2003
Revue internationale et stratégique
Diplomaties officielles et diplomaties parallèles face aux crises internationales
La stratégie d’influence de Taiwan auprès de l’Union européenne
Valérie Niquet
Directrice de l’Observatoire des stratégies chinoise et asiatiques (OSCA) de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
La position de l’Union européenne (UE) concernant l’unicité de la Chine n’a pas changé mais, depuis la fin des années 1990, la perception de la question taiwanaise au sein des instances européennes a évolué dans un sens plus favorable aux thèses de Taipei. Cette évolution résulte d’une stratégie d’influence réussie de la part de Taiwan, mais elle est aussi le résultat de la démocratisation du système politique taiwanais. Cette démocratisation a rendu possible l’introduction d’une plus grande souplesse dans la politique étrangère de Taiwan ainsi qu’un processus de convergence fondé sur une communauté de valeurs. Dans ce contexte, c’est le Parlement européen qui est devenu la principale cible d’une stratégie d’influence qui vient, en retour, renforcer sa légitimité démocratique.
Taiwan’s Influence Strategy Towards European Union
Although European Union’s (EU) position concerning China’s uniqueness has not been altered, since the end of the 1990’s the perception of Taiwan’s issue by the European authorities has evolved in a favorable way for Tapei’s arguments. This evolution is the consequence of Taiwan’s successful influence strategy, but it is also the result of Taiwanese political system’s democratization. This democratization has enabbed a greater flexibility in Taiwan’s foreign pobicy and promoted a process of convergence based on a community of values. In this context, the European Parliament has become the main target of an influence strategy which reinforces in return the democratic legitimacy.
Depuis le milieu des années 1990, la politique chinoise de l’Union européenne (UE) peut apparaître comme plus favorable aux positions taiwanaises
[1]. Cette évolution constitue un succès pour Taiwan, et ce, en dépit de résultats concrets limités. Signe de cette évolution remarquable – qui va à contre-courant de ce qui pouvait apparaître, depuis la fin des années 1970, comme le sens « naturel » de l’histoire –, l’ouverture à Taipei, le 10 mars 2003, d’un Bureau de représentation économique et commerciale européen
[2], établissant pour la première fois une présence permanente des institutions européennes à Taiwan. Bien entendu, les déclarations qui ont accompagné cette ouverture ont souligné le respect par les instances européennes de la politique « d’une seule Chine » – officiellement exposée par l’UE en 1999 – et ont insisté sur le fait que cette présence institutionnalisée de l’Europe à Taiwan permettrait de renforcer les liens « dans les domaines économique et culturel », sans mention d’un domaine politique qui demeure officiellement tabou. Toutefois, ces mêmes déclarations soulignaient également la possibilité, avec cette ouverture, d’améliorer aussi la communication « avec les autorités taiwanaises », qui jouissent ainsi d’une reconnaissance politique « de fait »
[3].
Autre évolution notable de la perception européenne de la question taiwanaise, indiquait récemment le commissaire européen aux Affaires étrangères, Chris Patten
[4], « le respect du principe “d’une seule Chine” ne signifie pas un moindre engagement vis-à-vis de Taiwan ». Dans sa présentation officielle, l’UE insiste désormais sur le fait que « tout arrangement entre Pékin et Taipei ne pourra s’accomplir que sur une base mutuellement acceptable, en référence avec la volonté de la population taiwanaise »
[5]. La « solidité » des relations entre l’UE et Taiwan, « entité autogouvernée », est également mise en avant.
Ainsi, la politique de la Chine unique apparaît bien, au-delà des proclamations incantatoires, comme une sorte de lip service, qui se réduit comme une peau de chagrin. Bien qu’il ne soit pas question de la remettre en cause, elle apparaît comme de plus en plus destinée à ôter à la RPC tout motif de protestation officielle. Ces évolutions constituent un véritable retournement en faveur de Taiwan. Depuis les années 1970, en effet, la légitimité politique et même idéologique de la RPC par rapport à celle de Taiwan pouvait apparaître comme une évidence. Au cours des années 1980, la mise en place des réformes économiques en Chine était venue confirmer ce choix, puis – après l’épisode du massacre de la place Tian’anmen – le développement fascinant de l’économie chinoise était venu ajouter, au début des années 1990, une dimension économique particulièrement influente sur le processus de marginalisation de la question taiwanaise.
