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Géopolitique régionale
Une guerre noire. Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994) / Gabriel Périès, David Servenay, Paris, La Découverte, 2007
Cet ouvrage est remarquable et très bien informé. Il a le mérite d'une écriture à deux plumes de la part de Gabriel Péries, chercheur enseignant, et de David Servenay reporter à RFI. L'ouvrage repose sur quatre années d'enquêtes auprès de militaires français, rwandais et belges, de diplomates et de politiques. Au-delà d'une mise en perspective sur la longue période du génocide rwandais, il se livre à une analyse critique du système politico-militaire français mis en place par le général Charles de Gaulle et repris par ses successeurs. Formalisée lors de la guerre d'Indochine et d'Algérie, la guerre révolutionnaire ou antisubversive a été fondée pour assurer la stabilité des régimes africains, pour lutter contre le communisme et s'opposer aux États-Unis et à la Grande-Bretagne. Elle s'est perpétuée au-delà de la chute du mur de Berlin. Hiérarchies politico-militaires, parallèles, escadrons de la mort, guerres et actions psychologiques, quadrillage administratif et militaire des populations constituent un système. Celui-ci peut conduire au pire comme le montre le projet exterminateur des responsables rwandais. Le génocide rwandais de 1994 s'il ne devient inéluctable, s'inscrit du moins dans le champ des possibles, dû à la mise en place de ce système. La généalogie du génocide montre comment la guerre se fait par et dans le peuple. La productivité du génocide des Tutsi - 1 million de morts en trois mois - n'a été possible que parce que l'État s'est transformé en tueur de masse. Le système mis en place avec l'appui français le permettait.
2 Cet ouvrage doit être lu par tous ceux qui pensent que le devoir de mémoire est essentiel, que le système français de contrôle des États africains doit faire place à un partenariat stratégique. Permettra-t-il que la France reconnaisse sa responsabilité dans ce génocide ? Au-delà de la rupture actuelle avec le Rwanda de Paul Kagamé, il en est de la crédibilité pour refonder une relation durable avec l'Afrique. Cet ouvrage essentiel nous éclaire sur les dérives passées et sur les voies futures pour mettre en place un nouveau partenariat stratégique.
3 Philippe Hugon
4 IRIS
Voyage au centre de la Chine / Frédéric Bobin, Paris, Philippe Picquier, 2007
5 La Chine a longtemps été perçue comme une sorte de gros bloc monolithique surpeuplé, à la population homogène. Jusqu'à ce qu'on y regarde de plus près, et découvre une myriade de peuples, aux racines culturelles différentes, aux modes de vie multiples, et aux diversités sociales qui nous éloignent des images du costume Mao. Ancien grand reporter pour Le Monde, basé à Pékin, Frédéric Bobin s'est prêté à l'exercice, aussi exaltant que difficile, de rencontrer les Chinois dans leur diversité, et de laisser de côté les clichés. Pendant six ans, il s'est ainsi rendu aux quatre coins du pays, dans des régions aussi différentes qu'éloignées, proposant un véritable tableau de la Chine contemporaine et de ceux qui la composent.
6 La lecture des premières pages est un peu déconcertante. Encore un de ces livres, si nombreux ces derniers temps, qui nous présente l'envers du décor, et critique le modèle chinois ! Problèmes sociaux, inégalités, campagnes peuplées de laissés pour compte, nostalgiques de l'ère Mao... On connaît la chanson. Il y a du vrai dans tout cela, sans aucun doute, mais après le fantasme d'une Chine en plein essor, les Occidentaux semblent désormais tomber dans le travers du sino-pessimisme. Certainement pour se rassurer, et se dire que ce pays connaîtra des problèmes tôt ou tard. L'Occident n'est pas encore prêt à accepter l'idée que la première puissance mondiale ne soit ni européenne ni nord-américaine.
