Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130540980
208 pages

p. 163 à 179
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

En librairie

n° 52 2003/4

2003 Revue internationale et stratégique En librairie

Comptes rendus

 
PERSPECTIVES CRITIQUES
 
 
L’avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux Etats-Unis et dans le monde, Fareed Zakaria
« Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce n’est pas de plus de démocratie, mais moins de démocratie. » Cette phrase n’est pas écrite par un potentat d’Asie centrale ou un fondamentaliste islamiste, mais par le rédacteur en chef de Newsweek International qui fut auparavant rédacteur en chef de la revue Foreign Affairs.
Fareed Zakaria développe dans cet ouvrage une thèse qu’il avait déjà présentée dans La revue internationale et stratégique (no 50, été 2003) sur la démocratie illibérale. Ce livre brillant est certainement l’un des plus importants publiés récemment dans le domaine des relations internationales et, de ce fait, il est appelé à faire date. On peut conseiller à chacun de le lire car très probablement les thèses défendues par F. Zakaria feront débat pour les années à venir.
F. Zakaria constate tout d’abord les progrès de la démocratie. En 1900, il n’y avait qu’un seul pays doté d’un régime démocratique au sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire formé d’un gouvernement issu d’élections auxquelles participent tous les citoyens adultes d’un pays donné. Aujourd’hui, 62 % des États dans le monde sont des démocraties. À cet égard, la démocratisation ne concerne pas uniquement les élections, mais également la richesse, la culture, ou même la violence. Toutefois, selon l’auteur, la démocratie ne se traduit pas forcément par la liberté. La Yougoslavie et l’Indonésie, par exemple, étaient plus tolérantes et laïques lorsqu’elles étaient gouvernées par des hommes forts qu’elles ne le sont aujourd’hui. Il souligne par ailleurs que si l’on venait à voter dans le monde arabe, les régimes issus des urnes seraient plus intolérants et antioccidentaux que les dictatures en place aujourd’hui. Opposant démocratie et liberté, il note que la lutte contre la discrimination raciale aux États-Unis a été menée par l’exécutif américain ou par la Cour suprême (qui n’est pas désignée de façon démocratique). Cet exemple montre que liberté et démocratie ont souvent été, selon lui, en désaccord aux États-Unis. Ainsi, l’exécution de Socrate fut une décision démocratique mais n’était pas libérale ; Adolf Hitler est parvenu de la façon la plus démocratique possible au pouvoir ; et, plus récemment, la Russie des années 1990 est l’exemple même de démocratie illibérale – à savoir, un pays dans lequel on vote, mais dans lequel il n’y a pas d’État de droit réel ou de véritable exercice de la liberté.
Indo-musulman d’origine, F. Zakaria est particulièrement bien placé pour souligner qu’en Inde, présentée comme la plus grande démocratie au monde, dans la province du Gujarat les autorités locales, d’obédience nationaliste hindoue, ont permis et même prêté la main au massacre de milliers de musulmans innocents en février et mars 2002, puis ont procédé au nettoyage ethnique de dizaines de milliers de musulmans dans les villes. Plus inquiétant encore est le fait que cette politique ait apparemment servi les intérêts électoraux du parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP). L’intolérance religieuse n’est donc pour F. Zakaria qu’un aspect du nouveau visage de la démocratie indienne. Ainsi, pour l’auteur, la tenue d’élections faussent toute analyse : pour peu qu’un pays organise un scrutin, Washington et le reste du monde font preuve d’une grande mansuétude à l’égard du gouvernement sorti des urnes, quel que soit, dans les faits, son comportement. On peut effectivement montrer une élection à la télévision, mais on ne peut montrer un État de droit. Aussi, pour F. Zakaria, il est beaucoup plus pertinent de juger les gouvernements à l’aune des critères du libéralisme constitutionnel : la démocratie par le seul prisme des élections conduit les hommes politiques à courir après l’opinion publique, alors que le poids des lobbies vient altérer la démocratie et que les réformes conçues pour imposer le gouvernement de la majorité engendrent au contraire le gouvernement par les minorités, à partir du moment où elles s’organisent en groupes de pression efficaces. Toutefois, plus l’intérêt d’une minorité est contraire à l’intérêt général, plus elle aura avantage à créer un groupe de pression pour l’imposer. Dès lors, la démocratie se transforme en un gouvernement des minorités les plus déterminées. Il s’agit là, selon F. Zakaria, d’un problème qui mine la démocratie américaine dans ses fondements mêmes. À ce sujet, l’auteur cite l’exemple de la politique américaine à l’égard de Cuba. En effet, les États-Unis ne traitent pas avec La Havane comme ils le font avec la Chine ou le Viêtnam, deux autres pays communistes, et ce, en raison de la présence d’Américains anticastristes d’origine cubaine qui sont plus déterminés que quiconque sur la question et qui résident dans deux États électoralement décisifs : la Floride et le New Jersey. Les collecteurs de fonds, les sondeurs et les groupes de pression ont désormais plus d’importance que les partis politiques eux-mêmes. Ils ne sont, en revanche, ni surveillés ni contrôlés.
Cet ouvrage est passionnant, convaincant et argumenté, décortiquant à merveille les limites de la démocratie. On ne lui fera qu’un reproche en s’appuyant sur la formule de Sir Winston Churchill. Si la démocratie a des défauts, n’est-elle pas le moins pire des systèmes ? F. Zakaria propose de multiplier les organismes indépendants non élus, en s’inspirant du modèle des banques centrales, non soumises aux pressions du quotidien. Mais est-ce vraiment l’avenir ? Les hommes politiques sont-ils nécessairement démagogues et les peuples versatiles ?
Pascal BONIFACE
Paris, Odile Jacob, 2003, 340 p.
Les diplomates. Négocier dans un monde chaotique Sous la direction de Samy Cohen
C’est un truisme de dire que, depuis 1989, le monde s’est transformé et globalisé. Désormais, suite aux attentats du 11 septembre 2001, il semble vivre sous la menace du terrorisme. De ce nouveau désordre mondial, alors que le temps médiatique s’accélère et les acteurs non étatiques prolifèrent, on tire souvent la conclusion que le métier de diplomate serait devenu anachronique, voire décalé.
Ce livre collectif s’inscrit en opposition à cette hypothèse. Des diplomates de haut niveau, le plus souvent à la retraite (François Scheer, Jacques Andréani, Georges-Marie Chenu, Christian Graeff) ou en position de détachement (François Heisbourg), pour d’évidentes raisons de liberté d’expression, ainsi que Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2002, s’expriment sur le rôle des diplomates dans les années 1990-2002.