Après des années de certitudes confortables quant à la position de l’UE concernant la question de Taiwan, Pékin a toutefois pris en compte avec une préoccupation croissante les évolutions du sentiment européen en la matière. Les inquiétudes chinoises s’expriment de diverses manières : regret de voir que « l’Europe se mêle de la question sensible de Taiwan » ou menaces indiquant que « l’Europe doit adopter une attitude constructive sur la question de Taiwan, cruciale pour le futur des relations sino-européennes »
[6]. De par leurs dénonciations mêmes, les analystes chinois mettent ainsi en évidence le succès d’une « stratégie d’influence » taiwanaise qui, selon les termes utilisés sur le Continent, « s’empare de toutes les occasions pour influencer l’UE et gâcher les relations harmonieuses entre la Chine et l’Europe ». Les termes employés par ces analystes chinois soulignent l’inquiétude de Pékin devant cette évolution, selon eux : « Les autorités taiwanaises ont déployé tous leurs efforts pour promouvoir des manigances telles que “la double reconnaissance” ou “la diplomatie pragmatique”, qui ont eu des conséquences abjectes et négatives sur les relations entre la Chine et l’UE. »
[7] Pékin reconnaît donc l’habileté de Taiwan à « gagner le soutien de l’extérieur » et dénonce le « jeu des lobbies »
[8], définissant ainsi sans le vouloir les termes d’une stratégie d’influence réussie sur les orientations de la politique chinoise de l’UE.
Il s’agit donc pour nous de définir quelle est cette stratégie taiwanaise d’influence, ses cibles au sein des instances européennes, les raisons d’un succès qui s’est traduit comme nous l’avons vu par une évolution positive de la position de l’UE sur la question de Taiwan, et surtout peut-être ce que cette évolution révèle de la maturation politique de l’UE, en dépit de la forte limitation de ses moyens d’action, notamment en matière de sécurité. La thèse de cet article sera de démontrer que – en raison de ses faiblesses mêmes – l’UE peut être la cible d’une stratégie de contournement des obstacles visant à faire évoluer une politique en apparence figée.
LES FACTEURS ÉCONOMIQUES : CATALYSEURS DU SUCCÈS DE LA STRATÉGIE TAIWANAISE
Au-delà des stratégies d’influence et du jeu indéniable des lobbies sur lesquels nous reviendrons, le succès de la stratégie d’influence taiwanaise correspond à un certain nombre de facteurs favorables à l’évolution de la politique européenne concernant Taiwan. Le premier d’entre eux est celui de l’intérêt économique. Si l’attrait du marché chinois – et surtout de la Chine en tant qu’atelier de production intégré, bon marché et non encombré de lois sociales contraignantes – est toujours présent, certaines désillusions ont pu surgir, relativisant l’attrait de la RPC en la matière. De plus, en dépit de l’apparente différence d’échelle, le marché taiwanais est perçu comme loin d’être négligeable. Comme le soulignait le commissaire C. Patten à l’occasion de l’ouverture du Bureau de représentation de l’UE à Taipei, Taiwan est un important partenaire économique de l’UE, les liens commerciaux se développent très régulièrement et doivent par ailleurs être renforcés.
Taiwan – en dépit de sa taille réduite – est en effet le troisième partenaire commercial de l’UE en Asie, derrière le Japon et la RPC. En 2002, les échanges entre l’UE et Taiwan ont atteint 33 milliards d’euros, soit 60 % du total des échanges de l’UE avec la RPC. Surtout, en raison de son niveau de développement, Taiwan constitue un marché intéressant pour les produits industriels sophistiqués et les services, notamment financiers, offerts par l’UE. Il existe donc en la matière une véritable complémentarité et l’UE s’intéresse de près aux secteurs financier, de la distribution, de la gestion de l’environnement, des transports – notamment les secteurs ferroviaire et de l’industrie aéronautique – et des télécommunications, où les besoins – et les moyens d’y répondre – existent
[9].
Prenant acte de ce potentiel, la Commission européenne a donc organisé, à partir de 1996, des tables rondes économiques, en partenariat avec le ministère taiwanais de l’Économie, réunissant des industriels et des représentants officiels taiwanais et de l’UE. Si la mise en place de ces structures « économico-politiques » répondait en partie aux demandes et aux pressions exercées par Taiwan, elles correspondent aussi à une analyse « objective » et réaliste des intérêts de l’UE sur les marchés asiatiques. L’UE définit donc – en matière économique – Taiwan comme un objectif majeur, impossible à négliger, et s’intéresse tout particulièrement au rôle d’intermédiaire que les milieux d’affaires locaux peuvent jouer en termes d’accès au marché chinois. Contrairement à des positions un temps exprimées, il n’y a donc plus de « volonté de choisir » entre, d’un côté, un immense marché chinois impossible à négliger et, de l’autre, une entité économique taiwanaise trop réduite pour pouvoir intéresser l’UE. Et paradoxalement, en soulignant les synergies qui se développent – au niveau économique entre les deux rives du détroit –, les autorités de Pékin contribuent également à renforcer l’attractivité d’une île dont le rôle de moteur économique, y compris en RPC, est essentiel.
