2003
Revue internationale et stratégique
Un concept aux multiples facettes
Armes nucléaires et asymétrie
Laura Gastellier
Chercheuse au Centre de géostratégie de l’École normale supérieure (ENS).
Si l’asymétrie constitue un phénomène ancestral, tant en Occident qu’en Orient, elle a néanmoins sans doute pris davantage d’ampleur depuis la fin de la guerre froide. L’asymétrie puise, pour partie au moins, cette « ampleur nouvelle » dans la rupture de symétrie engendrée par l’intense politique américaine de dissymétrie. Or, le fait nucléaire est au cœur non seulement de cette dissymétrie américaine, mais aussi du phénomène même de la dissymétrie en général, qui existe entre les « forts » – le « club atomique » – et les « faibles » – privés de l’arme atomique. En d’autres termes, si les armes nucléaires sont intimement liées à la dissymétrie, il est très intéressant d’étudier les liens que peuvent entretenir ces mêmes armes avec l’asymétrie, pour ensuite essayer de dresser une typologie des « possibilités asymétriques » d’emploi d’armes nucléaires.
Nuclear Weapons and Asymmetry
If asymmetry is an ancestral phenomenon both in the West and the East, it has expanded since the end of the Cold War. Asymmetry draws this « new momentum » from the end of symmetry caused by the intense American policy of dissymmetry. Nevertheless, the nuclear aspect is not only the core of the American dissymmetry, but also of the general phenomenon of dissymmetry itself, which exists between the « strong » – the « atomic club » – and the « weak » – deprived of the nuclear weapon. In other words, if nuclear weapons are closely linked to dissymmetry, it is interesting to study the correlation between these weapons and asymmetry, in order to establish a typology of the « asymmetric possibilities » of the use of nuclear weapons.
La longue période de guerre froide, qui s’est achevée au début des années 1990, avait été marquée, en termes de stratégie militaire, par une remarquable symétrie, un équilibre stratégique des forces qui résultait de la parité entre les deux « Grands » : les États-Unis et l’Union soviétique. L’arrivée sur la scène internationale des armes nucléaires a marqué simultanément la fin du monopole atomique des États-Unis et l’avènement historique d’une dissuasion qui pouvait enfin véritablement fonctionner et a eu pour effet, entre autres, de geler de nombreux conflits.
Aussi, une telle intrication entre la genèse des armes nucléaires et l’effet de symétrie qu’elle a engendré rend d’emblée paradoxal tout rapprochement entre ces armes nucléaires et le phénomène, non pas inverse, mais totalement étranger dans sa logique, de l’asymétrie, définie comme l’exploitation des faiblesses d’un adversaire censé être le plus fort, notamment en le déstabilisant, via l’utilisation de critères et de règles du jeu différents. Si l’asymétrie constitue un phénomène ancestral, tant en Occident – comme en témoigne le mythe de David et Goliath –, qu’en Orient – où Sun Tzu a hissé l’asymétrie comme concept stratégique –, elle a sans doute pris davantage d’ampleur depuis la fin de la guerre froide.
Toutefois, on peut lire cette recrudescence de l’asymétrie comme le corollaire d’un avènement certain de la dissymétrie – stratégie militaire inverse de la symétrie, reposant sur l’imposition d’une suprématie qualitative et/ou quantitative – depuis l’écroulement du bloc soviétique, sonnant le glas de la guerre froide et l’émergence d’une hyperpuissance : les États-Unis. Dissymétriques par essence, ces derniers cherchent notamment à sortir de la Mutually Assured Destruction (MAD)
[1], ainsi que l’illustrent le retrait unilatéral
[2] du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) – préalable nécessaire à la pleine réalisation du projet phare de la stratégie américaine, la Missile Defense (MD), et qui relance, par effet mécanique, la course aux armements – ou encore l’élaboration, lors de la dernière
Nuclear Posture Review,
de la doctrine ADDD
[3], vouée à supplanter la doctrine MAD.
