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Vous consultezLa violence au nom de Dieu
AuteurPierre Conesa du même auteur
Directeur général de la CEISDans la liste des organisations terroristes du département d'État américain, on ne relevait, en 1980, aucun mouvement de nature religieuse. En 1998, la moitié des 30 plus dangereux groupes était de nature religieuse. En 2004 ce sont les deux tiers. Et encore cette liste exclut-elle les groupes proprement américains qui relèvent du Federal Bureau of Investigation (FBI) mais qui ont plusieurs fois mené des actions violentes contre des cliniques pratiquant l'avortement, des agressions racistes et antisémites, et surtout l'attentat d'Oklahoma City le 19 avril 1995[1] [1] Le bilan humain de cet attentat est de 168 morts, dont...
suite puis celui des Jeux olympiques d'Atlanta en 1996.
2 En une décennie, la violence terroriste d'origine religieuse s'est développée au sein de toutes les religions de façon inquiétante. Apparaissent désormais des attentats employant des méthodes et des motivations inégalées jusque-là. Mais on ne relève souvent que le caractère terroriste de la violence religieuse. C'est insuffisant : la violence des extrémismes religieux peut aussi être « légale » ou étatique. Ce dossier de La revue internationale et stratégique est consacré à ces sujets.
Le renouveau de l'extrémisme religieux
3 Le retour aux croyances religieuses semble être un phénomène plutôt général. Ce mouvement est né de la crise de la modernité, des désarrois engendrés par la mondialisation et de la contestation des modèles politiques importés d'Occident — ou conservés suite aux mouvements de décolonisation. Il revêt des formes et des origines diverses, souvent teintées d'intégrismes se référant à des racines théologiques légendaires pour prôner des formes de violence légitime.
4 À cet égard, l'entretien de Odon Vallet, spécialiste des religions, replace cette problématique dans un contexte général. En ce qui concerne le monde musulman, si à partir de la Révolution iranienne l'islamisme politique est apparu comme la forme la plus nouvelle de la résurgence du religieux au sein de l'islam, ce phénomène ne peut se limiter au seul cas iranien. Dans le monde arabo-musulman, le discours de la modernisation à marche forcée a servi à justifier l'existence de régimes dictatoriaux soutenus par les Occidentaux hier en raison de la guerre froide, et aujourd'hui à nouveau pour cause de « guerre globale contre le terrorisme ». La contestation de ces régimes autoritaires — que les partis politiques traditionnels n'avaient pas réussi à réformer — a pour corollaire la remise en cause des valeurs issues de la modernité identifiées aux dictatures en place, telles la place de la femme dans la société ou le débat sur la laïcité. D'autre part, l'instrumentalisation de l'islam comme facteur de résistance anticoloniale sur laquelle se sont légitimés les régimes en place et le soutien que les hiérarchies religieuses ont accordé, nolens volens, à ces derniers, ont permis à un islam dissident de fleurir hors des structures officielles. Enfin, l'échec des partis politiques traditionnels a déçu des militants qui se sont tournés vers l'action religieuse. L'analyse de Kader Aderrahim replace le sujet de la résurgence des mouvements islamistes dans une perspective historique.
5 Mais le monde musulman n'est pas le seul à être concerné par ce phénomène. En Israël, la victoire de la guerre des Six Jours a donné naissance à un « sionisme messianique » sur lequel se légitiment la vision du « Grand Israël » et la colonisation de Jérusalem et des Territoires occupés par des militants du « Bloc de la Foi ». De plus, la crise du projet sioniste originellement porté par le Parti travailliste a conduit au pouvoir les tenants d'une conception plus intrusive de la religion dans la vie politique. L'article de Barah Mikaïl retrace la genèse de ces mouvements intégristes juifs, peu connus en France.