Les analyses et les témoignages sont d’une qualité remarquable. Celui de F. Heisbourg sur la « fin du modèle westphalien » constitue une analyse et une théorisation des évolutions et des défis actuels. Ainsi, selon lui, trois défis doivent être relevés par une puissance moyenne telle que la France : tout d’abord, l’érosion de la souveraineté, concept établi par les traités de Westphalie (1648) et que la construction européenne et la montée en puissance d’acteurs non étatiques viennent remettre en question ; ensuite, l’émergence d’une superpuissance unique – les États-Unis –, reléguant ainsi la France, le Royaume-Uni et la Russie à des rôles mineurs ; et, enfin, la nécessité d’adapter l’appareil diplomatique français en favorisant le dialogue avec les organisations non gouvernementales (ONG) et les instituts de recherche, tâche qui a déjà été en partie mise en place. F. Heisbourg s’oppose donc à toute une culture de son administration d’origine, caractérisant comme « illusoire » le souhait français d’un monde multipolaire tel que le préconisait le prince de Metternich. Il argumente qu’il serait plus utile de sortir de la « relation sadomasochiste » avec les États-Unis qui se rattache à l’héritage des relations entre le général de Gaulle et Franklin D. Roosevelt et que la situation de l’après-11 septembre 2001 a rendue obsolète : à cet égard, « les États-Unis ne jouent plus », tel que le précise l’auteur. J. Andréani, qui fut ambassadeur de France à Washington de 1989 à 1995, confirme pour sa part que, afin d’influencer la puissance américaine, tisser des réseaux d’influence au sein du Congrès américain ainsi que dans les diverses sphères de la société américaine est plus efficace qu’une confrontation politique. Tous les auteurs qui s’expriment sur les États-Unis, dont H. Védrine, admettent, cependant, que la superpuissance américaine est devenue, pour ce qui la concerne, très « souverainiste » et « westphalienne » à l’extérieur, comme la Chine l’est restée et l’Inde peut l’être. Mais il s’agit là de puissances actuelles ou émergentes. Les puissances moyennes telles que la France, qui doivent s’associer avec d’autres puissances, seraient conduites à un usage plus diffus de l’influence ou du soft power. H. Védrine reste toutefois réservé sur cette théorie : selon lui, les États défendent d’abord leurs intérêts.
Le témoignage des ambassadeurs dans les zones de crise – C. Graeff au Moyen-Orient (Liban, Libye, Irak, Iran), G.-M. Chenu en ex-Yougoslavie et en Croatie avant 1995, et Didier Leroy en Afghanistan – sont particulièrement intéressants. Le plus amer est celui de G.-M. Chenu ( « Balkans, 1991-1995, une amère expérience » ). En effet, si la situation matérielle et la sécurité des diplomates ont été mieux assurées qu’au Liban et en Afghanistan, le sentiment de leur impuissance, d’un divorce total entre les informations et les analyses qu’ils délivraient et la politique menée à Paris a rarement été porté à ce point. Les schémas d’interprétation de Paris et des acteurs de terrain étaient largement inverses. L’auteur en analyse certaines causes et suggère des remèdes : la constitution de groupes d’information associant des chercheurs, des diplomates et des connaisseurs de chaque région, ainsi qu’une meilleure concertation entre les acteurs militaires, humanitaires et les diplomates présents dans les régions de crise. Il rejoint ainsi, sans concertation préalable, l’observation de F. Heisbourg qui remarque que le ministère de la Défense s’est révélé plus ouvert aux chercheurs et aux ONG que le ministère des Affaires étrangères. Comme le fait remarquer G.-M. Chenu : « La crise yougoslave a révélé l’ampleur de notre ignorance sur les Balkans modernes », et il se demande combien de Français connaissaient l’existence du mémorandum de 1986 de l’Académie des sciences et des arts de Belgrade en Serbie, comme étant la force du « sentiment grand-serbe en Serbie ». Certes, ce fait n’est pas uniquement français. Denis Lacorne observait, après le 11 septembre 2001, que la société américaine se caractérisait également par une grande ignorance du monde extérieur. Toutefois, comme l’observe G.-M. Chenu, les diplomates américains sont très actifs dans leurs pays d’affectation. Ainsi, Evan Galbraith, ambassadeur américain à Zagreb entre 1992 et 1996, s’est montré très actif dans la vie politique croate, et ce, avec le soutien de son gouvernement. Certes, l’auteur n’approfondit pas son analyse jusqu’aux origines du phénomène, mais la fracture entre l’administration et la recherche, ainsi que le refus de reconnaître les nouveaux États, renvoient à des causes générales de ce phénomène, implicitement citées par F. Heisbourg : l’application d’un modèle westphalien à l’extérieur et colbertiste à l’intérieur sacralise les États existants et les diplomates qui les servent, excluant ainsi les nouveaux acteurs ou les réflexions extérieures à l’appareil diplomatique. À cet égard, le risque de « kouchnerisation » de la diplomatie française était déjà dénoncé dans les années 1992-1995 : la longue durée historique invoquée de manière hasardeuse dans la crise yougoslave – sans tenir compte des luttes ancestrales dans les Balkans – par les décideurs qui n’avaient aucune culture historique sur la région a joué un rôle plus évident, dans la crise balkanique, par l’imprégnation colbertiste et westphalienne des décideurs politiques français.
Joseph KRULIC
Historien
Université de Marne-la-Vallée
Paris, Autrement, coll. « Mutations », 2002, 182 p.
Face à l’hyperpuissance. Textes et discours, 1995-2003, Hubert Védrine
De 1981 à 1995, Hubert Védrine a successivement été conseiller pour les Affaires stratégiques, puis Secrétaire général de l’Élysée, travaillant ainsi auprès du président François Mitterrand au cours de ses deux septennats. Par la suite, de 1997 à 2002, il a occupé les fonctions de ministre des Affaires étrangères au sein du gouvernement de Lionel Jospin. C’est dire que peu d’hommes politiques en France sont autant au fait que lui des questions diplomatiques, pour avoir eu à traiter directement, côté français, les grands événements internationaux : des euro-missiles à la guerre des étoiles, de la Perestroïka à la chute du mur de Berlin, de la réunification allemande au Traité de Maastricht, ainsi que les deux guerres d’Irak, en passant par les conflits balkaniques. Parallèlement à son activité de praticien des affaires internationales, H. Védrine a toujours voulu allier réflexion et pédagogie.
Réflexion tout d’abord, car il a le goût de la conceptualisation qu’il estime indispensable pour mener de façon cohérente une politique. Pédagogie ensuite, car il est convaincu de la nécessité d’expliquer aux citoyens les ressorts de la politique étrangère d’un pays si l’on souhaite qu’ils la soutiennent et qu’ils y adhèrent. Ce sont ces réflexions et ces instruments pédagogiques qui sont réunis en un peu moins de 400 pages denses qui regroupent les principales interventions écrites élaborées par H. Védrine à partir du moment où il a quitté l’Élysée, en 1995, et jusqu’à l’été 2003. L’acteur se fait donc théoricien et pédagogue.
H. Védrine nous livre ainsi des réflexions pertinentes autour de multiples sujets allant de la dissuasion aux questions africaines, de la construction européenne aux relations franco-allemandes, de la multipolarité aux difficiles relations franco-américaines, du Proche-Orient au choc islam-Occident, ainsi que tous les débats sur le rôle respectif des États et des organisations non gouvernementales (ONG) ou concernant l’éruption de la morale dans les relations internationales et la démocratisation du monde. Ainsi, l’auteur ne se contente jamais du seul commentaire d’actualité, apportant un réel recul théorique à propos d’événements majeurs. Le lecteur y retrouvera des textes qui ont fait date et qui ont suscité en leur temps de vifs débats, tels que celui sur la démocratie, sur le rôle des ONG, sur la morale et les relations internationales, etc.
