Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130540980
208 pages

p. 161 à 162
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

En librairie

n° 52 2003/4

2003 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

La France en Afrique : liens historiques et dépendances mutuelles

Roland Marchal Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Centre d’études et de recherches internationales (CERI).
À propos de l’ouvrage de Jean-Pierre Dozon, Frères et sujets. La France et l’Afrique en perspective, Paris, Flammarion, 2003.
« Sans l’Afrique, il n’y aura pas d’histoire de France au XXIe siècle. » [1] Tel que le note l’auteur, cette citation de François Mitterrand est à double sens : combien l’Afrique a compté dans la construction de l’État français, et comment ce dernier ne peut peser dans la vie internationale sans cet appui du continent noir.
Jean-Pierre Dozon se propose, dans cet ouvrage, de mettre en perspective les relations entre la France et l’Afrique, qui prendra un temps la forme d’un État décrit par l’auteur comme « franco-africain ». À cet effet, l’auteur revisite l’histoire coloniale française pour y pointer un certain nombre de tensions dyna-miques qui convergent dans le XXe siècle. On y retrouve ainsi l’itinéraire d’un État français, hésitant dans sa volonté de conquête, soucieux de maximiser à bon compte ses gains, mais parcimonieux dans la gestion de son Empire. C’est également dans ce cheminement que se formule progressivement un « besoin d’Afrique » qui va au-delà du parti colonial virtuel ou réel mais doit transiger avec certains courants d’idées – tels l’abolitionnisme ou les angoisses racialistes, etc. – qui incitent à moins d’ambitions. Enfin, la Révolution française construit un discours sur l’universalisme – qui prend corps lors de l’épisode sénégalais des Quatre communes [2] – essentiel pour la posture assimilationniste ou la trajectoire politique, au XXe siècle, d’un Blaise Diagne [3]. Cette dernière dimension permet par ailleurs d’évoquer Hannah Arendt qui avait noté combien la France traitait ses colonisés « à la fois en frères et en sujets » [4].
Si la thèse n’est pas nouvelle, elle est exposée ici avec talent et permet sans doute aux lecteurs trop rivés sur la période la plus contemporaine d’entrevoir l’enracinement historique de ces relations très spécifiques entre la France et ses colonies africaines. Certes, cette histoire est écrite du côté français, mais l’auteur n’en souligne pas moins un « désir de France », qui lui permet de sérier plus précisément les forces politiques ou sociales qui ont, au moins dans le dernier siècle, joué un rôle essentiel dans cette relation, ces dernières allant de la franc-maçonnerie au mouvement communiste.
Riche en informations, ce livre n’en suscitera pas moins un certain nombre d’interrogations et de débats. Ainsi, l’importance accordée à l’africanisme – entendu ici comme le discours des sciences sociales sur l’Afrique – peut sembler disproportionnée, surtout dans la période moderne puisque les chercheurs n’ont plus le monopole du discours « savant » sur l’Afrique ; il leur faut déjà s’accommoder du voisinage des experts et de certains administrateurs. De plus, l’auteur ne se réfère qu’à un courant, sans doute le plus intéressant et novateur, mais qui n’était pas le seul (et peut-être pas le plus significatif sur la moyenne durée) du discours africaniste.
Plus significatif, le lecteur sera-t-il surpris de l’ampleur du détour par l’histoire coloniale avant que l’auteur ne reconnaisse que c’est finalement au XXe siècle que se sont développés les liens plus organiques entre la métropole et les colonies ? Peut-être alors pouvait-on consacrer une place plus grande de l’ouvrage à cette période en élaborant des distinctions plus fines entre l’État, les classes dirigeantes et les entrepreneurs coloniaux.
Si J.-P. Dozon souligne avec raison les répercussions des tentatives de coloni- sation au Maghreb sur l’Afrique subsaharienne, le lecteur aurait apprécié une approche plus comparative entre les différentes sections de l’Empire. L’Asie est ainsi à peine citée. D’autres sources moins françaises auraient également relativisé ce rapport à l’universalisme souvent virtuel, comme d’ailleurs les différences avec les autres puissances coloniales, même si l’auteur rappelle avec d’excellents arguments combien la France a été originale à certains moments de son histoire – surtout lorsqu’il en allait de sa survie.
Demeure enfin une question que n’épuisent pas les remarques finales trop rapides de l’auteur. Dans quelle mesure, notamment après 1945, la relation franco-africaine peut-elle s’analyser seulement comme un face-à-face ? En effet, d’une part, la France doit gérer dans le sang et la douleur le devenir de ses autres colonies en Asie ou au Maghreb, et la définition de sa politique africaine en subit les contrecoups. De l’autre, la réorganisation de la vie internationale après la Seconde Guerre mondiale, les rapports avec ses anciens alliés, ainsi que la perception de la menace soviétique reconfigurent la question coloniale selon des perspectives qui relèvent plus des considé- rations d’un pays en pleine reconstruction devant se parer de certaines influences tout en regagnant dans un cadre renouvelé un statut de grande puissance. Tel est d’ailleurs l’un des paradoxes rétrospectifs : l’affirmation de la trop fameuse « Françafrique » dans les années 1960 et 1970 peut apparaître, à bien des égards, comme une victoire fragile qui ne pouvait que conduire à son propre essoufflement.
 
NOTES
 
[1] François Mitterrand, Présence française et abandon, Paris, Plon, 1957, p. 237.
[2] N.d.l.R. — Afin de remercier les combattants sénégalais lors de la Première Guerre mondiale, le gouvernement français décida, en 1916, d’octroyer la nationalité française aux habitants des communes de Saint-Louis, Rufisque, Gorée et Dakar au Sénégal.
[3] N.d.l.R. — Blaise Diagne (1872-1934) fut le premier député représentant le Sénégal à Paris (1914). Convaincu de l’appartenance du Sénégal à la France, il parcourut l’Afrique de l’Ouest pour y lever des troupes afin de défendre la France lors de la Première Guerre mondiale. B. Daigne fut nommé sous-secrétaire d’État aux colonies en 1931.
[4] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, t. 2 : L’impérialisme, Paris, Le Seuil, 1997.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
François Mitterrand, Présence française et abandon, Paris,...
[suite] Suite de la note...
[2]
N.d.l.R. — Afin de remercier les combattants sénégalais lo...
[suite] Suite de la note...
[3]
N.d.l.R. — Blaise Diagne (1872-1934) fut le premier député...
[suite] Suite de la note...
[4]
Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, t. 2 : L’imp...
[suite] Suite de la note...