6 Dans les anciens pays communistes ou socialistes, après des décennies de militantisme laïc oppressif (prôné par le communisme, le socialisme arabe, etc.), les mouvements religieux ont soutenu le discours de la dissidence pour devenir l'une des caractéristiques des identités résistantes, comme ce fut le cas de Solidarnosc en Pologne. Ailleurs, dans les pays démocratiques de tradition chrétienne, c'est la multiplication des sectes qui illustre le renouveau religieux, à travers le discrédit de l'Église catholique en Europe, ou des Églises presbytérienne, méthodiste ou épiscopalienne aux États-Unis. Ainsi, outre-Atlantique la mouvance religieuse de Christian Identity, les chrétiens évangélistes[2] [2] Voir Barbara Victor, La dernière croisade. Les fous de Dieu...
suite, les suprémacistes et, plus largement, la frange conservatrice religieuse a accédé au pouvoir avec l'élection de George W. Bush. Même l'Inde avec le Bharatiya Janata Party (BJP) et le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), le Japon avec la secte Aum Shinrikyo et la Chine avec la secte Fanlungong, sont concernés par ce bouillonnement religieux. Le cas américain, soudainement révélé à l'occasion de la campagne électorale américaine, est parfaitement analysé par Jean-Michel Valantin. En Afrique, du Nigeria au Rwanda en passant par la Côte-d'Ivoire, ainsi que dans certains États de l'ex-URSS, la crise des États faibles et multiculturels — dont les frontières ont été dessinées par le colonisateur — se traduit par un retour des revendications ethniques dont la religion constitue un élément non négligeable.
7 Ce renouveau prend des formes spécifiques : il se place hors des « Églises et des hiérarchies » officielles, et ce, aussi bien dans le monde arabe qu'aux États-Unis, où les Born Again Christians vont — tout comme les Born Again Muslims ou les nouveaux adeptes des sectes d'Occident — chercher leur foi chez des prédicateurs autoproclamés. Ce retour au religieux se place sur le terrain identitaire et politique, acquérant une dimension contestataire, voire violente qui se manifeste de différentes façons. Il émerge en premier lieu dans un certain nombre d'États multiconfessionnels en crise aujourd'hui, ce qui constitue une donnée centrale de la vie internationale, et ce, aussi bien au Liban, qu'en ex-Yougoslavie, en Inde, dans le Caucase, au Nigeria, au Cameroun, au Soudan, en Côte-d'Ivoire, au Sri Lanka, en Indonésie, aux Philippines, etc. La violence religieuse atteint également certains États multicultuels : entre sunnites et chiites au Pakistan, en Arabie Saoudite, en Irak ; violences entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, etc. Il convient d'ajouter à ce phénomène la contestation religieuse violente interne dans la quasi-totalité des pays où la population est presque exclusivement musulmane (Syrie, Arabie Saoudite, Algérie, Tunisie, Maroc, Égypte, Turquie, Afghanistan, etc.).
8 Les stratégies politiques sont souvent analogues, alternant conversions « par le bas », à travers les pratiques quotidiennes, les débats de société, les associations de toute nature[3] [3] On notera le cas d'une association d'obèses américains...
suite ou le militantisme individuel des Born Again, et « par le haut » en plaçant volontairement des croyants parmi les policiers, les militaires et les magistrats, ou en pratiquant le « noyautage » des partis politiques extrémistes ou religieux. On retrouve ces conduites aussi bien dans le BJP indien, que chez les islamistes ou les disciples de l'école talmudique du Merkaz HaRav ou du Goush Emounim en Israël. Que dire par ailleurs de l'élection de G. W. Bush qui se qualifie lui-même de Born Again Christian, nommant, au cours de son premier mandat, le très croyant John Ashcroft comme ministre de la Justice ?
