Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130539896
200 pages

p. 89 à 96
doi: en cours

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Un concept aux multiples facettes

n° 51 2003/3

2003 Revue internationale et stratégique Un concept aux multiples facettes

Sécurité du fort contre asymétrie du faible

Sophia Clément-Noguier Maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris et chargée de cours auprès du DESS de Géopolitique à Paris I - École normale supérieure / Ulm.
Les acteurs asymétriques disposent de moyens disproportionnés et d’objectifs militaires et politiques divergents. Ils recherchent l’avantage stratégique pour parer à leurs propres faiblesses, contourner la supériorité technologique et politique de leur adversaire, et accroître ainsi sa vulnérabilité, en utilisant des moyens alternatifs. La guerre asymétrique marque ainsi la fin de la « guerre classique », fondée sur l’équilibre des forces entre deux pôles et la dissuasion nucléaire. Souvent appelée l’« arme du faible », l’asymétrie permet d’obtenir des résultats disproportionnés par rapport aux moyens utilisés, généralement très limités. Dès lors, les postulats traditionnels en matière de sécurité sont totalement bouleversés, à tel point qu’il nous est permis de considérer que l’asymétrie a pour effet de renforcer un sentiment général d’insécurité, lui-même disproportionné. Security of the Strong Against Asymmetry of the Weak
Asymmetric actors have disproportionate means as well as different military and political aims. They search for the strategic advantage in order to compensate their own weaknesses, curtail the technological and political superiority of their adversary and therefore enhance the enemy’s vulnerability, by using alternative means. Asymmetry marks the end of traditional warfare, based on the balance of power between two poles and nuclear deterrence. Often called the « weapon of the weak », asymmetry allows disproportionate results with limited means. Therefore, the traditional security postulates are completely shattered, to the point that it leads us to believe that asymmetry reinforces a general feeling of insecurity, itself disproportionate.
Les acteurs asymétriques disposent de moyens disproportionnés et d’objectifs militaires et politiques divergents. Ils recherchent l’avantage stratégique pour parer à leurs propres faiblesses, contourner la supériorité technologique et politique de leur adversaire, et accroître ainsi sa vulnérabilité, en utilisant des moyens et des solutions alternatifs. Ils cherchent également à produire des effets disproportionnés avec l’objectif de porter atteinte à la volonté de leur cible, sans nécessairement encourir une punition dévastatrice. L’aspect psychologique est essentiel. La disparité des enjeux et des objectifs à atteindre est un atout supplémentaire pour le faible. Au regard de la supériorité militaire de l’Occident, l’asymétrie est l’unique moyen de contester, de contrer ou de répondre aux carences capacitaires. Elle se substitue ainsi aux moyens de guerre conventionnels, elle peut se situer à tous les niveaux d’un conflit (tactique, opérationnel ou stratégique), avec néanmoins des buts avant tout stratégiques, et elle vise aussi bien le territoire national que les forces en opération. En ce sens, elle marque la fin de la « guerre classique », fondée sur l’équilibre des forces entre deux pôles et la dissuasion nucléaire au sens strict.
Les acteurs peuvent être étatiques ou non étatiques, et avoir ou non un lien avec un État, auquel cas leur stratégie diffère beaucoup. Il peut s’agir de puissances régionales en situation de vulnérabilité ou d’infériorité stratégique souhaitant rétablir une parité ou interdire une intervention occidentale ; d’États « voyous » favorisant la prolifération des armes de destruction massive (ADM) et le terrorisme ; ou encore, d’acteurs non étatiques tels que les groupes terroristes traditionnels, soutenus ou non par des États les instrumentalisant à des fins asymétriques dans le cadre de leur politique internationale. Aujourd’hui, la tendance est à la multiplication des acteurs non étatiques largement indépendants des États. Ils ont de nouvelles motivations – fondamentalisme, criminalité organisée – et rejettent les règles éthiques et prévisibles, estompant de ce fait la frontière entre motivation idéologique et groupe criminel – confusion des méthodes entre le crime organisé, le terrorisme et les guérillas notamment.
Cette stratégie du « faible au fort » utilise des moyens tactiques techniquement simples, différents et innovants au niveau des instruments (armement classique utilisé de manière non conventionnelle tels que la prolifération des ADM et de leurs vecteurs ; les nouvelles technologies telles que la biotechnologie ou la génétique ; ou encore, le détournement de moyens civils), de la méthode (contournement du dispositif militaire : guérilla, terrorisme, guerre des villes ; élément tactique d’effet de surprise, imprévisibilité, invisibilité, effet psychologique, impact médiatique, capacité au suicide, pertes humaines élevées, absence de contraintes morales), et des lieux d’action (publics ou symboliques) visant les failles de l’adversaire. Elle met à profit l’environnement, en évitant le combat frontal, et propose une approche multidimensionnelle du conflit : politique, culturelle, religieuse et idéologique. L’ennemi n’a plus de bases territoriales, ni de forces ou d’infrastructures pouvant être repérées, mais il dispose de réseaux souterrains, souvent non contrôlés par une autorité centrale [1]. Souvent appelée l’« arme du faible », l’asymétrie permet d’obtenir des résultats disproportionnés par rapport aux moyens utilisés, généralement très limités d’un point de vue comparatif. Pour cette raison, elle constitue un outil privilégié pour les acteurs asymétriques et ouvert à tous. Ses objectifs sont doubles. Elle intervient dans le cadre de stratégies, dites de « sanctuarisation progressive » à des fins de « déni d’accès » ou de « déni d’intervention », destinées à interdire l’intervention ou le déploiement de la puissance visée, notamment avant ou pendant un conflit. L’asymétrie cherche également la destruction symbolique des points vulnérables de l’adversaire. Elle peut cibler le territoire national d’un État, les intérêts de ses alliés – nationaux ou extérieurs –, ou les forces situées à l’extérieur du territoire national. Elle permet ainsi aux acteurs asymétriques de rétablir un équilibre militaire sur le terrain en faisant pression sur les populations, les forces déployées ou le territoire national de l’adversaire – infrastructures civiles ou militaires. Elle vise surtout l’opinion publique et la volonté politique des États. Dès lors, les postulats traditionnels en matière de sécurité sont totalement bouleversés, à tel point qu’il nous est permis de considérer que l’asymétrie a pour effet de renforcer un sentiment général d’insécurité, lui-même disproportionné.
 
