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Revue internationale et stratégique

2005/4 (N°60)



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Devenue une réalité économique incontournable, l'affirmation de la Chine sur la scène politique internationale passe par la confirmation de son statut de puissance régionale. Or celui-ci est aujourd'hui incomplet. Alors qu'elle est devenue un acteur clef du dossier nord-coréen, qu'elle concurrence la puissance économique japonaise et qu'elle multiplie les initiatives vers l'Asie du Sud-Est pour imposer sa vision d'une communauté de l'Asie orientale, la Chine doit renforcer ses positions en Asie centrale et en Asie du Sud afin d'occuper le rôle central qu'elle revendique sur le continent asiatique. Depuis le début des années 1990, elle est entrée dans une nouvelle phase de sa politique régionale. Après une ère de tensions dominée par les préoccupations sécuritaires, s'est en effet ouverte une période de stabilité dont la genèse remonte à la politique d'ouverture et de modernisation lancée en 1978 par Deng Xiaoping. La pacification des zones frontalières étant acquise, du moins en théorie, la reconquête des marches continentales est aujourd'hui en route.

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Composante de la stratégie de « montée pacifique » récemment conceptualisée à Pékin, ce mouvement s'accompagne d'un élargissement du champ de vision de la politique régionale chinoise et de la mise en œuvre d'une nouvelle diplomatie des frontières. Rompant avec un vieil adage — « pour avoir de bons voisins, il faut avoir une bonne clôture » —, la Chine redécouvre les solidarités séculaires de la route de la soie et la vocation régionale de l'Himalaya. En concluant des accords avec le Kazakhstan (1999), le Viêtnam (2000), le Tadjikistan (2002) et la Russie (2004), elle a résolu la plupart de ses contentieux frontaliers terrestres dont le règlement ne constitue plus un préalable à l'approfondissement de ses relations bilatérales même avec les deux derniers pays — Inde et Bhoutan — avec lesquels la question reste en suspens. En choisissant en 2003 la Russie, la Mongolie et le Kazakhstan pour effectuer ses premières visites d'État, le Président Hu Jintao a donné le tempo d'une nouvelle politique de voisinage à l'origine d'initiatives diplomatiques tous azimuts vers les quatorze pays avec lesquels la Chine partage des frontières terrestres [1]  Ces pays sont la Corée du Nord, la Russie, la Mongolie,... [1] .

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Quel est aujourd'hui le statut des frontières terrestres dans la nouvelle diplomatie que la Chine déploie sur un continent auquel elle a longtemps tourné le dos ? Quels sont les objectifs, les enjeux et les conséquences, y compris sur le plan interne, de l'intérêt qu'elle manifeste pour l'Asie centrale et l'Asie du Sud ? Quelles sont les limites de la stratégie de rééquilibrage de sa politique régionale dans un contexte dominé par la permanence des enjeux stratégiques (Taiwan, péninsule coréenne) et l'exacerbation de la concurrence économique et commerciale ? Telles sont quelques-unes des questions posées par les nouvelles relations qui s'esquissent entre la Chine et ses marches continentales.

La « reconquête » des marches continentales au cœur du dessein asiatique de la Chine

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Rendu possible par la fonte du glacis stratégique consécutive à la désintégration de l'Union soviétique, le repositionnement de la Chine par rapport à ses voisins continentaux est devenu nécessaire au lendemain de la nouvelle donne régionale créée par la crise afghane et par le lancement de la lutte anti-terroriste qui a suivi les attentats du World Trade Center. Cette stratégie correspond à la fois à une nécessité de politique intérieure et à une orientation de sa politique étrangère.

