2003
Revue internationale et stratégique
Constituer des réseaux d’influence : acteurs et vecteurs de la décision en affaires étrangères
Le programme « Personnalités d’avenir » du Quai d’Orsay : un effort pour identifier les interlocuteurs étrangers et en faire des partenaires
Christine Taillé
Mathilde Guérin
Chargées de mission, Centre d’analyse et de prévision (CAP), ministère des Affaires étrangères.
Dans le cadre d’un séjour d’études personnalisé, le programme « Personnalités d’avenir » du ministère des Affaires étrangères français ne vise pas tant à un transfert de compétences qu’à modifier la perception de l’image de la France, de faire évoluer l’opinion de l’invité et de lui permettre d’appréhender les enjeux nationaux de la position française. Situé en Allemagne, le Centre européen d’études de sécurité George C. Marshall a été créé afin de permettre aux élites, présentes et futures, des pays de la zone euro-atlantique et euro-asiatique d’adopter les standards et les concepts stratégiques occidentaux par incitation mutuelle, et ce, par le biais de rencontres dans le cadre de séminaires. Wilton Park, quant à lui, avec près de cinquante conférences organisées chaque année, rassemble des personnalités de nationalités différentes et des personnes ayant des compétences extrêmement diverses, que ce soit dans le domaine des affaires, de la politique, des médias, de la recherche et des centres universitaires, et en particulier des hommes politiques.
Strategic Meetings and Trainings : The « Personalities of the Future » Program, the George C. Marshall Center, and Wilton Park
Within the framework of a personalized studying period, the « Personalities of the Future » program of the French ministry of Foreign Affairs aims not so much to transfer skills to its participants as to modify their perception of France’s image, to make their opinion evolve, and to allow them to comprehend what is at stake in the French position. Situated in Gerrnany, the George C. Marshall European Center for Security Studies was created in order to allow present and future elites of the Euro-Atlantic zone and the Euro-Asian zone to acquire the Western standards and strategic concepts by mutual incitation, organizing meetings within the framework of different seminars. Wilton Park, with almost fifty conferences organized each year, gathers personalities from diverse nationalities and people from extremely different backgrounds, such as business, the media, research, academic centers, and particularly coming from the political scene.
« La politique étrangère est aussi – et peut-être désormais avant tout, avec la mondialisation de la communication et des voyages – une affaire d’image. » C’est en ces termes que fut présenté en juillet 1988, à la demande du cabinet du ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, un rapport sur la création d’un programme français d’invitation de personnalités étrangères, identifiées au préalable comme étant de jeunes responsables appelés à exercer une influence croissante dans les affaires de leur pays et dans les relations de celui-ci avec le nôtre.
UN PROGRAMME RATTACHÉ AU CAP
L’auteur du rapport, Jean d’Hamécourt, rappelait alors l’existence de plusieurs programmes étrangers, le plus réussi étant sans doute le programme américain « International Visitors’ Program », géré par l’Agence d’information des États-Unis (USIA). C’est dans ce cadre qu’en 1957 un tout jeune inspecteur des finances, Valéry Giscard d’Estaing, fut invité pour un voyage d’études d’un mois aux États-Unis ; Michel Rocard et Raymond Barre bénéficièrent également de ce programme dans les années 1960, tout comme de nombreuses personnalités politiques françaises au début de leur carrière.
À côté du programme américain, dont le programme français s’est largement inspiré, fonctionnaient déjà depuis plusieurs années, au Royaume-Uni, un programme géré par le Bureau central d’information du gouvernement britannique, ainsi qu’en Allemagne un programme placé auprès de l’association « Internationes » sous l’égide du ministère des Affaires étrangères allemand (Auswärtige Amt) et de l’Office de presse fédéral. Dans le cadre communautaire, est venu s’ajouter, en 1974, le Programme de visiteurs des Communautés, puis, de l’Union européenne (European Union Visitors’ Program, EUVP), financé et administré par le Parlement européen et la Commission européenne.
Les propositions du rapport de juillet 1988 furent retenues et aboutirent à la création officielle par le ministère des Affaires étrangères, le 13 mars 1989, du Programme d’invitation des personnalités d’avenir. La circulaire du Secrétaire général du Quai d’Orsay, adressée alors à tous les postes diplomatiques, rappelait pour l’essentiel les objectifs du programme : faire en sorte que les personnalités qui, dans les dix prochaines années, joueront vraisemblablement un rôle important dans leur pays, aient de la France une connaissance réelle, fondée sur des contacts professionnels.
La gestion de ce programme fut confiée au Centre d’analyse et de prévision (CAP), qui lui-même était placé, depuis sa création en 1974, sous l’autorité du ministre des Affaires étrangères : par sa capacité d’ouverture et d’anticipation, le CAP paraissait la structure la plus adaptée au fonctionnement du Programme. Afin de parvenir à une meilleure sélection des personnalités qui, à travers le monde, peuvent faire l’objet d’invitations, le CAP est, en effet, en mesure d’instaurer un dialogue suivi et régulier avec l’ensemble des postes du réseau diplomatique et consulaire français à l’étranger, en collaboration étroite avec les Directions géographiques du ministère des Affaires étrangères.