9 Désormais, les dérives violentes de ces mouvements religieux sont fréquentes. Ainsi, la secte Aum Shinrikyo a organisé le premier attentat terroriste dont le mode opératoire est non conventionnel, lâchant du gaz sarin dans le métro de Tokyo. Timothy McVeil, militant de l'extrême droite inspiré par le mouvement de Christian Identity, est l'auteur du premier attentat de masse aux États-Unis, à Oklahoma City. Le 11 septembre 2001, en détruisant les deux tours du World Trade Center, Oussama Ben Laden ouvre quant à lui l'ère de l'« hyperterrorisme ». Inspiré par les idées du rabbin Meir Kahane, Yigal Amir assassine le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin parce qu'il avait signé les accords d'Oslo, et Baruch Goldstein massacre 28 fidèles dans une mosquée. Le phénomène sectaire, quant à lui, surtout sous sa forme apocalyptique et messianique, a déployé plus de violences suicidaires (suicides collectifs de Guyana, du Temple de l'Ordre solaire, etc.) que terroristes, bien que la dérive soit toujours possible.
Une guerre cosmique plutôt qu'une guerre géopolitique
10 L'ancrage idéologique et historique de ces mouvements religieux se situe dans le temps long (histoire biblique, coranique ou mythologique) pour expliquer que le monde vit la phase finale d'une guerre millénaire, qu'une « Renaissance » est en cours, qu'une perspective messianique s'annonce... Ainsi, O. Ben Laden fait débuter l'oppression des musulmans à la suppression du Califat par Mustafa Kemal, dit « Atatürk », en 1924, et Richard Butler, un des idéologues du Christian Identity, parle de « la guerre entre les fils de Caïn et ceux de Dieu qui [fait] rage depuis six mille ans ». L'intégrisme professe une conception du monde issue d'un moralisme transcendantal — qu'il soit de droit biblique ou de droit coranique — qui dépasse l'explication politique. L'ordre religieux est affirmé comme supérieur à l'ordre politique et n'accorde pas le droit à discussion.
11 La violence est légitimée d'abord par la nécessité de sauver la « vraie foi ». Cette nécessité impose de défendre des valeurs morales que seule la religion a su préserver, et que l'État moderne laïc — qu'il soit américain, socialiste arabe ou travailliste israélien — n'a pas su sauvegarder, voire qu'il a « violé ». Les valeurs religieuses traditionnelles sont considérées comme étant attaquées, légitimant par là même l'usage de la violence. Le discours qui prétend « défendre la communauté des croyants » pour justifier de frapper « les autres » est présent aussi bien dans les colonies juives de la bande de Gaza que dans le Hamas et les mouvements islamistes, ou chez le leader protestant irlandais Ian Paisley comme chez O. Ben Laden, ou chez T. McVeil.
12 Le recours à la violence peut également être justifié par la volonté d'éviter une violence encore plus grande. G. W. Bush en appelle ainsi à la guerre du « Bien contre le Mal » et justifie la guerre contre l'Irak pour prémunir les États-Unis d'un hypothétique risque d'utilisation d'armes de destruction massives (ADM). Les sionistes chrétiens rejoignant les extrémistes juifs de l'école talmudique du Merkaz HaRav en appellent à la déportation des Palestiniens pour éviter des attentats-suicide.
13 La dénonciation est globale, univoque et fondée sur une géopolitique simpliste. Ainsi « l'oppression des musulmans dans le monde » permet de faire un amalgame entre la situation dans les Territoires palestiniens, en Tchétchénie, aux Philippines et la question du voile en France, sans s'interroger sur le Sud Soudan ou le Timor Oriental. Les médias jouent un rôle essentiel dans la représentation du martyre. Les violences subies par la communauté des croyants, ou au contraire voulues et revendiquées (comme les vidéos de foi des kamikazes largement diffusées sur les sites islamistes), donnent une dimension planétaire à la lutte. À l'inverse, la désinformation médiatique dont se prétend victime la « secte » permet de développer un modèle de contre-culture et d'isoler les adeptes. Ainsi les chrétiens évangélistes américains ont-ils approuvé massivement la guerre en Irak alors que les hiérarchies religieuses traditionnelles s'y opposaient. Le rôle de certaines communautés expatriées et des diasporas est particulièrement important et contribue à une sorte d'écho mythologique et de durcissement identitaire. Les discours islamistes tenus à Hyde Park le dimanche par Abou Qatada ou par Abou Hamza Al-Masri, tous deux réfugiés politiques au Royaume-Uni, ou par différents prêcheurs dans les mosquées intégristes d'Europe, de Finsbury Park à Mantes-La-Jolie, ne laissent aucun doute sur la façon dont le mythe est diffusé et perçu. Le phénomène d'« ethnicité virtuelle » vécue par médias, cassettes vidéo et messages Internet interposés, donne naissance à des formes de solidarité et de radicalisme d'autant plus versés dans le recours à la violence que cette dernière est éloignée géographiquement. Ainsi, le radicalisme du discours sert à se dédouaner de vivre mieux et loin du pays rêvé — certaines communautés musulmanes évoquent de la sorte l'Afghanistan des talibans. C'est aussi le cas d'une partie de la communauté juive américaine ou française qui se mobilise plus facilement sur des positions violentes que pacifistes.