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■ Sur le plan intérieur, trois objectifs guident la nouvelle diplomatie frontalière de la Chine : garantir ses approvisionnements en énergie et en matières premières, conquérir de nouveaux marchés et développer ses provinces enclavées :

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– L'accélération de son développement a contraint la Chine à une externalisation croissante de son économie. Ses besoins considérables en énergie et en matières premières l'amènent à multiplier les accords d'approvisionnement avec ses voisins. Dépendant à plus de 50 % du Moyen-Orient pour ses importations de pétrole, la Chine, qui est devenue en quelques années le deuxième consommateur mondial d'hydrocarbures, a en effet intérêt à développer des partenariats énergétiques régionaux, notamment avec la Russie qui détient les premières réserves de gaz et les sixièmes réserves de pétrole de la planète. Soucieuse de ne pas devenir dépendante du débouché chinois, Moscou a préféré jusqu'à présent orienter son réseau de gazoducs et d'oléoducs extrême-oriental vers le Pacifique — Corée et Japon — plutôt que de créer le couloir sibéro-mandchourien que la Chine appelle de ses vœux. Celle-ci n'a toutefois pas renoncé à développer des synergies énergétiques avec son voisin. À court terme, ses déconvenues en Russie, illustrées par l'affaire du gazoduc Angarsk-Daqing, et les incertitudes inhérentes aux approvisionnements au Moyen-Orient l'ont amenée à rechercher une diversification de ses importations d'hydrocarbures en se tournant vers l'Asie centrale, et en particulier vers le Kazakhstan. Convoitant également les réserves minières de ses voisins, elle multiplie les accords d'exploitation avec la Mongolie (cuivre, or, et charbon du Gobi du Sud), le Pakistan (cuivre du Balouchistan), le Viêtnam (bauxite de Dac Nong et cuivre de Sinh Quyên), le Laos (cuivre de Luang Namtha, Oudomsay et Bokeo) et la Birmanie (nickel de Tagaung Taung). Elle projette également des investissements massifs dans les plantations forestières au Viêtnam et au Laos en vue d'alimenter son industrie papetière.

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– Bien que représentant actuellement moins de 5 % de ses échanges, les voisins continentaux de la Chine constituent également à terme une cible privilégiée de sa politique commerciale. Progressant de 30 % par an en moyenne, le commerce transfrontalier est en pleine expansion. Entretenu par la multiplication d'entrepôts sous douane et de zones de transit à statut spécial, par une régionalisation progressive de la monnaie chinoise dont les autorités testent discrètement la convertibilité dans les territoires transfrontaliers, et par un essor spectaculaire du tourisme frontalier, ce phénomène préfigure une intégration commerciale régionale. Intégration que la Chine encourage pour au moins trois raisons : conquérir de nouveaux marchés, proches et souvent complémentaires, faire des relations économiques et commerciales le socle de solidarités intra-régionales plus larges et trouver une parade aux accords régionaux dont elle n'est pas partenaire — ALENA (Accord de libre-échange nord-américain), Mercosur (Marché commun sud-américain), Union européenne (UE) — et dont la multiplication à l'échelle mondiale est susceptible d'entraîner une érosion de ses parts de marché. Symbolisé par l'accord signé en novembre 2004 en vue d'établir à l'horizon 2010 une zone de libre échange avec les pays de l'Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), cette stratégie s'illustre également dans les initiatives qu'elle a lancées dans le cadre de l'organisation de Kunming [2]  L'organisation de Kunming réunit le Bangladesh, la... [2] , enceinte de concertation informelle sur un certain nombre de dossiers économiques, et plus récemment dans le cadre de l'Organisation de Shanghai pour la Sécurité (OSC) [3]  L'OSC réunit la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le... [3] que Pékin s'emploie depuis 2003 à doter d'un volet économique et commercial et à prolonger par une zone de libre échange.