On voit donc que l’asymétrie – phénomène qui cristallise l’ensemble des craintes des Américains depuis que leur vulnérabilité a été mise en évidence par les événements du 11 septembre 2001 – puise, en partie du moins, cette ampleur nouvelle dans la rupture de symétrie, engendrée par l’intense politique américaine de dissymétrie. Cependant, le fait nucléaire est au cœur, non seulement de cette dissymétrie américaine, certes essentielle, mais également du phénomène général de la dissymétrie qui existe entre les « forts » – c’est-à-dire les membres du club très restreint des détenteurs de l’arme nucléaire, dénommé « P5 » et instauré par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) – et les « faibles », privés de l’arme atomique. En d’autres termes, si les armes nucléaires sont liées à la dissymétrie – directement, selon le principe de la dissuasion, ou indirectement, selon la MD –, elle-même très probablement à l’origine de la multiplication des menaces asymétriques depuis la chute de l’URSS, il est très intéressant d’étudier les liens que peuvent entretenir ces mêmes armes avec l’asymétrie, pour tenter ensuite de dresser une typologie des possibilités asymétriques d’emploi d’armes nucléaires.
ASYMÉTRIE ET ARMES NUCLÉAIRES : UN LIEN AUSSI PARADOXAL QUE PARTICULIER
Outre le paradoxe liminaire fondé sur le « lien logique » – incarné par le succès historique de la dissuasion combinant la symétrie et les armes nucléaires –, rapprocher les armes nucléaires de la notion d’asymétrie en comporte bien d’autres.
Ainsi, le fait que l’un des défis majeurs de l’asymétrie réside dans la prolifération d’armes nucléaires, biologiques et chimiques (NBC) – ces armes, qualifiées de façon monolithique et à tort, d’armes de destruction massive
[4] (ADM) – peut paraître paradoxal. En effet, si l’essence de l’asymétrie réside dans la déstabilisation d’un adversaire doté d’une supériorité conventionnelle incontestable par le recours à des moyens atypiques, non conventionnels, alors, les armes nucléaires ne correspondent pas à ces critères. Contrairement aux armes biologiques ou chimiques, respectivement interdites par la Convention d’interdiction des armes biologiques (CIAB) et la Convention d’interdiction des armes chimiques (CIAC), les armes nucléaires ne sont pas universellement interdites, le TNP autorisant spécifiquement certains pays appartenant au « P5 » à en posséder. Cela a pour conséquence d’avoir engendré, précisément chez les « forts », le développement de maintes stratégies pour répondre à l’éventualité – certes virtuelle dès la fin du monopole atomique américain – de l’utilisation de cette arme de non-emploi par excellence. Ainsi, diverses techniques d’interception ont été envisagées, de l’utopique projet pharaonique de l’Initiative de défense stratégique (IDS) à sa version plus réaliste de MD. Dans ce contexte, la doctrine de « capacité de seconde frappe », condition
sine qua non d’une dissuasion crédible, a été élaborée.
En d’autres termes, si le nucléaire constitue, en vertu du TNP, une arme non conventionnelle pour les « faibles », elle pourrait néanmoins, mais de façon extrême, être perçue comme conventionnelle par les « forts », sous réserve que deux conditions essentielles soient réunies. D’une part, il est nécessaire que ces armes conservent leur caractère stratégique et que les « faibles » envisagent leur utilisation à l’instar des « forts », c’est-à-dire comme armes de non-emploi, en reconnaissant la validité du principe de la dissuasion
[5]. D’autre part, en tenant compte de cette première condition, il est nécessaire que les éventuels possesseurs asymétriques de ces armes nucléaires restent étatiques. En effet, entre autres, leur difficile identification et leur impossible localisation géographique rendraient caduc le principe de la dissuasion en rendant plus complexe le contrôle des transferts de matières fissiles et de technologies sensibles, notamment celles du Missile Technology Control Regime (MTCR), indispensables à la vectorisation balistique des têtes nucléaires. Cela déstabiliserait évidemment au plus haut point les « forts » qui n’ont, pour le moment, jamais envisagé le nucléaire autrement que « entre forts », c’est-à-dire un nucléaire comme apanage de l’État, du politique – avec une force militaire au service du politique –, un nucléaire essentiellement clausewitzien en somme.
De plus, les armes nucléaires symbolisent la puissance. Elles appartiennent donc au registre de la symétrie, soit en tant que telle, avec la parité comme ligne de mire, soit dans son pendant, la dissymétrie, avec l’accroissement du différentiel de puissance comme objectif. Néanmoins, l’asymétrie ne repose absolument pas sur la recherche de puissance en tant que telle. Au contraire, elle cherche d’abord à miner la puissance adverse, apanage systématique de l’« Autre » en contexte asymétrique, sans exercer de puissance réelle mais en privilégiant la ruse.
