Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130540980
208 pages

p. 97 à 105
doi: en cours

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Constituer des réseaux d'influence : acteurs et vecteurs de la décision en affaires étrangères

n° 52 2003/4

2003 Revue internationale et stratégique Constituer des réseaux d’influence : acteurs et vecteurs de la décision en affaires étrangères

La pensée au service de l’action : les think tanks américains

Général Alain Faupin (2 S) Général de division, Senior Fellow au Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF), Genève.
Les think tanks exercent un pouvoir et participent efficacement à l’élaboration de concepts, de doctrines, de stratégies et de politiques dans de nombreux domaines. Inséparables de la société américaine, ils reflètent une culture essentiellement anglo-saxonne et de bonne gouvernance démocratique. Une des principales leçons, qui s’inscrit comme un fil rouge dans la trame de cet article, est la cohérence entre les besoins exprimés ou ressentis, les moyens mis en œuvre pour les satisfaire, les hommes employés à le faire et les résultats obtenus. À l’heure où de multiples questions se posent quant aux nouvelles orientations de la politique étrangère et de sécurité américaine, il n’est pas vain de tenter d’en déterminer les origines, car c’est effectivement là que se trouvent la plupart des réponses. How Thought Serves Action : The American Think Tanks
Think tanks are powerful institutions that efficiently participate to the development of concepts, doctrines, strategies, and policies in many fields. They characterize the American society and reflect an essentially Anglo-Saxon and a good democratic governance culture. One of the main lessons which is the thread of this article is the coherence between the expressed or felt needs, the means used to satisfy them, the human resources committed, and the results obtained. Today, at a time when many questions arise about the new directions of American foreign and security policy, it may be useful to determine its origins. Indeed, that is where most answers lie.
Un tank est avant tout un réservoir, un contenant ou un volume offert. Certains pourraient vouloir y associer l’idée de puissance jusqu’à adopter l’acception technicoopérationnelle du terme que l’on retrouve dans main battle tank, un char de combat. Il n’est pas faux, pour autant, de penser que ces officines, dont la vocation est de penser (think), exercent un pouvoir et participent efficacement à l’élaboration de concepts, de doctrines, de stratégies et de politiques dans de nombreux domaines. Cette pratique est courante aux États-Unis, où elle est élevée au niveau institutionnel : il existe plus de 1 500 think tanks dans ce pays [1], qui s’intéressent à tous les domaines de la vie sociale, économique, scientifique, sécuritaire et politique.
Leur influence est évidente à la fois sur les plans local et national, voire international. Ils participent également à la formation et à l’entretien intellectuels des élites politiques américaines dans le cadre du spoil system [2], et occupent une place essentielle dans le domaine de la recherche. Les plus grandes personnalités de la politique américaine sont passées, à un moment ou à un autre de leur carrière, par ces institutions dont l’histoire est parfois ancienne.
Inséparables de la société américaine, les think tanks ne sont pas aisément transposables à d’autres systèmes ou à d’autres pays, ils reflètent une culture essentiellement anglo-saxonne et de bonne gouvernance démocratique. Néanmoins, ils se multiplient dans le monde en adoptant le modèle américain. L’Inde montrerait ainsi, dans la création de tels instituts ou « magasins de pensée » [3], un dynamisme en rapport avec la taille du sous-continent. Toutefois, les ériger en modèle ne serait guère utile. Le plus important est d’identifier leur signification et leur impact sur la marche des choses – c’est-à-dire sur l’évolution des esprits, la conduite de la politique, la gestion des crises, la croissance économique ou le progrès technique – et d’en tirer les leçons pour le fonctionnement de nos propres institutions. Une des principales leçons, qui s’inscrit comme un fil rouge dans la trame de cet article, est la cohérence entre les besoins exprimés ou ressentis, les moyens mis en œuvre pour les satisfaire, les hommes employés à le faire et les résultats obtenus. À l’heure où de multiples questions se posent quant aux nouvelles orientations de la politique étrangère et de sécurité américaine, il n’est pas vain de tenter d’en déterminer les origines, car c’est effectivement là que se trouvent la plupart des réponses.
 