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– La fracture socio-économique résultant du déséquilibre croissant entre l'Est et l'Ouest de son territoire conduit également la Chine à soutenir le développement de ses provinces périphériques. En les incitant à renforcer leurs liens ancestraux avec les États riverains, elle cherche à accroître les dynamiques économiques transfrontalières. Parallèlement, elle souhaite obtenir l'appui de ses voisins dans le processus d'assimilation politique de ces régions qui s'inscrivent dans des paradigmes historiques et ethniques différents du modèle han, traditionnellement centré sur la Chine des dix-neuf provinces dont ne font pas partie les régions périphériques. Longtemps délaissées, ces régions qui ont trouvé une nouvelle pertinence dans le cadre de la politique d'aménagement du territoire organisée autour des concepts de « développement de l'Ouest » et de « régénération du Nord-Est », se retrouvent aux avant-postes de la nouvelle diplomatie continentale de la Chine. Ainsi, le Tibet est censé devenir la plaque tournante du commerce transhimalayen que la Chine veut relancer à la faveur de son rapprochement avec l'Inde. Le Xinjiang est plus que jamais la « nouvelle frontière » dont elle souhaite faire le pivot d'un ensemble régional allant du Kazakhstan au Pakistan, en passant par le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Afghanistan dans les domaines des infrastructures, de l'énergie et du commerce. Le Yunnan, qui a signé au nom de la Chine l'accord de coopération pour le développement durable du bassin du Mékong, a vocation à devenir sa tête de pont vers l'Asie du Sud-Est. Le Heilongjiang et la Mongolie intérieure sont en première ligne de la coopération avec la Russie et la Mongolie, alors que le Jilin, cœur de la Mandchourie, est devenu le pivot de la TREDA, zone de développement économique du fleuve Tumen, qui implique la Corée du Nord et la Russie.

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■ Sur le plan extérieur, la Chine, qui reste marquée par un complexe d'encerclement, cherche à contrer les avancées américaines dans la région [4]  La dernière tournée du président Bush en Asie (Japon,... [4] — Asie centrale, Mongolie, Inde — suscitées par la guerre contre le terrorisme et par la volonté de Washington d'anticiper la « menace chinoise ». Bien que ses préoccupations stratégiques continuent à se concentrer sur sa façade maritime — Taiwan, Japon, péninsule coréenne, mer de Chine — les évolutions en Asie continentale l'ont amenée à y concevoir un double positionnement stratégique.

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– Sur le plan régional, la constitution de partenariats de voisinage vise non seulement à assurer la sécurité des zones frontalières, y compris dans une perspective de stabilité interne dans les régions comme le Tibet et le Xinjiang, mais aussi à neutraliser ses voisins immédiats — notamment en Asie centrale — en cas de différend avec les États-Unis. Créé en 1996 à l'initiative de Pékin, le « groupe de Shanghai » était initialement conçu pour résoudre les contentieux frontaliers en Asie centrale, réduire la militarisation et développer des mesures de confiance dans la région. Devenu l'Organisation de coopération de Shanghai (OSC) en 2001, ce groupe a placé la lutte contre le terrorisme au cœur de ses priorités. Il a ainsi permis à la Chine de faire de la lutte contre les « trois forces du mal » — terrorisme, extrémisme, séparatisme — qui guide sa gestion de la question ouïgoure, un des axes de sa coopération avec les pays d'Asie centrale. Doté depuis 2004 d'un secrétariat permanent à Pékin, l'OSC, à laquelle la Chine propose de se concentrer sur les racines économiques du terrorisme — la pauvreté —, est également conçue comme une alternative à l'option américaine fondée sur la guerre préventive et la présence militaire. Concernant la question du Tibet, la Chine cherche à la fois à obtenir la neutralité de l'Inde, invitée en 2003 à réaffirmer sa reconnaissance de la souveraineté chinoise sur la région autonome, et la coopération active du Népal pour contrôler les flux d'émigration clandestine.

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– Au-delà des zones frontalières, la Chine souhaite maximiser sa profondeur stratégique pour contrer l'influence américaine et sécuriser ses voies d'approvisionnement énergétique et ses routes commerciales. Sa politique birmane et son positionnement dans le golfe d'Oman en offrent deux exemples. Intéressée par un débouché vers l'océan Indien pour désenclaver les provinces du Yunnan et du Sichuan, la Chine, qui souhaite sécuriser les routes maritimes transitant par le détroit de Malacca, a développé une coopération militaire avec le Myanmar pour assurer la sécurité du couloir de l'Irrawaddy. En s'impliquant dans le développement du port stratégique en eaux profondes de Gwadar au Pakistan, elle cherche à s'assurer un accès à la mer d'Oman et une capacité de surveillance du golfe persique.