Aussi, dès lors que l’on essaie d’envisager la relation qui pourrait lier les armes nucléaires et l’asymétrie, on se trouve devant l’aporie suivante : comment un acteur asymétrique, « faible » par définition, pourrait-il être doté du symbole de la puissance par excellence
[6], à savoir l’arme atomique ? Afin de conserver les conditions nécessaires pour qu’un acteur puisse être simultanément asymétrique et nucléaire, il est donc nécessaire que sa conception du nucléaire soit totalement atypique et non conventionnelle, ce qui, par exemple, peut d’emblée écarter l’hypothèse que cet acteur soit étatique, tant l’ancrage étatique du nucléaire est conventionnel, comme nous l’avons démontré ci-dessus.
TYPOLOGIE DES « POSSIBILITÉS ASYMÉTRIQUES ». D’ « EMPLOI » D’ARMES NUCLÉAIRES
Acteurs asymétriques étatiques et armes nucléaires : l’impossible mariage ?
L’incompatibilité entre acteurs asymétriques et armes nucléaires paraît dès lors évidente. L’identification, et donc la localisation, de l’acteur asymétrique – inéluctable dans le cas où cet acteur est un État –, oblige à rentrer dans un schéma nucléaire classique, où le principe de la dissuasion peut fonctionner, ce qui est impropre à conférer au nucléaire des effets asymétriques.
L’un des seuls cas de figure où cela peut être envisagé est celui d’un État « suicidaire », certes « faible », mais tout de même doté d’une petite capacité nucléaire
[7] et, surtout, à proximité quasi immédiate d’un adversaire, certes beaucoup plus fort – puisque c’est là une condition intrinsèque de l’asymétrie –, mais dénué de toute profondeur stratégique. Cette description théorique nous amène inéluctablement à considérer l’environnement moyen-oriental, où Israël dispose d’une réelle supériorité militaire dans la région – il s’agit d’un « État du seuil »
[8] –, d’autant plus plausible que cet État est un allié structurel de l’hyperpuissance américaine et qu’il est considéré comme une zone d’intérêt vital par cette dernière. Si l’on suivait ce raisonnement théorique, ce pays serait alors rayé de la carte dans le cadre d’une première frappe nucléaire, pâtissant de l’indéniable exiguïté de son territoire
[9]. De plus, il se trouve justement que Israël est « cerné » d’ennemis. Ainsi, un acteur moyen-oriental – certes quelque peu suicidaire – n’a pas besoin de capacités technologiques très élaborées pour réaliser ce projet. Nul besoin d’obtenir un missile de portée importante, puisque nombre d’ennemis sont à moins de 300 km d’Israël – ce qui correspond à la portée du missile de base importé dans la région : le vétuste Scud-B. Par ailleurs, une tête nucléaire primitive – à fission, du type de celle du projet Manhattan – suffit à infliger d’infiniment graves dommages. Aussi, on comprend aisément le projet israélien de Ballistic Missile Defense (BMD).
Acteurs asymétriques non étatiques et armes nucléaires : une menace sérieuse ?
Si le scénario que l’on vient d’évoquer n’est pas impossible dans l’absolu, il reste néanmoins extrêmement peu probable, d’autant que depuis que Israël a acquis ses missiles de croisière Popeye et ses sous-marins Dolphin, il s’est enfin doté d’une profondeur stratégique.
Aussi, s’il peut exister des affinités entre asymétrie et armes nucléaires, elles ne pourront s’exprimer, selon toute vraisemblance, que dans le cadre d’une asymétrie non étatique, c’est-à-dire notamment via l’accès au nucléaire de réseaux terroristes, par essence éclatés. D’emblée, il convient de souligner que le nucléaire auquel des terroristes peuvent accéder est fort différent du nucléaire étatique. Il ne peut pas s’agir de têtes nucléaires montées sur des missiles balistiques, leur vecteur traditionnel, car cela exige des moyens trop importants pour des acteurs non étatiques et, surtout, l’importance des moyens et des dispositifs y afférant est beaucoup trop visible, alors qu’une discrétion absolue est la condition indispensable pour que des acteurs non étatiques puissent se servir du nucléaire. On retrouve ici tous les fondements du quasi-mythe qui s’est forgé, depuis quelques années, autour de la menace de la valise nucléaire, c’est-à-dire du nucléaire sale, que l’on ne peut ni localiser ni identifier clairement, celui-là même que des terroristes ont la possibilité d’employer, selon une définition parfaitement asymétrique.