UNE PRATIQUE ANCIENNE
 
 
Il existe un lien fort entre le milieu politique américain et les centres de réflexion que sont les think tanks. À titre d’exemple, un think tank conservateur, le Project for the New American Century, créé en 1997 afin d’enrayer le déclin de la défense américaine, a publié un rapport sous le titre Rebuilding Americas Defenses. Strategy, Forces and Resources for a New Century [4], cosigné, entre autres, par Paul Wolfowitz, John R. Bolton, Eliot Cohen, I. Lewis Libby, Dov Zakheim et Stephen Cambone, qui occupent tous aujourd’hui des postes clés au sein du département de la Défense américain [5]. Il ne fait aucun doute que ce rapport est à l’origine de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis [6]. De plus, ce rapport contenait, dès sa parution – un an avant les attentats du 11 septembre 2001 –, tous les éléments de la politique mise en œuvre par George W. Bush, que ce soit à l’égard de l’Irak (changement de régime), de l’Europe (modification du rôle de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord – OTAN, et du déploiement américain), de la Corée du Nord ou de l’Iran, et prônait un réarmement massif et immédiat. Ces liens entre les think tanks et les Administrations américaines, qui ont prévalu au sein du département de la Défense de l’Administration Bush, n’ont pas non plus fait défaut aux autres branches du gouvernement, en particulier au département d’État, où le secrétaire d’État adjoint aux Organisations internationales, Kim R. Holmes, était jusqu’alors vice-président et directeur du Kathryn and Shelby Cullom Davis Institute for International Studies à la Heritage Foundation.
Le lien entre les think tanks et le milieu politique s’explique bien entendu par des sensibilités personnelles mais également par le financement de ces instituts par des entreprises et des sociétés commerciales qui recherchent à la fois un soutien politique et un abri fiscal. Le monde militaro-industriel américain a besoin, pour prospérer, d’une solidarité sans faille et d’une grande complémentarité entre les politiciens (de l’Administration et du Congrès), les industriels et les « penseurs ». En effet, le lobbying ne puise sa force que dans les argumentaires mis au point par les think tanks. Le retour sur investissement à cet égard est généralement excellent, mais la concurrence est forte ; aussi s’attache-t-on à trouver des porte-drapeaux incontestables, qui, une fois placés à la présidence de ces organismes, en défendent les intérêts et les idées souvent au-delà des frontières du pays.
Par ailleurs, l’Administration et les départements ministériels sont essentiellement, comme dans tous les pays, tournés vers l’action et la gestion du pays. S’il existe en leur sein des cellules de conception, leur rôle relève plus du domaine de la mise en œuvre à moyen terme que de la prospective à long terme – seule faisant exception à la règle l’Office of Net Assessment, une cellule dirigée pendant plus de trente ans par Andrew Marshall [7]. Dans ces conditions, il est apparu que l’on ne pouvait pas à la fois participer à la gestion des crises, qui réclame une disponibilité immédiate et permanente, et penser efficacement l’avenir, qui nécessite un effort de recherche, du temps et un détachement des affaires courantes.