Un dessein contrarié par les paramètres géopolitiques propres à une région dont la Chine n'est pas le seul grand acteur

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■ L'établissement de la pax sinica en Asie continentale ne peut ignorer la permanence des enjeux stratégiques et des rivalités intrarégionales. Chaque pays, notamment les autres grands acteurs de la région, Russie et Inde, privilégie ses intérêts par rapport à des alliances régionales dont la portée reste limitée au regard de la prépondérance de la relation que chacun d'entre eux entretient avec les États-Unis.

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– Imposé par la géographie plus que par l'histoire, le partenariat stratégique sino-russe n'est possible que parce que la Russie est faible en Extrême-Orient. Il ne s'agit ni d'une alliance militaire ni d'un pacte idéologique, mais d'un agrégat d'intérêts communs reposant sur la promotion de la multipolarité et renvoyant à la relation que chacun entretient avec les États-Unis. La position de Moscou sur les enjeux énergétiques n'est pas la seule raison qui amène Pékin à douter de la solidité de ce partenariat. Même si elle est avec l'Inde le principal client du complexe militaro-industriel russe dont elle acquiert entre 30 % et 40 % des exportations, la Chine reproche régulièrement à son voisin de fournir à New Delhi des équipements plus perfectionnés que ceux qu'elle achète, ce qui n'empêche pas l'Inde de s'inquiéter pour sa part de la contribution russe à la modernisation de l'armée chinoise. Bien que la relation sino-russe ne modifie pas les équilibres stratégiques régionaux, elle n'est pas sans perturber les autres grands acteurs — Inde et Japon — mais aussi les pays d'Asie centrale. Dépendants de la Russie, attirés par la Chine mais inquiets de ses avancées, ces pays sont contraints de rechercher un difficile équilibre entre leurs deux grands voisins.

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– La relation sino-indienne est tout aussi complexe. Le rapprochement récent entre les deux capitales qui traduit une réelle volonté de Pékin de diversifier ses relations avec son autre grand voisin, ne doit pas masquer la méfiance qui demeure de part et d'autre, notamment du côté indien. Fondée sur l'histoire et la géographie, la rivalité sino-indienne est à la fois économique, commerciale, militaire, politique — comme l'a récemment illustré le débat sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies —, et régionale. Le contentieux frontalier reste un enjeu majeur tant par l'étendue des territoires concernés que par leur position géographique, aux portes du Tibet et du Xinjiang. En remettant au goût du jour le thème des solidarités trans-himalayennes qui l'amènent à entretenir une relation étroite avec le Népal et à rechercher un rapprochement avec le Bhoutan, la Chine, qui vise à arrimer plus solidement le Tibet au territoire national dont il constitue un pont vers l'Asie du Sud, se réserve la possibilité d'utiliser les enjeux frontaliers comme un levier de sa relation avec l'Inde. La lenteur des progrès enregistrés dans la résolution de ce contentieux, malgré les avancées constatées depuis 2003, n'est pas étrangère à la propension des deux protagonistes à considérer le statu quo comme une des solutions permettant de garantir leurs intérêts respectifs en laissant toutes les options ouvertes. Bien que régulièrement revisitée sur le plan théorique par les trois protagonistes, l'idée du triangle eurasiatique — Chine, Inde, Russie — est ainsi condamnée par les rivalités incontournables entre les trois capitales et par la prépondérance des relations que chacune d'entre elles entretient avec Washington. Ainsi, l'Inde, qui considère que ses relations avec la Chine ne seront jamais aussi solides que celles qu'elle entretient avec la Russie, notamment en raison de l'alliance sino-pakistanaise, même rééquilibrée, prend soin d'élargir ses marges de manœuvre en préservant son partenariat avec Moscou tout en développant une nouvelle relation avec Washington.