Il reste que si l’une des certitudes relatives à l’association de l’asymétrie non étatique et des armes nucléaires réside dans le fait que la vectorisation de telles armes ne peut se faire que de façon non conventionnelle – non à l’aide de missiles balistiques, mais en cherchant à surprendre toujours davantage avec des vecteurs de plus en plus inventifs –, l’approvisionnement en matières fissiles – préalable indispensable à l’existence de cette hypothétique alliance – demeure très délicat, en dépit de l’éclatement de l’URSS et des rumeurs consécutives de fuites de ces matières en provenance de certaines républiques nouvellement indépendantes.
Au total, il apparaît que l’union, si paradoxale de prime abord, de l’asymétrie et des armes nucléaires est envisageable, sous certaines conditions toutefois. Si la possibilité même d’une telle union suffit déjà à susciter les pires craintes au sein du « club des forts », on est néanmoins fortement tenté de rappeler à nouveau l’étroit lien entre cette asymétrie, qui cristallise les craintes en Occident au sujet des nouvelles menaces susceptibles de le frapper, et l’intense politique de dissymétrie menée par ce même Occident, les États-Unis en tête, suivis du monde anglo-saxon en général, l’Europe restant pour le moment encore relativement en retrait d’une telle politique.
En effet, cette politique de dissymétrie a pour effet de renverser la grammaire stratégique traditionnelle, notamment en substituant le principe de dissuasion du faible au fort – pressenti par l’amiral Castex, théorisé par le général Poirier et étayé par la théorie du « pouvoir égalisateur de l’atome » développée par le général Gallois – par une forte polémique de dissuasion du fort au faible (la MD), c’est-à-dire une politique qui n’a de cesse de parvenir à une suprématie absolue. Elle relance mécaniquement les courses aux armements et diverses surenchères dans le domaine militaire. De plus, si l’on peut dénoncer l’asymétrie en ce qu’elle ne se soucie pas des principes élémentaires du droit international, voire du droit tout court, force est de constater que ce n’est pas son apanage : la dissymétrie, considérée comme source de l’asymétrie, ne les respecte pas davantage, comme en témoignent la doctrine de préemption ou encore l’unilatéralisme, si chers à Washington. Est-il en effet besoin de rappeler les maintes réserves que l’on peut légitimement, voire légalement, opposer à la récente intervention militaire américaine en Irak ?
[1]
La Mutually Assured Destruction (MAd) est une doctrine stratégique consacrant la dissuasion. Elle résulte de la reconnaissance par les États-Unis et par l’Union soviétique d’une parité stratégique imposant le non-emploi de l’arme nucléaire.
[2]
Effectué par l’Administration de George W. Bush, le 13 novembre 2001. La première étape a été le dépôt d’un préavis de trois mois, avant le retrait effectif de ce traité.
[3]
Assure,
Dissuade,
Deter,
Defeat.
[4]
Mieux vaudrait-il sans doute les qualifier, sans changer d’acronyme d’ailleurs, d’« armes de
désorganisation massive » (weapons of mass disruption,
WMd), tant l’idée de « destruction massive » tend à gommer cette spécificité – pourtant irréductible – du nucléaire en la conférant arbitrairement à d’autres types d’armes.
[5]
Mais on se demanderait alors, à juste titre d’ailleurs, ce qu’il pourrait rester d’asymétrique à ces armes !
[6]
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les membres du club atomique (P5) correspondent exactement aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies.
[7]
Tout antinomique que cela puisse paraître, ainsi que nous l’avons déjà souligné plus en amont de cet article.
[8]
C’est-à-dire un État dont la possession de l’arme nucléaire reste « officieuse », car il n’a acquis l’arme nucléaire qu’après le 1
er janvier 1967, date butoir retenue par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP).
[9]
D’ailleurs, jusqu’à ce que Israël se dote, depuis peu, d’une capacité de seconde frappe –
via l’acquisition de sous-marins
Dolphin et de missiles de croisière
Popeye Turbo – il était dépourvu de toute profondeur stratégique.