7 C'est cependant se tromper sur les intentions de l'auteur. Au fur et à mesure que les chapitres défilent, la suspicion laisse place à une curiosité, et même parfois un émerveillement. Frédéric Bobin est allé à la rencontre des Chinois. Ceux qui ne voient pas les bénéfices d'une croissance économique vertigineuse, mais encore lointaine. Ceux qui s'adaptent difficilement aux changements de la société. Ceux qui, au contraire, ont amorcé le virage avec pragmatisme, et font désormais partie de la catégorie des cols blancs. Et de terminer par ceux qui font la Chine contemporaine. Les artistes, les anciens étudiants de Tienanmen soucieux de voir le régime s'assouplir, mais qui ne restent pas les bras croisés à attendre que Pékin se tourne vers eux. Les écrivains engagés et censurés, mais que tout le monde lit en cachette. Ceux qui racontent le traumatisme de la révolution culturelle.
8 Cet ouvrage nous apprend finalement que la Chine est en train de devenir un pays comme les autres. Il nous rapproche des Chinois. Comme dans d'autres sociétés, il y a les mécontents, les optimistes, les déçus et les rêveurs. Comme dans d'autres pays, on y trouve de multiples facettes d'une population qui est en train de vivre la plus grande mutation de toute son histoire. Cette transformation est-elle bénéfique ? Loin d'en tirer quelque conclusion hâtive, Frédéric Bobin se contente de laisser parler ses interlocuteurs, se contentant d'être un spectateur privilégié. Un travail appréciable et précieux.
9 Barthélémy Courmont
10 IRIS
L'Asie géopolitique. De la colonisation à la conquête du monde / Éric Nguyen, Paris, Studyrama, 2006
11 L'Asie orientale s'impose aujourd'hui comme l'un des trois centres des relations internationales, avec l'Europe et l'Amérique du Nord. Parcours étonnant pour un continent ruiné par la colonisation et ravagé par les guerres du
12 Les défis restent toutefois nombreux. Sur le plan sécuritaire, la question nord-coréenne et le différend opposant Pékin à Taipei, tous deux vieux de plusieurs décennies, continuent de faire peser le risque d'un conflit armé aux conséquences incertaines, malgré les efforts engagés sur ces deux fronts en vue de maintenir un statu quo, voire même d'œuvrer à un rapprochement progressif (et dans les deux cas historique). Les tensions restent également vives entre le Vietnam et la Chine, le Japon et la Chine. La piraterie active dans les détroits, et la montée en puissance progressive de la Chine sur le plan militaire est de plus en plus perçue à Washington comme un risque, avec pour première conséquence une sorte de course aux armements d'un nouveau type. Sur le plan interne, la face cachée du développement accéléré du pays le plus peuplé de la planète est une mosaïque de problèmes sociaux, environnementaux ou identitaires. Les plus pessimistes misent sur un ralentissement de la croissance aux effets désastreux sur le développement de certaines régions (avec en ligne de mire un véritable éclatement de la société). Ceux qui connaissent mieux la Chine s'attendent pour leur part à un accroissement des déséquilibres entre riches et pauvres, et à une évolution progressive du régime. Tous ces éléments, auxquels viennent s'ajouter les questions relatives à l'Asie du Sud-Est, sous-continent pluriel où cohabitent des pôles de développement et des régions rurales parmi les plus pauvres de la planète, sont développés dans l'ouvrage d'Éric Nguyen, manuel plein d'objectivité, loin des fantasmes d'une Asie rayonnante et des thèses les plus alarmistes de ceux qui imaginent le plus funeste avenir pour la Chine.
13 Barthélémy Courmont
14 IRIS
Le Monde diplomatique et Israël 1954-2005 / Samuel Ghiles Meilhac, Paris, Le Manuscrit, Essais et documents, 2006
15 On peut difficilement nier l'importance acquise aujourd'hui par Le Monde diplomatique chez qui privilégie une analyse en profondeur des principales tendances politiques, géopolitiques, économiques ou encore sociales contemporaines. Tout comme on ne peut en rien occulter le fait que cette même publication est loin de pouvoir laisser indifférente une frange de son lectorat français très particulièrement, généralement prompte à dénoncer une ligne éditoriale qu'elle perçoit souvent comme « marxisante ». Mais que l'on se retrouve face à des partisans ou à des détracteurs du Diplo, ce sont les développements de ce mensuel liés à la question israélo-palestinienne qui suscitent généralement le plus de commentaires. Une tendance qui peut d'ailleurs mener à des situations d'un abord paradoxal, la tonalité et les orientations particulières d'un même article pouvant générer des accusations de falsification de la part des uns, et de manque de courage de la part des autres.