14 L'ennemi, quant à lui, est satanique : c'est le « Grand Satan » (les États-Unis) et le « Petit Satan » (Israël) de la Révolution iranienne, le « Mal » dans les discours de G. W. Bush, la figure du pape pour les orangistes irlandais, etc. Ces références mettent les hiérarchies religieuses en difficulté et expliquent leur attitude ambiguë dans la condamnation des violences, ainsi que les rares excuses officielles. Pour les islamistes, l'Amérique est l'ennemi cosmique rêvé, puissance absolue, porteuse de toutes les valeurs du « Mal » et de la modernité. Censés être partout par la puissance de ses médias et de ses services secrets, les États-Unis correspondent parfaitement au descriptif des forces du Mal qui s'infiltrent en tout lieu. Impossibles à vaincre par des moyens terrestres, l'acte terroriste parvient à les vaincre sur le plan moral. À l'inverse, pour les néoconservateurs de la Maison-Blanche, Al-Qaïda est devenue une puissance tentaculaire, le symbole du Mal absolu, un « ennemi mythologique » remarque avec raison Richard Labévière[4] [4] Richard Labévière, Les coulisses de la terreur, Paris,...
suite.
15 La théorie du complot, fréquemment utilisée, est justifiée par une géopolitique et une historiographie religieuses revisitées et souvent réécrites : la mythologie du lobby extrémiste juif est partagée par les islamistes, une partie de l'extrême droite chrétienne américaine et la secte Aum Shinrikyo. Al-Qaïda, devenue symbole du Mal absolu dans les discours de la Maison-Blanche, est venue à temps prendre la place de l'ennemi que la disparition du pouvoir soviétique laissait vacant. Qu'est-ce qu'une puissance messianique sans ennemi digne d'elle ? De même, l'Organisation des Nations unies (ONU) est souvent une émanation d'un ordre satanique pour les islamistes irakiens, les extrémistes américains ou pour les juifs intégristes.
16 L'acte violent et l'histoire trouvent une interprétation exclusivement religieuse. La victoire éclair de la guerre des Six Jours a été interprétée chez les juifs intégristes comme un signe de Dieu, et a donné naissance à une sorte de « sionisme messianique » légitimant l'occupation des Territoires occupés. Chez les musulmans radicaux, la défaite a été lue comme un signe de Dieu montrant que les régimes arabes laïcs étaient incapables et que seul le retour à la religion permettrait au monde musulman de vaincre Israël. Chez les chrétiens évangélistes américains, c'est la Révolution iranienne et surtout la prise d'otages à l'ambassade de Téhéran le 11 septembre (déjà) 1979 qui constitue le fait traumatique donnant naissance au « patriotisme biblique »[5] [5] B. Victor, op. cit. ...
suite dont G. W. Bush est le hérault.