Par ailleurs, ces tables rondes annuelles ont une dimension plus large que les consultations commerciales qui avaient lieu entre Taiwan et l’Europe depuis 1981 et qui étaient destinées, entre autres, à régler les problèmes commerciaux d’accès aux marchés publics ou de propriété intellectuelle. Elles constituent l’un des vecteurs importants de cette stratégie d’influence mise en place par les autorités taiwanaises. Pour Taiwan, le développement et l’institutionnalisation de ces liens économiques répondent, en effet, à une volonté de reconnaissance officieuse d’une « entité taiwanaise » distincte de la RPC.
Comme le soulignent les analystes taiwanais : « En raison du développement des liens économiques et commerciaux, des relations non commerciales plus nombreuses ont été développées et étendues. »
[10] En la matière, c’est le caractère « formel » des mécanismes mis en place afin de discuter des questions commerciales ou d’échanges économiques qui est recherché et obtenu. Cette évolution permet également de développer les capacités de Taiwan à orienter les milieux économiques influents auprès de la Commission européenne, intégrant ainsi la question taiwanaise au sein de réseaux qui vont au-delà de la simple reconnaissance politique de l’île.
Ces évolutions correspondent, dans le domaine économique, à une convergence d’intérêts qui vient renforcer l’efficacité à long terme de cette stratégie, mais ce succès correspond également à une véritable évolution de la stratégie taiwanaise.
LES ÉVOLUTIONS DE LA STRATÉGIE TAIWANAISE
La stratégie d’influence mise en place par Taiwan auprès de l’UE est la conséquence directe de l’évolution des orientations politiques des autorités, ainsi que de la prise en compte des transformations profondes du système international depuis la fin de la guerre froide. Paradoxalement, les années de guerre froide, en renforçant l’importance de Pékin aux yeux des autorités américaines, avaient entraîné un relatif « abandon » de la cause taiwanaise aux États-Unis mêmes, l’ancien allié étant sacrifié par les tenants du « triangle stratégique » Pékin-Moscou-Washington sur l’autel de la lutte contre l’Empire soviétique, défini comme la principale menace. Par ailleurs, la nature dictatoriale du régime politique instauré à Taiwan après l’installation des autorités nationalistes sur l’île, en 1949, n’autorisait aucun soutien de la part du camp démocrate.
C’est donc la conjonction de deux événements, l’un externe – la fin de la guerre froide et des jeux stratégiques qu’elle avait entraînés – et l’autre interne – le processus de démocratisation du régime taiwanais inauguré au cours des années 1980 – qui a entraîné à la fois une évolution de la stratégie taiwanaise elle-même et une écoute plus attentive et plus compréhensive, de la part des opinions publiques et des faiseurs d’opinion occidentaux, à l’égard des inquiétudes et des préoccupations – si ce n’est des revendications d’indépendance – de la nouvelle démocratie taiwanaise.
En revanche, cette évolution s’est heurtée – sur le terrain européen – au souci des grandes puissances européennes « globales » de rechercher, dans une volonté d’équilibrer le poids de l’hyperpuissance américaine, des « alliances » multipolaires, notamment auprès de la RPC. Pour les nations européennes qui n’avaient aucune ambition à jouer le rôle de « puissance qui compte », l’attrait économique du marché chinois constituait également un facteur majeur de prudence, en ce qui concerne la question – de plus en plus vitale pour Pékin – de Taiwan.
Progressivement, les autorités de Taiwan ont donc mis en place une stratégie non plus d’opposition frontale, comme à l’époque de Chiang Kai-shek, mais de contournement des obstacles. On retrouve donc ici les principes anciens de la stratégie chinoise selon lesquels il faut, face à l’adversaire, se comporter comme le courant d’un torrent qui s’adapte au terrain : il faut attaquer non pas les points forts mais, au contraire, les points mal défendus, dont l’importance stratégique est toutefois essentielle
[11]. Ainsi, c’est l’UE qui a été définie comme cible, plutôt que les grands États européens qui poursuivent leur propre stratégie de puissance, et, au sein de l’UE, c’est le Parlement européen, plus ouvert aux réseaux d’influence extérieurs parce que moins concerné que la Commission par les conséquences des prises de décision, qui est le plus visé. Ainsi, si les objectifs choisis peuvent apparaître comme faibles ou peu significatifs en termes de résultats concrets pour Taiwan, ils contribuent toutefois, d’une manière indéniable, à modifier la perception, au niveau européen, de la question taiwanaise et à rendre le choix éventuel de l’usage de la force par Pékin très difficile à faire accepter. Comme le soulignait le P
r Christoph Müller-Hofstede, « l’Europe ne joue aucun rôle de sécurité [en Asie] mais, en cas de crise entre Pékin et Taipei, l’opposition serait très forte, dans l’opinion publique, contre tout usage de la force »
[12].
