2003
Revue internationale et stratégique
Diplomaties officielles et diplomaties parallèles face aux crises internationales
La Turquie aux portes de l’Europe : constitution de réseaux et stratégie d’influence
Sylvie Gangloff
Chercheur associé au laboratoire d’Études turques et ottomanes, Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Tout l’enjeu de la politique d’influence de la Turquie auprès des pays membres de l’Union européenne (UE) consiste à convaincre de sa « vocation européenne ». La Turquie met alors en avant une batterie d’arguments que divers acteurs se chargent de transmettre. Ces acteurs ne sont toutefois pas toujours, ou pas totalement, contrôlés par l’État. Les diplomates sont souvent les plus actifs et l’État turc veille à leur assurer une formation et un encadrement de qualité. L’influente caste militaire trouve elle aussi ses relais. Un des milieux les plus influents reste sans doute le milieu des affaires. En revanche, la diaspora et d’autres relais d’ordre personnel, privés ou semi-publics, ont des politiques et des influences contradictoires. Cette catégorisation trouve toutefois ses limites en ce sens que ces différents acteurs se croisent et se côtoient mais ne constituent qu’un réseau bien informel et diffus.
Turkey at Europe’s Doorway : Building Networks and Influence
The aim of Turkey’s influence policy towards the member countries of the European Union (EU) consists in convincing them of its « European vocation ». Turkey puts forward multiple arguments that different actors are expected to convey. Nevertheless, these actors are not always, or not entirely, controlled by the Turkish government. Diplomats are often the most active in this sense, and the Turkish government watches carefully over their training and supervision. The influential military class has also its contacts and intermediary in Europe. However, one of the most influential groups is without a doubt the business circle. On the other hand, diasporas and other more personal, private or semi-private circles have contradictory policies and influences. Yet, this categorization is bound to be limited as these different actors, even if they certainly cross and drive along each other, build up an informal and vague network.
Depuis plusieurs décennies, la Turquie affiche et revendique haut et fort sa « vocation européenne », et le lobbying que les dirigeants turcs cherchent à exercer auprès des pays membres de l’Union européenne (UE) se résume à un point : militer en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’Union. Toutefois, cet objectif n’est pas si simple et anodin. Il faut en effet prouver l’appartenance géographique, économique, culturelle et politique de la Turquie à l’ensemble démocratique et occidentalisé européen. Au-delà des moyens mis en place et plus ou moins bien contrôlés par l’État turc, cette ligne directrice pèse de tout son poids sur la « politique d’influence », qui s’apparente souvent à une « politique d’image » de la Turquie auprès des États membres de l’UE.
Les relations de la Turquie avec l’Europe ne pèsent pas moins sur l’ensemble de la politique du pays, les enjeux qui se profilent derrière ces relations – et la candidature du pays – étant tout autant de l’ordre de l’économique que du politique, voire du symbolique. La Turquie escompte tirer de multiples avantages de cette adhésion en termes de développement et de stabilité économiques, mais ce gain de richesse n’est peut-être pas le plus décisif. La République turque a clairement opté, dès sa fondation, pour la voie de l’occidentalisation. Aujourd’hui, les dirigeants politiques ainsi que l’élite turcs revendiquent une identité européenne et se perçoivent comme des Européens
[1]. Ils cherchent à concrétiser ce choix – kémaliste – d’occidentalisation et cette identité européenne sur le plan institutionnel. Et, lorsque cette demande de reconnaissance est rejetée ou discutée, c’est l’ensemble de l’identité du pays – au moins telle que formulée officiellement – qui est remise en question. Dès lors, on comprend aisément que les relations du pays avec l’UE, ainsi que les critiques, les hésitations et les réticences des dirigeants européens soient l’objet d’abondants commentaires et monopolisent l’attention de la presse turque comme des dirigeants politiques, des cadres commerciaux, des intellectuels ou des étudiants.
LES RELATIONS DE LA TURQUIE AVEC L’UE : UNE AFFAIRE D’IMAGE
La question de l’adhésion de la Turquie à l’UE est ancienne et les arguments présentés, notamment les débats sur les frontières de l’Europe ou l’ « européanité » de la Turquie, ne sont également pas nouveaux. Le premier accord de coopération entre la Turquie et la Communauté économique européenne (CEE) date en effet de 1963 et il prévoyait, à terme, une adhésion de la Turquie à la CEE. Celle-ci n’est toutefois pas intervenue. Conclu dans une période d’euphorie et de croissance économique, cet accord a mal vieilli et sa réalisation s’est heurtée à plusieurs problèmes
[2] : la libre circulation des travailleurs, l’ouverture de la CEE à certains produits exportés par la Turquie (textile et produits alimentaires notamment), l’alignement des tarifs douaniers turcs sur les tarifs extérieurs communs de la CEE et, enfin, la question des droits de l’homme et de la démocratie en Turquie
[3]. Le coup d’État de 1980 a finalement mis un coup d’arrêt aux relations entre la Turquie et la CEE
[4]. Ces relations ont repris en 1986 et la Turquie a officiellement présenté sa candidature à la Communauté européenne (CE) en avril 1987. En décembre 1989, les instances communautaires ont rendu publique leur décision : sans opposer de refus définitif à la demande d’adhésion turque, l’examen du dossier était renvoyé à une date postérieure à 1993. Dans son avis, la Commission européenne a motivé son refus d’engager des négociations en invoquant des difficultés internes à l’UE et des obstacles liés à la situation en Turquie : l’état de l’économie turque (inflation, poids du secteur agricole dans l’économie, chômage, etc.) ; la démographie « galopante » du pays
[5] et, bien sûr, les risques de migration qui y sont liés ; la question des droits de l’homme et de la répression du mouvement kurde ; et, enfin, le règlement des contentieux avec la Grèce, devenue entre-temps membre de l’UE.
À ces raisons officielles, il faut ajouter un autre motif et non des moindres : l’obstacle culturel. Bien que la Turquie soit un pays laïc, sa population n’en est pas moins musulmane, et l’intégration d’un pays musulman dans les institutions européennes reste problématique. Certes, il ne semble pas que la question religieuse ait eu une quelconque importance dans l’esprit des créateurs de la CEE. D’ailleurs, l’accord de 1963 prévoyait bien une adhésion à terme de la Turquie, alors que celle-ci était déjà peuplée de musulmans. Cependant, depuis les années 1970, l’Europe occidentale vit au rythme des crises économiques, du chômage et des problèmes sociaux. Ces problèmes économiques et sociaux ont alors sérieusement brouillé la lecture d’une présence de migrants économiques, en partie de confession musulmane, sur le sol des pays membres, et la question de l’immigration est devenue l’une des principales préoccupations politiques. Mais si les craintes suscitées par une arrivée massive et redoutée d’immigrés pèsent de tout leur poids sur les relations turco-européennes, ces tensions ont aussi très sensiblement accru l’impression, diffuse mais réelle, d’une incompatibilité culturelle avec les peuples musulmans. Ces critères culturalistes sont aujourd’hui officiellement débattus au sein des instances communautaires et présentés comme un obstacle à l’adhésion de la Turquie
[6]. La Turquie doit donc faire face à des oppositions dont l’argumentation porte sur la question des droits de l’homme ou reflète des craintes et des réticences d’ordre culturel. Et si l’alliance avec la Turquie est, pour des raisons politiques et stratégiques, recherchée par les Européens, économiquement et politiquement ceux-ci ne sont pas disposés à en payer le prix. « Dès lors, les rapports d’association apparaissent comme une formule médiane idéale du point de vue communautaire. »
[7]
En décembre 1995, après des années de négociations, l’accord sur l’union douanière a finalement été ratifié par le Parlement européen. Toutefois, cet accord ne représente, pour les dirigeants turcs, que la dernière étape du processus d’adhésion, et non pas une version remodelée d’un « rapport d’association » que les Européens cherchent à faire perdurer. Le sommet de Luxembourg, des 12 et 13 décembre 1997, au cours duquel la candidature de la Turquie fut refusée, alors que celle des pays de l’Est se voyait retenue, a motivé des réactions houleuses en Turquie où cette décision fut perçue – toutes tendances politiques confondues et au sein de l’opinion publique
[8] – comme une injustice sans mesure. La candidature de la Turquie a finalement été officiellement retenue lors du sommet d’Helsinki, les 10 et 11 décembre 1999, mais le chemin semble encore long et son résultat aléatoire
[9]. Au mieux, les négociations d’adhésion commenceront après décembre 2004, selon la dernière décision adoptée au sommet de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002
[10].
De fait, la Turquie semble être maintenue dans une sorte d’antichambre permanente. Les dirigeants turcs sont convaincus – à tort ou à raison – que le principal obstacle à l’adhésion de la Turquie à l’UE est une affaire d’image plus que de réalités économiques ou politiques. À cet égard, les propos tenus par Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention sur l’avenir de l’Europe, à l’automne dernier, affirmant haut et fort que « la Turquie n’est pas un pays européen », viennent confirmer ces craintes. D’ailleurs, les réactions dans le monde politique français sont restées ambiguës
[11], aussi bien sur les frontières géographiques et culturelles de l’UE que sur le caractère judéo-chrétien de la construction européenne (et de l’Europe !)
[12]. Parmi les opposants à l’adhésion de la Turquie à l’UE, certains sont fermes dans leurs positions, alors que d’autres le sont moins. La question de l’adhésion de la Turquie à l’UE reste, en effet, un sujet sur lequel peu de diplomates et d’hommes politiques européens prennent des positions claires, y compris au sein des mêmes familles politiques.