17 Les extrémismes religieux fonctionnent en miroir les uns par rapport aux autres. Le rabbin Meir Kahane, surnommé « l'ayatollah juif » par certains de ses coreligionnaires d'Israël, prêchait l'extermination des Palestiniens et fut assassiné à New York le 5 novembre 1990 par El-Sayed Nosair, immigrant égyptien de 34 ans. Le groupe islamiste auquel appartenait l'assassin demanda sa libération à l'occasion de la première attaque sur le World Trade Center (en 1993), B. Goldstein se prévalut de l'assassinat de M. Kahane pour justifier l'attaque du Tombeau des Patriarches (en 1994), auquel le Hamas répondit par les premiers attentats-suicide (en 1994). T. McVeil justifia, quant à lui, l'explosion de l'immeuble fédéral d'Oklahoma City par la nécessité de venger, un an après, l'attaque de la secte des davidiens à Waco par les forces du FBI.
18 La guerre étant un conflit du Bien contre le Mal, la négociation avec l'adversaire est impensable. Ce ne serait pas une faute politique mais un pêché, pour les juifs intégristes comme pour les radicaux du Hamas. Les intégristes juifs refusent toute forme de concession à l'égard des Palestiniens (tel que le montre le rejet du plan Sharon d'évacuation de la bande de Gaza par les colons) et appellent les soldats à la désobéissance. Un ennemi satanique ne peut être que détruit, la négociation n'a aucun sens. La fin justifie les moyens, qu'ils soient des actes de destructions massives utilisant des armes non conventionnelles (chimiques, biologiques) ou des assassinats d'individus assimilés à des complices plus ou moins directs de l'ennemi principal (prises d'otages et meurtres de Népalais en Irak). La victoire finale n'est pas à l'échelle humaine mais elle est pensée comme certaine et apportera à son issue une rédemption collective qui rend les sacrifices individuels nécessaires. O. Ben Laden ne vise pas un État strictement musulman mais le rétablissement du Califat et l'union de la oumma. La crise la plus longue à l'intérieur de l'Union européenne (UE) reste celle d'Irlande du Nord qui continue à opposer catholiques et protestants depuis 1968, soit près de quarante ans. Les orangistes continuent chaque année à commémorer de la façon la plus provocante qui soit la défaite de leurs concitoyens, et l'Armée républicaine irlandaise (IRA) refuse de désarmer ses combattants. Les différents processus de négociation ont tous échoué sur l'une ou l'autre des intransigeances pour lesquelles la guerre ne peut avoir pour résultat que la disparition complète de l'Autre.
Une idéologie de la violence légitime ?
19 Toutes les religions confrontées à une logique de guerre du Bien contre le Mal ont posé les termes d'une « guerre juste », en particulier quand elle a pour but de défendre la foi : ce peut être le djihad, les Croisades, les guerres bibliques, etc. Cette idéologie de la violence messianique est revendiquée par les groupes radicaux religieux qui en usent pour dénoncer le caractère impie du pouvoir ennemi selon des termes assez comparables dans les différentes religions. De plus, la revendication de la « guerre juste » s'étend à la contestation violente des régimes politiques en place. Il ne suffit pas de s'arrêter aux expressions terroristes du radicalisme religieux, mais il faut également inclure la violence légale — parce qu'étatique — dans cette catégorie, tels le soutien très fort des pratiquants de tous bords dans la réélection de G. W. Bush aux États-Unis, ou la violence armée des colons dans les Territoires occupés. Tous ces phénomènes relèvent de la même démarche.
20 À cet égard, les mécanismes de fabrication de l'ennemi sont assez proches de ce que l'on trouve dans les idéologies totalitaires des différentes Églises marxistes, tels le culte du chef infaillible, l'identification d'ennemis globaux soutenus par des « traîtres » de l'intérieur, les processus de dénonciation-épuration réguliers, la communauté mythique des croyants comme le fut celle des « ouvriers contre les patrons », etc. L'ennemi est diabolisé, voire réifié. Les catholiques sont pour Ian Paisley les auteurs d'une « tromperie satanique », qualifiés de « papistes » dans la phraséologie des orangistes, ils sont censés obéir à un pouvoir étranger. Le contenu du discours est intolérant, voire « raciste » et/ou xénophobe comme on l'a vu avec le film de Mel Gibson, La Passion du Christ, ou dans les propos de certains prédicateurs islamistes[6] [6] Voir Le Monde du 30 octobre 2004, propos tenus par un prédicateur...
suite.