MODIFIER LA PERCEPTION DE L’IMAGE DE LA FRANCE
Les candidatures proposées par les postes sont sélectionnées par le CAP à partir de certains critères (jeunesse, début de carrière, influence politique grandissante, connaissance limitée de la France) et sont ainsi concernés de jeunes parlementaires, responsables de partis politiques, conseillers ministériels ou responsables d’organisations non gouvernementales (ONG) à l’étranger. De 1989 à 2002, plus de 600 personnalités ont pu être invitées en provenance du monde entier selon la répartition suivante : 39 % pour l’Europe, 23 % pour les Amériques, 21 % pour l’Asie, le Proche- et le Moyen-Orient ainsi que l’Afrique étant, chacun, représentés à hauteur de 8 %. Tout en reconduisant régulièrement les candidatures de « grands » pays partenaires tels que l’Allemagne, les États-Unis, le Japon, la Chine et l’Inde, le CAP peut, en fonction de l’évolution du contexte international, être conduit à privilégier des candidatures émanant de pays jugés prioritaires : ainsi, après la chute du mur de Berlin, les pays d’Europe de l’Est ont vu leur nombre d’invitations croître rapidement ; il en a été de même pour l’Afrique du Sud au moment de la fin de l’apartheid et pour les Balkans au moment de l’éclatement de la Yougoslavie. Au niveau de l’Union européenne (UE), les pays candidats à l’adhésion, dont l’arrivée en 2004 devrait modifier les réseaux actuels de décision communautaire, pourront faire l’objet d’une représentation plus importante.
L’expertise propre au CAP permet la mise au point de programmes adaptés aux demandes de l’invité, qu’il soit dans son pays opposant au régime en place ou candidat de la majorité à l’élection présidentielle. Par ailleurs, le crédit dont jouit le CAP à l’extérieur du ministère des Affaires étrangères permet de solliciter plus facilement des rendez-vous au niveau approprié, et l’origine interministérielle des membres du CAP permet des ouvertures diverses en direction de différents milieux (administration, partis politiques, recherche, presse, entreprises, etc.).
Organisé autour des thèmes suggérés par l’invité (les institutions, les relations internationales, la politique intérieure), le séjour d’études personnalisé, d’une durée de dix jours en moyenne, s’articule entre des entretiens diversifiés et des visites de sites tant à Paris qu’en province. L’invité peut ainsi recueillir des informations directement auprès de responsables politiques, d’acteurs économiques, d’intellectuels et de relais d’opinion, loin des stéréotypes et des a priori. À partir d’une découverte de la France sous tous ses aspects, y compris dans le domaine culturel, l’invité réalise ce qui fait la spécificité française au quotidien.
À la différence d’autres programmes d’accueil de personnalités étrangères (Affaires sociales, Justice, Intérieur, Culture, Agriculture, Équipement, etc.), l’invitation ne vise pas à un transfert de compétences s’inscrivant dans le cadre d’une politique d’échanges et de coopération ; elle n’est pas liée, comme dans le cas des séjours organisés par les ministères de la Défense et de l’Économie, à des perspectives immédiates telles que la signature d’un contrat ou la poursuite d’investissements.
L’objectif essentiel du Programme d’invitation des personnalités d’avenir est bien de modifier la perception de l’image de la France, de faire évoluer l’opinion de l’invité, de lui permettre d’appréhender les enjeux nationaux de la position française. Comme en témoignent les bilans effectués en fin de séjour, les invités découvrent en France un système différent d’organisation politique, économique et sociale, des technologies performantes et d’autres valeurs (éthique, libertés publiques). Ainsi, ils repartent souvent dans leur pays avec un réseau de contacts professionnels, parfois même, pour certains, avec des projets de coopération – judiciaire, culturelle, universitaire – à court et à moyen terme.
Le programme fait essentiellement un pari sur l’évolution à venir de la carrière des candidats. À moyen et long terme, il est avéré que le choix effectué par les postes est souvent le bon : cette jeune élite exerce bien, dans son pays, une influence non négligeable dans la prise de décision (diplomatique, politique et économique) et est appelée à accéder à de hautes charges au niveau de l’État. Pour ne retenir que quelques exemples prestigieux, citons l’actuel Premier ministre espagnol, José Maria Aznar, invité en 1989 alors qu’il était président de la communauté autonome de Castille-Léon, Anna Lindh, ministre suédoise des Affaires étrangères, tragiquement disparue le 11 septembre 2003 et invitée en 1989 alors qu’elle était jeune députée, et Anatoli Tchoubais, ancien vice-Premier ministre de Russie, invité en 1991 alors qu’il était vice-président du comité exécutif du Soviet de Leningrad.
Créé à l’origine avec l’invité au moment de sa sélection, le lien en ressort naturellement renforcé et a toutes les chances de se pérenniser, l’invité restant bien disposé à l’égard de notre pays. Il est d’ailleurs demandé aux postes diplomatiques et consulaires d’effectuer un suivi régulier de l’évolution de la carrière des personnalités reçues, en particulier celles qui ont pu jouer un rôle prépondérant dans leur pays. Pièce maîtresse du dispositif d’invitations qui fonctionne avec succès au Quai d’Orsay depuis bientôt treize ans, un tel vivier de personnalités contribue au développement d’un réseau d’influence à l’étranger, sur lequel la France peut s’appuyer le moment venu.