Dès lors, toute la politique de la Turquie consiste à convaincre les « indécis », à se départir de l’image d’un pays « oriental » où les droits de l’homme ne sont pas respectés et où l’armée, omniprésente, joue encore un rôle politique important et, finalement, à lutter contre une image de pays autoritaire, voire barbare, héritée des limbes d’une époque ottomane révolue et des persécutions commises à l’encontre des Kurdes
[13]. L’ensemble des discours des dirigeants turcs suit une même logique et est animé par une même intention : diffuser l’image d’une Turquie laïque, libérale et démocratique, tout en reconnaissant l’existence de « problèmes ». Car il va sans dire que la situation économique et politique en Turquie n’est pas exempte, loin s’en faut, de critiques. Toutefois, les dirigeants turcs canalisent ces critiques et mettent en avant une batterie d’arguments fondés sur une dialectique du
contrario, argumentant, par exemple, que la situation économique du pays présente un certain nombre de faiblesses mais que, précisément, si la Turquie intègre les structures européennes, ces faiblesses auront tendance à disparaître ; ou que la situation des droits de l’homme présente un certain nombre de dysfonctionnements, mais qu’avec l’intégration à l’UE, impliquant le respect de critères précis et induisant un développement économique, source de stabilité politique et de démocratisation, la situation des droits de l’homme s’en trouvera largement améliorée ; ou, enfin, que l’instabilité politique chronique de la Turquie sera atténuée par cette adhésion. Cette argumentation se double d’une dialectique de la comparaison, mettant en perspective la situation économique de pays comme l’Espagne ou le Portugal au moment de leur adhésion et montrant qu’elle n’était pas meilleure que celle de la Turquie aujourd’hui, ou argumentant que l’UE a bien accepté la candidature d’un pays tel que la Slovaquie (sommet de Luxembourg en décembre 1997), où, à l’époque du gouvernement de Vladimir Meciar, les droits de l’homme étaient loin d’être respectés.
Les dirigeants turcs ont surtout des messages à faire passer : la Turquie est bien un pays peuplé de musulmans mais c’est un pays laïc, occidentalisé et où les structures, les principes et l’esprit de la démocratie sont désormais bien ancrés. Cette rhétorique s’accompagne de thématiques fortes, la Turquie se qualifiant de « modèle de laïcité dans le monde musulman », de « seule démocratie au Moyen-Orient » ou de « seule démocratie du monde musulman »
[14]. Sa position géographique aux marges de l’Europe et aux confins de différents sous-ensembles géopolitiques (Balkans, Caucase, Moyen-Orient, Méditerranée orientale) lui offrirait par ailleurs un rôle sans équivalent de « médiateur dans une région troublée » et de « pont entre l’Orient et l’Occident ». Selon ces arguments, il faudrait donc, en quelque sorte, non seulement reconnaître les atouts politiques, économiques, stratégiques, de société et de civilisation de ce pays, mais également le ménager, puisqu’il joue un rôle primordial de première ligne de défense de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient, de « bastion » de la démocratie dans une région troublée, ou de rempart historique contre le communisme puis, après 1990, contre l’islamisme. Ces arguments stratégiques (la tant citée « rente stratégique ») et de société ( « modèle de laïcité dans le monde musulman » ) restent le fer de lance de l’argumentation turque vis-à-vis des Occidentaux, Américains et Européens confondus.
Les démarches des dirigeants turcs et de l’élite du pays, ainsi que leur insistance à diffuser des messages et des rhétoriques aussi éloquentes, s’en trouvent alors confortées. Il n’est pas rare de rencontrer des diplomates, des hommes politiques, des chercheurs ou des conseillers politiques, convaincus de l’occidentalisation de la Turquie, œuvrer à son adhésion, et y œuvrer parfois d’autant plus qu’ils jugent injuste et partiale la politique de l’UE vis-à-vis de leur pays. Les relais potentiels de ces messages, de la construction de l’image de la Turquie et de son influence sont assez variés : entre les véritables réseaux diplomatiques ou militaires, les milieux économiques ou intellectuels ou encore la politiquement très diversifiée communauté des Turcs en Europe. Mais plus variés encore sont les rapports entretenus par ces différents relais avec l’État turc, le regard critique sur le pays qu’ils diffusent et donc l’image qu’ils contribuent à définir.
LES DIPLOMATES, PREMIERS REPRÉSENTANTS DE L’OCCIDENTALISATION DE LA TURQUIE
Neuf cents diplomates de carrière animent aujourd’hui la politique extérieure de la Turquie et la représentent dans le monde
[15]. Ils sont les premiers « ambassadeurs » des intérêts de la Turquie ; non seulement en raison de leurs fonctions officielles (ambassadeurs, consuls, vice-consuls, secrétaires et sous-secrétaires d’État, représentants auprès de la Commission européenne, etc.) mais aussi
via leurs réseaux de relations personnelles, forgées au cours de leurs fonctions en Europe ou lors de leur formation.
Les diplomates turcs présentent un visage assez uniforme, portant fermement, énergiquement, avec conviction et succès l’image d’une Turquie laïque et occidentalisée. Ils véhiculent cette image par leurs discours et leurs analyses (modérés et argumentés) mais aussi par leur simple apparence, comportement et mode de vie. En d’autres termes, ils sont l’image même de l’occidentalisation de la Turquie. De fait, ils ont tous été formés dans un même moule, leur parcours pouvant varier mais pas leur profil. Principalement issus des classes moyennes et supérieures et de familles présentant une tradition de service public ou militaire, ils sont, pour beaucoup, issus de la prestigieuse faculté de sciences politiques de l’Université d’Ankara (l’ancienne Mülkiye
[16]). Ils y ont suivi une formation de bonne qualité, empreinte d’un esprit kémaliste bon teint marqué par un attachement à la laïcité de l’État, à la démocratisation et à l’occidentalisation du pays. Compétents et cultivés, ils parlent des langues étrangères, connaissent bien les pays et les modes de vie occidentaux et, pour certains, ont suivi une formation complémentaire à l’étranger, en Europe ou aux États-Unis. Enfin, ils sont animés par un fort esprit de corps.
Ils entretiennent des réseaux de relations à travers les anciens élèves de la Mülkiye et via leurs relations en Europe ou aux États-Unis. Ils disposent également de l’encadrement officiel mis en place par tout pays : ambassades, consulats et divers centres culturels et autres groupes parlementaires. La Turquie a édifié un réseau dense de consulats de par le monde, dont une trentaine en Europe. Bien entendu, ces consulats ont pour mission première d’encadrer la présence des travailleurs turcs en Europe (pas moins d’une douzaine de consulats ont ainsi été ouverts en Allemagne), mais aussi, aux côtés des ambassades, de gérer les relations avec les pays hôtes. Ces institutions ont mis en place ou gèrent divers moyens de communication. Elles ont, notamment, assez rapidement créé des sites Internet (en turc, en anglais, en allemand ou en français) diffusant et traduisant des articles de presse, des déclarations officielles ou des études diverses sur la politique du pays, ses relations avec l’Europe, etc. Ces consulats et ambassades disposent également d’équipes étoffées et compétentes. Vice-consuls, premiers ou deuxièmes secrétaires dans les ambassades, attachés de presse, attachés d’éducation ou attachés sociaux sont actifs et présents lors des conférences, rencontres ou divers débats concernant la Turquie, et ils n’hésitent pas à intervenir pour porter haut et fort la « voix de la Turquie ».
Les centres culturels, quant à eux, dépendants ou non officiellement de l’État, officient entre l’information touristique, l’encadrement des immigrés et la diffusion de l’image d’une Turquie démocratique, occidentalisée et multiculturelle, par le biais, notamment, de l’organisation de conférences ou d’expositions artistiques. Ils sont toutefois peu nombreux, menant des activités finalement assez peu visibles et, surtout, en concurrence avec d’autres centres culturels – kurdes, par exemple –, lesquels sont plus actifs.
En ce qui concerne les groupes d’amitié franco-turque, qu’ils soient de nature parlementaire ou non, ils s’avèrent être d’influents relais des positions politiques turques. Ainsi, le sénateur Michel Pelchat, président du groupe d’amitié France-Turquie au Sénat, s’était activement opposé à la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement, déposant une motion le 7 novembre 2000 et argumentant, entre autres, de l’incompétence d’un Parlement, sur le fond comme sur la forme, pour juger d’un fait historique
[17]. Ces groupes d’amitié représentent des relais des positions de la Turquie – là encore, que ces positions soient justifiées ou non – au sein même des institutions nationales ou européennes, et ils sont d’autant plus porteurs que tous les groupes parlementaires européens sont divisés sur la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE. D’autres associations, telles que le Comité France-Turquie dirigé par un ancien ambassadeur à Ankara, ou le Comité inter-pays France-Turquie du Rotary Club, se font plus discrètes, mais reposent sur des réseaux relationnels – et créent des réseaux – étroits et influents, regroupant, entre autres, des diplomates, des journalistes et des hommes d’affaires
[18].
Par ailleurs, la direction générale turque de la Presse et de l’Information (Bas[n-yay[n ve Enformasyon Genel Müdürlügü), qui dépend du bureau du Premier ministre, dispose de bureaux à l’étranger – en France, en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni et en Autriche – lui permettant d’encadrer les activités de communication de la Turquie. Le ministère des Affaires étrangères turc s’est également doté, en mai 1995, d’un Centre pour la recherche stratégique (Stratejik Arafstirmalar Merkezi – SAM). Cette petite structure ne dispose pas d’un grand nombre de chercheurs, mais fait appel à des chercheurs confirmés en Turquie
[19]. Officiellement, le SAM a un rôle consultatif, mais il remplit deux missions : préparer le travail des diplomates et des fonctionnaires du ministère (commande d’analyses auprès de chercheurs universitaires, organisation de colloques) et diffuser « à l’extérieur » une meilleure image de la Turquie. Le SAM publie ainsi, depuis 1996, une revue trimestrielle en anglais (
Perceptions),
destinée à expliquer les enjeux auxquels est confrontée la Turquie et à promouvoir sa politique
[20]. Cette revue comprend des articles de sensibilité et de qualité diverses, allant du simple discours – et de la rhétorique politicienne – à la réelle analyse politique. Le SAM a entrepris de diffuser cette revue le plus massivement possible à travers la consultation des articles en ligne et les envois gratuits à divers centres de recherche, bibliothèques et autres associations ou institutions en Turquie et à l’étranger.