LA VULNÉRABILITÉ COMME EFFET RECHERCHÉ
 
 
Les menaces asymétriques, reflet du débat interne aux États-Unis face à la vulnérabilité de leur territoire national à la suite des attentats du 11 septembre 2001, recouvrent des réalités multiples : le terrorisme ; la prolifération des armes nucléaires – hors scénario de dissuasion classique –, biologiques et chimiques (Nuclear, Biological, Chemical, NBC) ; la guerre de l’information ; les concepts opératoires – capacité à développer des tactiques d’attaque asymétrique ; et le crime organisé. Elles sont loin d’être un phénomène nouveau. Elles existent depuis l’Antiquité et des attaques terroristes ont déjà eu lieu, lesquelles ont fait l’objet d’une réflexion sur la nature et les moyens utilisés par les commanditaires : guerre du Viêtnam, attentat contre le World Trade Center en 1993, ou celui d’Oklahoma City en 1995 [2]. Le problème s’est accentué et a changé de dimension, mais reste de même nature. La nouveauté se situe à plusieurs niveaux : l’ampleur des attaques et la diversification des moyens employés ; les moyens utilisés pour la contrer, notamment la recherche de la supériorité absolue dans le cadre d’une approche fondée sur la dissymétrie et/ou la recherche d’une combinaison de moyens ; la prolifération des moyens asymétriques, générée par l’accroissement de la dissymétrie comme option privilégiée dans le cadre d’une véritable relation de cause à effet ; la vulnérabilité, principale faille structurelle des sociétés occidentales développées (primauté de la sécurité, prospérité économique, coût de la vie humaine, contraintes morales et éthiques), qui facilite les effets collatéraux du terrorisme (atteinte à l’économie, etc.) ; enfin, son extension géographique et le fait que ces actions ne sont plus nécessairement confinées à des zones périphériques. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple, le terrorisme – qui n’est pas un phénomène nouveau – utilise de nouvelles méthodes relevant de l’évolution de son organisation et de ses modes opératoires (nouveaux pays hôtes, entraînement, soutien financier et logistique de certains États, interconnexion croissante entre réseaux terroristes et crime organisé).
L’asymétrie est donc une catégorie qui symbolise cette nouvelle forme de menace, multiple, diffuse et imprévisible, qui se substitue à la menace unique et requiert, de ce fait, la mise en place d’approches multiples afin de la contrer. Elle s’oppose au concept de dissymétrie, défini comme une stratégie étatique visant à recourir sur la durée à la supériorité qualitative et quantitative des moyens techniques [3], comme c’est le cas des États-Unis aujourd’hui [4].
S’interroger sur la problématique « asymétrie et sécurité » revient ainsi à soulever les questions suivantes : quels sont les enjeux en termes de sécurité, de vie et de liberté ? Quelle est la nature de la menace (religieuse ou politique) ? Quels sont les moyens adéquats pour la contrer ?
 
