2004
Revue internationale et stratégique
Dossier
Introduction
L’ordre international, norme politiquement construite
Dario Battistella
Professeur de science politique à l’Institut d’études politiques (IEP) de Bordeaux. L’auteur peut être contacté à l’adresse e-mail suivante : d. bbbattistella@ sciencespobordeaux. fr.
« L’ordre est ce qui assigne aux choses différentes la place qui leur convient. »
Dans son analyse des différentes conceptions de l’ordre international, Michel Girard définit l’ordre international comme « l’ensemble des principes d’organisations intelligibles qui régissent ou doivent régir les rapports entre nations »
[2].
Mieux que de longs discours, cette prédéfinition souligne la première difficulté que rencontre toute tentative de penser l’ordre en relations internationales, à savoir la dimension indissociablement prescriptive et descriptive de la notion d’ordre lorsqu’elle est appliquée à des relations sociales. Alors que dans le domaine des réalités physiques est tout à fait envisageable un ordre purement empirique, au sens de phénomènes divers reliés entre eux de façon telle à « donner naissance à des formes organisées et stables, soumises à certaines lois, observant certaines régularités, et gouvernées par un principe d’intelligibilité et de cohérence »
[3], dans le domaine des affaires humaines l’ordre est indistinctement empirique et normatif : l’ordre social se définit non seulement comme principe d’organisation intelligible, mais également comme principe d’organisation désirable. Ainsi, si on peut empiriquement constater qu’il y a de l’ordre dans la révolution des planètes autour du soleil, au sens où les relations entre unités du système solaire n’obéissent pas au pur hasard ni ne relèvent du chaos, mais s’effectuent selon une certaine structure récurrente et, par là même, reconnaissable et repérable, ce n’est que par rapport à un but poursuivi qu’est susceptible d’être évalué un tel principe d’intelligibilité et de cohérence en matière de relations humaines ou sociales : l’ordre constaté dans un classement alphabétique de livres dans une bibliothèque ne s’explique que dans la perspective téléologique de trouver rapidement l’un de ces livres lorsque l’on en a besoin, ce que ne permet pas le désordre d’un tas de livres éparpillés sur le sol.
Il en va de même en relations internationales. Par opposition au système international qui existe dès la simple présence d’un ensemble d’unités dont les interactions sont suffisamment régulières pour que le comportement de chacune soit un facteur nécessaire dans le calcul présidant au comportement de toutes les autres, l’ordre international implique l’existence d’« un modèle d’activité qui soutienne les buts élémentaires ou primaires de la société des États ou de la société internationale »
[4]. En effet, ces buts, au nombre de trois d’après Hedley Bull, sont déduits
a contrario de l’état d’anarchie caractéristique du système international, assimilé au désordre parce que perçu comme exposé en permanence au risque de guerre pour cause d’absence d’autorité centrale au-dessus des unités politiques
[5] : il s’agit de la régulation de la violence, du respect des engagements juridiques et de la garantie de la propriété. Autrement dit, il y a un ordre international lorsque l’anarchie parvient à s’autoréguler en dépassant le désordre originel qu’est l’état de guerre, c’est-à-dire lorsque les États, ou du moins la plupart d’entre eux, parviennent à établir des règles communes et des institutions permettant d’assurer la stabilité du système international dans les trois paramètres que sont la sécurité, la souveraineté et le territoire étatiques.
De nos jours, un tel ordre international, au sens de système international stable, est considéré comme une valeur désirable en soi ; non seulement la plupart du temps son bien-fondé n’est guère mis en doute, mais c’est le principal objectif recherché par des États adeptes – proclamés ou honteux – de la Realpolitik, même si des divergences peuvent exister quant à la meilleure façon de le garantir, comme le montre Dario Battistella dans son analyse des mérites comparés de l’équilibre des puissances et de l’hégémonie en matière d’obtention et de maintien de cette stabilité.
Cette légitimité dont jouit l’ordre international ne doit cependant pas faire oublier, et c’est la deuxième spécificité inhérente à cette notion, que la préférence normative donnée à un ordre assimilé à la stabilité révèle forcément sa nature de réalité politiquement construite.