Enfin, beaucoup d’ambassadeurs s’essaient, durant leur carrière active ou une fois à la retraite, à la publication d’analyses diverses et de commentaires sur la politique de leur pays. Chroniqueurs dans de grands quotidiens ou chercheurs en science politique ou en histoire auprès de diverses institutions, ils publient des articles, des mémoires et des analyses politiques, dirigent parfois des centres de recherche et, pour certains, sont des chercheurs de notoriété reconnue. Le profil ambassadeur-chercheur-publiciste n’est pas rare
[21].
Les hommes politiques ne sont pas en reste, mais leurs publications s’apparentent plus à l’essai d’opinion, voire au recueil d’arguments politiques, qu’à la recherche. L’ancien président de la République, Turgut Özal (décédé en avril 1993), a ainsi publié un ouvrage,
La Turquie en Europe
[22],
en français, en anglais et en allemand, vantant – arguments historiques à l’appui – l’identité européenne historique et « millénaire » de la Turquie. L’ancien ministre des Affaires étrangères, Îsmail Cem, a publié, quant à lui, une compilation de ses discours, interviews et articles, là aussi en anglais
[23], qui se veut une présentation du fidèle allié turc ou de la longue marche de la Turquie vers l’Europe et dénonce les préjugés en Europe sur la « lutte contre le terrorisme en Turquie ».
LES JEUX DE PRESSION DANS LE DOMAINE MILITAIRE ET STRATÉGIQUE
Les officiers turcs entretiennent depuis longtemps des relations avec leurs homologues européens dans le cadre de l’OTAN. Leur profil s’apparente, par certains aspects, à celui des diplomates : kémalistes convaincus, ils ont suivi une bonne formation, pratiquent des langues étrangères et ont parfois effectué des stages en Europe. Ils disposent d’un réseau de relations très structuré et entretenu. Ce puissant réseau est cependant essentiellement actif aux États-Unis et leurs relations avec l’Europe sont plus tumultueuses. De fait, si le rôle stratégique de la Turquie reste l’un de ses principaux atouts dans ses relations avec les Européens, l’Europe est moins sensible à cet argument que les États-Unis. En effet, l’UE est plus timorée dans ses initiatives de défense commune, et l’intégration de la Turquie dans « l’armée européenne » pousserait l’Europe de la défense jusqu’aux portes d’un Moyen-Orient extrêmement instable et où les Européens n’ont, jusqu’à présent, guère fait preuve de « positions communes ». Les controverses sur la participation de la Turquie à la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) illustrent bien ces hésitations européennes.
De plus, les hommes politiques européens sont, dans l’ensemble, plus sceptiques quant au bien-fondé des actions des militaires turcs dans le Sud-Est anatolien. Ils sont plus sensibles aux ingérences de l’armée dans les affaires civiles et moins convaincus que les Américains des aspects positifs de ces ingérences – générant divers débats sur l’armée, vigilante gardienne des principes kémalistes et de la démocratie. Par ailleurs, les critères d’adhésion requis par l’UE suscitent de nombreuses controverses avec l’armée, notamment en ce qui concerne la question kurde – l’enseignement en kurde – et le rôle du Conseil national de sécurité (MGK)
[24]. Aussi, il semble que l’armée ait engagé des discussions quant aux bénéfices et aux conséquences d’une adhésion – à ce prix – à l’UE
[25]. Ainsi, si les milieux militaires et stratégiques restent, en Europe comme aux États-Unis, les plus favorables – et donc militants, à des degrés divers – à l’adhésion de la Turquie à l’UE, paradoxalement il ne s’agit pas des milieux les plus actifs en Turquie en faveur de cette adhésion. En mars 2002, le général Tuncer Kilinç, secrétaire général du Conseil national de sécurité, a tenu des propos qui ont fait grand bruit, suggérant que « les positions négatives de l’UE quant à la candidature de la Turquie » poussaient ce pays, sans ignorer les États-Unis, à chercher une alternative dans une alliance avec la Russie et l’Iran
[26]. Le général Kilinç a présenté ici officiellement son point de vue personnel, bien que l’armée turque permette difficilement à ses officiers l’expression de « vues personnelles » – le général Kilinç n’ayant d’ailleurs pas été démis de ses fonctions. Aussi faut-il voir dans cette suggestion – ou menace ? – de basculement vers l’Eurasie un message adressé directement à l’UE
[27].
Ce jeu de pression s’exerce aussi, à une échelle autrement plus importante, par le biais des contrats d’achat d’armement. Ces dix dernières années, la Turquie a lancé d’importants appels d’offres (achat d’hélicoptères, de missiles, de chars, etc.) pour les-quels les Européens se sont trouvés en concurrence avec les Américains. Les dirigeants turcs – militaires et politiques – ont très souvent menacé d’annuler certains contrats ou, au contraire, agité des perspectives de nouveaux achats importants lorsque des dossiers épineux étaient à l’ordre du jour, tels que l’interdiction de la télévision kurde Med-TV ou l’extradition du dirigeant kurde Abdullah Öcalan d’Italie
[28]. Ce fut le cas, par exemple, lors des débats en France sur la reconnaissance du génocide arménien, Ankara ayant annoncé son intention d’acheter quelque 150 hélicoptères de combat, incitant ainsi les dirigeants français à faire pression sur les parlementaires. C’est la firme américaine Bell-Textron qui fut finalement retenue.
Les industries d’armement européennes – Aérospatiale, Eurocopter, Alcatel et GIAT Industries pour la France –
œuvrent, quant à elles,
via leurs contacts auprès des ministères et des hommes politiques ou, dans le cas français, à travers le Comité franco-turc d’armement, établi en décembre 1991
[29], ou également en finançant des conférences et des études politiques ou stratégiques. La vente d’armement illustre, en réalité, l’équilibre parfois délicat entre les intérêts – et les lobbies – commerciaux, industriels et politiques, confrontant l’image d’un pays où les droits de l’homme sont bafoués avec celle d’un pays sur la voie de la démocratisation et dont le rôle stratégique et médiateur dans une région troublée doit être ménagé. Les industries d’armement peuvent alors se mobiliser pour faire valoir ce dernier point de vue. L’Allemagne, elle, impose régulièrement des embargos sur les exportations d’armes à destination de la Turquie, arguant que ces armes sont utilisées dans la répression contre les Kurdes. Ces industries d’armement peuvent également exercer des pressions plus directes sur certains dossiers sensibles. Le député français Jean-Claude Gaudin a ainsi reconnu avoir subi des pressions de la firme Eurocopter durant les discussions sur la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français
[30].
Enfin, une autre forme de mobilisation des réseaux possible et partiellement réalisée est de faire appel aux relations multiformes, mais essentiellement stratégiques, entretenues par les acteurs turcs – qu’ils soient militaires, diplomates ou politiques – aux États-Unis, afin que celles-ci appuient ou transmettent leurs demandes auprès de leurs propres relais en Europe. Washington soutient d’ailleurs activement – mais pour diverses raisons – la candidature de la Turquie à l’UE. Toutefois, une telle démarche reste risquée car la Turquie doit lutter en Europe contre une autre image préjudiciable – là encore, qu’elle soit avérée ou non –, celle de « pion des Américains ». Les démarches entreprises par les relais américains peuvent alors aussi s’avérer tout aussi productives que contre-productives.
LE LOBBYING DES MILIEUX D’AFFAIRES
Le lobbying n’est pas exclusivement une affaire de l’État, de ses administrations, de ses administrateurs ou de ses divers bureaux. D’autres institutions, à caractère privé, disposent, créent ou activent elles aussi des réseaux d’influence au sein de l’UE. À cet égard, les milieux d’affaires turcs ont intérêt, plus que tout autre milieu peut-être, à une adhésion de la Turquie à l’UE : la moitié de leurs exportations est en effet dirigée vers les pays de l’UE. Souvent d’ailleurs – mais pas systématiquement –, ces hommes d’affaires sont très occidentalisés et
œuvrent à diffuser l’image d’une Turquie économiquement développée et démocratique ou sur la voie de la démocratisation. Au-delà de la simple image donnée et représentée, ils exercent un lobbying actif en Europe comme en Turquie. Tout d’abord, ces hommes d’affaires disposent de leurs propres contacts « commerciaux ». Ils ont également souvent effectué – eux-mêmes ou leurs cadres supérieurs – une partie de leurs études en Europe et y ont gardé des contacts. Ils se joignent aux délégations officielles turques qui se rendent dans des pays de l’UE ou, à l’inverse, aux délégations européennes se rendant en Turquie. Enfin, ils mettent en place de façon autonome des « délégations de lobbying ». Ainsi, à la veille du dernier sommet européen de Copenhague (décembre 2002), un collectif d’organisations non gouvernementales (ONG) et d’hommes d’affaires a organisé une tournée dans les pays de l’UE afin de promouvoir la candidature d’adhésion de la Turquie. Au cours de ce voyage, ils ont rencontré des hommes d’affaires, mais également des parlementaires, des diplomates et des conseillers politiques européens
[31].