De tous ces textes, il ressort deux conclusions majeures de ce qu’un journaliste américain a qualifié de « védrinisme ». Tout d’abord, la France n’est pas une simple puissance moyenne, mais voit ses moyens d’action limités par la nouvelle donne internationale et notamment la globalisation ( « La France n’aime pas ni ce que le monde devient, ni ce qu’elle y devient » ). Aussi doit-elle, afin de préserver ses marges de manœuvre, jouer avec la plus grande lucidité des instruments multilatéraux. Ensuite, la relation avec les États-Unis est centrale et il faut éviter le double écueil de l’affrontement en bloc – dans un combat perdu d’avance – et de la soumission docile. Si, aujourd’hui, il est presque impossible d’influencer les États-Unis (qui n’écoutent personne), il faut alors créer un contrepoids à ces derniers, ce qui ne signifie pas nécessairement un contrepoids hostile. Seule une politique basée sur des prémisses réalistes permet de modifier la ligne de force existante.
Dans la préface de l’ouvrage, H. Védrine revient sur l’accusation de cynisme qui lui a souvent été apposée. Il réplique qu’il ne faut pas confondre le cynisme et la lucidité, « car c’est plutôt l’illusion qui conduit à la désillusion et pas le cynisme au sens moderne du terme ».
Pascal BONIFACE
Paris, Fayard, 2003, 381 p.
La guerre hors limites. L’art de la guerre asymétrique entre terrorisme et globalisation, Qiao Liang, Wang Xiangsui (traduit du chinois par Hervé Denès)
Suivant la voie tracée par Sun Zi (L’art de la guerre, Paris, Economica, 1988), les stratèges chinois ont, depuis la période des « Royaumes combattants » (IVe-IIIe siècles avant Jésus-Christ), multiplié les analyses sur le principe de la guerre asymétrique. Reprochant aux puissants un certain autisme, et incitant les plus faibles à ne pas se décourager en faisant preuve d’ingéniosité et de talent, de nombreux experts de l’ « empire du Milieu » nous ont ainsi légué, à diverses périodes, d’indispensables manuels du combattant, dont Napoléon lui-même avait compris l’importance. Dans la tradition de ces travaux, deux officiers de l’armée de l’air chinoise nous livrent leurs impressions sur l’évolution des conflits, prenant exemple sur la guerre du Golfe de 1991 qu’ils définissent comme étant un tournant dans l’art de la guerre, par l’incursion du tout-technologique. En effet, après la fin de cette campagne militaire, la première de l’après-guerre froide, le concept de Révolution dans les affaires militaires (RAM) a théorisé l’utilisation d’un matériel hautement sophistiqué pour réduire les coûts humains et s’assurer une victoire facile. Les États-Unis furent au centre de ces transformations, utilisant à chacun de leurs engagements militaires de nouvelles armes, de plus en plus performantes, pour venir à bout de leurs adversaires. Tout en reconnaissant les mérites de tels efforts que seule la première puissance mondiale peut se permettre de fournir, les auteurs mettent en garde toute tentation qui consisterait à penser que la technique résout tous les problèmes. Ainsi, aucune guerre n’est gagnée à l’avance, et les rapports de force déséquilibrés n’offrent pas toujours les clés de la victoire.
Parallèlement aux évolutions militaires américaines, de nouveaux acteurs des relations internationales, aux multiples visages – George Soros apparaît, à ce titre, à plusieurs reprises aux côtés de Oussama Ben Laden tout au long de l’ouvrage –, émergent et menacent une puissance trop sûre de ses capacités. Ces acteurs asymétriques, qui étendent le champ de la guerre à d’autres domaines, « hors limites », nous incitent à penser que non seulement la guerre a un bel avenir, mais également qu’elle se transforme, mettant à mal toutes les idées préconçues à cet égard. En effet, en quoi un armement trop lourd peut-il être utile dans une guerre contre le terrorisme ou, pire encore, dans le cadre d’affrontements dans des domaines tels que le piratage informatique ou les finances ? C’est aussi parce que les acteurs changent que les moyens pour y faire face doivent nécessairement être adaptés.
Publié en Chine en 1999, et traduit trop tardivement tant certaines mises en garde semblent prophétiques dans un contexte avant-11 septembre, cet ouvrage est, de par la pertinence de ses analyses, l’un des travaux majeurs produits au cours des dernières années en matière de stratégie militaire. Cependant, le seul reproche que l’on puisse faire à ce sujet est le manque de recul des auteurs, tous deux officiers de l’armée de la République populaire de Chine (RPC), qui se montrent parfois quelque peu partisans et n’adressent aucune remarque à l’armée dans laquelle ils servent, pourtant parfois si lourde dans son fonctionnement.
Barthélémy COURMONT
Paris, Rivages, 2003, 315 p.
Le nouveau désordre mondial. Réflexions d’un Européen, Tzvetan Todorov
Historien et philosophe, Tzvetan Todorov fait une incursion particulièrement réussie dans les affaires stratégiques. Dans une analyse brillante et magistrale, il met en avant les contradictions de la politique américaine avant la guerre en Irak et surtout le caractère falsifié des arguments mis en avant pour mener cette guerre. Avec justesse, il pointe que la justification de la guerre par le désir d’imposer la démocratie n’en est pas une, mais plutôt un simple leurre derrière lequel se profile un intérêt national bien plus traditionnel. En effet, dans la mesure où les États-Unis considèrent que leurs intérêts sont en jeu sur toute la surface du globe et que pour les défendre ils sont prêts à faire immédiatement usage de la force militaire, il qualifie la politique extérieure des États-Unis de « politique impériale ».
Ainsi, la guerre préventive constitue pour l’auteur une innovation dans le système international moderne car, si la tradition d’intervention des grands chez les petits États est ancienne, jamais la décision de déclencher la guerre en raison d’une attaque éventuelle n’avait été érigée en principe.
Par ailleurs, T. Todorov questionne la façon dont est menée la guerre contre le terrorisme, estimant qu’il faut avant tout supprimer les causes du ressentiment, ainsi que les injustices dont l’Occident est responsable et qui assurent un appui affectif de la population au terrorisme. « Si une population entière considère que la cause des terroristes est juste, le combat contre eux a peu de chances de réussir », écrit-il. Il s’inquiète, d’autre part, de la démagogie et des manipulations de l’opinion publique, ainsi que de l’opacité de la prise de décision aux États-Unis, ce qui amène l’auteur à se poser la question suivante : « Le renforcement de la démocratie en Irak justifie-t-il son affaiblissement aux États-Unis ? » T. Todorov oppose ainsi à la puissance brutale et militaire des États-Unis la puissance tranquille de l’Europe qui ne constitue pas un renoncement à l’usage de la force mais qui s’appuie sur les valeurs de justice, de démocratie, de liberté individuelle et de laïcité.
Pascal BONIFACE
Paris, Robert Laffont, 2003, 112 p.
Les Nations Unies et la mondialisation. Pour une économie politique des organisations internationales, Daniel A. Holly
Professeur de relations internationales à l’Université du Québec à Montréal, Daniel A. Holly a déjà consacré un premier ouvrage à l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), en 1981, et un autre à l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), en 1999. Avec cette nouvelle publication, il entend renouveler le champ d’études sur l’Organisation des Nations Unies (ONU) et contribuer au débat relatif à la réforme du système onusien.
Si l’intention est louable, la méthode retenue pour y parvenir nous laisse en revanche très sceptiques. En effet, cette publication – qui est dépourvue d’introduction, de conclusion et de bibliographie – réunit six essais hétérogènes parus entre 1975 et 1999. Autrement dit, il ne s’agit pas là d’une étude dont la problématique aurait été conçue et élaborée dans un même mouvement de conceptualisation, mais plutôt de textes qui ont été pour l’occasion « ficelés » ensemble par l’auteur. De cette manière de faire, fâcheusement en vogue, il résulte un recueil en trois parties qui n’emporte pas l’adhésion, tant les éléments juxtaposés ne peuvent, comme par miracle, s’articuler les uns aux autres du seul fait qu’ils figurent dans la même publication.