Par ailleurs, on peut considérer que l’évolution du système politique taiwanais a introduit une plus grande capacité d’adaptation dans l’élaboration de cette stratégie, alors que, dans le même temps, l’absence d’évolution du système chinois contribuait, au contraire, à figer et à rigidifier les positions de Pékin sur la question de Taiwan. Il ne s’agit plus, pour les autorités taiwanaises – et ce, avant même l’arrivée au pouvoir du courant indépendantiste du président Chen Shui-bian –, de prôner, comme à l’époque de Chiang Kai-shek, la « reconquête » du Continent ou le retour à une reconnaissance de Taiwan comme représentant unique et seul légitime de l’ensemble de la Chine. Il s’agit au contraire d’accepter l’état de fait de la division, le cas de Taiwan étant rapproché de celui des deux Allemagne ou des deux Corée, qui jouissaient chacune de leur propre reconnaissance.
Les trois termes qui caractérisent les nouvelles orientations de la politique étrangère de Taiwan sont donc le réalisme, le pragmatisme et la flexibilité. C’est de cette évolution – qui n’implique pas obligatoirement une revendication d’indépendance, mais que les revendications d’indépendance ont contribué à renforcer – que datent les orientations nouvelles de la politique étrangère taiwanaise. Impuissantes à obtenir une reconnaissance officielle, les autorités tentent désormais d’obtenir une double reconnaissance et une double représentation de la Chine et de Taiwan, dont l’idéal serait la réintégration au sein de l’Organisation des Nations unies (ONU) et de ses instances
[13]. En 2001, Hung-mao Tien, ministre taiwanais des Affaires étrangères, a ainsi défini cette stratégie diplomatique, fondée sur « la démocratie, la société civile et l’opinion publique », dont la traduction pratique devait être le développement des relations avec les organisations non gouvernementales (ONG), les villes, les partis politiques, les milieux universitaires et d’affaires ainsi que la participation aux dialogues
second track. Il s’agissait de mettre en
œuvre une stratégie de contournement des obstacles « durs » constitués par les États.
L’UNION EUROPÉENNE COMME CIBLE
Dans le cadre de cette stratégie nouvelle, bien que les États-Unis demeurent le partenaire majeur de Taiwan, l’UE en tant que telle – et pas uniquement ses États membres – a été définie comme un objectif majeur de la stratégie d’influence destinée à mettre en
œuvre ou à favoriser les objectifs de politique étrangère définis par les autorités taiwanaises. Influencée par le pragmatisme réaliste de la politique étrangère de Taiwan, cette stratégie à destination de l’Europe a également été facilitée par le fait que la position « d’une seule Chine » des États membres de l’UE était désormais acceptée par Taiwan, l’objectif étant de « faire avec » dans la mesure où, selon Huang Yen-chao, l’ancien représentant de Taiwan à Bruxelles, « il ne serait pas réaliste pour Taiwan d’espérer un changement radical des orientations de la politique de l’UE ». En revanche, il s’agit d’adopter une stratégie volontariste en direction des institutions européennes
[14]. Par ailleurs, cet intérêt pour l’UE a également coïncidé avec la montée en puissance de l’Europe, à partir de 1992, et la mise en
œuvre du Traité de Maastricht et d’institutions susceptibles d’être influencées par les lobbies, au premier rang desquelles figure le Parlement européen, dont les orientations sont déterminées, d’une manière croissante, par les opinions publiques.
