2003
Revue internationale et stratégique
Constituer des réseaux d’influence : acteurs et vecteurs de la décision en affaires étrangères
Le Centre européen d’études de sécurité George C. Marshall : un exemple de mise en réseau des élites militaires est-européennes
Général Alain Faupin (2 S)
Général de division, Senior Fellow au Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF), Genève.
En 1990, à la suite de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement du bloc soviétique, les responsables occidentaux se sont interrogés sur la nature des rapports qu’ils allaient tisser avec les États anciennement soviétisés et sur les équilibres stratégiques de l’après-guerre froide. En particulier, fallait-il mettre en place un second plan Marshall, cinquante ans après le premier
[1] ? Les Occidentaux en avaient-ils les moyens ? N’était-ce pas aux intéressés d’opérer la « transition dans les esprits » – notamment en matière de pensée politico-militaire – conditionnant l’efficacité d’un tel plan ? Dans le même temps, la recomposition de l’Europe, une gestion malaisée de la désoviétisation et l’émergence de nouveaux risques et menaces, sur fond de nationalismes émergents, allaient peser sur la définition des nouvelles priorités géopolitiques : il n’y aurait pas de nouveau plan Marshall, mais une coopération renforcée entre l’Est et l’Ouest, fondée sur des valeurs qu’il fallait d’abord partager.
UN LIEU DE RENCONTRE ENTRE ÉLITES
Comme sa dénomination l’indique, le Centre européen d’études de sécurité George C. Marshall a été créé afin de permettre aux élites, présentes et futures, des pays de la zone euro-atlantique et euro-asiatique d’adopter les standards et les concepts stratégiques occidentaux par incitation mutuelle. Ainsi, les objectifs des initiateurs de ce Centre – la direction responsable des relations internationales au sein de l’état-major du Commandement américain en Europe (EUCOM) – étaient de faciliter et de multiplier les contacts en matière de sécurité et de défense avec les démocraties émergentes et de promouvoir le développement de structures de sécurité démocratiques. Ouvert le 5 juin 1993 à Garmisch, en Allemagne, le Centre européen d’études de sécurité George C. Marshall
[2] s’est considérablement développé depuis autour de sa mission principale : « Créer un environnement de sécurité plus stable en proposant des institutions et des relations de défense démocratiques, en promouvant des relations internationales actives et pacifiques, et en développant des partenariats durables entre les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Eurasie. »
[3]
Il ressort très clairement de cette brève citation que le but du centre, d’ores et déjà un formidable outil d’influence puisqu’il dépend directement du commandant en chef du EUCOM, est avant tout de mettre en rapport les élites des pays postcommunistes, de leur donner une formation commune, des instruments de communication interopérables, et de pouvoir identifier rapidement, dans chaque pays, les responsables politiques et militaires d’avenir et d’influence. À cet égard, les associations d’anciens auditeurs (GCMC Alumni Associations) sont extrêmement bien structurées
[4]. Elles disposent, au sein de la « maison mère », d’une petite structure qui travaille à leur service, édite un bulletin de liaison semestriel et organise deux fois par an un séminaire d’une semaine destiné à mettre à jour les connaissances, à réactualiser les contacts et à resserrer les liens entre les anciennes promotions et le Centre
[5].
Ainsi, le Centre Marshall dispose tout à la fois d’une organisation sophistiquée,
d’un corps enseignant de qualité, d’un budget conséquent, d’une infrastructure importante, d’un système de recrutement des stagiaires dynamique et sélectif, et d’un contrôle de qualité et de relations publiques bien gérés. Ses activités sont réalisées en coordination avec les ministères des Affaires étrangères américain et allemand (le Department of State et l’Auswärtige Amt), l’Allemagne servant de nation hôte et de partenaire. L’ « empreinte américaine »
[6] est maintenue aussi légère que possible. Le Centre attache également beaucoup d’importance à se démarquer de l’Alliance atlantique, dont il n’est pas une émanation. Il en soutient néanmoins activement les thèses et adhère totalement à son concept stratégique, mais de manière non militante
[7].
LES CLéS D’UNE INSTITUTION
Sous l’autorité d’un directeur américain, secondé par trois adjoints – deux officiers généraux en deuxième section, l’un Allemand, l’autre Américain, et un diplomate du rang d’ambassadeur représentant le département d’État américain –, un directeur des études est chargé de coordonner les cinq cours. Deux d’entre eux sont réservés aux Américains
[8], et trois, de loin les plus importants car ils sont au c
œur de la mission du Centre, sont destinés aux stagiaires et auditeurs internationaux, notamment des pays de l’ancien Pacte de Varsovie. Ces trois cours de niveaux différents sont prévus pour trois types de stagiaires. Deux fois par an, 60 à 70 responsables de haut niveau – officiers généraux, ambassadeurs, parlementaires, directeurs d’administration centrale et universitaires – participent à un séminaire thématique d’une dizaine de jours, avec le concours de conférenciers de renom dans le cadre du
Senior Executive Seminar.