16 Le Monde diplomatique a en tout cas la réputation d'être en phase avec une vision palestinienne plutôt qu'israélienne du plus déterminant des conflits du Proche-Orient. Or il n'en a pas toujours été ainsi. C'est ce qu'a voulu mettre ici en évidence Samuel Ghiles Meilhac, en revenant sur les origines du mensuel, ses principales évolutions, et la manière par laquelle il basculera d'une optique très largement pro-israélienne à une approche beaucoup plus critique des politiques gouvernementales développées par ce pays vis-à-vis de son environnement arabe.
17 L'auteur part du principe selon lequel le Diplo avait eu pour fondement originel un attachement à l'endossement de la vision développée par le Quai d'Orsay. Une tendance qu'il maintiendra jusqu'à la guerre des Six Jours de juin 1967, conflit à l'occasion duquel le général Charles de Gaulle n'hésitera pas à mettre en cause l'attitude du gouvernement israélien à travers sa fameuse phrase qualifiant les Juifs de peuple « sûr de lui et dominateur ». Avec cette déclaration, le Diplo ne procédera pas à un revirement soudain ; mais il commencera à prendre quelques distances avec l'angle exclusivement pro-israélien adopté jusqu'alors, comme le démontre Samuel Ghiles Meilhac, extraits à l'appui.
18 Samuel Ghiles Meilhac fait remonter la mue du Monde diplomatique au début des années 1970, qui serait la résultante de deux ruptures : « celle entre Israël et la France » d'une part, déclarations du général Charles de Gaulle obligent, et quand bien même les deux pays n'en conserveront pas moins « des relations diplomatiques, économiques et culturelles » (p. 39) ; et celle du mensuel d'autre part, « qui va cesser de se présenter comme un journal de diplomates pour se transformer en mensuel engagé et militant sous l'impulsion de son nouveau directeur Claude Julien à partir de 1973 » (p. 40). Depuis, la publication par le
19 Les qualités du livre de Samuel Ghiles Meilhac font finalement en partie ses défauts. Incontestablement, l'auteur s'est minutieusement penché sur cinquante années d'archives dont il livre ici les aspects essentiels, principaux événements historiques à l'appui. Mais ce travail n'a pas toujours son pendant sur le plan analytique, sinon dans le dernier chapitre, intitulé « Le Monde diplomatique et la politique étrangère française », où Samuel Ghiles Meilhac expose des arguments et pistes de réflexion que l'on aurait d'ailleurs souhaité voir davantage développés. On ne manquera cependant pas de porter attention à des entretiens intéressants figurant en fin d'ouvrage, qui résument bien le champ des perceptions contradictoires entourant Le Monde diplomatique : une comparaison des réponses faites par Éric Rouleau et de Luc Rosenzweig aux questions de leur interlocuteur vaut à elle seule le détour.
20 Barah Mikaïl
21 IRIS
L'Amérique et l'Europe. La dérive des continents ? / Thierry Chopin, Paris, Grasset, 2006
22 Qu'est-ce qui sépare l'Europe des États-Unis ? Depuis la crise transatlantique née - ou révélée lors - du différend sur la guerre en Irak, les interprétations les plus diverses ont été évoquées : dissymétrie capacitaire, valeurs divergentes, vision du monde décalée ou usage de la puissance distinct. La thèse avancée dans le petit essai de Thierry Chopin repose quant à elle sur une évolution différente de la forme nationale.
23 Le nationalisme semble en effet être l'une des clefs de lecture des différences transatlantiques. Dans le cas des États-Unis, l'auteur fait plutôt état d'un patriotisme constitutionnel, en référence au soutien au pays tel qu'il est effectivement, contrairement au nationalisme qui se veut plus idéaliste. Les Américains ne seraient ainsi que de simples patriotes ? Pas nécessairement. De nombreux Américains se retrouvent également dans le rôle messianique de Washington, assimilé à une forme de nationalisme, que Thierry Chopin qualifie d'« élément révolutionnaire ». Aux États-Unis, le nationalisme serait ainsi une véritable religion.