D’un point de vue historique, on peut affirmer, en s’inspirant notamment d’un article récent de Richard N. Haass, directeur du Policy Planning Staff au département d’État, que « l’essor des think tanks modernes s’est réalisé parallèlement à celui de la puissance américaine, jusqu’au leadership planétaire » [8]. Ainsi, l’auteur distingue trois phases dans cette évolution. La première phase, qui recouvre la période de la Première Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre, a été marquée par la naissance de quelques organismes apolitiques qui se sont donné pour mission d’aider, par des conseils avisés, leur gouvernement à répondre aux défis internationaux. Pour l’essentiel, ce fut le cas de l’Institute for Government Research, qui fut créé en 1916 et s’effacera en 1927 pour laisser la place à la Brookings Institution, l’une des plus vénérables institutions de Washington. L’autre exemple est celui de The Inquiry : ce groupe, créé pendant l’hiver 1917-1918 par le colonel Edward M. House, conseiller de Woodrow Wilson, s’était fixé pour objectif de préparer l’après-guerre en Europe. Ce groupe avait conseillé les membres de la délégation américaine lors de la Conférence de paix de Paris, le 25 janvier 1921, et devint, la même année, le Council on Foreign Relations, une institution ayant également un poids historique important.
La deuxième vague a correspondu à la fin de la Seconde Guerre mondiale et à l’émergence de la superpuissance américaine, confrontée à la guerre froide et à toutes les questions de dissuasion nucléaire et balistique. L’État américain a alors massivement investi dans un certain nombre d’organismes de recherche tels que la Rand Corporation – Rand pour Research and Development –, qui avait modestement commencé ses activités en 1948 comme un bureau d’études financé par l’armée de l’air américaine et organisé à son profit. Les bases de la planification moderne mais aussi des scénarios de crise, de la théorie des jeux et de la négociation stratégique y ont été jetées pour les deux générations suivantes.
La troisième vague a déferlé dans les trente dernières années, au cœur de la guerre froide et parallèlement aux grandes mutations de la fin du XXe siècle. Grâce à des études de fond et à une disponibilité permanente leur permettant de répondre en temps et en heure aux besoins des décideurs, les think tanks de cette génération ont eu une grande influence sur la préparation des grandes décisions. Partisanes mais tout aussi réactives, la Heritage Foundation, conservatrice, et son pendant libéral, l’Institute for Policy Studies, jouent quotidiennement ce rôle non seulement pour l’exécutif et le Congrès américains, mais également pour la société civile.
En ce début de XXIe siècle, on peut évaluer le nombre de think tanks aux États-Unis à plus de 1 500. Ils sont hétérogènes et sont financés soit par des contrats avec l’Administration (c’est le cas de la Rand Corporation) ou par l’Administration elle-même (Institute for Defense Analyses, United States Institute of Peace, Center for Naval Analyses Corporation), soit par des fonds privés (The Brookings Institution). D’autres enfin bénéficient du statut de fondation (The Heritage Foundation). Par ailleurs, certains se sont spécialisés dans un domaine particulier : le Moyen-Orient pour le Washington Institute for Near East Policy, le domaine économique pour l’Institute for International Economics, et le militantisme pour les International Crisis Groups, qui ont déployé sur les points chauds de la planète un réseau d’analystes afin de suivre les situations de tension et proposer des solutions originales pour restaurer la paix. La plupart des autres think tanks sont pluridisciplinaires : ils ne sont pas spécialisés dans une discipline particulière et sont en mesure de traiter différents sujets en fonction de l’actualité et des commandes qu’ils reçoivent.
 