D’orientation théorique, la première partie – très datée – tente une mise en forme du concept d’organisation internationale. Pour ce faire, refusant à juste titre la séparation arbitraire entre la science politique et la science économique, D. A. Holly suggère pertinemment de réintroduire la dimension économique dans l’analyse de la politique internationale. Il s’inspire alors des travaux de l’École de la dépendance (Samir Amin, Fernando Henrique Cardoso, André-Gunder Frank, Johan Galtung) ainsi que de l’œuvre de l’économiste bolchevique Nicolas Boukharine, des analyses marxistes du philosophe Nicos Poulantzas et de l’économiste Christian Palloix pour marteler ce que ces derniers avançaient déjà voilà plusieurs décennies, à savoir que la périphérie (les pays en développement) est dominée par le centre (les pays industrialisés), via les multinationales. En conséquence, compte tenu de ce système mondial de production et de reproduction des inégalités, le rôle et les fonctions des organisations internationales – en premier lieu l’ONU et ses institutions spécialisées –, trop souvent négligées par les sciences sociales, devraient faire l’objet d’études approfondies.
C’est donc ce à quoi l’auteur s’attelle dans une deuxième partie où il reprend des études de cas qu’il a respectivement consacrées au Nouvel ordre économique international (NOEI) et à l’UNESCO, notamment à sa bureaucratie. Au terme de son examen, D. A. Holly conclut que les Nations unies ne contribuent pas au développement économique des pays du « Tiers Monde » (sic), tout juste « au renforcement et [à la] consolidation des tendances générales déjà manifestes du capital » (p. 103).
Dès lors, dans la dernière partie, qui traite des pressions et des contraintes auxquelles les instances onusiennes doivent faire face à l’heure de la mondialisation, l’auteur se permet un point de vue normatif. Il y aborde les réformes institutionnelles entreprises à l’ONUDI et à l’UNESCO pour noter qu’elles ne traduisent en fait que les rapports de force et les jeux de domination entre acteurs étatiques, l’ONU étant, selon lui, simplement condamnée à les refléter. En l’occurrence, soulignons combien il est regrettable que l’auteur se prive sur ce point de tous les acquis de la sociologie des organisations internationales dont Marie-Claude Smouts avait pourtant rendu compte dès 1995 (Les organisations internationales, Paris, Colin, 1995).
On l’aura compris, le titre de cet ouvrage risque d’induire en erreur et donc de décevoir car il ne tient pas ses promesses. Autant dire qu’une monographie sérieuse et approfondie consacrée aux « Nations unies et à la mondialisation » et qui, de surcroît, aurait pour ambition d’offrir « une économie politique des organisations internationales » reste encore à écrire.
Josepha LAROCHE
Professeur de Science politique
Université Paris I - Panthéon-Sorbonne
Paris, L’Harmattan/Innoval, coll. « Économie et innovation », 2003, 253 p.
 
LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE AMÉRICAINE
 
 
La politique étrangère des États-Unis. Fondements, acteurs, formulation, Charles-Philippe David, Louis Balthazar, Justin Vaïsse
Le fonctionnement de la politique étrangère de la première puissance mondiale repose sur une savante répartition des pouvoirs entre l’exécutif et le Congrès, l’influence des lobbies, des think tanks et des cercles étroits de conseillers du président, et l’innovation des concepts dans la continuité souhaitée par les Pères fondateurs. De l’extérieur, il est parfois facile de faire reposer sur les épaules du chef de l’exécutif l’ensemble des responsabilités en matière de politique étrangère, comme s’il était seul à décider des engagements de son pays sur la scène internationale. Or, de multiples acteurs jouent un rôle de premier ordre, ayant pour effet de rendre plus difficile la compréhension des décisions adoptées, qui parfois s’expliquent par des considérations internes davantage que par des nécessités d’ordre extérieur. De même, il convient de décrypter, dans les engagements de Washington, les multiples intérêts qui justifient la formulation d’une politique étrangère, ainsi que l’omniprésence de la Constitution qui, dans le cas du Congrès en particulier, offre des prérogatives considérables. Les décisions adoptées à Washington ayant un impact global, comprendre la politique américaine permet souvent d’anticiper les enjeux majeurs, et donc les relations internationales.
Les trois auteurs, expérimentés dans l’exercice délicat consistant à décrire sans tomber dans le piège du catalogue, nous offrent ici à la fois un ouvrage pédagogique et un décryptage de la politique menée par l’Administration Bush. Il serait en effet naïf de croire que le président George W. Bush peut seul être tenu pour responsable d’engagements faisant l’objet, depuis les attentats du 11 septembre 2001, et en particulier dans le cadre de la crise irakienne, de multiples réserves quant à leur légitimité et leur efficacité. Le Conseil de sécurité nationale, les ministères, les parlementaires, les lobbies, les centres de recherche et, de façon de plus en plus nette, l’opinion publique jouent également un rôle important à cet égard. Dès lors, la politique étrangère des États-Unis est un reflet de la perception que les Américains ont du monde davantage que le produit d’une élite, comme on tend à le penser trop souvent.
Aux côtés des rappels institutionnels, l’ouvrage explore la situation actuelle, tente d’en comprendre les fondements et n’hésite pas à puiser dans l’actualité des exemples permettant de faire apparaître des tendances lourdes à la lumière de leur poids dans le processus décisionnel. Ainsi, se servant des débats ayant précédé le déclenchement de la campagne militaire irakienne, ou des conditions de l’implantation des mesures de sécurité adoptées après le 11 septembre 2001, les auteurs abordent des questions fondamentales et développent les courants de pensée politique ayant influencé la prise de décision. Un ouvrage complet qui marque le renouveau des études francophones sur le fonctionnement des États-Unis, indispensables au préalable d’éventuelles contre-propositions.
Barthélémy COURMONT
Paris, Presses de Sciences Po, 2003, 384 p.
Notre route commence à Bagdad. Par les faucons de la Maison-Blanche, William Kristol, Lawrence F. Kaplan
Par-delà la guerre en Irak, c’est bien du projet stratégique global des néoconservateurs américains dont il est question dans cet ouvrage. En effet, dès les premières pages, les auteurs affirment que la guerre en Irak n’a pas été menée afin d’obtenir un quelconque avantage géopolitique, mais au nom d’une idée qui n’est autre chose qu’une grande cause morale, tel que l’avait déclaré George W. Bush. Le but de cette guerre était donc non seulement d’apporter la sécurité aux États-Unis, mais également la démocratie dans un pays qui étouffait sous un système totalitaire. Cela était entrepris avec l’espoir que la chute de Saddam Hussein marquerait le début de plusieurs changements de régime dans les États dits « terroristes », donnant, par là même, le coup d’envoi d’une révolution démocratique libérale dans le monde arabe.
L’ambition est claire : pour les États-Unis, il s’agit de faire du XXIe siècle le siècle de la démocratie. Dès lors, selon les auteurs, l’actuelle Administration souhaite conjuguer le réalisme de George H. Bush au moralisme de William J. Clinton, établissant ainsi les bases d’un internationalisme typiquement américain alliant la puissance et les idéaux des États-Unis, ces derniers se situant, tel que l’affirment les auteurs, en tant que « modèle pour le monde ». Pour William Kristol et Lawrence F. Kaplan, la doctrine Bush marque donc le retour à une époque lointaine où la leçon à retenir pour la politique étrangère américaine émanait de Munich et non du Viêtnam.