Le second stage, destiné aux responsables à mi-carrière (lieutenants-colonels et équivalents civils, âgés en moyenne de 40 ans), dure quinze semaines et aborde toutes les grandes questions politico-militaires auxquelles sont confrontées les institutions de défense et de sécurité des États aujourd’hui. Les enseignements sont diversifiés, les équivalences nombreuses avec d’autres stages nationaux. Surtout, les liens forgés au long de ces Executive Programs, répétés deux fois par an avec un effectif moyen de 80 stagiaires, sont durables.
Le dernier stage est réservé aux « jeunes loups aux dents longues »
[9]. Plus court que les précédents – neuf semaines –, il procède du même principe d’enseignement. Le programme est dense. Entre 85 et 90 stagiaires suivent les deux, et bientôt trois, sessions annuelles. Ce stage est appelé
Leaders of the 21st Century Course, ce qui montre bien son objectif de long terme. Ce sont donc près de 600 stagiaires et auditeurs qui passent chaque année par la Faculté d’études internationales et de sécurité (College of International and Security Studies – CISS)
[10].
Les thèmes traités tant par l’Executive Program que par le Leaders Course touchent à une variété de sujets dont le premier ramène aux fondements mêmes de la démocratie. Les Senior Executive Seminars, de courte durée, sont construits autour d’un thème unique, l’un des derniers ayant été « Mondialisation et sécurité ». Au-delà des thèmes imposés par le Centre et parfois directement par l’Administration américaine – ce fut ainsi le cas de la « Lutte globale contre le terrorisme » devenue, depuis le début de l’année 2002, une figure imposée –, certains sujets sont proposés par des experts du centre et des intervenants extérieurs à titre optionnel.
Au CISS s’ajoute un Centre de conférences qui organise chaque année de 23 à 25 conférences internationales de haut niveau sur des sujets variés en rapport avec l’actualité et les préoccupations sécuritaires des gouvernants d’Europe et d’Eurasie. La dernière conférence, qui s’est tenue en juin 2003, a rassemblé plus de 400 participants pendant trois jours à Berlin, autour du Consortium des Académies de défense et des Instituts de sécurité du Partenariat pour la paix. Chaque année, près de 2 500 responsables des pays de l’ex-URSS et d’Europe centrale sont invités à participer à ces manifestations. Sans prétendre à l’exhaustivité, il convient encore de citer le Centre de recherche qui, à l’instar du CISS et du Centre de conférences, publie des études sur des sujets théoriques ou d’actualité et les diffuse dans les trois langues de travail : le russe, l’anglais et l’allemand.
Cette stratégie de rayonnement ne saurait être mise en œuvre sans un budget adapté et un corps enseignant international indépendant. Les discours des intervenants sont souvent critiques ; aucun alignement sur un parti, une position officielle ou une politique nationale n’est accepté. Les discussions sont franches et obéissent, comme la plupart des conférences, au principe de non-attribution. Les débats portent souvent sur des questions sensibles sans solution univoque, ni modèle. Les auditeurs sont ainsi amenés à faire leur choix en fonction des besoins de leur pays. Ainsi, il n’est pas rare de voir des enseignants professer des opinions et émettre des jugements contrastés – ce qui a généralement pour effet de surprendre les auditeurs, peu habitués à voir s’exprimer, dans des enceintes officielles, des « pensées non uniques ». Le type d’enseignement dispensé à Garmisch répond à un souci de pluralité et de liberté d’opinion.
Par ailleurs, depuis la création du Centre, l’effort budgétaire, fourni en grande partie par le département de la Défense américain, ne s’est jamais démenti et il permet à l’infrastructure de s’adapter à des besoins grandissants. Le Centre George C. Marshall consomme ainsi près de la moitié de l’enveloppe des centres régionaux d’études de sécurité américains, tout en recevant du ministère de la Défense allemand un complément non négligeable en termes de personnels civils et militaires, d’infrastructures et de prestations diverses, y compris financières. À ces ressources viennent s’ajouter des crédits spéciaux pour l’aménagement du site. La ligne budgétaire, votée chaque année par le Congrès américain avec un « delta » favorable
[11], traduit l’intérêt que représente cet outil de la diplomatie militaire aux yeux de l’Administration américaine.
Encore faut-il que le recrutement soit mené de façon efficace pour assurer un flux de stagiaires et d’auditeurs de qualité. À cet effet, les ambassades américaines et allemandes des pays de la région participent directement au recrutement des participants aux différents stages, cours et séminaires, mais les Américains souhaiteraient, afin d’élargir le choix, que d’autres ambassades alliées participent à cet exercice, afin notamment de renforcer l’ouverture internationale du Centre. À long terme, l’objectif entériné par les autorités de tutelle américaine et allemande est de former, d’ici à 2015, directement ou indirectement, 40 000 représentants des élites nationales et régionales issues des pays de l’Est. À en juger par les investissements en cours
[12], l’Administration américaine et le ministère de la Défense allemand semblent prêts à se donner les moyens d’atteindre cette cible.
