2004
Revue internationale et stratégique
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État de la littérature
Remarques sur la littérature récente sur les faits politiques en Asie du Sud-Est musulmane (Indonésie, Malaisie)
Romain Bertrand
Chargé de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). L’auteur peut être contacté à l’adresse e-mail suivante : bbbertrand@ ceri-sciences-po. org.
Les recherches menées en Asie du Sud-Est musulmane par les politologues et les anthropologues dans les années 1960 et 1970 ont directement nourri l’essor de la réflexion comparatiste sur les faits politiques. C’est de sa connaissance intime des conditions de genèse du pergerakan (mouvement national javanais) à la fin du XIXe siècle que Benedict R. O’G. Anderson infère sa théorie générale du nationalisme comme production de « communautés imaginées » [Anderson, 1983]. C’est aussi à l’initiative de balinologues que progresse, en anthropologie sociale, le travail critique de déconstruction de la notion d’« ethnicité » [Barth, 1969], et que s’élaborent des formes nouvelles d’appréhension ethnographique du rapport religieux [Geertz, 1960].
Aujourd’hui, si la contribution des savoirs indonésianistes aux débats de science politique semble avoir décliné par rapport à cet âge d’or théorique, l’Indonésie et la Malaisie ont retrouvé une place de choix sur la carte des journalistes et des experts de l’international. L’essor de mouvances néofondamentalistes prétendument liées à Al-Qaïda, les affrontements « intercommunautaires » à Kalimantan ou aux Îles Moluques, la progression du nombre et de la gravité des affaires de piraterie dans le détroit de Malacca, et l’instabilité politique chronique du géant archipélagique favorisent le regain d’intérêt des grandes fondations de recherche européennes et nord-américaines pour la sous-région. C’est donc du côté des analyses portant sur les mouvements d’islam radical, d’une part, et sur les phénomènes de violence politique, de l’autre, que se concentrera cet état de la littérature, car c’est autour de ces deux sujets que se situe l’essentiel des nouveaux travaux consacrés aux faits politiques dans le « monde malais ». Faute de pouvoir énumérer l’ensemble des travaux portant sur ces deux ordres de faits publiés depuis 2000, on se contentera ici de citer en priorité des travaux de recherche francophones et anglophones facilement accessibles et originaux, c’est-à-dire faisant usage de matériaux de première main (entretiens, sources en langues vernaculaires) introuvables ailleurs.
Les travaux récents sur la généalogie de l’islamisme radical indonésien [Hefner, 2000 ; Van Bruinessen, 2002] s’accordent sur un point : les années 1960 marquèrent une rupture dans l’orientation de groupes militants qui, auparavant essentiellement axés sur la lutte contre l’État républicain de Djakarta dans la foulée de la rébellion du Darul Islam (1948-1962), adoptèrent alors un discours antichrétien, antisémite et antimoderniste beaucoup plus prononcé et internationalisèrent leurs revendications, inscrivant à leur ordre du jour la défense de la cause palestinienne. C’est dans l’entourage de Mohamad Natsir, ancien dirigeant du parti Masjumi, que prirent forme les réseaux contemporains de l’islamisme radical. Le Masjumi était un parti social-démocrate musulman, créé en 1942 à l’initiative des autorités d’occupation japonaises, qui remporta un peu plus de 20 % des voix aux élections libres de 1955 et fut interdit en 1960 par Sukarno. Une partie de ses cadres, contraints à la clandestinité, créèrent en mai 1967 le Bureau indonésien pour la propagation de la foi (Dewan Dakwah Islamiyah Indonesia, DDII). Le DDII donna naissance au KISDI, le Comité indonésien pour la solidarité avec le monde islamique. Aujourd’hui, la revue Sabili, qui publie les articles incendiaires du prédicateur Ahmad Sumargono, véhicule les idées du DDII, tout comme le Parti du Croissant et de l’Étoile (PBB), qui a enregistré un score marginal aux élections de juin 1999 mais reste un agent d’opinion important [Diederich, 2002]. Les analyses convergent aussi pour ce qui est du rôle clé joué par Suharto – notamment par l’entremise de son gendre, le commandant des Forces spéciales, Prabowo Subianto – dans le soutien de l’État au DDII en 1996-1998.