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– Moins sensibles que les relations sino-russes ou sino-indiennes, les relations sino-viêtnamiennes ne sont pas non plus dépourvues de tensions. Le différend sur les îles Spratly reste entier. La perspective de l'entrée de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), rival commercial du Viêtnam dans certains secteurs, avait accéléré la conclusion de l'accord américano-viêtnamien. Tout État qui défierait la Chine sur les questions de réserves stratégiques en mer de Chine méridionale ou qui contrôle d'une manière ou d'une autre ses routes commerciales et d'approvisionnement est son concurrent stratégique potentiel. À l'inverse, la Chine dispose de moyens de pression considérables sur ses voisins continentaux, notamment dans le domaine des ressources en eau qui pourraient susciter des différends au cours des prochaines décennies. Le Tibet est particulièrement concerné par cette problématique. Dix des principaux fleuves et rivières d'Asie prennent leur source sur le plateau tibétain, notamment le Brahmapoutre, l'Indus, la Sutlej, le Mékong, et deux des principaux affluents du Gange, l'Alaknanda et la Bhagirathi. 90 % des eaux du Tibet coulent non seulement vers d'autres provinces chinoises, mais aussi vers le Cambodge, le Laos, le Viêtnam, la Thaïlande, le Myanmar, le Bangladesh, l'Inde, le Népal et le Pakistan. Toute intervention destinée à réguler en amont le cours des fleuves tibétains placerait les pays situés en aval à la merci de la Chine qui serait seule à pouvoir maîtriser les débits pendant la saison sèche et prévenir les risques d'inondation en période de mousson. La Chine a adopté jusqu'à présent une approche rassurante sur ce dossier à l'instar de l'accord de coopération sur le Brahmapoutre qu'elle a signé avec l'Inde en janvier 2002, et de ses discussions avec la commission du Mékong. L'inquiétude manifestée par les pays situés en aval du Mékong suite à certains projets hydroélectriques mis en œuvre ou sur le point de l'être dans la province du Yunnan révèle toutefois le formidable instrument de pression dont disposerait la Chine en cas de tension globale.

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■ En définitive, la disparité de ses voisins et la diversité de leurs objectifs empêchent la Chine d'imposer sa vision de l'intégration régionale en Asie continentale. Ses partenariats sont souvent déséquilibrés. Ainsi l'OSC apparaît comme un ensemble composite où les intérêts chinois et russes sont divergents. Il existe une rivalité implicite entre l'OSC — qui n'est pas une union politique et militaire — et l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) [5]  Créée en 2003, l'OTSC réunit la Russie, l'Arménie,... [5] dont la Chine ne fait pas partie mais que la Russie conçoit comme essentielle dans la gestion de son flanc stratégique en Asie centrale. Attisés par la montée en puissance de sa politique commerciale, par la modernisation de son outil militaire et par la capacité de pression que lui offre sa position géographique centrale, plusieurs différends sont susceptibles d'émerger entre la Chine et ses voisins.

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– Quatrième puissance commerciale, susceptible de devenir la seconde en 2010, la Chine, qui est d'ores et déjà le pays faisant face au plus grand nombre de différends commerciaux, devrait voir cette tendance s'amplifier dans les années à venir tant son insertion dans le commerce international est large et multisectorielle. Bien que plus complexes, les différends avec ses grands partenaires commerciaux — États-Unis, UE, Japon — sont susceptibles de se régler de façon relativement facile compte tenu de la densité et de la diversité des échanges concernés. En revanche, il devrait en être différemment des contentieux avec un certain nombre de pays en développement, notamment en Asie continentale, où les échanges sont plus spécialisés et dont le poids commercial est faible. La fin des quotas textiles qui expose particulièrement des pays comme le Népal, le Cambodge, le Pakistan, mais aussi à terme le Viêtnam et le Kirghizstan, qui restent soumis au régime des quotas, en offre l'exemple. À terme on ne peut exclure que ces pays soient contraints d'adopter des mesures de rétorsion contre la Chine, qui ne manquerait pas de réagir négativement, l'externalisation croissante de son économie l'amenant à considérer la pérennité de ses débouchés commerciaux comme un enjeu de sécurité.

