Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130543529
192 pages

p. 125 à 128
doi: en cours

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n° 53 2004/1

2004 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

Un parti pris réaliste

Josepha Laroche Professeur de science politique à l’Université Paris I - Panthéon-Sorbonne. L’auteur peut être contacté à l’adresse e-mail suivante : jjjlaroche@ univ-paris1. fr
À propos de l’ouvrage de Dario Battistella, Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références inédites », 2003.
Issu d’un enseignement délivré dans le cadre de l’École doctorale de science politique de Bordeaux, Théories des relations internationales, l’ouvrage de Dario Battistella, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, vient opportunément combler un manque important et persistant en France parmi les publications de science politique. En effet, sans doute pour des raisons qui tiennent en partie à la faiblesse institutionnelle de la discipline Relations internationales [1] au sein de la science politique, il n’existait jusqu’à présent aucune publication d’ampleur en théories des relations internationales [2]. D’emblée, le manuel de D. Battistella s’impose donc désormais comme incontournable, d’autant plus que les références bibliographiques offertes aux lecteurs sont considérables et diversifiées, constituant de ce fait un précieux instrument de travail, une somme indispensable pour les étudiants et jeunes chercheurs.
Le plan adopté apparaît simple mais favorise parfois des redondances : il fait l’objet de trois parties, la première définit à juste titre la discipline des Relations internationales comme science sociale, la deuxième présente l’ensemble des théories générales et, enfin, la dernière aborde les débats sectoriels.
Dans la première partie, l’auteur consacre un chapitre aux liens établis entre la théorie et les relations internationales, entendues comme objet d’étude. À ce titre, il procède à une nécessaire clarification terminologique, soulignant combien les dénominations multiples, relations internationales, études internationales, affaires internationales, politique internationale, politique mondiale, entretiennent le flou et sèment le trouble. Pour y remédier, il propose de revenir sur l’histoire du terme même d’international et de rappeler par conséquent les raisons pour lesquelles Jeremy Bentham eut recours à ce néologisme dans son Introduction to the Principles of Morals and Legislation [1789] [3].
Le deuxième chapitre a pour objet de réinsérer les Relations internationales dans l’histoire des idées politiques car l’auteur déplore que cette discipline soit restée, comme toutes les autres sciences sociales, longtemps séparée de la philosophie [4]. Il s’applique donc à mettre en relief les contributions majeures de philosophes tels que Thucydide, Nicolas Machiavel, Jean Bodin, Thomas Hobbes, John Locke, David Hume ou Jean-Jacques Rousseau, philosophes auxquels on doit notamment de précieuses réflexions sur le concept d’état de nature ; Emmanuel Kant ayant, pour sa part, formulé une conception propre de l’anarchie, étape historique obligée avant que ne triomphe la communauté civile universelle. Enfin, il expose et analyse les apports fondateurs du jusnaturaliste Hugo Grotius, auquel on doit le monumental Droit de la guerre et de la paix [1625] à l’origine du droit des gens [5].
Le troisième chapitre traite de la discipline des relations internationales, discipline récente puisqu’elle n’apparaît en tant que champ académique autonome qu’après la Première Guerre mondiale, lorsque le Britannique David Davies créa, en 1922, la première chaire de « politique internationale » au University College of Wales à Aberystwyth. L’auteur revient à cette occasion sur les missions – bien souvent normatives – que les premiers internationalistes souhaitaient voir remplies : il s’agit au départ de rechercher les « meilleurs moyens pour promouvoir la paix entre les nations », étant entendu que la diplomatie de l’équilibre des puissances doit être d’emblée écartée puisque c’est dans cette Realpolitik que l’on discerne alors l’origine de la guerre. Prendra alors son envol « l’internationalisme d’ascendance grotienne et kantienne » (p. 76), qui culminera avec la création de la Société des Nations (SDN), mise en relief par l’ouvrage de Alfred Eckhard Zimmern, The League of Nations and the Rule of Law [1936] [6]. Ainsi, ces internationalistes libéraux, qui sont persuadés que l’ordre mondial peut devenir plus pacifique et juste grâce au triomphe mondial de la démocratie, dominent-ils la discipline pendant l’entre-deux-guerres. Mais ne convient-il pas de dépasser cette ligne théorique qui relève, selon l’auteur, du wishful thinking ? Saluant la démarche entreprise en 1939 par Edward Hallett Carr dans son célèbre The Twenty Years’ Crisis : 1919-1939 [7], il souligne à quel point cet ouvrage a marqué un premier tournant dans la discipline car « il a sonné le glas de [la génération de l’entre-deux-guerres] tout en annonçant l’ascension du réalisme » (p. 79-80) et consacré la victoire des réalistes sur les internationalistes libéraux. D. Battistella, qui ne fait pas mystère de son attachement au paradigme réaliste, s’interroge ensuite sur le « succès » de ce dernier face aux autres courants théoriques, succès qu’il prend soin de replacer dans son contexte historique (avènement des États-Unis comme première puissance mondiale et guerre froide).