LES CAUSES DE L’ASYMÉTRIE
 
 
Les causes de l’asymétrie sont à l’évidence multiples et complémentaires, un seul facteur ne suffisant pas à lui seul à expliquer le regain et l’évolution d’un phénomène aussi complexe.
La fin de la bipolarité, et la multiplication des conflits dans le monde qui en découle (« balkanisation » des conflits ethniques et religieux), est un premier facteur connu.
Le binôme « globalisation et asymétrie » en est un second. La globalisation ne génère pas l’asymétrie mais elle en démultiplie les effets. La distribution asymétrique de la puissance globale, la facilitation des échanges et la diffusion des moyens technologiques et de communication entraînent un accroissement des stratégies asymétriques [5], en multipliant les terreaux sur lesquels germe l’asymétrie. En effet, l’évolution de la nature du système international (accroissement des « zones grises » de pauvreté et de conflit, amplification des inégalités et de l’exclusion, qui sont transnationalisées et globalisées, et diffusion des technologies) et de la nature des acteurs (multiplication des acteurs transnationaux insatisfaits et du sentiment d’exclusion, affaiblissement des États, relais de l’État par des groupes privés) a eu pour conséquence de modifier l’utilisation des moyens, en procurant aux acteurs du système des capacités asymétriques pour compenser leur asymétrie de moyens [6]. Par ailleurs, la multiplication des engagements extérieurs, tels que les missions d’imposition ou de maintien de la paix, accroît les probabilités de confrontation dans des environnements asymétriques, dans des zones sous-développées ou lors de combats urbains. Il en découle une double asymétrie dont l’objectif est de rendre inadéquats la puissance militaire et les moyens technologiques de l’État fort : d’une part, la menace asymétrique interne, dirigée contre un pays afin de contourner la supériorité militaire à son avantage et de mettre en exergue sa vulnérabilité et, d’autre part, la menace asymétrique externe, dans l’environnement à risque – structurel – des opérations d’engagement qui limitent l’avantage des forces, notamment en raison de problèmes de déploiement, opérationnels ou logistiques, et ôtent à la puissance adverse son avantage militaire comparatif, en la contraignant au non-engagement ou au désengagement.
Le lien entre sécurité et asymétrie constitue un troisième facteur. Il consiste en la nécessité ressentie par les acteurs asymétriques d’acquérir des ADM ou de recourir à des méthodes terroristes pour rétablir un équilibre de puissance, notamment régional, et/ou pour faire entendre leur voix. L’analyse des symptômes, mais surtout des causes des conflits en amont – divisions riches/pauvres, conflits de cultures, droits de l’homme – n’en devient que plus importante.
L’émergence de la menace des ADM (nucléaires, biologiques ou chimiques) est un quatrième facteur. Les ADM peuvent être diffusées par le biais d’un vecteur balistique (missiles intercontinentaux, Inter-Continental Ballistic Missiles, ICBM) ou, plus probablement, par d’autres moyens (à couvert, pour garantir un déni d’accès au théâtre d’opérations et rester hors du champ de représailles des puissances dominantes). L’arme nucléaire reste la plus difficile à acquérir. Elle nécessite un savoir-faire et une expertise technologiques, elle connaît des difficultés d’approvisionnement et son acquisition reste onéreuse. Les armes chimiques et biologiques sont plus faciles d’accès – en termes de production, de stockage et d’utilisation – et dissimulables. L’arme biologique constitue une menace majeure en raison de la facilité des techniques de dissémination, du potentiel important des dommages, des effets psychologiques, de la difficulté de contrôle et de l’efficacité limitée des mesures de contre-prolifération. La menace chimique l’est également en raison de sa facilité d’accès et de ses nombreuses applications civiles et commerciales. Les mesures de contrôle restent trop récentes pour les armes chimiques et pas suffisamment restrictives pour les armes biologiques. L’absence de moyens de mise en œuvre efficace pour parer à leur contournement par les États et la prolifération des pays fournisseurs sont autant d’autres aspects préoccupants.
Le lien entre dissymétrie et asymétrie constitue un cinquième facteur. Génératrice d’asymétrie, la puissance américaine apparaît aujourd’hui, aux yeux de certains acteurs asymétriques, comme la cause principale, voire le symbole, de leurs difficultés. Elle sert ainsi à justifier leurs actions, concentrant à son encontre tous les ressentiments.
 