24 Les néoconservateurs américains appuient leur thèse sur la « faiblesse européenne » (selon les propos provocateurs de Robert Kagan) sur le constat de dissymétrie existant entre Washington et les alliés européens. L'auteur note au passage que ces éléments rappellent la thèse des Sophistes sur la nécessité pour le plus faible de mettre en avant les règles du droit en vue de garantir sa protection, tandis que le fort pourrait finalement s'en passer. À l'inverse, Washington serait « l'empire bienveillant », gardien de l'ordre et porteur d'une idéologie, un « wilsonisme botté », selon la formule de Pierre Hassner. De quoi faire lever les boucliers « anti-impériaux » en Europe, et attiser un antiaméricanisme portant sur la forme plus que sur le fond. Mais au bout du compte, critiquer l'Amérique pour ce qu'elle fait, c'est aussi lui reprocher ce qu'elle est devenue, et donc remettre en cause son modèle. La politique étrangère de la première administration Bush a fortement contribué à élargir le fossé, mais n'a-t-elle cependant pas surtout révélé la fracture transatlantique ?
25 Il convient cependant de modérer les divergences de fond, réelles, entre Américains et Européens à l'aune d'un pragmatisme politique qui s'impose de part et d'autre de l'Atlantique. La diplomatie de la deuxième administration Bush, conduite par la pragmatique Condoleezza Rice, se montre ainsi nettement moins réceptive aux thèses des néoconservateurs que la première, par nécessité plus que par choix sans doute, mais de façon indiscutable. À cela viennent s'ajouter les réajustements imposés par l'équilibre politique du pays, et le retour au premier plan des démocrates. Côté européen également on cherche à recoller les morceaux, afin d'éviter de se retrouver dans une confrontation qu'André Glucksmann qualifia d'Ouest contre Ouest. Après la tempête, les éléments se sont calmés sur l'Atlantique.
26 Mais reconnaissons à Thierry Chopin le mérite de mettre l'accent sur un des éléments essentiels de la puissance telle qu'elle est pensée à Washington, y compris dans les milieux néoconservateurs : le besoin de s'appuyer sur le droit international pour garantir la légitimité de l'unique superpuissance. À l'inverse des Européens, attachés au multilatéralisme par conviction, les Américains le seraient par opportunisme, dans un but précis. Le rêve d'une Europe puissance serait pour sa part à la fois flou et quasi irréalisable sur les bases de ce que Kant a défini comme la paix perpétuelle, celle-ci devant servir la liberté d'un État et de ses alliés, et donc un objectif précis. Pas de place pour l'angélisme dans le multilatéralisme en conclut Thierry Chopin, avant de s'interroger si les Européens seraient des post-Américains, ou au contraire les Américains des post-Européens, ou peut-être les deux, finalement.
27 Barthélémy Courmont
28 IRIS
Perspectives critiques
États et sociétés fragiles / Jean Marc Châtaigner, Hervé Magro, Paris, Karthala, 2007
29 Le concept d'État fragile (
30 Cet ouvrage à plusieurs plumes a été coordonné par Jean Marc Châtaigner et Hervé Magro. Il comprend 29 contributions ordonnées en sept parties. La logique du plan va de la définition et délimitation de l'objet (1/ du classement à l'action), à l'analyse des facteurs explicatifs (2/ à la recherche des causes de fragilité, 3/
31 L'ouvrage rappelle les diverses conceptions qui fondent cette classification. Les critères sont plus économiques à la Banque mondiale (Country Policy and Institutional Performance Assesment). Ce classement, qui va de 0 à 6, se fonde sur les composantes liées à la capacité et à la responsabilité des institutions de l'État à exercer ses fonctions économiques et administratives. La Banque mondiale utilise le critère de pays fragiles à bas revenu sous tension (LICUS). Au contraire, les critères de la DFID britannique ou de l'USAID sont plus politiques. Ils prennent en compte les critères de sécurité (protection contre les agressions extérieures et paix intérieure), l'État de droit et le contrôle territorial. Des États fragiles peuvent intégrer des États à revenu intermédiaire. La DFID définit l'État fragile comme celui où « le gouvernement ne peut ou ne veut pas remplir pour la majorité de sa population, y compris les pauvres, des fonctions essentielles ». L'accent de l'USAID est mis principalement sur la sécurité. Bien entendu ce nouveau concept est lui-même fragile comme le montrent Dominique Darbon et Patrick Quantin.