Enfin, les autorités taiwanaises ont exploité un paradoxe fécond : si la politique étrangère commune de l’UE peut apparaître comme très limitée, en revanche, l’ « irresponsabilité » qui résulte de sa complexité organisationnelle autorise une prise de décision ou de position plus controversée, à l’abri de ce « bouclier mou » européen. Comme le souligne un analyste chinois du Continent, Zhou Hong : « Il nous faut reconnaître que les intérêts divers et un processus de décision à plusieurs niveaux ont parfois tendance à être plus vulnérables aux tentatives d’utilisation malignes. »
[15] Par ailleurs, en dépit des limites de sa Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), l’Europe est également perçue à Taiwan comme une puissance politique dont l’influence croissante sur le système mondial ne doit pas être négligée. Et ce, d’autant plus que l’Europe en voie de constitution en tant que puissance politique est également à la recherche de reconnaissance
[16]. C’est l’ensemble de ces éléments que les autorités taiwanaises ont choisi d’exploiter en prenant la décision de renforcer la présence taiwanaise auprès de l’UE
[17]. Ainsi, significativement, le niveau politique du représentant de Taiwan à Bruxelles, Lee Ta-wei, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, est aussi élevé que celui des représentants de Taiwan à Londres ou à Paris.
LA MISE EN œUVRE DE LA STRATÉGIE D’INFLUENCE TAIWANAISE AUPRÈS DE L’UNION EUROPÉENNE
La stratégie mise en
œuvre par les autorités taiwanaises en direction de l’UE est protéiforme. En 1992, coïncidant avec le Traité de Maastricht, Taipei a mis en place un groupe de travail ayant pour objectif de « guider les relations avec l’UE » (Task Force for Guiding European Union Affairs), dont la mission était de coordonner la politique des différentes agences gouvernementales en direction de l’UE. L’objectif de ce groupe de travail, placé sous la responsabilité du Bureau de représentation de Taiwan en Belgique, a été de rassembler des informations sur l’UE et son fonctionnement, de planifier une stratégie en sa direction, de recruter des experts des affaires européennes, de renforcer les liens avec l’ensemble des institutions européennes et d’organiser des visites à Taiwan pour des membres influents de ses instances
[18]. Dès son arrivée au pouvoir, le nouveau président taiwanais, Chen Shui-bian, a confirmé cette stratégie et l’importance accordée à l’UE, en déclarant que « le nouveau gouvernement développera ses relations avec l’UE, intensifiera la coopération avec les instances administratives européennes, les partis politiques, les milieux de la recherche et les organisations gouvernementales afin d’établir une “
comprehensive relationship” avec l’UE »
[19].
La stratégie d’influence de Taiwan vise à obtenir des avancées dans des domaines en apparence secondaires. Il s’agit, en effet, à la fois d’influencer la politique européenne sur la question de Taiwan et de multiplier la signature d’accords, de protocoles et de mémorandums, dont l’une des fonctions est de tisser une toile de « reconnaissance » de l’entité taiwanaise. Autre élément de cette stratégie, la multiplication des visites de représentants des autorités taiwanaises est également recherchée, même si cette stratégie se heurte à l’opposition et à des pressions très fortes de la part de Pékin
[20].
Cette stratégie vise également à obtenir le soutien des milieux économiques en mettant en avant les atouts économiques de Taiwan, en tant que tel, mais également en tant qu’intermédiaire potentiel pour accéder au marché chinois. Ainsi le directeur du Council of Commerce and Trade in Taiwan a-t-il joué un rôle très important pour obtenir l’ouverture d’un Bureau de représentation de la Commission européenne à Taiwan.
Plus classiquement, au sein du Parlement européen, un Groupe d’amitié avec Taiwan a été constitué en 1991, le Parlement étant perçu comme l’objectif privilégié d’une stratégie d’influence destinée à contourner les obstacles de la Commission, où le rôle des États membres rend les évolutions plus difficiles. Ce groupe d’amitié milite pour une plus large représentation de Taiwan dans les instances internationales, et notamment – plus particulièrement depuis la crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) – au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Le réseau Internet constitue également un vecteur important de cette stratégie d’influence multidirectionnelle mise en
œuvre par Taiwan en direction de l’UE. Les autorités taiwanaises disposent, notamment sur la question des relations avec l’UE, de sites d’information permettant d’exposer les positions de Taiwan et, plus précisément, de présenter l’ensemble des secteurs de coopération entre Taiwan et l’UE. L’ensemble contribuant à l’élaboration d’un argumentaire fondé sur la convergence idéologique et politique et la complémentarité des intérêts économiques entre Taiwan et l’UE
[21].