Ces entrepreneurs militent également activement en Turquie en faveur de l’adoption des critères de négociation de l’adhésion, dits « critères de Copenhague ». Ils y trouvent des intérêts commerciaux directs et indirects, puisque la libéralisation et la démocratisation de la Turquie – telles que sollicitées par les Européens – ne peuvent que favoriser le développement des échanges, restreindre les lourdeurs administratives ou bureaucratiques, et clarifier les normes juridiques. Ainsi, à la fin des années 1980, les associations regroupant des hommes d’affaires ont commencé à militer – publiquement et auprès des instances dirigeantes – pour une libéralisation politique et pour la mise en œuvre de réformes dans le domaine des droits de l’homme.
Dans ce domaine, c’est sans doute l’Association des hommes d’affaires et industriels turcs (Türk Sanayicileri ve Îfadamlar[ Dernegi, TüSîAD) qui est la plus active. Créée en 1971 et comptant, en 1998, quelque 450 membres, parmi lesquels figurent les dirigeants des plus grandes entreprises turques, la TüSîAD représente le plus puissant syndicat patronal de Turquie. Elle se définit fermement comme libérale, démocrate et occidentalisée, et
œuvre à la diffusion de cette image. Très influente, la TüSîAD a, depuis quelques années, acquis une grande visibilité en Turquie. Par ses déclarations, ses campagnes de presse, ses périodiques et autres publications, la TüSîAD remplit le rôle d’influent
think tank, son profil ayant progressivement glissé de celui de groupe d’intérêt à celui de groupe de pression
[32]. Elle a pris position sur des sujets parfois délicats, tels que la situation dans le Sud-Est anatolien, ou encore a publié, en 1998, un rapport abondamment commenté,
Les perspectives de démocratisation en Turquie
[33]. La TüSîAD joue, de fait, un rôle médiateur entre le secteur privé turc, les instances dirigeantes turques et les instances internationales. Ses déclarations sur les questions des droits de l’homme visent avant tout à accélérer le « processus démocratique » en Turquie, ainsi que, bien entendu, le respect des critères de Copenhague et donc l’adhésion du pays à l’UE. Elle dispose, par son poids financier, économique et, finalement, politique, d’une influence et d’une marge de man
œuvre qui lui permettent d’exprimer plus librement que d’autres des critiques à l’encontre de la situation des droits de l’homme ou du rôle de l’armée.
Son lobbying auprès des instances communautaires et des leaders économiques et politiques des pays membres prend diverses formes, le premier de ses objectifs étant naturellement d’informer les partenaires européens de la réalité économique, politique et sociale de la Turquie. La plupart des publications de la TüSîAD sont d’ailleurs éditées en turc et en anglais. Elle organise des conférences ou participe (à titre associatif ou individuel) à des débats sur des sujets aussi divers que l’adhésion de la Turquie à l’UE, la situation stratégique du pays, la société civile turque ou la question de Chypre. De plus, elle lance des « campagnes d’information » massives auprès des instances internationales et réagit rapidement en cas de « crise » – telle l’arrestation de A. Öcalan. Les membres de l’association disposent également d’un réseau de contacts, commerciaux et politiques, directs ou
via l’association. Afin d’encadrer et de gérer ce réseau relationnel, la TüSîAD a ouvert en 1998 des bureaux à Bruxelles et à Washington. Enfin, ses prises de position publiques en Turquie sont autant de signaux à destination de l’Europe : l’engagement de la TüSîAD sur les questions de démocratie et de droits de l’homme démontre de façon claire à l’UE que les organisations civiles existent en Turquie, et qu’elles sont actives et impliquées dans l’adoption des critères d’adhésion
[34].
Aux côtés de la TüSîAD, figure la Fondation pour le développement économique (Îktisadi Kalk[nma Vakf[, îKV), une autre puissante organisation patronale également tournée vers l’Europe
[35], et qui joue un rôle actif dans la recherche de partenaires et d’interlocuteurs. Elle organise ou finance également des conférences et envoie des délégations en mission en Europe. L’Union des chambres de commerce et d’industrie (Türkiye Odalar[ ve Borsalar[ Birligi – TOBB) milite, pour sa part, auprès des instances européennes en organisant des rencontres ou, plus simplement, au travers de l’Association des chambres de commerce européennes (Eurochambers) qui, finalement, représente un relais assez efficace dans son travail de lobbying. Ainsi, durant les préparatifs du dernier sommet de Copenhague, la TOBB a organisé une rencontre conjointe à Istanbul. Le président de cette association a expliqué à cette occasion que les critères de Copenhague devaient être appliqués à tous les pays candidats sur une même base et sans subjectivité
[36].
Les milieux d’affaires turcs exercent ainsi un double lobbying : en Europe, en faveur de l’adhésion de la Turquie (ou de l’examen de sa candidature), et en Turquie, pour l’adoption des critères politiques ou démocratiques exigés par les Européens. Pour ce faire, ils se trouvent parfois en opposition ou
œuvrent contre les intérêts dits d’État – tels que la question kurde. Leurs rapports avec les autorités restent toutefois empreints d’une quête de « légitimation nationale », et leurs initiatives, aussi audacieuses soient-elles, trouvent certaines limites
[37]. À l’inverse, d’autres regroupements plus clairement liés à l’État peuvent prendre des positions qui seront également jugées antinationales par les autorités. C’est le cas de la TOBB, pourtant affiliée à l’État, qui a publié en 1995 un rapport sur la démocratisation en Turquie, que certains estimeront être « allé trop loin »
[38].
Le lobbying de ces milieux d’affaires rencontre un écho certain parmi les hommes politiques européens. En revanche, les milieux d’affaires européens restent, pour leur part, sur des positions plus mitigées, et ils ne semblent pas militer activement – et, en tout état de cause, pas collectivement – en faveur d’une adhésion de la Turquie à l’UE. Les relations commerciales sont, en effet, déjà bien établies, et l’union douanière, entrée en vigueur en 1996, a supprimé les derniers obstacles et freins d’ordre douanier. À cet égard, les réactions du président du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), Ernest-Antoine Seillière, quant à la candidature de la Turquie à l’UE, sont plutôt tièdes : « Nous ne pensons pas que la Turquie puisse apporter un désavantage économique à l’Europe si elle devait s’en rapprocher »
[39] ; un véritable exemple de position mitigée et de « non-prise de position ». En revanche, quelques organisations patronales, par intérêt commercial ou en raison de l’existence de réseaux, militent plus activement pour l’adhésion de la Turquie, voire, pour certaines, la plébiscitent. C’est le cas, par exemple, de l’Association turco-néerlandaise des hommes d’affaires (Netherlands-Turkey Business Association – NETUBA) qui, malgré de fortes réticences de la part des hommes et des groupes politiques du pays, se bat en faveur de la candidature de la Turquie à l’UE
[40]. Enfin, les sociétés bien implantées en Turquie
[41] ou en cours de négociation sur d’importants contrats militent également pour cette adhésion et représentent des relais parfois influents. Il s’agit notamment des industries d’armement.
JOURNALISTES, INTELLECTUELS ET AUTRES THINK TANKS : DES RÉSEAUX COMPLEXES ET AUX EFFETS CONFUS
D’autres acteurs « privés », peu liés à l’appareil d’État, influent aussi largement sur l’évaluation qui est faite en Europe des potentialités de la Turquie, de son identité et de sa vocation européenne. Leurs initiatives ne sont certes pas « politiquement motivées », mais ces chercheurs, intellectuels et journalistes jouent un rôle de premier plan dans la perception de la Turquie, dans l’analyse de ses ressources, de son développement économique, de sa stabilité ou instabilité politique, de son adhésion aux principes démocratiques ou encore de son occidentalisation. Par leurs publications et leurs interventions lors de conférences ou de débats publics, mais aussi parce qu’ils sont appelés à se prononcer en tant qu’experts dans la presse ou auprès d’institutions diverses, telles que les ministères, les parlements ou la Commission européenne, ils sont « entendus » aussi bien par l’opinion publique que par les décideurs.
Endossant alternativement le rôle de chercheurs, d’analystes, de publicistes ou de consultants, ces intellectuels se croisent invariablement, favorisant ainsi la constitution d’un réseau. Celui-ci reste toutefois informel et, surtout, hétéroclite, aussi bien en ce qui concerne les profils de ces acteurs que dans leurs rapports avec la Turquie et leur regard critique sur ce pays. Ainsi, chercheurs, intellectuels et journalistes peuvent s’avérer être tout autant les véhicules d’une image positive que d’une image négative de la Turquie.
En Turquie, de nombreuses institutions ou centres de recherche sont affiliés à l’État, tels que la Fondation d’histoire turque (Türk Tarik Kurumu) ou la Fondation de la langue turque (Türk Dil Kurumu)
[42]. Toutefois, si ces institutions ont pour vocation de défendre et de diffuser des thèses et des analyses officielles, leurs chercheurs gardent néanmoins une marge de man
œuvre critique certaine. De nouvelles institutions peuvent également être créées dans le but précis de diffuser une version turque – appréhendée comme une réalité objective – de certains faits ou événements. La reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français – et les débats qui l’ont précédé au sein du Congrès américain – ont ainsi motivé, parmi les décideurs politiques comme parmi l’élite du pays, de nombreux commentaires sur la nécessité de produire et de diffuser des recherches « sérieuses » sur ces événements, de financer des thèses et autres publications afin de « faire connaître la vérité ». Un Institut de recherches arméniennes a ainsi été créé, en avril 2001, sous la houlette d’un ancien ambassadeur
[43].