Si l’historiographie indonésianiste atteint un quasi-consensus concernant les origines historiques des réseaux intellectuels de l’islamisme radical, elle est beaucoup plus divisée à propos des divers mouvements néofondamentalistes apparus après la chute de Suharto en mai 1998. Le mouvement salafiste-djihadiste des Milices du djihad (Laskar Jihad), qui envoya en 1999 et 2000 plusieurs milliers de combattants aux Îles Moluques pour y mener une sanglante campagne de « déchristianisation » se soldant par plus de 7 000 victimes, paraît en effet ne plus appartenir vraiment à cette histoire islamiste « nationale ». Les rares études détaillées des Laskar Jihad [Noorhaidi Hasan, 2002] en pointent la nature paradoxale : mouvement envers et malgré tout « nationaliste » (qui entend « assainir » politiquement et moralement l’Indonésie et déplore la perte du Timor Oriental), les Laskar Jihad se réclament du djihad afghano-pakistanais du début des années 1990 et non plus du Darul Islam. La perplexité des islamologues atteint son comble concernant la nature exacte de la Jemaah Islamiyah (Association islamique) : l’organisation terroriste accusée par les autorités de Djakarta et la communauté internationale d’avoir orchestré les attentats de Bali en octobre 2002 et l’attentat contre l’hôtel Marriott de Djakarta en août 2003. Si certains spécialistes interrogent la véracité du projet de création d’un « califat régional » (Daulah Islamiyah Nusantara) en soulignant l’incompatibilité des orientations idéologiques et des visées politiques des divers mouvements islamo-séparatistes du monde malais [Madinier, 2004], d’autres insistent en revanche sur l’ancienneté, la solidité et la cohérence idéologique des réseaux impliqués dans les attentats anti-occidentaux [Feillard, 2003 ; Jones/ICG, 2002]. Aucun spécialiste ne met à proprement parler en question l’existence de réseaux islamistes structurés en Asie du Sud-Est, mais tous cherchent à comprendre la nature des liens qui existent entre ces réseaux [Madinier et Dovert (eds), 2003].
Il faut également prendre note du renouveau d’une véritable historiographie critique du processus d’islamisation du débat public en Malaisie péninsulaire. Celle-ci disqualifie à juste titre les analyses simplistes du Parti Islam Se-Malaysia (PAS), présenté ad nauseam par la presse progouvernementale malaisienne comme une organisation d’oulémas obscurantistes, rivée à la petite paysannerie des États agraires du nord-est du pays. Le PAS (créé en 1951) est en réalité un véritable parti d’opposition de masse, en prise sur le mécontentement des classes moyennes citadines. Depuis la prise du pouvoir au sein du parti par la « faction des oulémas » en 1982-1983, le PAS concilie l’inscription dans le jeu démocratique national (il dirige les États du Kelantan et du Terengganu) avec la demande de création d’un « État islamique » où la shari’ah serait « seule source de loi » [Noor, 2003]. Toute une série de travaux [Martinez, 2001 ; Noor, 2002] insistent sur la part de responsabilité du parti de l’ex-Premier ministre Mohamad Mahathir (l’UMNO, United Malays National Organization) dans la « course à l’islamisation » qui a mené à la réinscription de la question du negara islam (État islamique) au cœur des controverses politiques. M. Mahathir souhaitait coopter la jeune garde islamiste et, à cette fin, il confia dès 1982 à Anwar Ibrahim, alors président de l’Association des jeunesses musulmanes (ABIM), la réalisation d’un ambitieux programme d’islamisation contrôlée de la société malaisienne. Celui-ci se traduisit par la création de fondations d’aide aux pèlerins, d’une Université islamique internationale, d’une Banque islamique, d’une compagnie d’assurances islamique et de think tanks comme l’Institut pour la compréhension de l’islam malaisien (IKIM, un organisme voué à faire de l’islam la morale du développement national prôné par l’UMNO). Soucieux de préempter la surenchère islamiste, mais ne parvenant finalement qu’à l’attiser, M. Mahathir déclara en juillet 2001 que « la Malaisie était déjà un État islamique ». Les travaux de Farish A. Noor rappellent aussi opportunément les crispations autoritaires du régime Mahathir dans les années 1980 et 1990 (massacre des partisans du religieux Ibrahim Lybie à Memali en novembre 1986, arrestation de centaines de militants et de cadres de l’opposition au moyen de l’Internal Security Act en 1987-1988 durant l’Opération Lalang et démantèlement de la secte du Darul Arqam en 1994).