LEUR CONTRIBUTION À LA VIE POLITIQUE AMÉRICAINE
 
 
Dans son étude précédemment citée, R. N. Haass identifie cinq avantages liés à l’existence des think tanks. Le premier concerne l’éclosion d’idées nouvelles et originales qui peuvent influer sur la façon dont les décideurs américains perçoivent les problèmes et envisagent des solutions aux défis globaux, les think tanks étant en quelque sorte des usines à idées. Les exemples ne manquent pas : le « choc des civilisations » de Samuel Huntington, en droite ligne des thèses développées à l’Université Harvard [9] ; le « Mandate for Change » un programme de gouvernement qui avait été proposé à Ronald Reagan par la Heritage Foundation ; et le projet d’un Conseil économique de sécurité, mis au point en 1992 à l’attention du président William J. Clinton [10] par le Carnegie Endowment for International Peace (CEIP) et par l’Institute for International Economics.
Par ailleurs, les think tanks permettent de créer un réservoir de capacités et de talents politiques destinés à la haute administration. En effet, à l’inverse de certaines démocraties comme la France, le Royaume-Uni, le Japon et l’Allemagne, qui disposent d’un corps de hauts fonctionnaires statutaires formés dans des écoles spécialisées et qui assurent – parfois avec une certaine sclérose – la continuité de l’État, les États-Unis pratiquent la relève en masse de leur personnel de décision et de gestion à chaque changement présidentiel. Ce sont alors des milliers de spécialistes qu’il faut recruter pour remplacer les postes laissés vacants par le départ, souvent échelonné sur un ou deux ans, des « political appointees ». Les think tanks remplissent donc la fonction, selon le principe des vases communicants, de réservoirs de talents, de pair d’ailleurs avec les universités de renom (Yale, Harvard, Georgetown, Princeton, Stanford, University of California, Los Angeles, etc.). La couleur politique de ces institutions revêt à l’évidence une importance marquée, bien que certains instituts apolitiques tiennent à préserver leur spécificité de « point de rencontre ». Ainsi, une grande partie des ténors de l’Administration Clinton dirigent ou animent aujourd’hui certains instituts, en apportant une expérience hors du commun, propre à nourrir positivement tous les débats d’idées. Les allers et retours entre les fonctions gouvernementales et les think tanks sont donc chose commune [11].
Les think tanks permettent également de mettre à la disposition des professionnels de la chose publique et des affaires internationales des points de rencontre. En effet, les décideurs ont besoin de ce retour dans le liquide amniotique de la pensée où, retrouvant chercheurs et anciens collègues, ils peuvent s’exprimer librement et « off the record » [12], et se faire communiquer les résultats d’études en cours sur des sujets qui sont au cœur de leurs préoccupations. Ces rencontres sont souvent l’occasion de lancer non seulement des ballons d’essai, mais aussi de fourbir des arguments que l’on retrouvera autour des grandes tables de négociation internationales ou dans des débats publics dans le cadre de campagnes électorales locales, sénatoriales ou présidentielles.
L’éducation du public et sa formation aux grandes questions de société, de politique économique ou de sécurité sont également des atouts majeurs de ces instituts, dont l’activité incessante et la remise en question permanente – due à la fréquence des relèves politiques – est un gage de dynamisme. Chaque année, des milliers d’études sont réalisées par ces innombrables officines, impliquant un large segment de la population étudiante et professionnelle américaine. Les think tanks permettent ainsi de dynamiser la réflexion et sont un outil hors pair de diffusion et de vulgarisation du savoir.
Selon R. N. Haass, dont l’expérience en la matière ne peut être mise en cause, le cinquième avantage est, sans conteste, le rôle de médiation que ces instituts peuvent être amenés à jouer entre des parties opposées sur un dossier précis. Concernant l’apartheid, par exemple, le Carnegie Endowment for International Peace s’est appliqué à rassembler, chaque année pendant huit ans, à partir du milieu des années 1980, toutes les parties prenantes au dossier. Un dialogue a ainsi pu naître et contribuer à son abolition en Afrique du Sud [13]. Ce rôle sert très clairement la politique étrangère américaine, alors même que, dans la plupart des cas, ces instituts ne sont pas subventionnés, loin s’en faut, par l’Administration.
 