Par ailleurs, d’autres institutions ou fondations, bien qu’officiellement indépendantes, dépendent en réalité plus ou moins étroitement des subsides de l’État, et sont parfois créées à l’instigation d’instances officielles ou de hauts fonctionnaires, notamment d’anciens ambassadeurs. Ainsi en est-il de la Fondation d’études sur le Moyen-Orient et les Balkans (Orta Dogu ve Balkan Îcelemeleri Vakf[ – OBîV), créée en 1983 afin d’étudier les relations turco-arabes, et dont l’aire d’analyse s’est ensuite étendue aux Balkans puis à l’Eurasie
[44]. Les publications de ce centre sont en anglais mais ne bénéficient pas, pour le moment, d’une diffusion massive en Europe. Plus récemment créé (1999), le Centre d’études stratégiques eurasiennes (Avrasya Stratejik Araftirmalar Merkezi – ASAM) dispose de fonds importants et publie abondamment. Ce centre participe, en tant qu’institution, à l’organisation de conférences internationales et représente, en Turquie, un interlocuteur pour tout chercheur ou journaliste intéressé par la politique extérieure du pays. Il s’agit d’un
think tank où se croisent des chercheurs (confirmés ou non), d’anciens diplomates, ainsi que des enseignants et des décideurs politiques ou militaires. Ceux-ci conservent toutefois leur indépendance intellectuelle, même s’ils dépendent de centres de recherche affiliés, de près ou de loin, à l’État. Au-delà de ces institutions, la presse turque reste dans une relation de légitimation vis-à-vis de l’État. Journalistes ou éditorialistes offrent donc souvent – mais pas systématiquement – un profil assez kémaliste : le quotidien anglophone
Turkish Daily News (sans aucun doute le plus consulté par les étrangers) présente ainsi une tendance que l’on ne peut hésiter à qualifier de nationaliste.
En Europe, les turcologues, les spécialistes de la politique de la Turquie ainsi que certains journalistes sont en relation avec leurs homologues turcs puisqu’ils se doivent d’entretenir un réseau de « correspondants » et, ce faisant, ils laissent apparaître des réseaux très informels et, de fait, peu contrôlables par l’État turc. De plus, ils sont parfois alimentés par des réseaux d’anciens élèves. Par exemple, pour le cas de la France, le prestigieux lycée de Galatasaray et ses anciens élèves présentent d’étroits réseaux d’allégeance et de solidarité. Les uns restés en Turquie, les autres installés en France, les uns hommes d’affaires, les autres chercheurs, traducteurs ou journalistes, ils travaillent, parfois activement, à la création d’un réseau relationnel structuré et entretenu. Des rencontres très régulières sont organisées en France comme en Turquie, et l’amicale de Galatasaray dispose d’un bureau à Paris. Ce réseau peut facilement être mobilisé par tout ancien élève de Galatasaray pour trouver des correspondants, des clients et des relations diverses, pour lancer un appel d’offres ou pour trouver un logement ou un travail.
D’autre part, la Turquie envoie volontiers ses étudiants en Europe par le biais de divers programmes de coopération et de bourses, notamment des bourses du Conseil de l’éducation supérieure (Yüksek Ögretim Kurulu – YöK). Ces étudiants constituent alors, durant leur séjour en Europe ou à leur retour, d’importants relais relationnels. De fait, le milieu estudiantin turc est très mobilisé sur la question des rapports avec l’Europe et de l’adhésion de la Turquie – un des sujets d’études et de recherches sans doute les plus prisés. Une partie de l’élite turque est également formée aux langues étrangères au travers des nombreuses filières scolaires bilingues en Turquie allant de l’école primaire à l’Université. Enseignants et étudiants de ces universités bilingues (publiques ou privées, d’ailleurs) sont en constante relation avec leurs homologues étrangers via des conférences ou des visites d’enseignants étrangers.
En revanche, peu de bourses sont accordées aux Européens souhaitant mener des études en Turquie. Les quelques bourses accordées dans le cadre de programmes bilatéraux de coopération font l’objet de bien peu de publicité et sont d’un montant peu attractif. De façon générale, les étudiants ou les journalistes souhaitant travailler en Turquie se voient souvent confrontés à des obstacles administratifs. Quelques postes à l’Université sont, il est vrai, octroyés à des étrangers, notamment dans les universités privées. Mais la Turquie dirige plus souvent ses offres en la matière vers les pays d’Asie centrale, du Caucase ou des Balkans, pour lesquels des quotas, parfois élevés, sont réservés à chaque pays. Cette coopération dans le domaine de la formation s’étend à des domaines très variés allant des sciences humaines à la formation de policiers, d’informaticiens ou d’hommes de religion.
Diverses amicales bilatérales encadrent également certaines professions, telles que les journalistes ou les architectes. Ainsi, l’influente Confédération des ingénieurs et architectes de Turquie (TMMOB)
[45] a depuis longtemps encadré ses multiples contacts à l’étranger par des amicales bilatérales (Association amicale franco-turque des ingénieurs). Enfin, ce réseau de chercheurs, enseignants et journalistes s’est considérablement développé avec le recours, aujourd’hui fréquent, à Internet : les barrières géographiques tendent ainsi à s’estomper, les contacts sont plus fréquents et les réseaux personnels plus étendus.
Il va sans dire que ces intellectuels sont loin de présenter un visage monolithique de la Turquie et, pour beaucoup, ils sont même assez critiques vis-à-vis de celle-ci, leurs analyses pouvant s’avérer tout aussi productives que contre-productives. Ainsi, dans le monde de la recherche européen, ce sont les experts en stratégie et les politologues qui se montrent les plus convaincus de l’intérêt d’une adhésion de la Turquie à l’UE ou des risques – en termes politiques – d’une mise à l’écart permanente de ce pays. En revanche, les intellectuels de gauche originaires de Turquie, très présents et actifs en Europe – exilés dans les années 1970 ou après le coup d’État de 1980 –, véhiculent une image plus mitigée de la Turquie, entre la valorisation de la laïcité d’État ou d’une Istanbul cosmopolite et la sévère critique des violations des droits de l’homme. Ces derniers disposent d’un réseau de relations relativement dense aussi bien en Europe qu’en Turquie, et jouent souvent un rôle d’interface entre les intellectuels européens et turcs ou entre les travailleurs immigrés et les instances officielles européennes. Ils pilotent parfois d’importantes structures associatives ou fédératives, sont présents dans les conférences et les expositions, ou traduisent et publient des ouvrages en Europe. Ils ont longtemps été hostiles à l’adhésion de la Turquie à l’UE mais ont, pour beaucoup, changé d’optique après le coup d’État de 1980. En effet, l’appartenance de la Turquie à l’UE ne pourra qu’accélérer le processus démocratique, comme en témoignent les « exigences » et critères de Copenhague. Toutefois, s’ils militent aujourd’hui plutôt en faveur de la candidature turque, ils témoignent d’une grande réserve et d’un certain scepticisme dans leur présentation de la vie politique et sociale du pays. Ils peuvent également chercher à favoriser ces réformes en Turquie à travers une mobilisation des Européens. Les ONG et les associations de défense des droits de l’homme en Turquie soutiennent cette adhésion pour ces mêmes raisons, tout en émettant, comme les milieux de gauche, des critiques et des réserves à cet égard.
Il est, bien sûr, difficile de mesurer le nombre, l’activisme et l’impact de ces acteurs d’influence favorables à la Turquie : certains diffusent une image plutôt positive de celle-ci, quelques figures allant jusqu’à s’élever contre les préjugés dont est victime ce pays, mais il va sans dire qu’ils sont rarement manipulés. Chercheurs, journalistes et autres intellectuels sont certes des acteurs de cette stratégie d’influence, mais ce sont des acteurs a priori de bonne foi, réfléchis et clairvoyants. Ainsi, force est de constater que les uns et les autres s’accusent bien souvent (et bien vite !) d’être à la solde de la Turquie, de la Grèce ou de certains lobbies. Les dirigeants turcs, quant à eux, dénoncent régulièrement le noyautage de la presse allemande par les intellectuels et les réseaux kurdes.
IMMIGRATION ET DIASPORA : ENTRE DIVISIONS, POUVOIRS ET CONTRE-POUVOIRS
Ayant émigré dès le début des années 1960, les Turcs seraient officiellement plus de 3 millions (officieusement quelque 4 millions) en Europe, et notamment en Allemagne, où ils sont officiellement 2,2 millions
[46]. Dès lors, étant donné leur nombre, ils pourraient constituer une puissante diaspora.
Les travailleurs turcs se regroupent autour d’associations, de lieux de culte, de quartiers ou de commerces divers. Ce tissu associatif relativement dense s’est toutefois construit autour d’allégeances ethniques, religieuses, politiques ou, tout comme pour les migrations internes en Turquie, autour d’allégeances familiales, villageoises ou régionales, les unes et les autres s’interpénétrant et constituant des réseaux de clientélisme assez complexes. Les filières de migration reposent en effet bien souvent sur des solidarités familiales, les territoires de résidence tendant à recomposer peu ou prou les schémas des territoires d’origine. Les associations agissent essentiellement comme des réseaux de solidarité locale, animant la vie de la communauté dans le territoire de migration et les filières migratoires.
Les réseaux issus des flux migratoires sont souvent informels
[47] et, surtout, partiellement contrôlés par l’État turc. Cette communauté est éclatée, traversée par de nombreux clivages culturels, ethniques ou politiques, engendrant une variété d’identifications, et donc de structures, de discours et de comportements. Enfin, ces Turcs s’opposent dans leurs identités mais aussi dans leurs rapports à l’État turc. Au-delà de ces clivages politiques, l’activisme politique des divers regroupements de Turcs en Europe est essentiellement tourné vers la Turquie : de façon générale, les Turcs ne sont que faiblement impliqués dans la vie publique de leur pays d’accueil. Et si certains mouvements se mobilisent sur les questions de nationalité ou en réponse aux attaques racistes (notamment en Allemagne), ils ne portent pas forcément haut et fort les couleurs de la Turquie. Ces mouvements n’offrent d’ailleurs pas tous la même visibilité – les réseaux d’obédience islamiste et gauchiste présentent d’ailleurs ici des profils différents –, mais les jeux de clientélisme peuvent être aussi imperceptibles qu’ils ne sont puissants.