MOYENS D’ADAPTATION ET DE PROTECTION FACE À L’ASYMÉTRIE
 
 
La stratégie américaine d’adaptation à l’asymétrie
La reconstruction de la souveraineté stratégique américaine prend désormais en compte la menace asymétrique comme un réel défi depuis le 11 septembre 2001 et l’élaboration de la New Security Strategy. Elle passe par quatre redéfinitions : de la menace, des objectifs, des moyens et de la méthode.
La menace capacitaire, désormais diffuse et globale, inclut les possesseurs d’ADM sur la base d’un lien établi entre terrorisme, prolifération et États proliférants. Elle inclut le lien entre le terrorisme international et les conflits nationaux ayant recours au terrorisme comme mode d’action. Cette approche, dirigée tant contre les États voyous – rogue states – que les acteurs asymétriques (terroristes), vient renforcer le concept de la Revolution in Military Affairs (RMA) comme fondement de la politique de défense américaine [7].
L’approche préemptive constitue la pierre angulaire de cette stratégie, dans le cadre de la redéfinition des objectifs. Elle vise à enrayer et à éradiquer la menace capacitaire en amont, par le biais du recours à la force, voire du changement de régime si nécessaire.
Les États-Unis proposent une nouvelle définition des missions de défense et des moyens de lutte, qui consiste à rechercher la sécurité pour faire face au sentiment de vulnérabilité nouvellement expérimenté [8]. Cette nouvelle stratégie, adaptée aux nouvelles menaces capacitaires, consiste en un déploiement de capacités englobant tout le spectre existant – approche dissymétrique – et permettant de faire face à toute éventualité. Elle prévoit également l’accroissement du seuil d’utilisation du nucléaire (utilité stratégique ultime conférée par la puissance destructrice) et confirme le développement de la défense antimissile (Missile Defense, MD) face aux menaces asymétriques, notamment les Advanced Development Model (défense des forces déployées sur les théâtres d’opération, défense du territoire national et des intérêts américains et alliés à l’extérieur). Elle va de pair avec l’accroissement du budget de la défense, qui devrait s’élever à 450 milliards de dollars en 2007. En d’autres termes, la multiplication et la juxtaposition des capacités à des fins de dominance doivent permettre de couvrir tout le spectre des menaces – asymétriques ou autres – et de renforcer les capacités dites de supériorité des forces, notamment grâce à la communication et au traitement de l’information, afin de minimiser la vulnérabilité aux attaques et d’éviter des risques disproportionnés. Cette stratégie permet ainsi de disposer de la capacité de contrôle permanent à tous les niveaux (alerte précoce, prévention/préemption, dissuasion, défense, coercition) et de maîtrise de la menace ; de garantir la sanctuarisation du territoire national ; et, enfin, de minimiser les capacités de déni d’accès de l’adversaire en le dissuadant de procéder à leur développement. Par ailleurs, la doctrine militaire stratégique américaine antérieure étant fondée sur des concepts militaires traditionnels qui se sont avérés inadéquats face à la menace asymétrique, il s’agit désormais de permettre des actions militaires flexibles et rapides (avec des moyens conventionnels ou l’utilisation de forces spéciales), agissant contre un ennemi clairement identifié, donnant ainsi la priorité à l’action et à l’immédiateté des résultats, sur la base d’une approche avant tout technologique (omniprésence de l’outil purement militaire, par définition sans compétition).
La redéfinition de la méthode implique tout d’abord de nouvelles modalités d’action fondées sur une campagne s’inscrivant dans la durée, la confirmation de la supériorité technologique (puissance verticale) face à une menace fluide et non identifiée, l’utilisation de l’intégralité des moyens opératoires (puissance horizontale), l’appui sur des capacités de réaction rapide (notamment des forces spéciales, discrétion, retrait rapide, lutte urbaine, action sur des théâtres de faible intensité) et une « doctrine » (occupation temporaire, changement de régime). Cette approche justifie également un interventionnisme croissant plutôt qu’un repli stratégique. Elle passe par des méthodes diversifiées et adaptées à l’importance stratégique de la région à court terme (en vue d’une opération ponctuelle) ou à long terme (intérêts économiques ou pétroliers) pour les intérêts américains, ainsi qu’à la réalité sur le terrain. Concrètement, elle implique une diversification importante des modalités d’approche régionale : le maintien d’une présence américaine au sol à terme (Army, forces spéciales, implantation de bases militaires en Asie centrale notamment) ; la normalisation des relations bilatérales avec, entre autres, le Pakistan, l’Inde, la Russie et la Chine ; une politique d’assistance et de soutien à certains gouvernements par le biais de conseillers militaires américains ou d’une présence militaire au sol (Philippines, Yémen, Somalie, Géorgie) ; ou encore, la politique de « la carotte et du bâton » exercée au travers de pressions, diverses en nature et en intensité, sur les pays concernés. Cette nouvelle méthode se passe également des systèmes d’alliances au profit de coalitions ad hoc variables, flexibles et modulables en fonction des besoins, sous la conduite des États-Unis. Elle instaure enfin le concept de « défense du territoire » (homeland defense). Il ne s’agit donc plus uniquement de gérer les conséquences mais d’instaurer une défense globale (MD, défense cybernétique, capacités d’écoutes, prise en compte de tous les aspects sécuritaires) et mieux coordonnée (agences). À une menace globale doit faire face une stratégie globale dotée de moyens globaux. La problématique est donc multiple. Elle justifie et entraîne un saut de génération technologique, tel que la RMA, destiné à se prémunir de cette menace. Elle constitue un élément de choix dans la perspective d’interventions extérieures et pose la question du bon fonctionnement des coalitions – partage des risques, niveau d’équipement et d’interopérabilité.
Les stratégies alternatives
Faisant malencontreusement souvent figure de contrepoids trop radical à l’approche américaine au lieu de lui être complémentaire, la stratégie alternative consiste à mobiliser l’ensemble des moyens diplomatiques, financiers, économiques, judiciaires et policiers afin de faire face à une menace par définition fluide et insaisissable. Le militaire ne constitue que l’un des volets de la stratégie contre la menace asymétrique et ne doit être utilisé qu’en dernier recours. La guerre de l’information, le renseignement, l’infiltration des réseaux et le traitement des causes de l’asymétrie doivent faire l’objet d’une approche collective à long terme. L’Union européenne (UE) dispose à ce titre de nombreux atouts dans ce domaine et d’une expérience sur son territoire.
 
