2006
Revue internationale et stratégique
Dossier - Quelle place pour la France dans le monde ?
Maîtriser l'avenir en rétablissant de véritables politiques économiques
Arnaud Montebourg
Député de Saône-et-Loire (PS), vice-président de la Commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l'administration générale de la République
L'importance du débat sur le patriotisme économique ne porte pas tant sur la signification du mot patriotisme, que sur les rapports entre l'action publique, la politique, les marchés et l'économie. C'est ce rapport-là, qui est aujourd'hui au cÅ“ur des angoisses.
Pour répondre à ces inquiétudes, il convient de se demander quel doit être encore le rôle de la politique sur l'économie ? Certains défendent la religion du marché, expliquant que le marché a ses vertus. Était-ce une excellente idée que plusieurs générations de dirigeants politiques confient au marché la solution à un certain nombre de problèmes, ou est-ce que le pouvoir politique, avec ses défauts et ses difficultés, peut aussi imposer ses solutions face au fonctionnement libre des marchés ? La question, qui était posée au plan national, a ressurgi sous forme de patriotisme : est-ce que la nation a encore un sens dans l'internationalisation des économies ? Et, est-ce qu'elle peut, par l'action publique, décider d'imposer des choix et de reprendre ce qu'auparavant le souverain avait délégué à l'économie et à la toute puissance des marchés ?
Depuis le milieu des années 1980 et notamment depuis l'Acte unique européen de 1986, on a considéré qu'il fallait dépolitiser un certain nombre de choix, et les confier à des autorités techniques, à des autorités européennes (la Commission européenne par exemple) ou encore à des autorités régulatrices n'exerçant pas des choix mais appliquant des règles
[1]. Finalement nos sociétés ne font plus de choix, mais obéissent à ces règles sans se poser la question de savoir si celles-ci correspondent ou non à nos besoins. Il faut alors essayer de réfléchir à la façon dont nous pourrions restructurer les choix et l'action politiques, en fonction des besoins d'une société. La dérégulation de la mondialisation ne peut permettre de répondre aux besoins, d'ailleurs immenses, des peuples européens, des citoyens et même des acteurs économiques. Nous n'avons pas, il me semble, tous les outils politiques qui nous permettent d'assurer la maîtrise de notre destin. Depuis le
Ve siècle av. J.-C. et la naissance de la démocratie, on a toujours pensé que les hommes avaient besoin de choisir leur vie et leur destinée, et on leur explique aujourd'hui, qu'un ordre extérieur non délibéré, qui serait finalement agité par des « atomes en libre expression », les actionnaires, pourrait décider du sort de nos emplois, de nos laboratoires de recherches, de nos brevets, de nos territoires et de notre avenir industriel. Ceux qui ont laissé aller jusqu'à l'excès la financiarisation de ce capitalisme dans les mains d'actionnaires, qui n'ont d'autres intérêts, d'autres patries que la plus-value à court terme, sont pour moi coupables d'un grave délit contre, non pas le patriotisme qui n'est pas une valeur en tant que telle, mais contre la nécessaire maîtrise par les hommes de leur avenir.
Les générations précédentes ont excessivement livré le pays, l'Europe et son système décisionnel à des « non-règles » ou plutôt à des règles qui empêchent d'agir. Nous pouvons prendre l'exemple de la « non-politique » industrielle de l'Union européenne. L'Union européenne n'a pas de politique industrielle. Sa politique, ce sont les marchés, la liberté d'investir et la fluidité du capital pour que les actionnaires réalisent leur plus-value. Et parallèlement, les États membres sont interdits, par les différents mécanismes d'intervention qu'ils auraient à leur disposition (veto, mesures protectionnistes, système de subventions...) de soutenir leur propre politique industrielle. L'affaire Alstom, qui a opposé la France à la Commission européenne au sujet du plan de financement de l'entreprise, nous l'a montré. Nous sommes donc prisonniers d'un dogme qui nous empêche de nous doter d'outils politiques européens pour agir en commun pour l'utilité des citoyens, des salariés et des entreprises européennes, et qui nous interdit d'en avoir sur le plan national.
Quand il n'y a plus de politique, on ne peut plus exercer de choix, ni au plan national, ni au plan européen. C'est alors, ce que l'on peut considérer, comme le début du nationalisme. À force de refuser la politique, la politique revient avec ses démons populistes. Il est donc temps que les États clarifient les outils d'action politique sur l'économie, autour des nombreux traités internationaux qui les paralysent, comme le traité de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), ou encore le traité de Rome dans son absurde interprétation libérale d'aujourd'hui. Il est nécessaire de faire appel aux Européens et d'utiliser les outils et les attributs de la puissance. L'art de la puissance réside dans sa capacité à s'exercer contre toute autre forme de puissance car la puissance du politique doit enfin être supérieure à celle de l'économie.
[1]
Cf. Jérôme Créel, Jean-Paul Fitoussi,
La règle et le Choix, Paris, Le Seuil, 2002.