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– Exacerbées par les antagonismes locaux, par la croissance de l'immigration chinoise et par le développement de l'économie parallèle dans les zones frontalières, la confrontation des nationalismes et la permanence du sentiment antichinois chez certains de ses voisins perturbent le climat de confiance que la Chine tente d'établir avec eux. Le développement des régions enclavées voisines de la Chine dépend largement des investissements chinois qui se développent à un rythme accéléré, notamment en Mongolie, en Asie centrale et dans le Nord du Viêtnam et du Laos. Ces investissements sont à l'origine de nouveaux flux migratoires dans la mesure où les entrepreneurs chinois implantés à proximité de leur territoire préfèrent employer des ressortissants de leurs pays. Or, l'immigration chinoise réveille souvent de vieux réflexes nationalistes dans les régions qui bordent la Chine. Le phénomène est particulièrement sensible dans l'extrême-orient russe. Contrairement à la situation qui prévaut dans la plupart des autres régions frontalières (Tibet, Xinjiang, Yunnan, Jilin, Mongolie), il existe une discontinuité ethnique de part et d'autre de la frontière sino-russe qui alimente régulièrement du côté russe le fantasme de la colonisation démographique et du risque d'une satellisation de la Sibérie méridionale par la Chine. Bien que moins exacerbées, des tensions comparables sont observables en Mongolie, au Tadjikistan, au Kazakhstan et au Kirghizstan.

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– L'ouverture des frontières a également suscité la relance de la contrebande et des trafics de toute nature : importation illicite de produits utilisés par la médecine traditionnelle chinoise, commerce de peaux et d'espèces protégées, trafic d'armes, de stupéfiants, de devises, d'antiquités et de métaux ferreux et non-ferreux, notamment de l'or. Les régions frontalières où prospère le commerce parallèle sont devenues, pour les plus isolées d'entre elles, des zones de non-droit. La prostitution s'y développe à grande échelle. Le Sida y atteint des proportions inquiétantes. La corruption s'y installe. Imposée par la crise du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003, la fermeture temporaire des frontières terrestres de la Chine avait été compliquée par l'économie parallèle qui s'est développée dans les régions adjacentes.

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– Enfin, et en dépit des efforts de Pékin, l'intégration des zones frontalières à l'espace économique chinois reste un problème politique non réglé. L'affirmation d'un corps géopolitique chinois mythique qui suppose l'assimilation de ses provinces périphériques, notamment du Tibet et du Xinjiang, est une composante essentielle de la nouvelle politique régionale de la Chine. Or, ce processus se heurte à l'approche centralisatrice que le pays continue à privilégier dans ces régions. Souhaitée par Pékin, l'intégration économique entre les régions situées de part et d'autre de la frontière reste finalement limitée à des courants d'échanges commerciaux. Chaque pays suivant sa propre logique, la coordination des programmes de développement frontalier est embryonnaire. Il n'existe ainsi pratiquement pas de synergies entre la politique de revitalisation du Nord-Est chinois et la stratégie russe en Extrême-Orient. Les perspectives d'un développement coordonné entre le Nord-Est indien, le Yunnan et le Tibet sont très réduites, compte tenu de la méfiance de l'Inde à engager une démarche volontariste dans une zone rendue instable par les mouvements indépendantistes (Bodos, Assamais, Mizos, Khasis, Naga) et par la crainte d'une influence chinoise dans la région. Bien que l'Inde considère que la question tibétaine ne doit pas être un obstacle au rapprochement sino-indien, elle ne peut échapper à sa proximité culturelle et géographique avec l'Himalaya. On ne peut exclure que l'Inde soit un jour tentée de jouer la carte tibétaine une fois réglée la question de Taiwan. Forts d'un soutien occidental éventuel, certains milieux indiens pourraient vouloir encourager la création d'un état tampon, hypothèse peu vraisemblable dans le contexte actuel, qui constitue néanmoins une perspective que la Chine redouterait au plus haut point et qui illustre les limites potentielles de sa nouvelle diplomatie frontalière.