LES LIMITES DE L’ACTION CONTRE L’ASYMÉTRIE
 
 
Ces limites procèdent de raisons tant structurelles (globalisation, dissymétrie) que conjoncturelles (émulation).
Les limites structurelles tiennent à la nature même de l’asymétrie. L’asymétrie peut-elle être vaincue ? Comment contrecarrer ses forces ? Est-elle, par essence, invincible ? Deux certitudes existent : l’impossibilité de couvrir l’ensemble du champ d’action de l’asymétrie et l’impossibilité d’une victoire classique absolue découlant des risques d’enlisement des situations asymétriques.
La dissymétrie des moyens exposés par la puissance ostentatoire reste partielle face à l’invisibilité et à l’imprévisibilité de l’action asymétrique. L’approche reste dans son essence réactive, malgré les concepts de préemption et la politique antiterroriste exhaustive et systématique fondée sur le développement capacitaire. La prolifération des agents NBC dans le domaine civil et quotidien (dual use) rend leur contrôle difficile. Surtout, la simple menace d’emploi en fait un outil crédible, un véritable moyen de pression et de chantage. L’effet de psychose, ajouté aux effets de propagation de la contagion, contribue à démultiplier son action. Enfin, la complexité des moyens de prévention et de secours nécessaires, notamment dans le cas des ADM, ajoute à la difficulté inhérente au concept lui-même.
Le déterminisme du couple globalisation/asymétrie relève, quant à lui, du maintien des déséquilibres globaux comme générateurs d’asymétrie (poursuite de la frustration génératrice d’imitation et de surenchère). Il contribue aussi à la multiplication des conflits, à laquelle s’ajoute le risque d’une déstabilisation d’États faibles et de régions entières. Il participe enfin à la multiplication des théâtres d’opération extérieurs propices à des actions asymétriques (déséquilibre de la puissance, multiplication d’acteurs asymétriques, prolifération d’armement, multiplication des fronts de conflits, comme par exemple au Cachemire). Qu’en est-il donc de la pertinence et de l’efficacité des moyens pour contrer l’asymétrie ?
Les limites de l’approche capacitaire. L’approche capacitaire pose problème à plusieurs titres. Elle soutient l’idée d’une menace globale, élargie, permanente et structurante, censée être perçue par tous les alliés comme une évidence. Or, par définition, la nature de cette dynamique de réponse à la menace, qui consiste à évaluer et à analyser l’ensemble des menaces existantes de manière à les contrer, agit tel un cercle vicieux : elle produit constamment des menaces et des vulnérabilités additionnelles au fur et à mesure de l’allocation des ressources. Il est impossible de se prémunir de manière absolue contre une menace asymétrique, les ressources étant limitées tout comme le nombre de scénarios. Elle exacerbe aussi le couple « offense/defense » dans une double logique technologique et préemptive, qui conduit à une fuite en avant permanente et indéterminée. Elle promeut également une approche essentiellement militaire de la menace asymétrique, par essence fluide et multiforme, inappropriée à la menace asymétrique et dangereuse en ce qu’elle entraîne une logique de guerre et des risques de surenchère. Par ailleurs, l’approche capacitaire encourage le risque de courses aux armements régionales ou globales. Enfin, elle se fait au détriment de la sécurité collective et des cadres juridiques internationaux établis (contrôle des armements, mesures de confiance, etc.) [9].