32 Cet ouvrage est important. Il ouvre la voix à une catégorisation internationale récente fondant de nouveaux modes d'action, d'aide et d'effort de reconstruction liant sécurité et développement. Il permet de décloisonner les spécificités régionales en mettant l'Afrique au regard d'autres sociétés et États fragiles tels l'Afghanistan et l'Irak. Il relativise les catégorisations à base de critères économiques et sociaux et vise à restituer en partie la complexité sociétale. Peut-être aurait-il été utile de mieux resituer les sociétés et États fragiles dans le cadre de la mondialisation criminelle et des jeux de pouvoirs internes aux sociétés ? Nous invitons le lecteur à lire cet ouvrage obligeant à repenser les catégories du Sud ou du Tiers Monde.
33 Philippe Hugon
34 IRIS
Pour en finir avec la repentance coloniale / Daniel Lefeuvre, Paris, Flammarion, octobre 2006, 230 p.
35 Après Vichy dans les années 1990, la colonisation semble constituer ce « passé qui ne passe pas » de la première décennie du XXIe siècle. Présentée de manière caricaturale, la thèse de ceux que Daniel Lefeuvre appelle les Repentants est simple : la France a commis avec la colonisation un crime dont elle paie aujourd'hui le prix avec les difficultés d'intégration des populations immigrées de ses anciennes colonies.
36 C'est cette thèse que Daniel Lefeuvre combat dans un essai court et volontiers polémique. Spécialiste de l'histoire économique de la colonisation, et plus particulièrement de l'Algérie française, à laquelle il a consacré sa thèse[1] [1] Publiée en 1997 par la Société française d'histoire...
suite, ce disciple de Jacques Marseille bat en brèche l'idée communément admise selon laquelle les colonies en général et l'Algérie en particulier auraient été pour la métropole une « bonne affaire ». Dans un chapitre intitulé Le rêve « cotonial », il montre que les colonies n'ont jamais constitué un réservoir inépuisable de matières premières. Dans le chapitre suivant Le tonneau des Danaïdes, il rappelle que les exportations vers la métropole étaient largement subventionnées et que le bilan de la colonisation fut, au final, largement déficitaire, inspirant à l'opinion publique des années 1950 le cartiérisme.
37 L'auteur réfute également l'idée que la main-d'œuvre immigrée bon marché aurait reconstruit la France après 1945. S'il concède que les flux migratoires nord-africains dépassent à cette époque pour la première fois les arrivées d'immigrés européens (Italie, Espagne, Pologne), il insiste sur le fait que « les quatre cinquièmes des ouvriers les plus humbles de Billancourt ne viennent pas d'Afrique mais des régions de France et des pays voisins d'Europe » (p. 157) et en tire la conclusion que « la main-d'œuvre coloniale n'a pas eu l'importance numérique et donc économique qu'on lui accorde généralement » (p. 157). Plus intéressant, en se penchant sur le chômage massif qui afflige dans ces années la société algérienne, il souligne que l'utilité économique de l'immigration algérienne en métropole visait moins à reconstruire la France qu'à éviter à l'Algérie de se clochardiser, la preuve en étant que le patronat souhaitait substituer à cette main-d'œuvre-là des travailleurs européens jugés plus compétents.
38 L'essai politiquement incorrect de Daniel Lefeuvre stimule souvent. Par exemple quand il montre, dans son ultime chapitre À mort les Christos !, que le racisme anti-arabe et antimusulman qui gangrène aujourd'hui le lien social, plonge moins ses racines dans la colonisation que dans la méfiance avec laquelle de tout temps l'Autre a été accueilli en France.