DES RÉSULTATS PROBANTS AU NIVEAU DU PARLEMENT EUROPÉEN
Résultant au moins en partie de cette stratégie d’influence, l’image de Taiwan peut être considérée comme bonne au sein de l’UE, et l’image d’un David démocrate s’opposant à un Goliath totalitaire et n’hésitant pas à recourir à la menace d’usage de la force s’est progressivement imposée. C’est au niveau des résolutions du Parlement européen, reflet des opinions publiques sur lesquelles peut s’exercer au mieux la stratégie d’influence mise en place par les autorités taiwanaises, que les résultats sont les plus manifestes
[22]. Le Parlement européen, dont les analystes chinois du Continent soulignent avec inquiétude qu’en dépit de ses limites institutionnelles il peut exercer une influence sur la Commission
[23], a adopté, depuis le milieu des années 1990, une série de résolutions allant toutes dans le sens d’un soutien à la démocratie taiwanaise, dénoncées par Pékin comme autant d’ « ingérences dans ses affaires intérieures ».
En 1995, un rapport du Parlement européen a demandé le renforcement des liens avec Taiwan. En février puis en mars 1996, le Parlement a adopté deux résolutions condamnant les manœuvres militaires organisées par la RPC dans le détroit de Taiwan en relation à l’organisation dans l’île des premières élections présidentielles au suffrage universel dans le monde chinois. Au mois de juillet de la même année, le Parlement a adopté une autre résolution demandant le renforcement de la représentation de Taiwan dans les instances internationales. Au mois d’avril 2000, il s’est félicité de l’élection démocratique – particulièrement critiquée par Pékin – du président indépendantiste Chen Shui-bian. Plus récemment, en 2002, une résolution du Parlement consacrée à la diplomatie et à la politique de sécurité de la Commission européenne a demandé que les relations avec Taiwan soient renforcées et que la Commission trouve les moyens de promouvoir des liens plus étroits avec Taiwan. L’adhésion de Taiwan à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a été fortement soutenue. Au mois d’avril 2002, le Parlement européen s’est également prononcé en faveur d’une politique plus souple d’attribution des visas à des personnalités taiwanaises souhaitant se rendre en Europe et, au mois de septembre de la même année, il s’est encore prononcé pour le retrait des missiles chinois déployés face à Taiwan.
UN SUCCÈS FONDÉ SUR UNE CONVERGENCE IDÉOLOGIQUE
Le succès de la stratégie d’influence de Taiwan auprès de l’UE s’appuie non sur le placage artificiel d’une stratégie ne correspondant soit à aucune réalité, soit – comme aux États-Unis à l’époque de la guerre froide – à une revendication d’appartenance conservatrice ou ultraconservatrice, mais sur une convergence idéologique fondée sur la démocratisation réussie de la République de Chine. En effet, il est apparu comme de plus en plus difficile pour l’Europe de se réjouir de la chute du mur de Berlin et de l’intégration prochaine de nouveaux membres « libérés » de l’ancien bloc de l’Est, et d’accepter parallèlement le principe – revendiqué par Pékin, même s’il n’est pas mis en œuvre – de la réintégration forcée d’un Taiwan démocratique au sein de la dernière grande puissance communiste de la planète. Comme le soulignait le commissaire européen C. Patten à une question sur l’application du principe « un État, deux systèmes » à la situation de Taiwan : « Il n’existe pas d’exemple d’une démocratie qui se soit soumise volontairement. »
Par ailleurs, pour Taiwan comme pour l’UE, c’est la question de la révision du concept de souveraineté dans ses dimensions d’indivisibilité, de force et d’inaliénabilité qui est posée, contribuant ainsi au renforcement de ce sentiment de convergence idéologique au niveau de la problématique de la définition de l’État-nation
[24]. À ce titre, pour les représentants d’un pouvoir taiwanais démocratisé, l’UE peut également être définie et présentée comme un nouveau modèle de « souveraineté douce », offrant ainsi en retour une image flatteuse et potentiellement universelle de cette construction européenne parfois chaotique. Mais, à l’inverse, Taiwan peut se présenter comme le seul modèle de la mise en
œuvre des valeurs démocratiques sur le sol chinois, confirmant ainsi le principe de l’universalité des droits de l’homme, qui constitue l’un des socles idéologiques de l’UE
[25].
L’argument flatteur de la future puissance de l’Europe n’est pas négligé, selon les termes d’un analyste taiwanais, auteur d’une thèse sur les relations entre Taiwan et l’UE soutenue à l’Université de Louvain, pour qui «
the European Union with its great economic strength and rising political power will have an increasing influence on world affairs »
[26]. Cependant, la stratégie d’influence mise en place par Taiwan auprès de l’UE échappe au cadre étroitement réducteur du discours sur la multipolarité ou, plus précisément, correspond à une nouvelle forme de multipolarité fondée sur la défense de valeurs et de principes universels et non sur un équilibre des rapports de force, issu de la Seconde Guerre mondiale, puis figé au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.