Revenons à l’exemple décrit ci-dessus : lorsque l’on
dit qu’un classement alphabétique de livres est constitutif d’ordre parce qu’il permet une utilisation efficace de ces derniers, cela revient à dire non seulement qu’un tel classement n’est pas constitutif d’ordre si la fin poursuivie est, par exemple, la beauté esthétique de l’agencement d’une bibliothèque, mais aussi, et surtout, que le but « utilisation rationnelle des livres » est socialement préféré au but « beauté esthétique de l’agencement de la bibliothèque ». Exprimé autrement, parce qu’il relève à la fois de l’être et du devoir-être, l’ordre social n’est pas une donnée objective déjà existante, qui s’imposerait à la fois aux acteurs tenus de s’y conformer et aux observateurs se contentant de la découvrir ; c’est une réalité socialement produite et reproduite par ces acteurs et ces observateurs, renvoyant à un ensemble de valeurs qui lui confèrent un certain sens, au détriment d’un autre ensemble de valeurs
[6]. Définir l’ordre social comme « l’ensemble des normes, pratiques et processus qui assurent la satisfaction des besoins fondamentaux du groupe social considéré », comme le fait Stanley Hoffmann
[7], c’est postuler que l’on puisse discriminer entre des besoins considérés comme élémentaires et des besoins considérés comme secondaires ; or, cette discrimination ne saurait être fondée qu’eu égard aux valeurs en vigueur dans le groupe en question ou, mieux, eu égard aux valeurs prédominantes dont on peut dire, sans trop de risque, qu’elles ne sont jamais que les valeurs promues par les acteurs et observateurs dominants au sein dudit groupe.
En relations internationales, les acteurs dominants de la société internationale sont d’abord les unités étatiques elles-mêmes, désireuses d’assurer leur reproduction comme entités politiques souveraines délimitées territorialement et qui,
ipso facto, écartent de leurs relations mutuelles les considérations d’égalité ou de justice ou, dans tous les cas, estiment que l’égalité et la justice ne peuvent être satisfaites qu’à la condition expresse que soit au préalable assuré un ordre stable
[8]. C’est précisément ce postulat qui est rejeté par tous ceux qui raisonnent en termes d’ordre mondial, ou global, synonyme de communauté du genre humain : promu par les acteurs non étatiques dans leurs réseaux sociétaux sinon par les théoriciens transnationalistes, un tel ordre, nous dit Gilles Bertrand, serait fondé sur la satisfaction primordiale des besoins des individus plutôt que sur celle des États. Même parmi les États, l’ordre international existant à un moment donné est régulièrement perçu par une partie d’entre eux comme étant davantage au service des intérêts de certains d’entre eux, les États dits satisfaits de cet ordre, comme le soulignait dès les années 1930 Edward Hallet Carr, conscient de ce que la structure anarchique
de jure de la société internationale n’exclut pas la nature hiérarchique
de facto des relations entre entités membres : « Il existe certes un intérêt objectif à maintenir l’ordre international, mais dès que l’on applique ce principe abstrait à une situation politique concrète, il se révèle être le déguisement transparent d’un intérêt national égoïste. »
[9] Pour preuves,
a contrario,
les revendications, tout au long des années 1970, d’un nouvel ordre économique international
[10], et
a fortiori, l’émergence récurrente d’États insatisfaits ou révisionnistes cherchant à promouvoir un autre ordre, fondé sur des valeurs révolutionnaires, et dont la dynamique est analysée dans ce dossier par Laurent Rucker.
Aux yeux des entités bénéficiaires de l’ordre international et des théoriciens qui rationalisent ce dernier, à commencer par les réalistes, de tels discours et pratiques en vue d’ordres fonctionnant selon d’autres logiques que le seul maintien de la stabilité constituent autant de risques de dés-ordres. D’où des entreprises de normalisation visant à légitimer l’ordre en place, grâce à la diffusion de certaines représentations, valeurs et modèles de comportement que tous les membres de la société internationale sont appelés à faire leurs : c’est dans cette perspective que doit s’analyser, pour nous limiter à la période la plus récente, la proclamation d’un « nouvel ordre mondial » de la part du président George H. W. Bush en 1990
[11]. Mais la prévention des éléments perturbateurs n’exclut ni la mobilisation de discours alarmistes du désordre ayant pour effet, voulu ou non, de sacraliser l’ordre existant par la seule évocation de tout (dés-)ordre autre
[12], ni même la désignation expresse de nouvelles menaces à l’ordre prédominant, dans laquelle le champ des productions savantes joue un rôle essentiel, comme le montre Emmanuel Puig à propos de la construction de la « menace chinoise » par les spécialistes américains d’études de sécurité.