UN FINANCEMENT DIVERSIFIÉ
 
 
L’extrême variété des organismes, instituts, centres, forums et fondations qui se classent ou sont rangés sous la dénomination de think tank implique des sources de financement multiples. Il est évident que celles-ci ont un impact direct sur leurs liens avec le pouvoir. Ainsi, certains think tanks affichent clairement la volonté de ne jamais dépendre de l’Administration, quelle qu’elle soit, afin de conserver une image de neutralité propice à certaines fonctions, telles que la médiation. Le mode de financement de ces organismes doit également traduire cette volonté d’indépendance politique et reposer essentiellement sur des participations du secteur privé [14]. Ainsi, leurs sources de financement sont souvent les mêmes : legs, fondations, contributions de sociétés commerciales et industrielles, contrats de recherche passés avec l’Administration, le secteur privé, les universités ou l’étranger, frais de scolarité pour les formations, prestations diverses, honoraires des conférenciers, contributions financières aux séminaires, publications, interviews et autres.
Aucun think tank – à quelques exceptions près [15] – n’a de source de financement unique, à l’instar de certains pays en développement (PED) qui ne peuvent compter que sur l’aide extérieure pour organiser et faire fonctionner leurs centres d’études et de recherche, sauf à accepter l’implantation d’une « succursale » de la Rand Corporation, du Carnegie Endowment for International Peace, de la Heritage Foundation ou du East-West Center.
La Brookings Institution (((((((www. brookings. org),qui revendique son indépendance et dont on sait qu’elle est l’une des plus anciennes institutions de ce type aux États-Unis, a un budget annuel d’environ 40 millions de dollars, destiné à lui permettre de mener ses recherches, ses analyses, son travail de coopération, la diffusion de ses travaux et de rémunérer ses collaborateurs. L’argent provient d’une fondation (endowment) créée en même temps que l’institution par Robert Somers Brookings en 1927. Il provient aussi de donations et de subventions accordées par des fondations, des corporations et des particuliers. Les publications – environ 50 ouvrages par an – sont une autre source de revenus, ainsi d’ailleurs que les frais de scolarité perçus par le Center for Public Policy Éducation, qui dispense des formations de haut niveau. Pour Strobe Talbott, ancien secrétaire d’État adjoint de l’Administration Clinton et directeur du centre, « des règles très élaborées ont été mises au point pour éviter que les contributeurs aient une quelconque influence sur les projets et les résultats des travaux de recherche de la Brookings » [16].
À titre documentaire, voici le mode de financement et le degré d’indépendance de neuf think tanks, dont le budget s’échelonne entre 3 et 30 millions de dollars et les effectifs de 35 à 200 personnes. L’American Enterprise Institute (((((((www. aei. org),à but non lucratif, est indépendant et financé par des subventions, des donations et les contributions de fondations, de sociétés et de particuliers. En 2000, son budget annuel était de 17 millions de dollars. Le Carnegie Endowment for International Peace (((((((www. ceip. org)dispose d’un budget annuel de 18,3 millions de dollars. Il s’agit d’une institution très indépendante qui tire ses ressources de locations immobilières, de contributions diverses, mais aussi de la publication de sa revue de renommée mondiale : Foreign Policy. Fondé en 1977, The Cato Institute (((((((www. cato. org)n’accepte aucune contribution gouvernementale pour préserver son indépendance. Son budget annuel, 15 millions de dollars, est alimenté par des contributions privées, les honoraires de ses conférenciers et la vente de ses publications. Le Center for Nonproliferation Studies (((((((http:// cns. miis. edu),fondé en 1989, s’est spécialisé dans les armes de destruction massive (ADM) et dans la formation de spécialistes de la non-prolifération. Ce centre indépendant, bien représenté à l’étranger et fort de près de 200 chercheurs et associés, fonctionne avec un budget de 6,5 millions de dollars provenant de donateurs privés, de sociétés et de fondations diverses ainsi que de la publication, trois fois par an, de The Nonproliferation Review.
The Council on Foreign Relations (((((((www. cfr. org),créé en 1921, se veut, lui aussi, totalement indépendant. Fort de 200 personnes, exempté de taxes, il tire les ressources de son budget annuel – 30 millions de dollars – des souscriptions de ses membres mais aussi de dons, de legs, de revenus issus de sa propre fondation et de contributions diverses, excluant toute participation gouvernementale. The Heritage Foundation (((((((www. heritage. org),créée en 1973, délibérément conservatrice et avocate des vertus traditionnelles américaines et de la libre entreprise, est forte de 185 personnes. Son budget annuel s’élève à 28,5 millions de dollars et y contribuent ses membres mais aussi des sociétés commerciales et industrielles ainsi que plus de 200 000 sympathisants, par le biais de contributions directes et volontaires. The Hudson Institute (((((((www. hudson. org)a été créé en 1961 et il tire les ressources de son budget annuel (7 millions de dollars) de contributions privées ; il est représenté dans les grandes villes américaines. La New America Foundation (((((((www. newamerica. net)est l’un des plus récents think tanks, créé en 1999, avec un budget annuel de 3 millions de dollars. Indépendant, il a le même mode de financement que la plupart de ses semblables. Le Center for Strategic and International Studies (((((((www. csis. org)est, à l’inverse, un des plus vieux think tanks américains, dont le budget s’établit annuellement autour de 17,5 millions de dollars provenant, comme pour les autres, de contributions privées, de la vente de ses publications, mais aussi, pour une part non négligeable – environ 10 % –, de contrats gouvernementaux.
 