Ainsi, de puissantes fédérations ou regroupements représentant les intérêts de ces Turcs encadrent et canalisent leurs identités et leurs revendications politiques. Toutefois, ces fédérations reflètent elles aussi des divisions, d’ordre essentiellement politique, déjà très sensibles en Turquie, qui sont reproduites, voire amplifiées, dans les territoires d’installation : entre Kurdes et Turcs, Alévis et Sunnites, Turcs plus ou moins nationalistes, islamistes ou gauchistes, etc. En France, l’influente Assemblée citoyenne des originaires de Turquie (ACORT, ancienne ATT) se situe plutôt dans la mouvance communiste, alors que la puissante Organisation de la vision nationale en Europe (Avrupa Milli Görüf Tefkilat[ – AMGT), présente dans toute l’Europe, est d’obédience islamiste populiste ; l’Union des associations de culture islamique (TIKDB), basée en Allemagne, représente une tendance nationaliste-islamiste, et l’Union des centres culturels islamiques (IKMB), également située en Allemagne, est une émanation de la confrérie des
Süleymanc[
[48], alors que la Fédération des associations ouvrières d’Allemagne (FIDEF) est de tendance kurde communiste. Nationalistes kémalistes, nationalistes réactionnaires, islamistes populistes, islamistes révolutionnaires, communistes et socialistes divers, Kurdes, Alévis,
Suleymanc[, Nakéibendis, Nurcu et autres confréries (traditionnelles ou récentes) balisent donc en grande partie le terrain des immigrés et s’y affrontent.
L’État turc a cherché à contrôler ce mouvement associatif en coopérant avec certaines associations ou en créant de nouvelles associations, généralement sous la tutelle de mouvements ou d’organisations officielles en Turquie – telles la Diyanet Îfleri Türk Îslam Birligi (DîTîB)
[49] ou l’Association de la pensée d’Atatürk. Dans l’ensemble, cet effort d’encadrement s’est concentré sur la formation d’imams, selon les « normes d’État », et sur l’enseignement du turc. Ainsi, enseignants et imams dépêchés par la Turquie en Europe s’avèrent, en réalité, d’assez bons relais de la politique étatique. Parmi ces acteurs de l’immigration turque, les relais les plus influents sont sans doute, là encore, les hommes d’affaires et les entrepreneurs. En 1992, on comptait en Allemagne 35 000 entrepreneurs d’origine turque, employant 150 000 Turcs et 75 000 Allemands, avec un chiffre d’affaires annuel de 25 milliards de deutsch marks. Ces entrepreneurs se sont constitués en véritable lobby. Ils réagissent aux déclarations du gouvernement allemand sur la Turquie ou encore, en collaboration avec les hommes d’affaires turcs, ils cherchent à influencer les décisions de Bruxelles
[50]. Enfin, l’État turc tente également de jouer, tout comme en Turquie, de l’opposition des mouvements kurdes, islamistes ou gauchistes afin de les neutraliser ou de neutraliser l’influence des plus dangereux (ou jugés comme tels), appuyant ainsi les mouvements alévis face à l’islamisme (un islamisme révolutionnaire ou conservateur mais forcément sunnite) ou les nationalistes face aux Kurdes.
Cet encadrement, réussi sur certains points, n’a toutefois eu, jusqu’à présent, qu’une répercussion discutable en termes de mobilisation politique. De fait, la Turquie a tardé à mettre en place des outils d’encadrement de cette population. Ainsi, la DîTîB ne fut créée qu’au début des années 1980, alors que le terrain était déjà quadrillé par d’autres mouvements religieux
[51]. Et si la DîTîB dispose d’importants moyens et reste un interlocuteur de choix pour les États européens parce qu’elle est officielle, elle peine à contrebalancer l’activisme déployé par d’autres mouvements influents, notamment le
Milli Görüé et les
Süleymanc[. Les périodes de crise entre la Turquie et certains pays européens, lors de l’arrestation de A. Öcalan et de son extradition d’Italie, de la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français, ou de l’interdiction par l’UE de mouvements considérés en Turquie comme « terroristes », tels que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), illustrent bien ce déséquilibre : aucune manifestation massive ni intervention pressante auprès de la presse ou des dirigeants politiques n’ont été organisées pour défendre les intérêts d’Ankara. De nombreux appels ont été lancés en Turquie, notamment à l’occasion de ces crises
[52], pour activer ce que certains considèrent – peut-être à tort – comme un réseau dormant. Mais force est de constater que d’autres réseaux (kurdes et d’extrême gauche notamment, voire arméniens) sont toujours plus influents – notamment le réseau arménien pour la France, et le réseau kurde pour l’Allemagne ou les Pays-Bas. De plus, les associations ou institutions qui portent le message de la laïcité et de l’occidentalisation de la Turquie se font finalement moins entendre que les associations ou les mouvements kurdes ou d’extrême gauche qui diffusent des messages violemment critiques et sévères à l’encontre de la situation politique ou du respect des droits de l’homme en Turquie.
La mobilisation par l’État turc de ses propres réseaux d’influence (politiques, militaires ou commerciaux) ne suffit pas toujours, loin de là, à effacer l’impact des actions de ces mouvements
[53]. Ceux-ci organisent des campagnes de presse et s’appuient sur des relais associatifs influents. L’Institut kurde de Paris, par exemple, propose des cours, organise des débats, dispose d’un centre de documentation très fourni – en libre accès – et son directeur, Kendal Nezan, écrit régulièrement dans des périodiques ou des quotidiens français. Enfin, ils ont rapidement eu recours au réseau Internet pour diffuser leurs messages
[54], ce qui leur permet, entre autres, de contourner un certain nombre d’interdictions en Turquie et donc de multiplier les échanges d’informations entre les Turcs – ou les Kurdes – restés au pays et les immigrés. Ces lobbies sont régulièrement et violemment dénoncés comme tels par la presse et les hommes politiques turcs
[55].
Dans l’ensemble, ces populations de sensibilité kurde, gauchiste ou islamiste disposent de réseaux plus anciens, plus structurés et, surtout, s’appuient sur une élite convaincue et active et sur des membres très mobilisés pour la défense de leur cause. Les actions d’éclat ainsi organisées par les Kurdes – immolations, par exemple – en témoignent. Toutefois, si ces actions ont un impact médiatique indéniable, elles suscitent également un certain scepticisme qui n’a pas nécessairement un impact positif sur la cause défendue. De même, la fièvre nationaliste qui s’empare parfois des dirigeants et d’une certaine élite turcs lors des périodes de « crise » peut s’avérer tout aussi productive que contre-productive. La menace de représailles par le biais d’annulations de contrats – notamment d’achats d’armement –, la menace de boycotts divers – des produits français, par exemple, lors des discussions sur la reconnaissance du génocide – ou de rupture des négociations avec l’UE ont des effets très contradictoires sur les décideurs européens, entre compréhension et crispation.
La Turquie kémaliste, candidate à l’UE et au label de « pays européen », s’emploie à diffuser un ensemble d’images et de rhétoriques qu’une batterie d’acteurs se chargent – consciemment ou non – de véhiculer. Tous ces acteurs offrent des profils différents : dans leurs modalités d’action, leurs objectifs, leurs finalités et leurs rapports à la Turquie.
Ces acteurs peuvent militer ouvertement pour l’adhésion de la Turquie à l’UE – milieux politiques, commerciaux et financiers, lobbies d’immigrés –,
œuvrer spontanément et sans arrière-pensées politiques à une amélioration de l’image de la Turquie – ces mêmes acteurs accompagnés de chercheurs et d’intellectuels – ou, au contraire, rester critiques sur cette candidature – chercheurs et intellectuels, milieux de l’immigration. Tous ces acteurs sont cependant appelés à se croiser car ils se situent dans des catégories qui ne sont pas étanches : entre intellectuels, diplomates et hommes politiques, ou immigrés et hommes d’affaires, il n’y a pas de cloison claire. Ces différents milieux s’interpénètrent, se retrouvent dans le monde des affaires, de l’édition ou dans certaines associations, et se croisent à l’occasion des cocktails des ambassades (turques en Europe et européennes en Turquie)
[56]. À ce titre, si les réseaux personnels et professionnels se recoupent en grande partie, le réseau personnel transcende le réseau professionnel.
Ces réseaux sont plutôt diffus, tout comme l’est l’influence – et encore plus le contrôle – émanant de l’État turc. Il s’agit effectivement de réseaux généralement ni structurés ni formels – même si c’est parfois le cas pour les réseaux d’anciens élèves – et qui, surtout, ne sont pas mobilisables à merci par l’État turc ou, tout simplement, pour les intérêts de la Turquie. C’est le cas d’une grande partie des relais potentiels de l’influence de la Turquie en Europe. Ainsi, les immigrés se scindent, se recoupent, se croisent et s’affrontent au travers de réseaux familiaux, commerciaux et associatifs extrêmement variés et aux aspirations politiques et religieuses tout aussi diverses. Et si l’État turc a bien cherché – et a en partie réussi – à animer et orienter ces milieux de l’immigration et à créer une « communauté unie » de Turcs d’Europe susceptible de représenter les intérêts de la Turquie
[57], ses capacités de mobilisation de ces réseaux à des fins politiques restent réduites. L’État maintient également non seulement les acteurs d’une société civile turque en définition mais également les milieux d’affaires et les différents courants politiques dans une quête de légitimation et d’harmonie avec le discours d’État qui annihile en partie l’autonomisation de la société par rapport au politique et canalise finalement les idées que l’État turc souhaite diffuser. Toutefois, cette tutelle – ou contrainte – trouve ses limites, entre l’autoritarisme bienveillant de l’État et la liberté d’expression chère aux hommes politiques européens.
