Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130544606
224 pages

p. 161 à 163
doi: en cours

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n° 54 2004/2

2004 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

Rwanda : impuissance ou démission de la communauté internationale ?

Jean-Pierre Chrétien
À propos de l’ouvrage de Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda, Québec, Libre expression, 2003, 685 p.
Dans la série des témoignages publiés à la veille du dixième anniversaire du génocide de 1994, celui du général canadien Roméo Dallaire est l’un des plus importants. L’ancien chef de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (MINUAR) montre l’inefficacité radicale de l’action de l’Organisation des Nations unies (ONU) face à cette catastrophe majeure et, plus globalement, l’incapacité ou le refus d’identifier la nature de cette crise au niveau de la communauté internationale, en particulier chez les membres permanents du Conseil de sécurité – États-Unis, France, Royaume-Uni, etc.
Il est impossible de résumer un ouvrage de près de 700 pages nourri de faits, de souvenirs et de documents. Son premier mérite est de nous replonger dans l’atmosphère de l’époque, de restituer les réalités vécues pratiquement au jour le jour durant un an (d’août 1993 à août 1994), les interrogations du moment et les calculs des acteurs rwandais et étrangers. Il s’agit d’une narration, conçue comme un devoir de mémoire, et non pas d’une de ces reconstitutions anachroniques forgées a posteriori comme on en voit trop souvent dans des publications récentes. Ce livre est un document de première main. On ne pourrait y relever que quelques erreurs, dont la plus étonnante est d’avoir confondu les colonels Léonidas Rusatira et Marcel Gatsinzi pour le poste de chef d’état-major par intérim en avril 1994.
Une série de grandes questions se pose au fil de la lecture. Tout d’abord, pourquoi semble-t-on oublier aujourd’hui, dans les débats sur l’éclatement de la crise, l’une des raisons les plus sensibles du retard de la formation d’un gouvernement de transition à base élargie prévu à Arusha, à savoir le poste de ministre de la Justice, attribué en principe à Landuald Rudasingwa [1] – du Parti libéral, le plus proche du Front patriotique rwandais (FPR) dans l’opposition intérieure ? Confirmant ce qui transparaît dans les émissions de la Radio-télévision libre des Mille collines (RTLM) au début de l’année 1994, R. Dallaire a reçu à l’époque des confidences d’origines variées traduisant l’angoisse du milieu dirigeant en place (dit akazu) de se voir écarté du pouvoir par des actions en justice sur les crimes des quatre années précédentes. L’auteur observe aussi que les milieux extrémistes hutus – Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND) et la Coalition pour la défense de la République (CDR) – ont saboté les enquêtes sur des affaires en cours, alors que dans ce cadre, dit-il, « le FPR n’avait rien à craindre et tout à gagner dans l’application de l’accord de paix ».
Comment mettre en doute la préparation du génocide et la connaissance que devaient en avoir les principaux observateurs internationaux lorsqu’on suit tout ce qui est relevé de décembre à avril 1994 ? Comment relativiser le témoignage de l’Interahamwe [2] « repenti » dénommé Jean-Pierre, dont les informations sur la préparation du génocide, y compris le meurtre de Casques bleus belges, se sont avérées exactes et ont été transmises à New York, non pas dans un flux banal de messages, mais de manière exceptionnelle et en urgence, par le chef de la MINUAR ?
Puis, dès le 7 avril 1994, le régime « intérimaire » mis en place – d’abord le « comité de crise » militaire, puis, dès le 8, le gouvernement extrémiste autoproclamé « conforme aux accords d’Arusha » – est clairement le produit d’un putsch en rupture avec ces accords, le signe le plus dramatique de cette rupture étant l’assassinat de Agathe Uwilingiyimana et des autres leaders hutus « modérés ». L’enquête menée par Alison Des Forges l’avait déjà souligné [3]. R. Dallaire montre surtout comment le colonel Théoneste Bagosora mène tout cela de main de maître et sans manifester les hésitations que d’autres analystes lui avaient prêtées, la « fuite » des hauts cadres du MRND apparaissant même dans ce contexte comme une manœuvre qui a facilité la transplantation du centre du pouvoir en un lieu virtuel officieux où se croisent les éléments politiques et militaires ultras, les chefs de la garde présidentielle et l’état-major des Interahamwe. On retrouve à plusieurs reprises, d’avril à juillet 1994, les agissements de cette coalition, dont le discours correspond en outre parfaitement à la méthode de la « propagande en miroir », également mise en valeur par A. Des Forges, à savoir l’attribution systématique à l’adversaire des crimes que l’on a commis ou que l’on prépare. Devant cette machine redoutable, l’inertie internationale est totale, puisque ce groupe génocidaire est même présent, durant toute la crise, au Conseil de sécurité de l’ONU parmi les délégués non permanents.