La recrudescence des faits de violence en Indonésie a suscité de nombreux travaux de sociologie et d’ethnographie politique. Plusieurs revues phares des études du Sud-Est asiatique ont consacré des numéros spéciaux à cette question (« The Legacy of Violence in Indonesia », Asian Survey, vol. 42, no 4, juillet-août 2002). De très nombreux colloques ont été voués à enquêter sur les racines historiques des situations de violence contemporaines et ont mené à des publications collectives [Colombijn et Lindblad (eds), 2002]. Le point commun de tous ces travaux réside dans le refus de l’explication culturaliste primaire de la violence sociale et politique, autrement dit dans la volonté de dépasser comme parascientifique l’explication par la « pulsion guerrière » collective (l’amok des romanciers coloniaux – une notion encore avancée en 1965-1966 pour rendre compte des tueries anticommunistes qui firent plus de 600 000 morts à Java et à Bali). L’ensemble des enquêtes consacrées aux lynchages populaires (les cas dits de « justice par soi-même », main hakim sendiri) prouvent par exemple que seule la prise en compte de dynamiques sociopolitiques locales permet de restituer l’étiologie du passage à la violence, en dehors de toute considération pseudo-théorique sur la psyché indonésienne. Loin d’être des actes infrapolitiques attestant d’un état de barbarie ou le résultat de manipulations perverses par des « agents provocateurs » à la solde de l’ancien régime, les cas de lynchage témoignent souvent d’une aspiration à l’autogouvernement, née d’une méfiance extrême à l’égard d’institutions publiques taxées de corruption, d’incurie et d’incompétence [Bertrand, 2002 ; Sidel, 2001 ; Colombijn, 2002]. L’importation dans les arènes politiques locales de lignes de conflit propres à l’élite politique djakartanaise décuple également les ressentiments communautaires et les nourrit d’images « ethniques » dépréciatives, véhiculées par les médias et la rumeur [Spyer, 2002, sur les conflits moluquois].
La criminalisation du champ politique, et notamment la montée en puissance des milices partisanes de type paramilitaire, est le sujet principal de quelques articles, qui en soulignent tous le danger à l’approche du scrutin de 2004 [voir, entre autres, King, 2003]. Des études détaillées rappellent utilement que ce processus de criminalisation, entamé dès la « Révolution physique » de 1945-1949 au sein de certains maquis républicains, a connu sa consécration sous le régime de Suharto, dans les années 1980, lorsque se sont noués des liens organiques entre les services sécuritaires de l’État (armée, police) et le monde de la pègre par l’entremise des « auxiliaires civils de sécurité » [Rafael (ed.), 1999 ; Barker, 2001]. Grâce à l’institutionnalisation de ces corps auxiliaires de la police et de l’armée, des centaines de petits truands appartenant aux grands gangs urbains (Prems, Massa 33) ont pris pied dans l’appareil d’État et ont accompli les basses besognes politiques du régime. Le conflit d’Aceh, où la guerre entre le mouvement séparatiste Aceh libre (GAM) et l’armée indonésienne fait à nouveau rage depuis mars 2003, a donné lieu à plusieurs articles qui mettent en avant, contre la propagande des autorités de Djakarta, promptes à rattacher Hassan Di Tiro à Oussama Ben Laden, le caractère authentiquement nationaliste de la lutte acehnaise [voir, entre autres, Aspinall, 2002].
Pointons enfin quelques non-dits et quelques silences embarrassés de l’analyse de la reformasi indonésienne [en écho aux reflexions de Van Klinken, 2001]. L’étude des processus de changement institutionnel a été quelque peu reléguée au second plan par une vision « héroïsante » du politique, qui fait la part belle aux faits et gestes des grands ténors de la vie publique. On dispose ainsi désormais de biographies détaillées de quelques dirigeants célèbres [entre autres Barton, 2002, sur Abdurrahman Wahid ; Elson, 2001, sur Suharto ; Raillon, 2001, sur Megawati Sukarnoputri], ainsi que d’études du scrutin législatif de juin 1999 [Atkinson, 2000 ; Manning et Van Diermen (eds), 2000 ; Djati, 1999]. De même, la sociologie des nouvelles formations partisanes et l’histoire de leurs crises et débats internes se sont étoffées [voir entre autres Feillard, 2002 ; Van Dijk, 2001]. Mais il n’existe encore aucun travail publié de sociologie du personnel et des pratiques parlementaires, ni de monographie des principales institutions de la transition (telles que la Commission nationale des élections (KPU) ou la Chambre basse de l’Assemblée, la DPR). On risque dès lors de perdre de vue un acquis fondamental, quoique peu spectaculaire, du processus de reformasi : la genèse d’un espace de règles partagées du jeu politique (sous la forme de lois et de décrets mais également de pactes tacites entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif, entre pouvoir civil et pouvoir militaire). En revanche, l’analyse s’est très utilement portée sur les répertoires « populaires » du politique, notamment sur le langage « mystique » qui sous-tend certaines interprétations javanaises des faits de pouvoir [Bonneff, 2002 ; Campbell et Connor, 2000] ainsi que sur les mobilisations du monde du travail qui ont accompagné la reformasi [Aspinall, 1999].
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