Les limites de l’approche militaire et technologique au centre du concept d’emploi actuel des forces armées. Cette approche reste extrêmement vulnérable pour des raisons tant techniques que morales : la fragilité technologique (piraterie informatique, domination de l’information, interconnexion des réseaux civils et militaires, capacité de frappe à grande distance contre un adversaire difficile à identifier, à localiser et à atteindre) ; le refus de subir des pertes humaines, et ce, malgré l’assouplissement récent du concept ; la vulnérabilité des villes et des infrastructures (dégâts collatéraux) ; et les limites de la doctrine de la « préclusion », soit le « traitement de l’ennemi asymétrique par la supériorité informationnelle », et ce, de façon préemptive. L’Afghanistan est à ce titre un exemple récent des limites de la technologie face à la stratégie de guérilla : malgré la destruction d’infrastructures cruciales aux terroristes, la nébuleuse terroriste n’a pas été détruite et Oussama Ben Laden n’a pas été localisé.
La sécurité absolue recherchée par les Américains face aux menaces asymétriques reste donc un mythe. Le développement des seuls moyens dissymétriques ne peut constituer, techniquement et/ou politiquement, la seule réponse à la menace asymétrique. De ce fait, les solutions politiques et les approches préventives à long terme acquièrent toute leur importance. Il apparaît ainsi nécessaire de se pencher sur les causes politiques, économiques et sociales du terrorisme à long terme afin de palier les effets discriminants de la globalisation ; de développer le renseignement qualitatif – en termes de collecte, de dissémination et d’analyse – afin de prendre en compte les scénarios d’attaques les plus probables et les priorités établies, et de mettre en place des systèmes d’alerte précoce ; d’intégrer de nouvelles composantes à l’action militaire, telles que la prévention et le renseignement, des stratégies d’influence et d’information, ainsi qu’une dimension politique et humanitaire ; et, enfin, de privilégier une approche collective de l’action.
La question de la sécurité face à l’asymétrie concerne également tous les alliés européens, bien trop souvent exposés à de telles menaces sur leur territoire national, en représailles d’une coopération avec les États-Unis (comme le montre l’attentat de Karachi) ou dans le cadre de leur contribution à la sécurité internationale avec les risques associés. Ces menaces, si elles sont plus ou moins importantes, restent cependant de même nature. Les alliés doivent ainsi être en mesure d’apporter leurs propres capacités, en particulier dans l’hypothèse d’une action par le biais d’une coalition. Ils ont également intérêt à identifier un ensemble de vulnérabilités asymétriques qui leur serait spécifique, notamment en termes d’identification des risques, de probabilité d’emploi de moyens en fonction de la nature et de l’échéancier d’une crise, des catégories de menaces et des acteurs potentiels. Ils doivent surtout définir leurs priorités en termes de moyens de lutte antiterroriste, de travaux sur la prolifération et de protection des populations face aux risques NBC. Ils doivent enfin identifier leurs objectifs dans une série de domaines : définir les enjeux sur le territoire national ; garantir les conditions d’une action par le biais de coalitions satisfaisantes dans la mesure où la majorité des interventions extérieures récentes et à venir se situent dans ce cadre ; réfléchir au réagencement des structures nationales et aux réponses technologiques et doctrinales à apporter ; et, enfin, repenser les modalités de compétition internationale sur la gestion des conséquences. L’Europe doit ainsi s’attacher à agir de manière complémentaire avec les États-Unis, tant sur le plan de la doctrine que des moyens opérationnels.
 