Dans le prolongement de cette constatation, il faut s’interroger sur la logique qui a conduit à évacuer une hypothèse, qui s’avère à plusieurs reprises comme plausible de part et d’autre si l’on suit bien ce livre, celle d’une liaison entre le FPR, partie prenante des Accords d’Arusha, les forces politiques et militaires « modérées » et une MINUAR renforcée, qui aurait redonné confiance à ces éléments et dont le général R. Dallaire déplore la timidité ou l’étouffement.
Dès lors, l’obsession du secrétariat général de l’ONU pour la signature d’un cessez-le-feu entre un gouvernement qui entretient un génocide comme une véritable arme politique et une force politico-militaire qualifiée à l’époque, dans les médias occidentaux, de « rebelle » pour avoir réagi militairement à la rupture de fait des Accords d’Arusha, prend un tour surréaliste. La « guerre » cache le génocide. Cela devient pour le général R. Dallaire un jeu épuisant, certes valorisé par l’espoir de négocier la survie éventuelle de centaines de milliers de personnes à Kigali, mais où il se retrouve comme une souris entre deux chats. Y croyait-il vraiment ? Le pseudo-angélisme international qui excluait une action de force contre ce régime de mort a amené cet homme de devoir à « serrer la main du diable », y compris le triumvirat responsable des milices de tueurs. Or quelques expériences antérieures lui avaient prouvé qu’un peu d’énergie aurait suffit pour disperser leurs « barrières » [4].
Ce livre pose enfin des questions toujours pendantes sur l’évolution exacte des calculs des deux puissances les plus engagées dans cette crise, la France et les États-Unis. On sait que ces derniers s’acharnent depuis longtemps à refuser d’employer le mot « génocide ». Mais dès que les États-Unis ont envisagé la victoire du FPR, auraient-ils choisi d’appuyer la position intransigeante de celui-ci à l’égard du lancement d’une MINUAR II, en adoptant notamment une attitude dilatoire au Conseil de sécurité ? Quant à la politique française, elle connaît apparemment un tournant tactique au cours du mois de mai 1994, à la fois en raison de la progression du FPR et de la montée de l’émotion internationale face à la réalité enfin perçue du génocide : c’est à cette époque que le gouvernement intérimaire demande une intervention internationale, que Bernard Kouchner, en mission humanitaire à Kigali, évoque la nécessité de rendre le gouvernement en place plus présentable (l’officier rwandais Ephrem Rwabalinda recevant simultanément le même conseil du conseiller militaire du ministère de la Coopération à Paris, nous le savons par ailleurs), c’est alors aussi que des organisations non gouvernementales (ONG) chrétiennes belges parlent d’une normalisation observée sous la houlette du « gouvernement », tout comme le médecin allemand Wolfgang Blam, bloqué à Kibuye, dénonce, quant à lui, cette farce [5]. Manifestement, le général R. Dallaire perçoit ces grandes manœuvres, susceptibles de conduire à une partition transitoire du Rwanda, avant que le même B. Kouchner ne vienne lui annoncer en juin 1994 l’opération « Turquoise », déclenchant une bordée de jurons québécois de sa part. Mais il est tenu à l’écart des négociations menées en haut lieu, ce qui le conduit à s’interroger aussi sur le jeu du ministre camerounais Jacques-Roger Booh-Booh, représentant de Boutros Boutros-Ghali à Kigali.
Cet ouvrage offrira donc matière à réflexion sur les acteurs et les processus des relations internationales en Afrique, mais il donne surtout du blé à moudre à tous ceux qui essaient de comprendre l’engrenage des responsabilités dans la tragédie rwandaise.
 
NOTES
 
[1] Une des premières victimes des tueries du 7 avril 1994.
[2] Les miliciens rwandais hutus.
[3] Human Rights Watch, Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999.
[4] Barrages sur les routes, où des groupes de miliciens effectuaient le tri « ethnique ».
[5] Voir, sur ce point, Jean-Pierre Chrétien, Le défi de l’ethnisme. Rwanda et Burundi (1990-1996), Paris, Karthala, 1997, p. 120.
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Les miliciens rwandais hutus. Suite de la note...
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Human Rights Watch, Fédération internationale des Ligues d...
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Barrages sur les routes, où des groupes de miliciens effec...
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[5]
Voir, sur ce point, Jean-Pierre Chrétien, Le défi de l’eth...
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