À cet égard, on pourrait rétorquer que finalement, dans les faits, il y a peu de différences entre la politique actuelle et celle qui était menée antérieurement. Par ailleurs, en quoi est-il moral de faire la guerre à l’Irak et de laisser à son sort la Corée du Nord et le Liberia ? C’est bien parce qu’une intervention serait plus dangereuse et stratégiquement non intéressante pour les États-Unis. En définitive, cet ouvrage permet de comprendre les ressorts idéologiques qui animent l’actuelle équipe au pouvoir à Washington.
Pascal BONIFACE
Paris, Éditions Saint-Simon, 2003, 179 p.
Histoire des Etats-Unis, Jacques Binoche
L’ouvrage de Jacques Binoche propose une approche américaine, et non européenne, de l’histoire des États-Unis. Il relate ainsi une success story : de la colonisation et du peuplement européen (1442-1765) jusqu’à l’entrée sur la scène internationale à partir de la Première Guerre mondiale, en passant par la Révolution américaine et la formation de la nation (1765-1825), ainsi que par l’expansion économique et l’industrialisation (1825-1917), les États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale, sont devenus, en l’espace de deux siècles à peine, « la superpuissance ».
J. Binoche, professeur d’histoire à l’Université de Polynésie française, souhaite donner au lecteur français une vision de ce pays différente de celle qu’il a coutume de connaître. En effet, l’histoire et la mémoire politique ne sont pas du tout perçues de la même manière de part et d’autre de l’Atlantique. L’ouvrage est original dans la mesure où il dresse un tableau synoptique, des épisodes clés qui ont façonné les États-Unis, et ce, d’un point de vue américain. La bibliographie est d’ailleurs exclusivement composée d’œuvres d’historiens et de politologues américains. Enseignant et chercheur depuis de longues années également dans plusieurs universités de la côte Est, J. Binoche souligne qu’aux États-Unis l’histoire n’est pas un sujet d’étude majeur. Les Américains, précise-t-il, « ne font pas d’exégèse historique, ils prennent les événements comme ils viennent », et l’époque contemporaine, marquée par les découvertes et les sciences, « les conforte dans cette idée de passé révolu et peu utile pour aborder les questions du jour ». On comprend mieux à quel point les attentats du 11 septembre 2001 ont pu traumatiser les États-Unis, jusque-là véritable sanctuaire.
Nonobstant des épisodes peu glorieux – la lutte contre les Indiens ou l’esclavagisme –, les Américains « considèrent que leur pays est une aventure en marche et ils vivent cela avec tranquillité et optimisme ». J. Binoche restitue parfaitement la perception idéalisée qu’ont les Américains de leur passé, leur regard étant résolument et exclusivement tourné vers l’avenir. Le lecteur français (et européen) peut être dérouté et surpris par cette assurance ostentatoire affichée par les Américains, et considérer qu’en l’absence d’un travail de psycho-politique il leur manque une certaine sagesse politique, ne donnant eux-mêmes pas de sens à l’histoire. À cet égard, on peut supposer que les paramètres qui fondent la politique (étrangère) américaine évolueront le jour où sera notamment assumé l’acte criminel que fut l’utilisation de la bombe atomique.
J. Binoche se situe à l’opposé des théoriciens du déclin de l’empire américain. Persuadé que les États-Unis, aujourd’hui, sont un pays « sans problème intérieur majeur à résoudre », il n’en pointe pas moins des défis multiples et divers qui se posent à la société américaine, tels celui de la « menace terroriste intérieure ». Les actes terroristes, tels que celui d’Oklahoma City, en 1995, s’expliquent ainsi par une « triste tradition américaine, celle de l’individualisme radical et de la volonté de frapper un pouvoir fédéral qu’on ressent comme une tyrannie ». L’auteur, qui s’appuie sur un argumentaire solide, considère néanmoins que la nation américaine « reste un pays d’avenir, de réussite et d’espoir ». Que l’on partage ou non les conclusions de J. Binoche, elles ont le mérite d’être tonifiantes, en ce sens que les Européens devraient s’inspirer davantage de cet optimisme propre aux Américains pour aller de l’avant.
Stephan MARTENS
Paris, Ellipses, coll. « Les essentiels », 2003, 253 p.
Pour l’empire du monde. Les Américains aux frontières de la Russie et de la Chine, Pierre Biarnès
Seule superpuissance depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis exercent sur le monde un leadership qui, s’il dérange ou rassure selon les perceptions, se heurte aux intérêts des autres nations. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne la Russie et la Chine, deux puissances qui, certes, ont perdu de leur caractère hégémonique, mais n’en demeurent pas moins des acteurs majeurs des relations internationales. En s’impliquant de plus en plus fréquemment dans le Caucase, en Asie centrale ou en Asie orientale, par des accords bilatéraux avec de jeunes démocraties, des projets de développement et de partenariat économique, ou par des interventions militaires, Washington s’expose ainsi aux critiques de Moscou et de Pékin, qui voient leur influence diminuer au fur et à mesure que l’hégémonie américaine progresse.
Cet ouvrage dense répertorie les zones dans lesquelles les États-Unis se retrouvent directement confrontés aux intérêts russes et chinois, présentant les problématiques régionales ainsi que les différents acteurs locaux et les enjeux futurs. L’objectif est de chercher à comprendre quelle est la nature de la politique suivie par Washington, et si une telle confrontation est involontaire ou délibérée. Au cours de la dernière décennie, de multiples travaux de recherche aux États-Unis ont en effet mis en garde les autorités américaines devant un retour de la Russie au premier plan et l’émergence de la Chine sur la scène internationale. De leur côté, Pékin et Moscou semblent chercher la compromission et le partenariat entre eux, afin d’éviter l’isolement, sans toutefois se positionner en tant qu’adversaires de Washington. Mais sur le terrain, au cas par cas, les intérêts sont de plus en plus souvent confrontés les uns aux autres. Les dés semblent ainsi jetés de ce qui sera sinon le grand affrontement, du moins l’un des grands enjeux du XXIe siècle – à savoir, l’opposition entre les trois puissances majeures pour le leadership mondial.
En toile de fond de cet ouvrage se trouve relancée la question fondamentale des puissances maritimes opposées aux puissances continentales. Les États-Unis, de par leur faculté à se projeter à l’extérieur de leurs frontières, sont sans aucun doute le plus bel exemple d’une puissance maritime, tandis que la Russie et la Chine restent encore aujourd’hui fortement attachées à leur zone d’influence, qui correspond approximativement aux frontières de l’empire dans lequel elles ont, à une certaine époque, exercé leur hégémonie. Dans un environnement international fortement marqué par les échanges que la mondialisation offre, les acteurs locaux, plutôt que de se tourner vers le voisin trop encombrant, choisissent de plus en plus souvent de s’allier à une puissance lointaine, afin d’asseoir leur indépendance tout en garantissant leur sécurité. Dans ces conditions, Washington incarne pour de nombreux peuples le meilleur rempart face aux risques de tomber (ou retomber) sous la domination de Moscou ou de Pékin, sans que ne soit pour autant évoquée la question du risque de tomber sous la domination de Washington.
Barthélémy COURMONT
Paris, Ellipses, coll. « Référence géopolitique », 2003, 959 p.