39 Il laisse quand même un malaise. Car la démonstration se fonde de façon répétitive sur le fait que les colonisés ne furent pas plus mal traités que d'autres. Par exemple, les guerres de colonisation ne furent pas plus sanglantes que les massacres du Palatinat en 1688, que l'extermination des camisards en 1703 ou que celle des Vendéens en 1794. Autre exemple, le racisme anti-arabe contemporain n'est pas moins violent que la xénophobie dont les « Ritals » ou les « Polacks » furent victimes à la fin du
40 Yves Gounin
L'Idée républicaine en Europe - XVIII/XXI e siècles (vol. 1 « L'Idée républicaine dans le monde », vol. 2 « Nouveau monde, Afrique et monde musulman ») / Paul Baquiast, Emmanuel Dupuy (sous la dir.), Paris, L'Harmattan, mars 2007
41 Alors que le projet de constitution européenne a été rejeté par près de 55 % des Français, on est fondé à s'interroger sur les raisons de ce refus.
42 L'une des explications ne serait-elle pas la crainte de voir le projet républicain français - caractérisé par la défense du règne des lois, l'importance conférée au civisme, la critique de la corruption, la thématique du « bien commun » (Res Publica), le refus de la logique néolibérale et son affirmation péremptoire de la fin du politique -, en dépit de sa vocation universelle, se dissoudre dans un ensemble qui lui serait irrémédiablement étranger, voire hostile ? Il est classique, en effet, d'opposer l'exception française aux conceptions sociétales du reste de l'Europe et du monde. L'idée laïque, notamment, serait incompréhensible aux autres pays.
43 C'est cette exception républicaine française que ce livre entend interroger. N'existe-t-il pas, ailleurs en Europe et dans le monde, des traditions et des forces politiques, minoritaires peut-être, mais entretenant avec l'idée de république des liens suffisamment forts pour qu'un dialogue fructueux puisse être établi entre elles et ceux qui, en France, se revendiquent des valeurs de la République ? La réponse à cette question est bien évidemment lourde de conséquences politiques. La politique de la France dans la construction européenne et dans la politique internationale peut en être profondément changée.
44 Les mots, cependant, sont parfois piégés et celui de République est à utiliser avec la plus grande prudence. Selon la situation politique, le sens du mot ainsi que les problématiques afférentes peuvent être radicalement différentes.
45 Dans les monarchies constitutionnelles, le républicanisme peut apparaître comme une simple aspiration à rompre avec un régime autoritaire. En ce début de XXIe siècle, la dialectique de l'idée républicaine et de l'idée monarchique, encore centrale au début du siècle dernier, est cependant devenue plus marginale. La question essentielle est celle de la relation entre république et démocratie. C'est donc sans surprise que les contributions évoquant l'idée républicaine dans les pays non démocratiques sont amenées à traiter à la fois de l'une et de l'autre.
46 Dans les pays démocratiques, la dialectique de la république et de la démocratie se pose en d'autres termes, présentés il y a déjà dix ans par un Régis Debray opposant le libéralisme à la défense du bien commun [2] [2] « Nous payons tous à présent, par une indéniable...
suite.
47 Aux États-Unis - république cousine de la République française, abreuvée comme elle à la source de la philosophie des Lumières, qui fait grand cas de Tocqueville mais bien peu de Condorcet - le caractère républicain s'est effacé du langage courant au profit de celui de démocratie, en dépit de l'épithète de « républicain » porté par l'un de ses deux principaux partis politiques.
48 Dès les premiers temps, en conformité avec la devise de Patrick Henry « Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort », la liberté y fut présentée comme le concept central, tandis que celui de république, pourtant revendiqué par les Pères fondateurs, restait dans leur esprit flou et mal défini. Aujourd'hui, c'est le messianisme démocratique, d'origine wilsonienne mais réinterprété par les milieux néoconservateurs (composés de la droite dure alliée à d'anciens liberals issus des mouvements progressistes de la gauche) qui a mené les armées américaines sur les bords du Tigre et de l'Euphrate.
49 Quant au modèle français - État central, affirmation nationale, laïcité, rôle de l'éducation, politique sociale volontariste - il demeure une référence forte dans nombre de pays, en Europe, en Amérique latine, en Afrique, notamment en Turquie et à travers le monde arabe dont la méconnaissance nous empêche de voir la modernisation en cours de leurs sociétés, à l'ombre des prisons et des mosquées, notamment par le biais du développement des universités, des chaînes satellites et de l'Internet.