NOTES
 
[1] Hervé Couteau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, ISC/Economica, 2002, p. 517.
[2] Barthélémy Courmont, Darko Ribnikar, Les guerres asymétriques. Conflits d’hier et d’aujourd’hui, terrorisme et nouvelles menaces, Paris, IRIS/PUF, 2002, p. 19.
[3] Saïda Bédar, « L’asymétrie comme paradigme central de la stratégie américaine », Le Débat stratégique, no 56, mai 2001. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// wwwwwww. ehess. fr/ centres/ cirpes/ ds/ ds56/ asym. html,consulté le 3 juin 2003.
[4] Sophia Clément, « The United States and NATO : A Selective Approach to Multilateralism », in David Malone, Yuen Foong Khong (eds.), Unilateralism and US Foreign Policy – International Perspectives, Boulder (Col.), Lynne Rienner Publishers, 2003.
[5] Steven Metz, Douglas V. Johnson II, Asymmetry and US  Military Strategy : Definition, Background and Strategic Concepts, Carlisle Barracks (Penn.), US Army War College (USAWC), Strategic Studies Institute (SSI), janvier 2001, 31 p.
[6] Jean-Christophe Rufin, L’Empire et les nouveaux barbares, Paris, J.-C. Lattès, 2001, 267 p.
[7] « Stratégie de transformation afin de faire face aux défis du XXIe siècle et d’exploiter les potentiels créés par la révolution dans les affaires militaires qui est en cours », selon le rapport annuel du département de la Défense de 1998 (H. Couteau-Bégarie, op. cit., p. 507-512).
[8] Anthony Cordesman, Forging a Transatlantic Strategy for Terrorism and Asymetric Warfare, Washington, CSIS, janvier 2002, 14 p. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// wwwwwww. csis. org/ burke/ hd/ reports/ Transatlantic0102. pdf,consulté le 3 juin 2003.
[9] Mohamed El Baradei, « Preemption Is Not The Model », The Washington Post, 23 avril 2003.
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