La deuxième partie de l’ouvrage apparaît plus convenue. Elle a le mérite d’être facile d’approche pour les étudiants, mais l’ennui c’est qu’elle donne quelque peu l’impression d’un catalogue. Elle comprend tout simplement six chapitres correspondant respectivement aux différents courants théoriques que l’on a coutume de présenter dans tous les cours de théories des relations internationales. Nous y retrouvons donc sans surprise : 1 / le paradigme réaliste pour lequel « la politique est toujours [...] politique de puissance » (E. H. Carr) et qui, selon l’auteur, « a été et reste l’approche dominante de la discipline » (p. 108), ce qui, à notre sens, ne relève que d’une pétition de principe, 2 / le courant libéral dont l’auteur montre la dimension éminemment volontariste et normative, 3 / la démarche transnationaliste qu’il distingue – à juste titre – clairement du courant de pensée précédent, ce que ne font pas nombre d’auteurs qui ne veulent voir que des variantes, là où il y a pourtant bel et bien des différences majeures, 4 / les analyses marxistes, dont D. Battistella souligne qu’elles n’exercent plus guère de pouvoir de séduction, suivies, 5 / des approches radicales où se trouve notamment présentée la « théorie critique » de Robert Cox, enfin, 6 / le projet constructiviste « dont le succès comme approche alternative ne se démentit (sic) pas depuis la fin de la guerre froide » (p. 108) et pour lequel il est bon d’avoir consacré de longs développements didactiques, tant il semble encore mal connu des étudiants. Apparu seulement depuis les années 1980, ce courant « postpositiviste », qui se caractérise par un profond rejet de toute hégémonie méthodologique, préconise l’adoption d’une pluralité de méthodes et la généralisation des stratégies interprétatives. En fait, pour reprendre la définition de Nicholas Greenwood Onuf – le politiste qui a introduit explicitement le constructivisme en Relations internationales –, il s’agit avant tout « d’une façon d’étudier les relations sociales, n’importe quelles relations sociales » en considérant « les êtres humains comme des êtres sociaux ». De manière convaincante, D. Battistella nous montre que le constructivisme a su opérer en Relations internationales une synthèse entre « une épistémologie positiviste » : la réalité sociale existe, c’est une donnée « déjà là », et « une ontologie postpositiviste », à savoir que cette réalité n’est ni objective, ni subjective, mais intersubjective, c’est-à-dire qu’elle dépend des croyances partagées des acteurs. Il consacre à ce propos une utile et très minutieuse présentation des travaux de Alexander Wendt, en particulier de son ouvrage Social Theory of International Politics [8], où ce dernier, après avoir évoqué le principe de la construction sociale de la connaissance, développe la thèse de la construction sociale de la réalité internationale.
S’éloignant des théories générales, la troisième partie de l’ouvrage a pour ambition de restituer les débats sectoriels qui parcourent la discipline. La politique étrangère fait donc l’objet d’un chapitre dans lequel D. Battistella revient sur « les passes d’armes » entre le courant réaliste, fondé sur le postulat d’une unité de l’acteur étatique, et les behaviouralistes, favorables à la prise en compte du « milieu psychologique », des perceptions et misperceptions (Robert Jervis). En outre, il consacre un passage substantiel à l’approche décisionnelle (Richard Snyder) puis expose l’analyse du processus décisionnel que Graham T. Allison a consacrée à la crise de Cuba et avec laquelle il a récusé l’État comme acteur unitaire et rationnel, élaborant en contrepartie le concept de « routine organisationnelle ».
Avec le deuxième chapitre, l’auteur présente une lecture approfondie des travaux portant sur l’intégration avec les commentaires d’ouvrages classiques comme A Working Peace System de David Mitrany [9] ou The Uniting of Europe de Ernst B. Haas [10], ou bien encore Political Community and the North Atlantic Area de Karl Wolfgang Deutsch [11].
Le troisième chapitre, qui traite de la coopération, revient sur des notions telles que celles de gouvernement international, organisation internationale et gouvernance globale, où sont exposés les travaux de John G. Ruggie, Stephen Krasner, Robert Owen Keohane et Joseph S. Nye et évoquée la théorie des régimes.
Quant au chapitre portant sur l’économie politique internationale (EPI), dont on regrette qu’il n’ait pas plutôt figuré dans la deuxième partie, il restitue longuement la controverse théorique ayant opposé le néoréaliste américain Robert Gilpin à la Britannique Susan Strange, politiste et économiste hétérodoxe, voire « franc-tireur », qui fut à l’origine même de l’EPI.
Le chapitre traitant de la sécurité permettra surtout aux étudiants de se familiariser avec l’approche de Barry Buzan, auteur du célèbre People, States and Fear [12], et d’en savoir plus sur la conception élargie de la sécurité qui tend aujourd’hui à concurrencer les études traditionnelles de sécurité, réduites le plus souvent à des analyses stratégiques centrées uniquement sur l’État.
Enfin, avec la guerre et la paix, D. Battistella choisit de clore son manuel sur un thème central des Relations internationales. C’est l’occasion pour lui de traiter le « sujet de prédilection par excellence » (p. 463) des réalistes en discutant les travaux de Karl von Clausewitz, Hans Morgenthau, Raymond Aron et Kenneth Waltz, avant d’exposer la théorie de la paix démocratique due à E. Kant et reprise ensuite par Dean Babst et Michael Doyle, mais contredite non sans pertinence par David Singer et Melvin Small.
 