21 Le sentiment de détenir la vérité cachée des choses donne la certitude d'appartenir à un groupe « élu » légitimant une nouvelle forme de racisme. Les « autres » ne sont pas définis politiquement mais par des termes globalisants : les « croisés », les « hypocrites », les « juifs », les « papistes », l'« Amérique », etc. La dérive raciste présente l'avantage de simplifier le discours et de présenter des objectifs ciblés. Elle autorise tous les amalgames[7] [7] Notons à cet égard que la secte Aum Shinrikyo était antisémite...
suite. Le cheikh Omar Abdul Rahman, inspirateur du premier attentat contre le World Trade Center, ne disait-il pas en parlant du tourisme qu'« il est hors de question que la terre des musulmans devienne un lieu de débauche pour des personnes de toutes les races et de toutes les couleurs » ? Employant un discours similaire, M. Kahane décrivait les Arabes comme des « chiens » ou des « mouches » qu'il fallait tuer, envisageant à cette fin l'utilisation de l'arme nucléaire. De même, le Hamas, à travers les prêches du cheikh Ahmad Yassine de 1987, parle des juifs comme des « descendants des singes » qu'il faut tuer[8] [8] Les différentes citations sont extraites de Bruce Hoffman,...
suite. Les discours des milices orangistes ou des groupuscules terroristes catholiques irlandais ne sont pas moins racistes. Certaines milices américaines comme la White Army Resistance, The Sword and the Arm of the Lord, The White Army Bastion ne laissent, quant à elles, aucun doute sur leur rapport aux autres.
22 Les « traîtres » de la même religion sont particulièrement visés. Il s'agit des « faux croyants et hypocrites » des textes islamistes, de Y. Rabin assassiné par Y. Amir hier ou Ariel Sharon aujourd'hui, de Anouar El Sadate, ancien Frère musulman, également assassiné par des extrémistes de sa propre religion, du président pakistanais Pervez Musharraf aujourd'hui cible d'attentats, des chiites qualifiés de « demi-juifs » dans les pamphlets des disciples d'O. Ben Laden. Les violences peuvent aussi être collectives et intercultuelles comme à l'intérieur de l'islam pakistanais, saoudien ou iranien, ou du christianisme rwandais ou irlandais. L'article de Khattar Abou Diab sur l'Irak est, à cet égard, éclairant sur la situation irakienne aujourd'hui.
23 Il s'agit là d'une violence au sein de laquelle le symbolique importe autant que l'objectif stratégique : la violence est vécue comme acte purificateur, comme on le constate dans certains meurtres quasi rituels commis en Irlande du Nord sur des individus anonymes (crucifixion, émasculation, assassinat de familles mixtes complètes, y compris les enfants), en Algérie (égorgement rituel, massacres collectifs) ou en Irak aujourd'hui. De même, l'assassinat de médecins ayant pratiqué des avortements est justifié par les militants de Christian Identity comme « le meurtre d'assassins d'enfants ».
24 Sachant que l'adversaire ne peut être détruit, la stratégie du terrorisme religieux n'est pas de l'ordre de la conquête guerrière mais purement symbolique. L'objectif visé a rarement une importance militaire forte. L'acte terroriste a pour enjeu le terrain moral (montrer la supériorité spirituelle de ses combattants), psychologique (démontrer la faiblesse de l'adversaire) et religieux (promesse du paradis). Il vise à nier l'existence de l'ennemi (dédain pour la qualité humaine des victimes) et à mettre un terme à une humiliation supposée (faire du terroriste un martyr, un héros). Le combattant est un « soldat de Dieu », peu formé si ce n'est à l'acte isolé violent, encadré par des personnes ayant parfois une formation militaire traditionnelle et un leader charismatique, jouant le rôle de médiateur entre Dieu et les croyants.