Contrôler les réseaux (dans l’immigration, la politique ou le commerce) reste une finalité de l’État, mais la réalisation de cet objectif n’est ni possible ni nécessaire dans sa totalité
[58]. L’influence de la Turquie en Europe, sa politique d’image et son lobbying en faveur de sa candidature passent par une multitude d’initiatives collectives et individuelles. Ainsi, la plupart des relais de son influence procèdent moins d’une politique volontariste de l’État que d’une conviction – voire, pour certains, d’une sorte de messianisme – des acteurs de ces réseaux, même informels.
Ces divers réseaux et acteurs se sont montrés très actifs ces dernières années. Ils militent plus ouvertement pour l’adhésion de la Turquie et y consacrent une énergie renouvelée. Leurs initiatives ne restent sans doute pas sans effet, mais l’UE présente des objections ou des réticences tout aussi renouvelées. La situation des droits de l’homme en Turquie ne s’améliore que lentement aux yeux de nombreux hommes politiques et décideurs européens, et les arguments culturalistes pèsent de plus en plus. Les problèmes rencontrés par les États de l’UE avec « leurs » populations musulmanes mais aussi l’émergence dans le monde de mouvements islamistes extrémistes, revendicatifs et parfois violents, ont suscité de véritables interrogations sur la compatibilité de l’islam et de la modernité – d’où l’insistance de la Turquie sur la rhétorique du « modèle » de laïcité dans le monde musulman – ou sur les fondements chrétiens de l’Europe et de la construction européenne. Ces débats, aujourd’hui récursifs, rencontrent un écho certain aussi bien parmi les décideurs et les intellectuels européens qu’au sein des opinions publiques
[59]. Ces appréhensions face à l’islam et au monde musulman n’ont été que ravivées depuis les attentats du 11 septembre 2001, alors que le débat sur le « choc des civilisations » était déjà lancé. L’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AK Partisi – AKP) en Turquie, en novembre 2002, a également alimenté ces craintes, même si les dirigeants de ce parti ont, immédiatement et avec force, réitéré l’engagement européen de la Turquie et, surtout, se réclament d’une identité culturelle comparable à celle des partis démocrates-chrétiens européens.
[1]
La population reste, elle aussi, attachée à cette identité européenne, et le taux de soutien à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) avoisine aujourd’hui les 75 % dans les sondages d’opinion. La possibilité de migrer temporairement en Europe occidentale influe cependant aussi sur ce quasi-consensus. Pour une analyse de l’opinion publique à ce sujet, voir Deniz Vardar, « Türkiye’nin Bat[ Avrupa Kurumlar[na Girif ve Kamuoyu », in Faruk Sönmezoglu (ed.), Türk Dis Politikas[n[n Analizi, Istanbul, Der, 1994, p. 373-382.
[2]
Pour une présentation des arguments opposés à la Turquie au lendemain de sa candidature officielle en 1987, voir Jean-Joseph Schwed, « La Turquie et la Communauté européenne », in Jacques Thobie, Salgur Kançal (sous la dir.), Turquie, Moyen-Orient et Communauté européenne, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 359-370 ; et Jacques Bourrinet, « La CEE confrontée à la demande d’adhésion de la Turquie », Revue du Marché commun, n
o 324, février 1989, p. 78-86.
[3]
À cet égard, le dernier coup d’État (septembre 1980) a mis en évidence une ingérence des militaires dans les affaires civiles que beaucoup considèrent comme extrêmement préjudiciable à la liberté d’expression dans le pays. De plus, gauchistes ou islamistes ont subi des pressions qui ont conduit certains d’entre eux à demander l’asile politique en Europe occidentale, alimentant par là même (et par leur pré-sence et leurs activités dans leur pays d’asile) les critiques sur la situation des droits de l’homme en Turquie. Enfin, la violence de la répression dans le Sud-Est anatolien constitue un chapitre supplémentaire, et non des moindres, à ces critiques. En 2001, 1 059 requêtes ont été déposées par des citoyens turcs auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (Le Monde, 15-16 décembre 2002).
[4]
N.d.l.R. — Après plusieurs années de gouvernements instables, le 12 septembre 1980, l’armée turque a pris le pouvoir sous la conduite du général Kenan Evren, instaurant une nouvelle Constitution approuvée par référendum en 1982.
[5]
À cette période, la croissance annuelle de la population (moyenne pour 1990-1994) était de 2 % (Grèce : 0,6 %, Italie : 0,2 %), elle est aujourd’hui de 1,5 %. En 2000, le produit national brut (PNB) par habitant était de 3 000 dollars, l’inflation est restée forte (50 %), et le secteur agricole représentait 15 % du produit intérieur brut (PIB) annuel et 35 % de la population active. La croissance annuelle a été de 5,1 % pour la période 1982-2002 et de 2,8 % pour la période 1992-2002. Source : Banque mondiale
((((((www. worldbank. org).
[6]
Jusqu’à présent, peu de dirigeants européens confessaient publiquement ce motif peu « politiquement correct ». Il apparaît dorénavant de plus en plus (et de moins en moins en filigrane) dans diverses déclarations. Ainsi, en avril 1997, plusieurs participants à la réunion des dirigeants des partis démocrates-chrétiens européens à Bruxelles déclaraient à la presse que la Turquie ne pouvait pas faire partie de l’UE à cause de sa religion ; voir Claire Tréan, « La Turquie est-elle un pays européen ? », Le Monde, 16 avril 1997. Au lendemain du sommet de Luxembourg, en décembre 1997, plusieurs hommes politiques européens évoquaient expressément cette incompatibilité culturelle. Plus récemment, François Bayrou déclarait : « La Turquie est un pays musulman qui n’appartient pas à l’Europe » ; voir « Droite et gauche françaises sont fortement divisées », Le Monde, 9 novembre 2002.
[7]
Deniz Akagül, « La demande d’adhésion de la Turquie à la Communauté européenne. Quelques réflexions sur l’avis de la Commission », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien (CEMOTI), n
o 10, juin 1990, p. 29.
[8]
Les plus récents sondages montrent que l’opinion publique turque considère bien l’approche de la Turquie par l’UE comme injuste (85 % des personnes interrogées), Cihan News Agency / Turkish Daily News, 17 septembre 2003.
[9]
Pour une présentation des derniers développements de ces relations et des réformes entreprises par la Turquie à la demande de l’UE, voir Pierre Brana, « Le processus d’adhésion à l’Union européenne de la Turquie », Rapport d’information de l’Assemblée nationale, n
o 3685 (onzième législature), déposé le 27 mars 2002, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. assemblee-nationale. fr/ europe/ rap-info/ i3685. pdf,consulté le 1
er octobre 2003.
[10]
Les conclusions du Conseil européen de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002 sont disponibles sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// europa. eu. int/ european_council/ conclusions/ index_fr. htm,consulté le 1
er octobre 2003.
[11]
Ainsi, Alain Juppé déclarait qu’ « il existe trois critères : géographique, idéologique et politique », sans pour autant donner de précisions ou d’opinion sur le cas turc ; François Hollande, quant à lui, affirmait que « la Turquie doit remplir un certain nombre de conditions ». Sur ce sujet, voir « Droite et gauche françaises sont fortement divisées », Le Monde, 9 novembre 2002.
[12]
Voir, par exemple, les articles du géographe Roger Brunet, « Comment aménager les abords de l’UE ? », et du Polonais Bronislaw Geremek, « La religion n’est pas un critère pour définir l’Europe », dans Libération, 12 décembre 2002 ; ou de Daniel Vernet, « L’Europe sans frontières », Le Monde, 10 novembre 2002.
[13]
Sur l’image de la Turquie en Europe, voir Nedret Kuran-Burçoglu (ed.), The Image of the Turk in Europe from the Declaration of the Republic in 1923 to the 1990’s, Istanbul, ISIS, 2000 ; Tamer Bac[noglu, The Making of Turkish Bogeyman. A Unique Case of Misrepresentation in German Journalism, Istanbul, Graphis, 1998.
[14]
Il ne s’agit aucunement ici de discuter de la réalité de ces assertions mais de mettre en évidence les enjeux se profilant derrière la candidature de la Turquie.
[15]
Ce chiffre s’élève à quelque 2 500 personnes si l’on ajoute le personnel auxiliaire.
[16]
La faculté de sciences politiques de l’Université d’Ankara est l’héritière de la Mekteb-i Mülkiye ( « École d’administration » ), fondée en 1859 afin de former les hauts fonctionnaires de l’Empire ottoman.
[17]
Le Sénat avait argumenté son refus du 22 février 2000 par une volonté de ne pas contrarier le processus de réconciliation au Caucase et par une incompétence juridique (et constitutionnelle). Le sénateur Michel Pelchat n’a pas été épargné par une virulente réaction de la communauté arménienne vilipendant ses « propos inacceptables », l’accusant de nier des « vérités historiques » et le « mettant en garde » contre les réactions de « toutes les organisations arméniennes de France combattant le négationnisme » ; « Les réactions d’Alexis Gorciyan aux propos, inacceptables, du sénateur Pelchat », Lettre de l’ADL (Organisation arménienne démocrate libérale), n
o 3, février-mars 2000, p. 1, disponible sur Internet à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. adl. hayway. org,consulté le 8 octobre 2003. Rappelons, là encore, qu’il ne s’agit aucunement ici de porter un jugement, ni sur le fond, ni sur la forme.
[18]
À titre d’exemple, le Comité inter-pays France-Turquie du Rotary Club, au-delà de l’encadrement des relations entre Rotariens des deux pays et des liens entretenus ou créés au coup par coup avec les hommes politiques et les diplomates, organise des rencontres, soutient des associations, publie des brochures de « compréhension et tolérance » des cultures respectives, ou encore organise des rencontres de jeunes gens dans le cadre de rallyes.