 
GÉOPOLITIQUE RÉGIONALE
 
 
Religion et nation chez les Albanais. XIXe-XXe siècles, Nathalie Clayer
Cet ouvrage d’une spécialiste réputée de l’islam balkanique regroupe 21 textes (dont cinq en anglais) publiés entre 1995 et 2002, qui s’organisent en quatre parties. La première traite du rôle de la presse et des livres dans la diffusion de l’identité nationale albanaise à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, soulignant la place de la diaspora albanaise dans ce processus, notamment celle d’Égypte. La seconde étudie le rôle éminent que jouèrent à la même époque les Bektachis, confrérie musulmane hétérodoxe, dans la promotion du nationalisme albanais par la diffusion de l’écrit et l’introduction de motifs nationalistes dans les chants et poèmes vecteurs de leur doctrine. La troisième s’intéresse, toujours pour cette période, aux rapports islam-catholicisme et religion-nation dans l’espace dialectal et culturel guègue (Albanie du Centre et du Nord, Kosovo, Macédoine), où le bektachisme s’est peu diffusé et où prédomine l’islam sunnite : régions conservatrices, loyales aux Ottomans mais réfractaires à leurs réformes et peu ouvertes à la diffusion de l’identité nationale albanaise naissante. La dernière partie concerne les évolutions religieuses et identitaires depuis la fin du communisme : réhabilitation de la période ottomane, explosion des prosélytismes, renforcement d’un islam sunnite conservateur largement financé par les pays du golfe Persique, difficultés à se reconstruire au contraire pour les confréries musulmanes bien moins aidées de l’extérieur, nouvelles articulations entre religion et identité nationale, et influence du désir d’Europe sur les expressions de l’albanité.
Comme le souligne l’avant-propos, l’ouvrage privilégie l’étude de deux périodes de crises et de recompositions politiques et identitaires dans les Balkans – les dernières décennies de l’Empire ottoman et la période postcommuniste – chaque fois à l’articulation de deux siècles. En elles-mêmes l’Albanie monarchique et l’Albanie communiste ne font pas l’objet d’études spécifiques, bien que plusieurs textes s’y réfèrent en partie. Une autre dissymétrie existe entre l’attention centrale portée à l’islam dans plusieurs de ses variantes et la modeste place accordée au christianisme (orthodoxe ou catholique), souvent évoqué mais auquel un seul texte (sur les conversions à l’islam) est spécifiquement consacré.
D’une grande clarté d’écriture, le livre reflète le souci de précision de son auteur et sa capacité d’autocritique (ainsi p. 8 et 257). Contrairement à bien d’autres recueils d’articles, il comporte peu de redites. Sa cohérence s’organise autour de la lutte contre les idées reçues et les clichés construits et transformés au fil des périodes par les Albanais, par les chercheurs occidentaux et par interaction entre les deux. Ainsi épingle-t-elle des « traditions inventées », parfois concurrentes entre elles, des clichés comme celui du caractère superficiel et peu structurant de la religion chez les Albanais. Elle montre aussi pourquoi le Kosovo ne peut être qualifié de « berceau du nationalisme albanais » bien qu’il ait été, en 1878, l’épicentre de la Ligue de Prizren, car ce nationalisme était porté par des milieux alors plus évolués d’Albanie du Sud et de la diaspora. Sensible à la grande diversité de ce peuple, l’auteur va jusqu’à écrire : « Pour moi, on ne peut parler des Albanais en général » (p. 14). Dans le dernier texte, « être Albanais dans les Balkans des années 1990 », elle brosse un tableau nuancé de cette diversité, qu’elle estime récemment accrue, et conclut qu’ « il y a chez de nombreux Albanais, une dimension idéale, centripète, qui s’oppose à une dimension centrifuge, plus concrète, dans laquelle s’expriment les identités familiales, régionales et religieuses » (p. 444). Voilà comment combattre, sans le dire, les alarmistes simplificateurs obsédés par l’idée que les Albanais ne songent qu’à réaliser une « Grande Albanie ».
Michel ROUX
Géographe
Université de Toulouse - Le Mirail
Istanbul, ISIS Press, 2002, 449 p.
La Bosnie-Herzégovine. Enjeux de la transition, Sous la direction de Christophe Solioz et Svebor André Dizdarevic
Dans cet ouvrage consacré à l’état des lieux de la Bosnie-Herzégovine et à ses perspectives d’avenir sept ans après les Accords de Dayton, la complaisance n’est pas de mise. Dès les premières pages, le ton est donné : la situation actuelle – politique, économique, culturelle, morale – de cette ancienne république yougoslave est plus qu’alarmante et nécessite un nouveau projet collectif. Comme un jeu de miroirs, les six contributions renvoient l’image d’une société anéantie qui peine à se relever de ses années de guerre (1992-1995) et à amorcer une véritable transformation démocratique. Ainsi, pour Christophe Solioz, la Bosnie-Herzégovine se trouve, aujourd’hui comme en 1995, face à une triple transition : de la guerre à la paix, d’une économie socialiste à une économie de marché et d’un pays assisté à un pays souverain (p. 131), ce qui constitue une véritable gageure.
Ainsi, l’instauration d’un protectorat international, qui s’est révélée positive sur le plan militaire, génère en revanche un véritable cercle vicieux sur le plan civil, développant un syndrome de passivité et de dépendance chez les citoyens bosniens (p. 61). En outre, dans la pratique, les autorités politiques locales n’ont qu’une marge de manœuvre très réduite face au Haut Représentant de l’Organisation des Nations unies (ONU) – actuellement Paddy Ashdown – qui contrôle étroitement les pouvoirs exécutif et législatif. Comme le souligne fort justement Zarko Papic : « Quant à l’évolution de l’autonomie et de la responsabilité locale, les organisations internationales – si l’on se base sur l’expérience observable en Bosnie-Herzégovine – font partie du problème et non de la solution. Il faudrait, pour y remédier, garantir un changement significatif de leur politique d’aide » (p. 76).
Au-delà des difficultés inhérentes au complexe système politico-institutionnel instauré par les Accords de Dayton et des tensions toujours existantes entre les trois communautés, l’inquiétude principale paraît aujourd’hui avant tout d’ordre économique et social : un taux de chômage s’élevant à environ 40 %, un habitant sur cinq vivant en dessous du seuil de pauvreté (soit le même niveau qu’au lendemain de la guerre), un système de protection à peine viable, et ce, face à des perspectives d’amélioration qui semblent limitées (peu d’exportations, des investissements internationaux stagnants, une dette publique importante). La question la plus dramatique demeure toutefois celle des réfugiés et des personnes déplacées (un demi-million d’habitants hors de leurs foyers).
La qualité de cet ouvrage réside certainement dans le fait qu’il dépasse le simple état des lieux (les analyses sont fouillées et bien argumentées) en évitant les discours de rigueur sur l’intégration euro-atlantique ou les progrès du processus de démocratisation, et qu’il propose des recommandations, notamment pour parvenir à une meilleure stratégie de distribution de l’aide internationale en Bosnie-Herzégovine. On peut néanmoins regretter que les auteurs ne se soient pas plus intéressés aux disparités (économiques et sociales) et aux divergences d’opinion existant entre les populations de la Fédération croatomusulmane et celles de la Republika srpska (République serbe). De manière générale, on demeure insatisfait devant « l’absence de parole » donnée aux citoyens bosniens, à leur analyse de la situation et à leurs attentes, qui font pourtant, elles aussi, indéniablement partie des « enjeux de la transition ».