25 Le temps et les lieux des actes violents s'ancrent, quant à eux, dans des références spécifiquement religieuses plus que stratégiques. Le 19 avril, jour choisi par T. McVeil pour commettre l'attentat d'Oklahoma City, est une date importante pour les militants du Christian Identity, c'est l'anniversaire de l'attaque contre les davidiens de Waco par le FBI, symbole de « l'oppression du pouvoir fédéral », mais c'est aussi le jour du soulèvement des patriotes de la Nouvelle-Angleterre contre la Grande-Bretagne, et le jour de l'attaque par les nazis du Ghetto de Varsovie (1943). De même, le ramadan, théoriquement une période de trêve dans le monde musulman, se traduit souvent en Algérie par une activité terroriste accrue s'appuyant sur l'expérience du prophète Mahomet. B. Goldstein perpétra le massacre du Tombeau des Patriarches lors de la fête du Pourim, qui commémore la libération des juifs de Perse.
26 Trois formes semblent caractériser la violence d'origine religieuse : le suicide collectif, les attentats-suicide et le terrorisme de masse. La forme la moins déstabilisante est celle du suicide collectif, processus qui a touché un certain nombre de sectes : 923 morts à Guyana le 18 novembre 1978 pour le Temple du peuple ; 60 morts pour la secte Datu Manganayon le 19 septembre 1985 à Mondanao (Philadelphie) ; 70 morts de l'Ordre du Temple solaire en France, etc[9] [9] Voir Jean-Marie Abgral, Les sectes de l'Apocalypse. Gourous...
suite.
27 La croissance exponentielle du phénomène des attentats-suicide, bien que n'étant pas exclusivement d'origine religieuse, est une manifestation croissante de la violence religieuse. En avril 2000, on avait recensé 275 cas d'attentats-suicide depuis 1982, date de l'apparition du phénomène. Dans les seules trois dernières années, leur nombre approximatif s'élève à 267[10] [10] Voir Pierre Conesa, « Aux origines des attentats suicide...
suite. La violence passe par le martyrologe des combattants « sacrifiés » — étymologiquement : sacrificium, « rendre sacré ». Il nie à l'adversaire ou aux victimes une quelconque valeur humaine : les kamikazes palestiniens sont filmés la veille de leur acte pour la postérité planétaire. Pire encore, la deuxième génération de kamikazes qui commet aujourd'hui des attentats-suicide en Indonésie, en Arabie Saoudite ou en Afrique de l'Est n'a plus de référence géopolitique : son sacrifice est devenu mythique plus que politique[11] [11] Ibid. ...
suite.
28 Enfin, l'usage du terrorisme apocalyptique de masse se situe à l'opposé du terrorisme politique, dont la lisibilité doit rester la caractéristique première afin de faire basculer une partie de l'opinion publique. « Le caractère symbolique des actes terroristes, d'une certaine façon, singe les rituels religieux. Les cibles des attentats, en général des lieux publics fréquentés par des civils, ne représentent aucun danger pour les terroristes, mais dans leur vision du monde, ils sont des animaux, des corrompus, ou des symboles »[12] [12] Mark Jurgensmeyer, Au nom de Dieu, ils tuent ! : chrétiens,...
suite. L'immeuble détruit à Oklahoma City contenait des services administratifs fédéraux, essentiellement des services sociaux, mais aussi une crèche et des bureaux. L'attentat contre le complexe résidentiel Al Mohaya de Riyad, le 8 novembre 2003, a tué des victimes de dix-neuf nationalités, principalement proche-orientales, et aucun Occidental. L'attentat contre la synagogue d'Istanbul a tué cinq juifs turcs sur dix-neuf victimes. Notons enfin que le terrorisme religieux semble le plus disposé à se doter d'armes non conventionnelles[13] [13] Voir le cas de la secte Aum Shinrikyo, ou de la secte Rajneeshee...
suite.