UNE FONCTION ESSENTIELLE DE PROSPECTIVE
 
 
Lorsqu’il est question de leur fonctionnement, la première tâche des think tanks est d’identifier, suffisamment en amont et à l’avance, les nouveaux défis d’importance auxquels les États-Unis et le monde risquent d’être confrontés dans le futur, et de les porter à la connaissance des décideurs politiques avec des principes de solution. Ils agissent à la manière d’universités sans étudiants dont les travaux pratiques – préparés par des professeurs spécialisés, en l’occurrence des universitaires dûment diplômés et dont un grand nombre a déjà vécu une expérience au sein d’une Administration – seraient destinés à l’usage du public, de l’Administration, de la presse et des décideurs. L’objectif clairement affiché est de produire et de vendre des idées dans des domaines qui intéressent une « clientèle » bien définie, qu’il faut convaincre, conserver et étendre. En effet, l’objectif des think tanks n’est pas de gérer les idées en cours de développement mais, au contraire, de les remettre en question et en perspective, de faire résolument de la prospective et de communiquer, sans entrave mais avec une conviction argumentée, les propositions que, dans la sérénité toujours relative mais néanmoins préservée de leur environnement de travail, l’analyse, l’étude et la recherche les ont conduits à élaborer.
La diffusion de ces résultats et de ces recommandations prend plusieurs formes. Il y a tout d’abord la voie écrite traditionnelle, par le biais d’ouvrages et de rapports. Cependant, sachant pertinemment que les décideurs auxquels ils s’adressent n’ont pas le temps de lire dans l’exercice de leurs fonctions officielles, sinon des documents courts et synthétiques, le recours à des « lettres » (policy briefs) tend à se généraliser. Il existe aussi la voie parlementaire des auditions, les consultations privées ou les réunions conjointes avec les membres de l’exécutif et du Congrès. La voie des séminaires et des conférences est également très largement utilisée.
Toutefois, il faut admettre, tel que le fait la récente thèse de Natalie La Balme, portant sur les décideurs et les politiques face à l’opinion publique, que les responsables politiques sont souvent influencés par l’opinion publique nationale [17]. Or l’opinion publique est elle-même influencée par la couverture que font les médias d’un sujet donné. Ainsi les décideurs et leurs conseillers ne connaissent-ils généralement du sujet que ce qu’ils en ont lu dans les journaux ou entendu et vu dans les médias audiovisuels. On ne sera donc pas étonné de constater que les think tanks réservent une part importante de la communication de leurs idées aux organes de presse et d’information. Celle-ci peut prendre la forme d’interviews, de débats ou de tables rondes, mais aussi d’articles, de discours publics, de communiqués et de dossiers paraissant dans la presse à grand tirage comme dans des revues spécialisées à diffusion plus confidentielle. Il n’est pas rare que ces instituts éditent eux-mêmes, à l’attention des journalistes, des vade-mecum destinés à les guider dans leurs recherches et à les aider à trouver le meilleur spécialiste sur le sujet qu’ils doivent traiter. Nul doute que l’utilisation optimale du potentiel d’Internet et que le soin tout particulier apporté aux portails de leurs sites comme aux services offerts – relevant d’une logique de marketing – contribuent puissamment à l’efficacité et à la renommée de ces centres de réflexion.
 
DEUX CAS D’ÉCOLE
 
 
Les grands sujets qui ont été traités récemment aux États-Unis par les think tanks sont légion. On peut en citer deux qui représentent des domaines d’action et de pensée différents. Tout d’abord, le débat relatif à la défense antimissile a été nourri essentiellement par les réflexions et par les propositions avancées par la Heritage Foundation. Pour cela, il a d’abord fallu battre en brèche les idées de l’Administration Clinton sur la question et s’attaquer au principal obstacle qui s’opposait au déploiement d’un système antimissile efficace : le traité Anti-Ballistic Missile (ABM). La seule voie possible était le Sénat qui, majoritairement républicain depuis 1994, a été convaincu et a fait signer à W. J. Clinton une lettre de certification valant renoncement au traité. La voie était donc ouverte pour son successeur, qui l’a purement et simplement dénoncé.
Le deuxième cas d’école est l’implication de la Rand Corporation dans le débat sur l’élargissement de l’OTAN, dès le début des années 1990. Le financement de cette institution est en grande partie assuré par des contrats étatiques ou passés avec les services parlementaires. Son mode de travail est particulier car elle opère à travers trois centres de recherche et de développement financés par les autorités fédérales du département de la Défense, les Federally Funded Research and Development Centers (FFRDC). Ces centres, organisés autour de capacités bien définies, ont une composition très stable et leurs membres travaillent en liaison permanente avec l’Administration, afin d’assurer un suivi continu des sujets et de maintenir des contacts avec les décideurs, acteurs et experts avec qui ils passent des contrats, et avec les chercheurs américains et étrangers qui y participent.
En écartant toute critique partisane et en s’efforçant de ne voir que le rapport entre la pensée et l’action, le terme de « cohérence » est celui qui s’impose. Les penseurs sont à leur place, l’exécutif à la sienne. Et, de temps en temps, ils échangent leur place afin d’éviter de verser dans l’idéologie ou l’abstraction. L’Université est associée aux efforts de réflexion, les étudiants coopèrent très tôt avec ces laboratoires dynamiques et en partie libérés des pesanteurs calendaires, administratives, financières ou conceptuelles qui condamnent les organes de réflexion étatiques à n’être souvent, au mieux, que des outils de gestion de crise.
L’Europe doit-elle encore une fois s’inspirer d’un modèle venant d’outre-Atlantique ? Certains n’ont pas hésité à franchir le pas sur d’autres continents, d’autres sont en passe de le faire sur le nôtre, notamment tous les pays d’Europe de l’Est. Certes, il reste à faire l’inventaire chiffré et pondéré des cellules de réflexion, des centres de recherche, des instituts de pensée, des fondations et des observatoires existant et agissant en France afin d’avoir une idée précise de la situation dans notre pays [19]. Enfin, une autre discussion pourrait être engagée quant à l’évaluation de leur influence et de leur contribution au débat et à la prise de décision stratégique.
 