NOTES
 
[1] Dario Battistella reprend, comme il est d’usage, la distinction entre « relations internationales » qui renvoie à l’objet d’étude et « Relations internationales », expression qui désigne la discipline ayant vocation à étudier cet objet : nous ferons de même dans ce compte rendu.
[2] Certes, nous n’avons pas oublié que, en 1977, Philippe Braillard faisait paraître aux PUF, Théories des relations internationales, un livre substantiel de 459 pages. Mais cette publication est à l’évidence beaucoup trop ancienne pour – aujourd’hui encore – pouvoir rendre compte avec pertinence de la richesse des travaux en la matière. Surtout, il faut souligner que nous n’avions affaire en fait qu’à un recueil de textes mis en perspective, introduits et classifiés par l’auteur en fonction des courants théoriques qu’il tenait à faire apparaître : théorie de la stratégie, théories des conflits, théories de l’organisation internationale, théories générales, théories partielles, recherche sur la paix. Par conséquent, malgré l’intérêt incontestable qu’il peut y avoir pour des étudiants francophones à prendre connaissance de textes traduits d’auteurs parfois difficiles d’accès, on comprendra donc aisément que l’ouvrage de D. Battistella relève d’un tout autre projet intellectuel. Nous n’oublions pas davantage l’ouvrage de Jean-Jacques Roche, Théories des relations internationales (Paris, Montchrestien), paru pour la première fois en 1994 et qui fera l’objet cette année même d’une troisième réédition. Mais il s’agissait simplement d’un petit livre de poche de 152 pages (dont deux pages de bibliographie) publié dans une collection destinée en premier lieu aux étudiants. En l’occurrence, cette publication didactique avait simplement pour ambition d’offrir, à des étudiants de premier et deuxième cycles, un outil sommaire d’initiation indispensable aux théories des relations internationales. Là encore, si cette publication scolaire a paru bien utile ces dernières années, elle ne palliait pas pour autant le manque criant évoqué précédemment.
[3] Jeremy Bentham, Principles of Legislation. 1 : An introduction to the Principles of Morals and Legislation, Londres, Athlone Press, 1970.
[4] À l’exception de la très intéressante Introduction aux relations internationales (Paris, Le Seuil, 358 p.) publiée en 1987 par Jacques Huntzinger, qui sut, en son temps, réconcilier ces deux territoires disciplinaires. Cependant, il faut noter que Frédéric Ramel et David Cumin ont publié en 2002 une Philosophie des relations internationales (Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références inédites », 409 p.) qui a de nouveau renoué avec cette démarche.
[5] Hugo Grotius, Le droit de la guerre et de la paix, trad. par Paul Pradier-Fodéré, Paris, PUF, 1999.
[6] Alfred Eckhard Zimmern, The League of Nations and the Rule of Law, 1918-1935, Londres, Macmillan, 2e éd., 1939.
[7] Edward Hallett Carr, The Twenty Years’ Crisis : 1919-1939. An Introduction to the Study of International Relations, Londres, Macmillan, 2e éd., 1949.
[8] Alexander Wendt, Social Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[9] David Mitrany, A Working Peace System : An Argumentation for the Functionalist Development of International Organisations, Londres, Oxford University Press, 1943.
[10] Ernst B. Haas, The Uniting of Europe. Political, Social, and Economic Forces : 1950-1957, Stanford (Ca.), Stanford University Press, 1968.
[11] Karl Wolfgang Deutsch, Political Community and the North Atlantic Area : International Organization in the Light of Historical Experience, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1968.
[12] Barry Buzan, People, States and Fear. The National Security Problem in International Relations, Brighton, Wheatsheaf, 1983.
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