29 L'activisme religieux paraît proclamer la mort de la laïcité et de la politique comme Michel Bakounine avait proclamé à la fin du XIXe siècle la mort de Dieu. La religion dans de nombreux endroits du monde est devenue un substitut de la politique. Les groupes religieux fournissent légitimation et support intellectuel et matériel à la violence. À la lumière de ces constats, ne faut-il pas procéder à une relecture religieuse de certaines crises passées pendant longtemps lues à travers grille de l'affrontement Est-Ouest de la guerre froide[14] [14] Il faut se souvenir, à cet égard, que lors de la guerre...
suite ? C'est ce que tente d'analyser avec beaucoup de finesse l'article d'Arnaud Latapie concernant le cas yougoslave. La guerre globale contre le terrorisme devrait, pour avoir quelques chances de réussir, devenir une guerre globale contre les extrémismes religieux.
Notes
[ 1] Le bilan humain de cet attentat est de 168 morts, dont 19 enfants.
[ 2] Voir Barbara Victor, La dernière croisade.Les fous de Dieu version américaine, Paris, Plon, 2004.
[ 3] On notera le cas d'une association d'obèses américains militant au sein d'une association dieting for Jesus, in B. Victor, op. cit.
[ 4] Richard Labévière, Les coulisses de la terreur, Paris, Grasset, 2003.
[ 5] B. Victor, op. cit.
[ 6] Voir Le Monde du 30 octobre 2004, propos tenus par un prédicateur de l'Union des organisations islamistes de France (UOIF), Hassan Iquioussen.
[ 7] Notons à cet égard que la secte Aum Shinrikyo était antisémite par ce qu'elle reprenait du discours du radicalisme chrétien, à savoir l'idée du « complot juif ». Elle expliquait ainsi que les juifs américains, pour entraîner Washington dans la guerre et sauver leurs congénères d'Europe de l'extermination, avaient poussé les États-Unis à attaquer le Japon en 1941.
[ 8] Les différentes citations sont extraites de Bruce Hoffman, La mécanique terroriste, Paris, Calmann-Lévy, 1999.
[ 9] Voir Jean-Marie Abgral, Les sectes de l'Apocalypse. Gourous de l'an 2000, Paris, Calmann-Lévy, 1999.
[ 10] Voir Pierre Conesa, « Aux origines des attentats suicide », Le Monde diplomatique, juin 2004. Les « champions » de très loin restent les Tamouls hindouistes et chrétiens du Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE) auteurs de près de 200 attentats-suicide en une vingtaine d'années. S'ils en ont appris le principe auprès du Hezbollah libanais, ils l'ont systématisé sous la forme d'actions de guerre collectives de 10 à 15 kamikazes contre les troupes sri lankaises. Nombre de partis politiques laïcs ont aussi employé la méthode, comme le Parti des travailleurs kurdes – Partiya Karkeren Kurdistan (PKK) – ou le LTTE.
[ 11] Ibid.
[ 12] Mark Jurgensmeyer, Au nom de Dieu, ils tuent ! : chrétiens, juifs, ou musulmans, ils revendiquent la violence, Paris, Autrement, 2003, p. 123.
[ 13] Voir le cas de la secte Aum Shinrikyo, ou de la secte Rajneeshee dans l'Oregon qui avait répandu de la salmonelle pour peser sur des élections locales en 1984 entraînant 751 cas d'entérite. 45 cas seront hospitalisés. Aucun décès à déplorer.
[ 14] Il faut se souvenir, à cet égard, que lors de la guerre civile libanaise, un des camps était qualifié par la presse française d'« islamo-progressiste », cherchant ainsi à transposer les outils intellectuels parisiens et à faire prévaloir que le camp qui était avec les Palestiniens ne pouvait être par nature que « progressiste ».
PLAN DE L'ARTICLE
- Le renouveau de l'extrémisme religieux
- Une guerre cosmique plutôt qu'une guerre géopolitique
- Une idéologie de la violence légitime ?
POUR CITER CET ARTICLE
Pierre Conesa « La violence au nom de Dieu », Revue internationale et stratégique 1/2005 (N°57), p. 73-82.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2005-1-page-73.htm.
DOI : 10.3917/ris.057.0073.