NOTES
 
[1] Un décompte récemment effectué par le Foreign Policy Research Institute (FPRI) montre par ailleurs qu’il existe un nombre plus important de think tanks en activité dans le monde qu’aux États-Unis (4 500 dans le monde dont 1 500 aux États-Unis).
[2] Lorsqu’une Administration en remplace une autre à la suite d’élections locales ou nationales, les membres de l’Administration relevée ne demeurent pas en poste, à l’exception des personnels non politiques ; ils rejoignent alors soit le secteur privé, soit l’Université, soit les think tanks. On l’appelle aussi le système de la porte à tambour, revolving door.
[3] Bernard-Henri Lévy, Qui a tué Daniel Pearl ?, Paris, Grasset, 2003, p. 2.
[4] Donald Kagan, Gary Schmitt (eds.), Rebuilding America’s Defenses. Strategy, Forces and Resources for a New Century, Washington, DC, The Project for the New American Century, septembre 2000 ; disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// wwwwwww. newamericancentury. org/ RebuildingAmericasDefenses. pdf,consulté le 22 septembre 2003.
[5] Respectivement : secrétaire adjoint à la Défense ; sous-secrétaire d’État à la Maîtrise des armements et à la Sécurité internationale ; membre du Defense Policy Board de Donald Rumsfeld ; directeur de cabinet du vice-président, Richard Cheney ; sous-secrétaire à la Défense et directeur des Services financiers du Pentagone ; et directeur du bureau Programmes, analyses et évaluations, du département de la Défense.
[6] The National Security Strategy of the United States of America, Maison-Blanche, septembre 2002 ; disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// wwwwwww. whitehouse. gov/ nsc/ nss. html,consulté le 16 septembre 2003.
[7] Cette cellule de prospective extrêmement discrète mais disposant de moyens d’investigation et d’étude illimités a notamment été à l’origine de la stratégie nucléaire dans les années 1970 et au-delà. Elle a joué un rôle moteur dans la mise au point des grands concepts stratégiques de la guerre froide.
[8] Richard N. Haass, « Think Tanks and US Foreign Policy : A Policy-maker’s Perspective », in The Role of Think Tanks in US Foreign Policy, revue électronique du département d’État, vol. 7, no 3, novembre 2002. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// usinfo. state. gov/ journals/ itps/ 1102/ ijpe/ pj73haass. htm,consulté le 16 septembre 2003.
[9] La John F. Kennedy School of Government de l’Université Harvard, sans être un think tank, constitue un réservoir sans fond de penseurs liés à une école de pensée particulière.
[10] Dont on se souviendra qu’il avait, dès le début de sa présidence, considéré l’économie comme une priorité de son action gouvernementale. En effet, pendant la campagne présidentielle de 1992, son slogan avait été « The Economy, Stupid ! » cherchant ainsi à se démarquer de George H. Bush, à qui il avait été reproché d’avoir délaissé l’économie intérieure au profit de la politique étrangère.
[11] Richard N. Haass, aujourd’hui directeur du Policy Planning Staff au département d’État, a ainsi alterné les fonctions officielles et les séjours dans les think tanks : Conseil national de sécurité, département de la Défense, département d’État et Congrès, d’une part, et The Brookings Institution, International Institute for Strategic Studies (IISS), Council on Foreign Relations et Carnegie Endowment for International Peace, d’autre part. Ces allers et retours ne sont pas du tout exceptionnels, ils constituent plutôt la règle.
[12] En appliquant les règles de discrétion de Chatham House – le Royal Institute of International Affairs, Royaume-Uni – ainsi que le principe de non-attribution s’ils le souhaitent.
[13] On pourrait encore citer, comme le fait R. N. Haass dans son article, le rôle pilote du Center for Strategic and International Studies (CSIS) dans la résolution des conflits ethniques en ex-Yougoslavie, dans la solution des divisions internes à Israël entre religieux et laïcs, dans la facilitation du dialogue entre Turcs et Grecs, etc.
