrès américain, le 6 mars 1991.
[3]
Lire à ce titre Richard Rosecrance, « A New Concert of Powers »,
Foreign Affairs, vol. 71, n
o 2, printemps 1992 ; et Francis Fukuyama,
La fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
[4]
Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts,
Le retournement du monde : sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de Sciences Po
/
Dalloz, 3
e éd., 1999.
[5]
Joseph S. Nye,
Bound to Lead.
The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.
[6]
L’épisode le plus révélateur est sans doute l’humiliant retrait des forces spéciales de Mogadiscio en 1993, face à des adversaires peu armés et peu entraînés.
[7]
Voir notamment Anthony H. Cordesman,
Terrorism,
Asymmetric Warfare and Nuclear Weapons, Washington DC, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 14 février 2001, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. csis. org/ homeland/ reports/ terrorasymw&nucl. pdf,consulté le 27 juin 2003.
[8]
N.
d.
l.
R. — La RANd est une institution non lucrative dont l’objectif est d’améliorer la politique et la prise de décisions américaines à travers la recherche et l’analyse.
[9]
Lire John J. Arquilla, David Ronfeldt (eds.),
Networks and Netwars : The Future of Terror,
Crime,
and Militancy, Santa Monica, RANd, 2001 ; et Bruce Hoffman,
Inside Terrorism, Londres, Gollancz, 1998.
[10]
Steven Metz, Douglas V. Johnson II,
Asymmetry and US Military Strategy : Definition,
Background and Strategic Concepts, Carlisle Barracks (Penn.), US Army War College (USAWC), Strategic Studies Institute (SSI), janvier 2001.
[11]
Barthélémy Courmont, « L’indécelable terrorisme du pauvre »,
Libération, 17 septembre 2001.
[12]
Lire à ce titre Reuel Marc Gerecht, « The Counterterrorist Myth »,
The Atlantic Monthly, vol. 288, n
o 1, juillet-août 2001. Ancien officier de la Central Intelligence Agency (CIA), l’auteur déplore le « tout technologique » des agences américaines chargées de la sécurité et l’abandon du facteur humain au profit de machines certes performantes, mais coupées de la réalité du terrain. Les événements du 11 septembre 2001, quelques semaines après la publication de cet article, n’ont fait que renforcer ces craintes, parmi lesquelles figure l’absence d’agents en Afghanistan, que R. M. Gerecht considérait déjà comme le centre nerveux des groupes terroristes.
[13]
N.
d.
l.
R. — Echelon est un système d’écoute américain qui surveille Internet et les communications électroniques.
[14]
Pour en savoir plus sur la Revolution in Military Affairs (RMA), lire Michael J. Mazarr,
The Revolution in Military Affairs.
A Framework for Defense Planning, Carlisle Barracks (Penn.), USAWC, SSI, 10 juin 1994 ; et John Arquilla, David Ronfeldt (eds.),
In Athena’s Camp.
Preparing for Conflict in the Information Age, Santa Monica, RANd, 1997. Sur ces questions comme sur celles de l’asymétrie, les travaux de la RANd sont une référence aux États-Unis.
[15]
Voir Jean-Louis Dufour,
La guerre,
la ville et le soldat, Paris, Odile Jacob, 2002.
[16]
N.
d.
l.
R. — HUMINT signifie « HUMan INTelligence » et désigne les activités de renseignements à base de sources humaines, également appelées sources « grises » ou « primaires ».