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Dans ce contexte, cette nouvelle politique frontalière de la Chine n'est pas susceptible de remettre en cause le tropisme oriental de sa diplomatie asiatique. Elle n'en constitue pas moins un paramètre important de la sécurité d'une région dont la stabilité est compromise par la faiblesse de certains maillons. La situation actuelle du Népal, par exemple, n'est pas sans inquiéter la Chine qui se garde toutefois, pour l'instant, de répondre aux sollicitations d'un régime en difficulté qui verrait bien dans un nouveau rapprochement avec Pékin, notamment dans le domaine militaire, une issue possible au dilemme auquel est confronté le pays. L'instabilité potentielle des républiques d'Asie centrale préoccupe également la Chine.

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Contrainte de s'insérer dans un ordre international qui ne lui convient pas, la Chine œuvre à l'avènement d'un nouveau régionalisme en Asie, élément important de son affirmation dans le monde multipolaire. Nouveau théâtre de ses ambitions régionales, l'Asie continentale offre un cadre particulièrement pertinent pour décrypter les ambiguïtés de sa stratégie de « montée pacifique ». Tour à tour vecteur de stabilité et sujet d'interrogation, les ambitions chinoises dans la région méritent une attention particulière, notamment de la part de l'Europe qui ne saurait rester indifférente aux évolutions en cours.

Notes

[1]

Ces pays sont la Corée du Nord, la Russie, la Mongolie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Inde, le Népal, le Bhoutan, le Myanmar, le Laos et le Viêtnam.

[2]

L'organisation de Kunming réunit le Bangladesh, la Chine, l'Inde et le Myanmar.

[3]

L'OSC réunit la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan.

[4]

La dernière tournée du président Bush en Asie (Japon, Corée, Chine, Mongolie) en novembre 2005 est de nature à entretenir cette perception.

[5]

Créée en 2003, l'OTSC réunit la Russie, l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan.

Résumé

Français

L'affirmation de la Chine sur la scène politique internationale passe par le renforcement de son statut de puissance régionale. Celui-ci suppose un redéploiement de sa politique asiatique qui était traditionnellement et prioritairement tournée vers l'Asie de l'Est et du Sud-est. Visant principalement l'Asie centrale et l'Asie du Sud, la nouvelle diplomatie des frontières qui en résulte correspond non seulement à une orientation de politique étrangère mais aussi à des priorités de politique intérieure. Elle se heurte toutefois à la permanence des enjeux stratégiques et à la multiplicité des facteurs de tension qui limitent la capacité de la Chine à devenir le moteur de l'intégration régionale en Asie continentale. En devenant exhaustive, c'est-à-dire sans angles morts, la politique régionale de la Chine, plus que jamais « pays du milieu », prétend à la globalité mais ouvre également de nouvelles zones d'incertitude.

English

China's New Border Diplomacy : Reconquering its Continental Borders
China's influence on the international political scene relies on its capacity to strengthen its status as a regional power. In order to do so, China must redeploy its foreign policy in Asia, which was traditionally and primarily directed towards East and South-East Asia. This new diplomacy which mainly addresses Central and South Asia corresponds also to its domestic political agenda. Nevertheless ; this policy is thwarted by permanent strategic issues and by numerous tensions limiting China's ability to become the driving force of regional integration in continental Asia. China's regional policy, by becoming more inclusive, has global aspirations and allows China to sustain its position as the “Middle Kingdom”. However, this process opens new areas of uncertainty.

Plan de l'article

  1. La « reconquête » des marches continentales au cœur du dessein asiatique de la Chine
  2. Un dessein contrarié par les paramètres géopolitiques propres à une région dont la Chine n'est pas le seul grand acteur

Pour citer cet article

Mathou Thierry, « La nouvelle diplomatie frontalière de la Chine à la reconquête de ses marches continentales », Revue internationale et stratégique 4/ 2005 (N°60), p. 33-42
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2005-4-page-33.htm.
DOI : 10.3917/ris.060.0033


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