Diane MASSON
Docteur en Science politique
Institut d’études politiques de Paris
Paris, L’Harmattan, 2003, 159 p.
Die Deutschen. Opfer und Alptraum Europas Der Weg der Deutschen durch ihre Geschichte, Hans-Joachim Seeler
Le titre de l’ouvrage, Les Allemands. Victimes et cauchemar de l’Europe. La voie des Allemands à travers leur histoire, comporte le terme « victimes », à première vue paradoxal s’il désigne les Allemands. En pointant les grandes étapes de l’histoire du peuple allemand, depuis les origines jusqu’à l’unification des deux États allemands en 1990, l’auteur, président de l’Europa-Kolleg de Hambourg et ancien député européen, insiste aussi bien sur l’époque nationale-socialiste, dont le régime barbare reste unique, que sur des césures historiques qui ont profondément marqué le peuple allemand. Pour Hans-Joachim Seeler, l’époque du schisme, avec la Réforme (1517) et la guerre de Trente ans (1618-1648), a durablement dévasté et désorganisé l’Allemagne, dont l’histoire ne débute ni en 1914, ni en 1933.
L’auteur ne pratique pas de révisionnisme et il ne cherche pas à réintégrer les Allemands dans une sorte de normalité historique. Il évite de rentrer dans le débat des années 1986-1987 – la « querelle des historiens » – sur l’interprétation du nazisme qui tendait à remettre en cause sa singularité. Son objectif est de leur assigner une juste place dans l’histoire de l’Europe. Autant il souligne l’arrogance et la naïveté de l’élite politique allemande qui, en 1890, se lance dans une politique mondiale, faisant totalement fi de la complexité de la situation politique en Europe, et in-siste sur l’horreur (le « cauchemar ») produite en Europe par le national-socialisme, autant il démontre les effets à long terme (jusqu’à l’ère contemporaine) des ravages produits sur l’Allemagne par la guerre de Trente ans, car le pays devient alors, et pour longtemps, un champ de bataille européen. L’auteur détabouise ainsi la notion de « victimes » appliquée aux Allemands.
Le but de H.-J. Seeler n’est pas d’historiciser le nazisme pour le banaliser ou le relativiser, mais de réhabiliter les autres périodes de l’histoire allemande, en pointant les continuités et les ruptures de cette histoire. Il s’inspire de la thèse de l’historien Martin Broszat, du début des années 1980, qui plaide en faveur d’une (ré)introduction de l’histoire du national-socialisme dans un contexte temporel plus large. En somme, son ouvrage se veut une réponse éclairée à tous ceux qui imputent à la seule Allemagne le chemin funeste pris par les Européens de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Les propos de l’auteur ne tendent pas à disculper les Allemands pour les faire sortir de la « culture du souvenir », mais invitent le lecteur (allemand) à cesser de cultiver une culture de l’autoflagellation qui, à terme, conduit les Allemands à une névrose paralysante. H.-J. Seeler s’inscrit dans la ligne de nombreux historiens et politologues qui considèrent que l’Allemagne, sans oublier le passé, doit être tournée vers l’avenir. Pour lui, l’histoire prouvera que l’année 1990 est une date clé non seulement pour les Allemands (l’unification), mais aussi pour tous les Européens, car ce que l’on avait appelé, à partir du milieu du XVIIe siècle, la « question allemande » n’a plus de raison d’être. Une autre manière de considérer que, malgré une histoire sinueuse, l’Allemagne européenne et démocratique peut accéder à la normalité (politique).
Stephan MARTENS
Baden-Baden, Nomos, 2003, 2e éd., 672 p.
Deutschland im Abseits ?
Rot-grüne Auenpolitik, 1998-2003
Sous la direction de Hanns W. Maull, Sebastian Harnisch, Constantin Grund
Dans cet ouvrage intitulé L’Allemagne hors jeu ? La politique étrangère rouge-verte, 1998-2003, l’équipe du département de recherche en relations internationales de l’Université de Trêves, autour du politologue Hanns W. Maull, qui, au début des années 1990, définissait l’Allemagne comme une Zivilmacht (puissance civile), dresse le bilan de « quatre années et cent jours » d’action du gouvernement de Gerhard Schröder en politique étrangère.
Le premier constat à cet égard est que même si la nouvelle génération au pouvoir tend à défendre les intérêts nationaux de manière plus affirmée, la coalition gouvernementale rouge-verte se situe largement dans la continuité du gouvernement précédent. Il en va de même en politique européenne, malgré l’adoption d’un discours plus musclé, et si G. Schröder, à l’inverse du chancelier Helmut Kohl, se risque à jouer le rôle de l’intergouvernementaliste, son ministre des Affaires étrangères, le Vert Joschka Fischer, tempère ce rôle en interprétant celui de l’intégrationniste. La nouveauté, selon les experts de l’Université de Trêves, est l’idéalisme avec lequel la coalition gouvernementale tente de contribuer à « civiliser » les rapports internationaux. En matière de politique commerciale, d’aide au développement et de sécurité, les dirigeants actuels ont en effet mis l’accent, dans les programmes de coalition de 1998 et de 2002, sur une politique plus soutenue de défense des droits de l’homme et de l’environnement. Les bonnes intentions n’ont cependant pas résisté au contexte (inter)national. D’une part, la politique et la diplomatie s’articulent, d’abord et toujours, en priorité autour des intérêts économiques. D’autre part, le poids des difficultés économiques et sociales internes limite le champ d’action du gouvernement en politique extérieure. Il en va ainsi des moyens matériels et financiers très insuffisants mis à la disposition de la Bundeswehr, ce qui, à moyen terme, pourrait rendre peu crédible le rôle efficient que l’Allemagne entend jouer au sein des organisations supranationales, alors que sa politique étrangère est basée, précisément, sur le primat du multilatéralisme.
Le tableau d’ensemble est finalement plutôt sombre. La « nonchalance » (politique) et la « négligence » (des relations avec les deux principaux partenaires, la France et les États-Unis) sont, d’après les auteurs, les maîtres mots qui déterminent la politique étrangère allemande, et la crise irakienne, au début de l’année 2003, n’a fait que mettre en exergue les déficits majeurs dont souffre cette politique depuis 1998 – manque de cohérence, consistance insuffisante et perte de capacité d’influence. La coalition rouge-verte a poussé l’Allemagne, après des décennies de partenariat transatlantique solide et d’intégration européenne fructueuse, à se « mettre en position de hors-jeu ». Ainsi, après la crise du Kosovo en 1999, surmontée avec succès, les experts estiment que les dirigeants allemands n’ont pas su prendre acte des enjeux et des défis croissants en matière de politique internationale. Les avis sont sceptiques, même par rapport à l’avenir du partenariat franco-allemand : rien n’indique en effet qu’il puisse demeurer le « moteur » d’une Europe élargie. De plus, c’est ce partenariat qui a conduit l’Europe à se fissurer, suite à la position intransigeante de l’Allemagne sur le dossier irakien. Opposé à la formule du deutscher Weg (la voie allemande) de G. Schröder, H. W. Maull considère qu’elle présage une véritable faille dans la politique étrangère allemande : par le refus catégorique de participer avec les Américains, même sous mandat onusien, à une guerre contre l’Irak, la coalition rouge-verte a tout simplement suivi une voie unilatéraliste. Pour H. W. Maull, l’Allemagne unifiée se doit de « définir une ligne de conduite fiable en matière de politique étrangère ».