[19]
En revanche, l’Institut de politique extérieure (Foreign Policy Institute), créé en 1974 dans la foulée de la crise chypriote, ne jouit plus d’un grand rayonnement.
[20]
Revue disponible sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères turc à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. mfa. gov. tr/ grupa/ percept/ default. htm,consulté le 1
er octobre 2003.
[21]
Citons, à titre d’exemple : Îsmail Soysal, auteur de nombreux travaux sur les relations entre la France et la Turquie et de diverses chronologies sur la politique extérieure du pays, ancien président de la Fondation d’études sur le Moyen-Orient et les Balkans (Orta Dogu ve Balkan Îcelemeleri Vakf[, OBîV) ; Bilal Timfir, membre de la Société d’histoire turque (Türk Tarih Kurumu), auteur de divers travaux et compilations de documents d’archives sur la question arménienne ou les migrations des Turcs des Balkans ; ou encore Tükrü Elekdag, chroniqueur au quotidien Milliyet.
[22]
Turgut Özal, La Turquie en Europe, Paris, Plon, 1988.
[23]
Îsmail Cem, Turkey in the New Century, Nicosie-Mersin (Turquie), Rustem’s Bookshop, 2000.
[24]
N.d.l.R. — La puissante armée turque pèse sur la vie politique par le biais du Conseil national de sécurité (MGK). Cet organe, dominé par l’armée, réunit chaque mois les plus hauts responsables civils et militaires et trace les grandes lignes de conduite du pays.
[25]
L’armée turque rend rarement publics ses débats internes. Cette opacité ne nous permet pas de mesurer le poids de ses réticences. Toutefois, quelques signes laissent penser qu’un tel débat existe.
[26]
Propos cités par tous les quotidiens turcs en date du 8 mars 2002.
[27]
Sur cette interprétation, voir par exemple l’éditorial de Mehmet Ali Birand, un spécialiste de l’armée turque, « Obviously the Military Too Are Confused », Turkish Daily News, 9 mars 2002.
[28]
Abdullah Öcalan était le dirigeant et fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). À l’hiver 1998-1999, après une fuite de plusieurs mois entre la Syrie, la Russie, l’Italie, la Grèce et l’Afrique, il a finalement été arrêté au Kenya et extradé en Turquie. Son séjour en Italie avait donné lieu à de multiples controverses et pressions entre la Turquie et l’Italie.
[29]
Ce Comité est dirigé, côté français, par la Direction générale de l’armement (DGA) du ministère de la Défense. Ainsi, le lobbying des industries d’armement semble être plus particulièrement actif dans le cas de la France.
[30]
Olivier Masseret, « La reconnaissance du génocide arménien de 1915 par le Parlement français. Brève histoire politico-diplomatique d’une loi atypique », CEMOTI, n
o 31, janvier 2001, p. 134.
[31]
Il s’agissait là, essentiellement, de réaffirmer le caractère laïc de l’État turc après la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) aux élections législatives du 3 novembre 2002. Voir, par exemple, Hürriyet, 22 et 25 novembre 2002 ; Cumhuriyet, 26 novembre 2002.
[32]
Sur la TüSîAd, voir Karin Vorhoff, « Business and their Voluntary Organizations in Turkey. Between Instrumental Solidarity, Cultural Diversity, and the State », in Stéphane Yérasimos, Günter Seufert, Karin Vorhoff (eds.), Civil Society in the Grip of Nationalism. Studies on Political Culture in Contemporary Turkey, Würzburg (Allemagne), Ergon Verlag, 2000.
[33]
Bülent Tanör (ed.), Türkiye’de Demokratikleéme Perspektifleri, Istanbul, TüSîAd, 1997.
[34]
Milliyet, 10 février 1997, cité par K. Vorhoff, « Business and their Voluntary Organizations in Turkey. Between Instrumental Solidarity, Cultural Diversity, and the State », op. cit.
[35]
Il existe une sorte de partage des tâches – tout à fait informel mais concret – entre, d’un côté, l’Association des hommes d’affaires et industriels turcs (Türk Sanayicileri ve Îfadamlar[ Dernegi, TüSîAd) et la Fondation pour le développement économique (Îktisadi Kalk[nma Vakf[, îKV), et, d’un autre côté, le Conseil des relations économiques extérieures (Dif Ekonomik Îlifkiler Kurulu, DEîK) qui dirige son attention vers la Communauté des États indépendants (CEI).
[36]
Akéam, 3 décembre 2002.
[37]
K. Vorhoff, « Business and their Voluntary Organizations in Turkey. Between Instrumental Solidarity, Cultural Diversity, and the State », op. cit.
[38]
Hakan Y[lmaz, « Business Notions of Democracy. The Turkish Experience in the 1990’s », CEMOTI, n
o 27, janvier 1999, p. 188.
[39]
Voir Le Grand Jury RTL - Le Monde - LCI, 15 décembre 2002.
[40]
Voir, par exemple, l’éditorial de Ferai Tinç, Hürriyet, 29 novembre 2002.
[41]
C’est le cas, par exemple, de Renault. Son président-directeur général, Louis Schweitzer, est d’ailleurs le président du Comité bilatéral France-Turquie au sein du Mouvement des entreprises de France (MEDEF).
[42]
Créées dans les années 1930, les activités de ces deux fondations sont, depuis 1982, coordonnées par la Haute Fondation Atatürk pour la culture, la langue et l’histoire (AKDTYK).
[43]
Cet institut de recherche dépend du Centre d’études stratégiques eurasiennes (Avrasya Stratejik Araft[rmalar Merkezi, ASAM). Il est présidé par Ömer Lütem, ambassadeur à la retraite.
[44]
Ce centre de recherche indépendant est financé par des fonds du ministère des Affaires étrangères. Il a été créé par Îsmail Soysal, un ancien ambassadeur. Depuis la retraite de ce dernier en 2001, il est dirigé par Güner Öztek, également ancien ambassadeur.
[45]
Les ingénieurs sont depuis longtemps impliqués dans la vie politique et sociale turque via leur organisation professionnelle ; voir Nilüfer Göle, « Modernité et société civile en Turquie : l’action et l’idéologie des ingénieurs », in Altan Gökalp (sous la dir.), La Turquie en transition. Disparités, identités, pouvoirs, Paris, Maisonneuve et Larose, 1986, p. 199-217.
[46]
Environ 2 millions de ressortissants, plus 300 000 Allemands d’origine turque en Allemagne (chiffres officiels) ; 300 000 ressortissants turcs en France ; 300 000 également aux Pays-Bas ; 135 000 en Autriche ; 70 000 en Belgique. Chiffres officiels disponibles sur le site Internet du ministère du Travail et des Affaires sociales de Turquie à l’adresse suivante : h
hhhhhhttp:// wwwwwww. iskur. gov. tr,consulté le 8 octobre 2003.
[47]
Voir, par exemple, le cas des Turcs de Suisse, Hasan Mutlu, Anne-Marie Sancar, « Stratégies identitaires collectives : dynamiques de restructuration sociale des migrants originaires de Turquie en Suisse », CEMOTI, n
o 30, juin 2000, p. 223-251.
[48]
Pour une présentation des mouvements nationalistes et islamistes en Europe, voir Ural Manço, « Les organisations islamiques dans l’immigration turque en Europe et en Belgique », in Felice Dassetto (sous la dir.), Facettes de l’islam belge, Louvain-la-Neuve, Academia, 1997, p. 143-158.
[49]
La Diyanet est la Direction des Affaires religieuses. Elle diffuse la version officielle de l’islam turc et de l’identité laïque du pays. L’Union turco-islamique de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet Îfleri Türk Îslam Birligi – DîTîB) coordonne les activités de la Diyanet à l’étranger.
[50]
Riva Kastoryano, « Les Turcs d’Europe : une communauté transnationale », in Ahmet Insel (sous la dir.), La Turquie et l’Europe. Une coopération tumultueuse, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 133-134.
[51]
Ainsi, alors que les nationalistes-islamistes populistes (Milli Görüs), sont implantés en Allemagne depuis 1976 et les Suleymanc[ depuis 1972, la DîTîB n’a ouvert de bureau à Berlin qu’en 1982 et en 1984 en France.
[52]
Voir, par exemple, les déclarations du Premier ministre, Mesut Y[lmaz, durant l’ « affaire Öcalan », Hürriyet, 18 novembre 1998.
[53]
Aux États-Unis, in fine, c’est toujours la Maison-Blanche qui fait obstacle à la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès.
[54]
La plupart des sites Internet des mouvements kurdes ou d’extrême gauche sont basés en Allemagne.
[55]
Ces dénonciations allant, dans la presse, jusqu’à la publication de listes noires. Il s’agit, par exemple, de publications de listes de membres du Congrès américain « pro-arméniens ».
[56]
N’oublions pas que les cocktails, dans les ambassades, les consulats, les centres culturels ou à l’occasion d’une exposition ou d’une conférence sont des événements qui offrent de multiples possibilités de travailler un réseau de relations, notamment au-delà du cercle professionnel ou politique proche.
[57]
R. Kastoryano, « Les Turcs d’Europe : une communauté transnationale », op. cit.
[58]
Ainsi, la diaspora grecque se mobilise avec efficacité pour toute sorte de causes nationales grecques, mais échappe en grande partie au contrôle de l’État grec.
[59]
Ces mêmes critères culturalistes ont été les principaux arguments des pays de l’Est qui ont vu, pour leur part, leur candidature retenue. Voir Ahmet Insel, « Panorama des relations turco-européennes », in Ahmet Insel (sous la dir.), La Turquie et l’Europe. Une coopération tumultueuse, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 10.