[14] On comprend ici par « indépendance » la capacité d’un think tank à continuer à fonctionner sans modifier ses objectifs ou sa ligne de pensée et sans dépendre financièrement du pouvoir lorsque sa tendance politique n’est pas celle de l’Administration en place. À cet égard, aux États-Unis, aussi bien les démocrates que les républicains partagent une conception très voisine de ce que doit être une société libérale fondée sur le capitalisme.
[15] Les seules exceptions sont à rechercher dans les instituts et les centres financés par l’Administration pour ses besoins propres, par exemple au sein du département de la Défense (Office of Net Assessment, Defense Policy Board) ou du département d’État (The United States Institute of Peace, USIP).
[16] R. N. Haass, « Think Tanks and US Foreign Policy », op. cit.
[17] Natalie La Balme, Partir en guerre. Décideurs et politiques face à l’opinion publique, Paris, Autrement, 2002, 144 p.
[18] Michael D. Rich, « Rand : How Think Tanks Interact with the Military », in The Role of Think Tanks in US Foreign Policy, revue électronique du département d’État, vol. 7, no 3, novembre 2002 ; disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// usinfo. state. gov/ journals/ itps/ 1102/ ijpe/ pj73richap. htm,consulté le 16 septembre 2003.
[19] La seule étude officielle effectuée à ce sujet en France est le rapport de mission effectué par François Heisbourg sur l’enseignement et la recherche en relations internationales et en matière de défense en France. Ce rapport a été rendu au Premier ministre Lionel Jospin le 5 juin 2000, mais il est impossible aujourd’hui d’en mesurer les véritables conséquences ; François Heisbourg, « Mission d’analyse et de proposition relative à l’enseignement et à la recherche en relations internationales et affaires stratégiques et de défense », rapport disponible sur Internet à l’adresse suivante : hhhhhhhttp:// wwwwwww. archives. premier-ministre. gouv. fr/ jospin_version2/ PM/ rapheisbourg. doc,consulté le 3 octobre 2003.
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Lorsqu’une Administration en remplace une autre à la suite...
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Bernard-Henri Lévy, Qui a tué Daniel Pearl ?, Paris, Grass...
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Donald Kagan, Gary Schmitt (eds.), Rebuilding America’s De...
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Respectivement : secrétaire adjoint à la Défense ; sous-se...
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The National Security Strategy of the United States of Ame...
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Cette cellule de prospective extrêmement discrète mais dis...
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Richard N. Haass, « Think Tanks and US Foreign Policy : A ...
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La John F. Kennedy School of Government de l’Université Ha...
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Dont on se souviendra qu’il avait, dès le début de sa prés...
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En appliquant les règles de discrétion de Chatham House – ...
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On pourrait encore citer, comme le fait R. N. Haass dans s...
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Les seules exceptions sont à rechercher dans les instituts...
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R. N. Haass, « Think Tanks and US Foreign Policy », op. ci...
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Natalie La Balme, Partir en guerre. Décideurs et politique...
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Michael D. Rich, « Rand : How Think Tanks Interact with th...
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La seule étude officielle effectuée à ce sujet en France e...
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