À ce titre, on peut considérer que la stratégie d’influence de Taiwan prend mieux en compte la nature de ce que pourrait être la puissance – future – de l’UE que les positions rigidement « multipolaires » de la RPC, qui ne se positionne que par rapport aux relations avec son principal partenaire, les États-Unis. Pour les analystes chinois, très clairement, le seul rôle « multipolaire » reconnu à l’Europe, en ce qui concerne la question de Taiwan notamment, doit être de contrer le rôle négatif des États-Unis sur cette question
[27]. Selon eux, le débat ne peut donc en aucun cas être sorti du contexte des relations avec les États-Unis et d’une définition étroite – qui est de moins en moins celle de l’UE – des principes de souveraineté et de non-ingérence. À ce titre, le rôle « nocif » du Parlement européen est particulièrement dénoncé par Pékin, dans la mesure où les résolutions adoptées le seraient « sans compréhension de la situation des affaires internationales »
[28], le tort des législateurs du Parlement européen étant de ne pas prendre en compte – comme critère premier de prise de décision – le jeu de la multipolarité contre l’hyperpuissance américaine.
Ainsi, loin de se limiter à une stratégie de simple manipulation des opinions publiques, la stratégie d’influence de Taiwan en direction de l’UE n’a pu remporter un certain succès que parce qu’elle accompagne et constitue dans le même temps le signe d’une maturation politique de l’UE en tant qu’acteur autonome, dont les orientations de politique étrangère se dégagent progressivement des principes plus rigides défendus par les États les plus puissants qui la composent. Par ailleurs, cette stratégie accompagne également l’ambition de la Commission européenne d’accroître sa visibilité et sa présence dans une zone Asie-Pacifique qui peut apparaître – d’un point de vue stratégique – comme une chasse gardée américano-chinoise
[29]. C’est ce que reflète la résolution du 5 septembre 2002 du Parlement européen, qui demandait que le rôle de Taiwan au sein du dialogue de l’Asia-Europe Meeting (ASEM) soit renforcé, afin de développer en Asie l’influence des valeurs démocratiques, aboutissant ainsi à remettre en cause le tropisme chinois continental du dialogue euro-asiatique
[30].
Bien entendu, l’envers de cette stratégie d’accompagnement est la faiblesse des résultats concrets, en dépit, comme nous l’avons vu, d’évolutions sensibles en faveur des autorités taiwanaises. On pourra toutefois conclure que l’échec éventuel de la stratégie d’influence de Taiwan auprès de l’UE pourrait apparaître comme un signe de l’échec d’une véritable montée en puissance sur la scène mondiale d’une puissance européenne indépendante des jeux triangulaires, dont les deux pôles majeurs – comme le souhaite Pékin – seraient la RPC et les États-Unis, l’UE se trouvant cantonnée à un rôle d’ « utilité » dont elle est invitée à ne pas sortir.
[1]
Rappelons que, depuis 1949, deux régimes adverses coexistent de chaque côté du détroit de Taiwan : le régime communiste – qui, sous l’égide de Mao Zedong, a proclamé la République populaire de Chine (RPC) le 1
er octobre 1949 – et le régime nationaliste dirigé par Chiang Kai-shek, chef du Guomindang et président de la République de Chine qui s’est replié sur l’île de Taiwan et ses dépendances. Jusqu’au milieu des années 1980, les deux régimes ont eu la prétention de représenter l’ensemble du territoire chinois. Depuis cette période et à la faveur du processus de démocratisation mis en place sur l’île au cours des années 1980 par le président Kiang King-kouo, fils aîné de Chiang Kai-shek, les autorités taiwanaises sont revenues sur leur volonté de reconquérir militairement le Continent afin de réunifier le territoire chinois sous le flambeau du Guomindang, alors que, au contraire, Pékin maintient l’unification comme une priorité nationale et n’exclut pas le recours à la force pour mener cette mission à son terme. Ainsi, la RPC a systématiquement cherché à isoler Taiwan sur la scène internationale. Elle impose donc aux pays ayant établi des relations diplomatiques avec elle de reconnaître le principe d’une Chine unique légalement représentée par les autorités de Pékin et fait de son mieux pour interdire aux autorités de Taipei toute participation au sein des instances internationales.
[2]
Seule forme de représentation officielle possible quand le pays d’accueil n’entretient pas de relations diplomatiques avec Taiwan.