Ces critiques de fond laissent perplexes. En effet, non seulement, comme on pouvait le prévoir, la guerre et la politique américaines de démocratisation de l’Irak sont un échec, mais on peut considérer aussi que ces réflexions correspondent à une certaine manière allemande de voir les choses qui empêche de repenser le rapport aux États-Unis. Pour quelle raison une velléité d’émancipation conduirait-elle fatalement à une Allemagne dévaluée ? Enfin, n’est-il pas contradictoire de prôner la continuité tout en critiquant le prétendu manque d’adaptation à l’environnement international ? H. W. Maull tient à son concept de l’Allemagne-(éternelle) puissance civile, les « changements infimes » qui se sont produits dans la politique étrangère et de sécurité n’étant que la conséquence d’un monde en mutation permanente. Mais qui aurait imaginé, il y a dix ans à peine, la présence de soldats allemands en ex-Yougoslavie, en Afghanistan ou encore en Afrique ? Si les réflexions sont toutes stimulantes, elles traduisent une certaine propension allemande à vérifier constamment la situation d’incertitude. Ainsi, le cœur de l’argumentation reflète l’image d’un pays qui n’est pas encore sûr de lui.
Stephan MARTENS
Baden-Baden, Nomos, 2003, 193 p.
 
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE EN QUESTION
 
 
La nouvelle islamophobie, Vincent Geisser
Alors que l’islam s’instaure progressivement comme une réalité nationale en France, il fait l’objet d’un rejet de plus en plus marqué, le 11 septembre 2001 ayant sans nul doute accentué ce phénomène. Ainsi, l’instrumentalisation de la peur de l’islam est devenue une ressource électorale et éditoriale. Vincent Geisser nous livre une étude très fouillée et documentée distinguant quatre sources pour ce qu’il qualifie comme l’ « islamophobie ».
La première concerne les journalistes et les intellectuels qui combattent l’obscurantisme et l’intégrisme musulman au nom des valeurs de liberté, de laïcité et de démocratie. Cependant, estime V. Geisser, derrière l’illusion de la rigueur universitaire ou du discours érudit dans une thèse quasi unique, on aperçoit assez rapidement la thèse de la menace permanente, usant de registres aussi variés que la peur de l’invasion, l’angoisse sécuritaire ou le fantasme de la dilution culturelle.
Viennent ensuite ceux que V. Geisser appelle « les nouveaux experts de la peur », qui tendent à marginaliser les véritables islamologues, faisant de la dénonciation du danger du fondamentalisme musulman leur fonds de commerce au mépris de toute déontologie professionnelle, tant dans les méthodes d’enquête que dans les modes d’interprétation des données. Ainsi, de riches documents d’analyse tels que celui réalisé par Xavier Ternissien (La France des mosquées, Paris, Albin Michel, 2002) ont été délaissés par les « intellectuels médiatiques » et n’ont pratiquement fait l’objet d’aucune recension dans la presse.
La troisième source de l’islamophobie se situe dans les milieux communautaires engagés, notamment les leaders de la communauté juive de France qui accusent les musulmans d’être à la base d’un nouvel antisémitisme, mais qui se laissent très souvent aller à des dérapages racistes à leur égard, allant même parfois jusqu’à rejoindre les registres islamophobes du discours d’extrême droite.
Enfin, en dernière catégorie, on trouve les musulmans islamophobes, tels que les experts musulmans auprès des états-majors partisans ou de grandes associations nationales, mais également des acteurs cultuels et religieux majoritairement liés à l’État algérien et qui utilisent l’argument anti-islamiste pour s’imposer comme les représentants légitimes d’un islam ouvert et libéral.
En définitive, l’auteur reproche à l’ensemble de ces courants de ne pas s’intéresser à l’islam vécu mais de porter leur attention sur un islam imaginaire ou fantasmé au service d’un combat idéologique, s’arc-boutant sur une rhétorique catastrophiste dont l’isla- mophobie n’est qu’une dimension. Ainsi, « le musulman paisible de la mosquée de Bordeaux ou la jeune fille voilée d’un collège lillois [deviennent] les éléments visibles d’un ensemble faisant problème et qui légitime pleinement que l’on entretienne à leur égard une forme de suspicion permanente sous couvert de vigilance républicaine. Le glissement du combat idéologique contre l’islamoterrorisme à l’islamophobie devient alors possible ».
Pascal BONIFACE
Paris, La Découverte, coll. « Sur le vif », 2003, 122 p.
Antisémitisme : l’intolérable chantage. Israël-Palestine, une affaire française ? Étienne Balibar et al. (collectif)
Ce petit livre collectif, vif et argumenté, se présente comme une réaction face au soutien croissant apporté au gouvernement israélien par les représentants officiels ou autoproclamés de la communauté juive et par de nombreux intellectuels français, qu’ils soient juifs ou non.
Les auteurs dénoncent l’utilisation systématique de la thématique de la montée de l’antisémitisme ou de la « nouvelle judéophobie » pour disqualifier toute critique de la politique militaire et coloniale menée depuis la fin de l’année 2000 par le gouvernement de Ariel Sharon. Ainsi, un peu comme ceux qui, il y a cinquante ou soixante ans, assimilaient toute critique de l’URSS au fascisme, certains s’efforcent aujourd’hui d’assimiler toute critique à Israël et à sa politique à une forme plus ou moins nouvelle d’antisémitisme. Grâce à des articles incisifs et courts, les auteurs mettent en pièces les arguments employés, soulignant par ailleurs les déformations grossières de la réalité auxquelles se livrent les soutiens inconditionnels du gouvernement de A. Sharon, et mettant au jour des ambiguïtés plus que gênantes par rapport à l’islamophobie.
Dans sa conclusion, Rony Brauman pointe le fait que les plus engagés en faveur de l’interdiction du voile à l’école en France sont également ceux qui ont accueilli avec bienveillance le brûlot raciste et islamophobe de Oriana Fallacci (La rage et l’orgueil, Paris, Plon, 2002). D’autre part, il met en doute le qualificatif de « démocratique » pour un pays qui soumet à un régime arbitraire, administratif et militaire une population presque aussi grande que la sienne.
Pascal BONIFACE
Paris, La Découverte, coll. « Sur le vif », 2003, 134 p.
Le sport spectacle. Les coulisses du sport business Michel Pautot
Spécialiste du droit du sport, Michel Pautot fut l’un des avocats à l’origine de l’arrêt Malaja. En donnant aux sportifs originaires des pays ayant passé des accords d’association avec l’Union européenne (ue) les mêmes droits qu’aux ressortissants de l’ue, cet arrêt eut un impact comparable à celui du déjà célèbre arrêt Bosman dans le monde du sport professionnel, qui permettait aux joueurs de football issus de l’espace économique européen de jouer dans tous les clubs européens sans restrictions de nombre.
Son ouvrage est divisé en quatre parties. La première est consacrée aux acteurs du sport. Il est question ici du sport spectacle et de ces sportifs qui sont devenus les nouvelles « stars » du moment. Il décrit ensuite les différents sports devenus « spectacles » où la mise en scène télévisée n’empêche pas des affluences croissantes dans les stades, lieux de passion et de déraison. Il est également question dans cet ouvrage des chiffres et des salaires des « stars » ainsi que de la butte anti-dopage. M. Pautot livre donc ici un manuel sur les coulisses du sport business.
Pascal BONIFACE
Paris, L’Harmattan, coll. « Questions contemporaines », 2003, 331 p.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis