Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2247066674
232 pages

p. 105 à 106
doi: en cours

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Dossier - Quelle place pour la France dans le monde ?

N°63 2006/3

2006 Revue internationale et stratégique Dossier - Quelle place pour la France dans le monde ?

Patriotisme économique ou plutôt intelligence économique ?

Pierre Méhaignerie Député d'Ille-et-Vilaine (UMP)
Je suis lucidement libéral, résolument social et délibérément européen. Lucidement libéral parce que selon moi, l'initiative et l'esprit de responsabilité sont des conditions essentielles à la prospérité et à la réussite d'un peuple. Je suis également résolument social. L'économie de marché doit être mise au service du progrès social. Si l'on examine quels sont les pays dans le monde qui ont connu les progrès sociaux les plus importants durant les cinquante dernières années, on constate que s'il suffisait d'être anti-libéral pour réussir, l'ex-Union soviétique serait un modèle indépassable, et Cuba un paradis tropical. Je suis ainsi lucidement libéral pour être résolument social, mais aussi délibérément européen. Il faut rendre hommage aux hommes et aux femmes qui, pour construire la paix dans ce pays, après la guerre, ont préféré surmonter les peurs et les haines du passé plutôt que de les exploiter. Le problème se pose à nouveau aujourd'hui : il faut faire attention à l'exploitation des peurs et plutôt tenter de les surmonter, y compris la peur de l'étranger.
Dans le débat sur le « patriotisme économique », il est sans doute plus adapté d'utiliser le terme d'« intelligence économique ». Le terme « patriotisme » est à manier avec beaucoup de prudence car il est porteur de confusion avec le nationalisme, le protectionnisme et l'isolement et engendre la méfiance de nos voisins européens. Si des formes de patriotisme peuvent être mises en place, elles doivent s'inscrire dans des limites et notamment ne s'appliquer qu'à des secteurs déterminés et ne pas freiner l'intégration européenne. La France a été lucide lorsqu'elle a établi une défense anti-OPA en adoptant, en janvier 2006, le décret sur les « secteurs sensibles », qui impose l'autorisation préalable du ministre des Finances à tout investissement étranger dans certains secteurs industriels français. Il est certes nécessaire de défendre certaines de nos entreprises, mais il convient aussi de prendre conscience que le protectionnisme et le patriotisme peuvent entraîner un manque de dynamisme et de compétitivité fatal pour l'avenir.
Il est très important, en France, de renforcer les petites et moyennes industries (PMI). La France possède de très grandes entreprises mondialement connues et fortes, dont 90 % des emplois et des bénéfices proviennent de l'étranger, mais peu de grosses PMI. Les politiques des trente dernières années en matière de fiscalité (ISF / droits de mitation notamment) n'ont pas favorisé le renforcement des PMI, dont pourtant la France a besoin. Il est également important de soutenir le secteur industriel. Les entreprises spécialisées dans ce secteur ne doivent pas être exclusivement des entreprises nationales ; au contraire les détenteurs du capital de ces structures peuvent être d'origine diverse. En France, 47 % des actions des entreprises du CAC 40 sont détenues par l'étranger. Dans les années 1980, nous n'avons pas voulu mettre en place des fonds de pension, qui nous auraient pourtant assuré une présence plus forte de l'épargne française dans leur capital. Il est par ailleurs sans fondement d'incriminer les firmes multinationales implantées en France, qui créent des emplois. Il convient plutôt de s'attarder sur la composition du conseil d'administration et sur le pays pour lequel l'entreprise paie ses impôts et crée des emplois. Cette attitude constitue la façon « non-naïve » de défendre les intérêts français. Il est crucial, enfin, de réduire le fossé entre l'Europe et les citoyens ; aujourd'hui la peur de la concurrence et des délocalisations industrielles, surtout chez les ouvriers, est très grande. Or, face à la mondialisation et aux menaces qu'elle engendre, la démagogie et la fuite ne sont pas des réponses. Il est important sur ce point de poser des actes forts comme cela a été le cas lors de l'intervention de l'État dans le sauvetage d'Aventis et d'Alstom, mais tout en restant dans le cadre d'une logique d'intégration européenne.
Le débat sur le patriotisme économique nous force donc à nous interroger sur notre attitude face à la mondialisation. L'essor économique de l'Inde et de la Chine change l'ordre du monde. Si la Chine n'adapte pas le cours de sa monnaie en fonction de sa compétitivité, il est certain que les termes de l'échange ne seront plus valides. D'autre part, nous nous trouvons dans une période de mutation technologique et nous avons pris du retard par rapport aux États-Unis, qui souffrent encore plus que nous de la mondialisation, du moins des délocalisations. Sur ce plan, nous devons nous interroger sur le rythme auquel le changement est acceptable par nos compatriotes. Toute politique est confrontée à un dilemme, car elle doit s'efforcer en même temps d'être plus efficace et plus juste. L'orientation à prendre, dans l'optique du patriotisme économique, consiste à mettre en place la stratégie de Lisbonne, qui prévoit que l'Union européenne améliore sa compétitivité et rattrape ainsi son retard sur les États-Unis. Cette compétitivité des entreprises est la pierre angulaire de l'emploi. Il convient d'aider les entreprises et de réduire nos dépenses publiques. Les politiques publiques en France ne souffrent pas d'une insuffisance de moyens, mais de la confusion de leurs objectifs, de l'empilement des structures et de la complexité des procédures. C'est en traitant ces problèmes que nous réussirons sur le plan économique. Un des leviers est la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF), qui a divisé le budget en 34 missions et 132 programmes. Nous devons, comme les Suédois, les Canadiens, les Américains ou les Danois, nous assurer que chaque programme sert l'intérêt général, que la solution choisie est la moins coûteuse, et que les administrations en charge de la réalisation du programme sont les plus pertinentes. En effet, on constate en France un trop grand nombre d'administrations compétentes dans les mêmes domaines. Ainsi, nous n'avons pas tiré les leçons des procès d'Outreau et d'Angers, où des familles sont suivies par sept structures différentes, qui ne se communiquent pas leurs informations entre elles.
Il faut simplifier la vie des Français, arrêter l'empilement des structures.
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