[3]
European Commission Establishes European Economic and Trade Office in Taiwan, Bruxelles, Commission européenne, 10 mars 2003. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. europa.eu.int/comm/external_relations/taiwan/intro/ip03_347.htm, consulté le 15 septembre 2003.
[4]
Ancien gouverneur de Hong-Kong, Chris Patten est aujourd’hui commissaire européen aux Affaires étrangères.
[5]
The European Union’s Relations with Taiwan : Overview, Bruxelles, Commission européenne, mars 2003. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// europa. eu. int/ comm/ external_relations/ taiwan/ intro/ ,consulté le 15 septembre 2003.
[6]
Intervention de Zhou Mingwei, directeur adjoint du Bureau chargé des affaires de Taiwan, RPC ; et Gao Jian, vice-président du China Institute of Contemporary International Relations (CICIR), colloque organisé par le Shanghai Institute for International Studies (SIIS), Shanghai, 31 octobre - 1
er novembre 2002.
[7]
Zhou Hong, président de l’Institut d’études européennes de la Chinese Academy of Social Sciences (CASS), intervention au colloque de Shanghai.
[8]
Zhang Nianchi, président de l’Institut d’études orientales à la CASS, intervention au colloque de Shanghai.
[9]
Wang Wan-li, « EU “One China” Policy Leaves Flexibility for Taiwan »,
Taipei Journal, 2 novembre 2001.
[10]
Joe Hsu, « Trade Winds Determine Taiwan’s New Course »,
Taipei Journal, 22 décembre 2000. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. roc-taiwan. org. za/ taiwan/ 5-gp/ eu/ 3-4. htm,consulté le 15 septembre 2003.
[11]
Sun Zi,
L’art de la guerre, trad. et éd. critique par Valérie Niquet, Paris, Economica, 1988, 107 p.
[12]
Christoph Müller-Hofstede, « China Europe Relations and Taiwan Issue »,
colloque de Shanghai,
op. cit.
[13]
Michael B. Yahuda, « The Potential Significance of a Civil Power : Europe and Cross-Strait Relations »,
Taipei Journal, 7, 14 et 28 décembre 2001. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. roc-taiwan. org. za/ taiwan/ 5-gp/ eu/ 2-6. htm,consulté le 15 septembre 2003.
[14]
Déclaration de Huang Yen-chao, directeur du Bureau de représentation de Taiwan à Bruxelles ; Joe Hsu, « Trade Winds Determine Taiwan’s New Course »,
op. cit.
[15]
Zhou Hong,
op. cit.
[16]
Wang Wan-li, « Improved Taiwan-EU Relations Will Bring Great Mutual Interest »,
Taipei Journal, 9 novembre 2001. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. roc-taiwan. be/ press/ 20011108/2001110802.html, consulté le 15 septembre 2003.
[18]
Joe Hsu,
op. cit.
[20]
Comme cela a été le cas lors du déplacement effectué par Wu Shu-chen, épouse du président taiwanais, en Europe, en juillet 2003.
[21]
Consulter par exemple le site Internet suivant : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. gio. gov. tw(site d’information du gouvernement taiwanais).
[22]
L’ensemble des résolutions adoptées peut être consulté sur le site Internet du Parlement européen : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. europarl. eu. int. En ce qui concerne l’ensemble des accords bilatéraux conclus entre l’Union européenne (UE) et Taiwan, consulter le site Internet de la Commission européenne à l’adresse suivante :
hhhhhhttp:// wwwwwww. europa. eu. int.
[23]
Zhou Hong,
op. cit.
[24]
Bau Tzong-ho, « Taiwan’s Political Development and Trends Towards an Integration of European and Asian Values »,
in
Europe and Taiwan : Partners in Progress, Taiwan, Government Information Office, mars 2001. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. roc-taiwan. org. za/ taiwan/ 5-gp/ eu/ 2-3. htm,consulté le 15 septembre 2003.
[26]
Wang Wan-li,
op. cit.
[27]
Yu Xintian, directeur du SHS, intervention au colloque de Shanghai,
op. cit.
[28]
Zhou Hong, op. cit.
[29]
La Commission européenne a publié, le 4 septembre 2001, un communiqué intitulé : « Europe and Asia : A Strategic Framework for Enhanced Partnerships ». Disponible sur Internet à l’adresse s
ssssssuivante : http:// wwwwwww. europa. eu. int/ comm/ external_relations/ asia/ news/ ip01_1238_en. htm,consulté le 15 septembre 2003.
[30]
Le Parlement européen demandait également le renforcement du rôle de l’Inde, autre référence démocratique en Asie.