En conclusion, comment situer la France par rapport à cet effort de formation des élites politico-militaires est-européennes ? Elle est aujourd’hui présente dans deux des cinq centres régionaux d’études de sécurité américains : le Centre Marshall à Garmisch et l’African Center for Security Studies (ACSS) à Washington, DC. Ainsi, depuis trois ans, un représentant français exerce les fonctions de professeur à part entière au Centre Marshall et participe de plein droit à toutes les activités du CISS. De plus, des Français sont régulièrement invités à donner des conférences et, désormais, un stagiaire français est présent à chaque cours. Cet effort doit donc être poursuivi et intensifié car il est le seul à même de permettre une diffusion des idées et des concepts français là où ils n’ont pas encore pénétré. Cette participation est acceptée et encouragée par la direction du Centre. Après les différends survenus entre alliés européens et américain à l’occasion de la crise irakienne, nous avons plus que jamais besoin d’un espace pour débattre sans passion de l’Europe, des rapports transatlantiques et des intérêts nationaux des États participants. Le Centre George C. Marshall, qui vient de fêter ses dix années d’existence, nous offre cet espace de dialogue vital.
[1]
N.d.l.R. — Le plan Marshall fut présenté le 5 juin 1947 par le secrétaire d’État américain, George C. Marshall, au cours d’un discours à l’Université de Harvard.
[2]
Le statut du Centre George C. Marshall (GCMC) est celui d’un Centre régional d’étude de sécurité, tel qu’il en existe au sein de chacun des cinq grands commandements régionaux américains. Ce centre, dont la vocation première est d’être un agent d’influence par l’enseignement, est, comme les quatre autres, financé par le département de la Défense américain et sa gestion (budget et personnels) supervisée par le commandant en chef des forces armées américaines en Europe. Le statut du GCMC est, de plus, international, en raison de la participation financière et matérielle de l’Allemagne, à hauteur de 15 à 20 % du budget.
[3]
Centre George C. Marshall,
Mission Statement, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. marshallcenter. org,consulté le 19 septembre 2003.
[4]
N.d.l.R. — Ces associations sont constituées par d’anciens auditeurs du Centre Marshall une fois retournés dans leur pays d’origine. Elles regroupent les personnes ayant assisté au Centre et dont la situation peut permettre de créer des réseaux d’influence dans les pays concernés. Ces associations sont surtout présentes dans les pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que dans les pays de la Communauté des États indépendants (CEI). Pour plus d’informations, consulter le site Internet suivant :
hhhhhhttp:// wwwwwww. marshallcenter. org.
[5]
De 1994 à 2002, 30 promotions de 70 auditeurs en moyenne ont participé aux différents programmes d’études du Centre Marshall : huit issues du
Senior Executive Seminar, huit autres du
Leaders Course et quatorze issues de l’
Executive Program.
[6]
Ce souci de réduire autant que possible l’ « empreinte » ou la « signature » américaine au sein du Centre Marshall rend compte de trois préoccupations : la première est de faire de ce Centre un lieu d’échanges réellement international, condition
sine qua non d’une information objective ; la seconde est de respecter, sans le déséquilibrer, le partenariat avec la nation hôte ; la troisième, enfin et surtout, est d’éviter que ce Centre n’apparaisse, en particulier aux yeux des pays les plus critiques – ceux de la CEI –, comme une autre manifestation de la toute-puissance américaine.
[7]
Le Centre Marshall ne dépend ni financièrement, ni hiérarchiquement, ni géographiquement, ni politiquement de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). En revanche, existe à proximité, sur les hauteurs de Garmisch, l’École de l’OTAN qui est, quant à elle, directement subordonnée au Supreme Headquarters Allied Powers Europe (SHAPE). Elle dispense un enseignement en rapport étroit avec les activités opérationnelles et techniques de l’organisation atlantique. Il y a, bien sûr, échange de bons procédés entre le Centre Marshall et l’École de l’OTAN, mais toujours dans le même sens : ce sont les professeurs du CGCM qui se déplacent, à l’occasion, afin de donner des conférences ou participer à des tables rondes.
[8]
Le
Foreign Area Officers (FAO) prépare les futurs attachés de défense et le
Foreign Language Training Center Europe (FLTCE) dispense des cours de langue aux militaires américains stationnés en Europe.
[9]
N.d.l.R. — Les participants au
Leaders Course doivent être inscrits par leurs gouvernements respectifs par l’intermédiaire des ambassades américaine ou allemande dans chaque pays. Par la suite, les ambassades communiquent aux candidats les résultats de leur inscription. Ce cours en particulier est réservé aux officiers de niveau moyen exerçant leurs fonctions dans le domaine de la sécurité nationale, aux militaires ayant un rang de major ou de capitaine, aux assistants parlementaires travaillant dans les commissions de défense, aux membres de ministères, d’institutions académiques et d’agences gouvernementales, tous étant âgés de 40 ans maximum.
[10]
Le College of International and Security Studies (CISS) est chargé de toutes les formations imparties au Centre Marshall.
[11]
Terme budgétaire courant signifiant un ajustement positif, tenant compte de l’inflation et donnant satisfaction à des demandes supplémentaires.
[12]
La construction d’un nouvel auditorium entièrement équipé, d’un nouvel hôtel de 150 chambres, l’agrandissement du gymnase et la modernisation des réseaux électriques et de drainage constituent une partie des travaux entrepris récemment.