Le monde est-il alors condamné à une succession incessante d’ordres précaires et de désordres traumatisants, de paix des cimetières et d’utopies meurtrières ? Vincent Pouliot et Niels Lachmann ne le pensent pas : partant de l’exemple de l’aire nord-atlantique, ils analysent la faisabilité du modèle d’ordre régional qu’est la communauté de sécurité au niveau international. Quand on sait que les voies de l’enfer ont régulièrement été pavées des meilleures intentions, c’est peut-être dans cette voie incrémentale que réside la solution à la dialectique de l’ordre sur la scène internationale : permettre le changement dans la stabilité.
[1]
Saint Augustin,
La cité de Dieu, t. 2, livre XIII, Paris, Le Seuil, coll. « Points Sagesses », 1994.
[2]
Michel Girard, « Les conceptions de l’ordre dans les relations internationales »,
Cahiers français, n
o 263, octobre-décembre 1993, p. 4.
[3]
Nous reprenons ici la définition de l’ordre proposée par Jacques Chevallier dans son introduction à l’ouvrage collectif du Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (CURAPP) intitulé
Désordre(s), Paris, PUF, 1997, p. 7, dont nous nous inspirons pour notre présentation des interrogations épistémologiques soulevées par la notion d’ordre en sciences sociales.
[4]
Hedley Bull,
The Anarchical Society. A Study of Order in World Politics, Londres, Macmillan, 1977, p. 8. L’essai de H. Bull est, à notre connaissance, la seule réflexion théorique d’ensemble de la notion d’ordre en relations internationales. Pour une approche plus critique, voir Robert W. Cox, Thimothy J. Sinclair,
Approaches to World Order, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[5]
Rappelons la définition du système international de Raymond Aron,
Paix et guerre entre les nations [1962], Paris, Calmann-Lévy, 8
e éd., 1984, p. 103 : « Ensemble des unités qui entretiennent les unes avec les autres des relations régulières et qui sont toutes susceptibles d’être impliquées dans une guerre générale. »
[6]
Nous nous inspirons ici de Steve Smith, « Is the Truth Out There ? Eight Questions About International Order »,
in T. V. Paul, John A. Hall (eds),
International Order and the Future of World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 99-119.
[7]
Stanley Hoffmann, « L’ordre international »,
in Jean Leca, Madeleine Grawitz (sous la dir.),
Traité de science politique.
La science politique, science sociale ; l’ordre politique, t. 1, Paris, PUF, 1985, p. 665.
[8]
Sur les relations entre ordre et justice en relations internationales, voir Rosemary Foot, John Gaddis, Andrew Hurrell (eds),
Order and Justice in International Relations, Oxford, Oxford University Press, 2003.
[9]
Edward Hallet Carr,
The Twenty Years’ Crisis : 1919-1939. An Introduction to the Study of International Relations [1946], Londres, Macmillan, 2
e éd., 1981, p. 88.
[10]
Sur ce thème aujourd’hui largement oublié, voir le plaidoyer de l’un de ses avocats les plus convaincants, à la fois praticien et théoricien, Mohamed Bedjaoui,
Pour un nouvel ordre économique international, Paris, Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), 1979.
[11]
Discours tenu par le président George H. W. Bush le 11 septembre 1990 devant le Congrès américain suite à l’invasion du Koweit par l’Irak : « Un nouvel ordre mondial peut émerger de ces temps troublés, une ère nouvelle, plus libre de la menace de la terreur, plus forte dans sa recherche de la justice, plus sûre dans la recherche de la paix, une ère dans laquelle les pays de l’Est comme de l’Ouest, du Nord comme du Sud, peuvent prospérer et vivre en harmonie. »
[12]
Voir à ce sujet le dossier dirigé par Didier Bigo et Jean-Yves Haine dans la revue
Cultures & Conflits, n
o 19-20, printemps 1995, intitulé « Troubler et inquiéter. Les discours du désordre international ». Ce dossier signale comment la chute du mur de Berlin a débouché tout à la fois sur une réhabilitation nostalgique, et faisant fi du vécu des acteurs concernés, de l’ordre bipolaire de la guerre froide, et à une prolifération de scénarios catastrophe potentiellement autoréalisants des désordres à venir, à l’image de la thèse du choc des civilisations de Samuel P. Huntington.