50 La chute du communisme a fait réapparaître une troisième voie alternative, entre libéralisme et marxisme, celle de la République. Longtemps allié contre le totalitarisme soviétique à un républicanisme qu'on avait pu croire discrédité par les attaques de l'extrême gauche contre sa supposée hypocrisie bourgeoise et sa défense des libertés formelles (« la forme emporte et résout le fond », affirmait Gambetta), le libéralisme est désormais entré en lutte avec l'idée républicaine renaissante pour imposer son seul leadership.
51 Erwan Delaplace
Penser l'ennemi, affronter l'exception. Réflexions critiques sur l'actualité de Carl Schmitt / Jean-Claude Monod, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2007
52 Vingt ans après l'Allemagne, l'Italie ou les États-Unis, c'est en France que se noue la polémique autour du juriste allemand lourdement compromis avec le régime nazi, Carl Schmitt (1888-1985). Entre la traduction tardive de ses travaux, la démonstration irréfutable de son antisémitisme viscéral, la réception et l'usage de ses réflexions dans le champ intellectuel français (notamment par des philosophes de « gauche ou d'extrême gauche »), les conditions de la polémique semblaient être réunies dès lors qu'il s'est agi d'utiliser les analyses de cet auteur pour tenter de penser notre actualité.
53 « Que faire de Carl Schmitt ? », « Pourquoi Carl Schmitt ? », autant de questions légitimes qui font sens, en tant que telles, car il ne saurait être question de recevoir l'œuvre d'un tel personnage sans en interroger les conditions sociales et intellectuelles de production, les enjeux philosophiques et juridiques, les liens idéologiques, la portée historique et les effets politiques. Cependant, la polémique ne saurait être l'objet central de notre attention, au détriment de ce qui doit être véritablement pensé, de ce à quoi il importe de se confronter de manière rigoureuse, à savoir le sens à donner à « l'usage politico-théorique » des analyses de C. Schmitt aujourd'hui. C'est tout l'enjeu de l'ouvrage de Jean-Claude Monod que de s'attacher, à partir de quelques thèmes majeurs, à présenter la pensée de C. Schmitt, d'en retracer la réception en France et d'en évaluer de manière critique l'actualité pratique et l'intérêt théorique au regard de l'évolution des réalités politiques mondiales.
54 Il n'aura échappé à personne que la rhétorique utilisée pour
55 Ainsi, les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, et tout ce qui précède, accompagne et conditionne politiquement, juridiquement, philosophiquement, sociologiquement, en pratique et en théorie, cet événement, sont perçus, par certains, comme l'« occasion » de mobiliser des instruments d'analyse déployés par le juriste allemand. De son côté, J.-C. Monod se réfère à l'idée de « boîte à outils » pour évoquer les usages possibles de C. Schmitt. Une « boîte à outils » à l'intérieur de laquelle il tente d'y voir plus clair, en testant la validité ou non de certains de ces concepts, en en traçant les limites et en montrant quel usage critique il importe d'en faire. Pour ce faire, J.-C. Monod procède à un va-et-vient constant entre les théories schmittiennes, les pratiques politico-militaires internationales actuelles et les discours que l'on fonde pour en rendre compte (guerre contre le terrorisme, guerre juste, guerre préventive, etc.).
56 Dans son travail, J.-C. Monod s'attarde plus particulièrement sur trois thématiques présentes chez C. Schmitt qui connaissent, actuellement, un certain regain d'intérêt. Outre ses réflexions sur le thème de « la déstabilisation du droit de la guerre » (chapitre 3) - où l'auteur revient sur les avertissements de C. Schmitt concernant la criminalisation de l'ennemi et les atteintes au droit international classique au nom du « droit d'urgence » et de la « cause humanitaire » - et ses développements relatifs au « terroriste comme nouvelle figure de l'ennemi ? » (chapitre 4) - que reste-t-il du concept et du droit de la guerre lorsque celle-ci ne met plus aux prises des États souverains mais des acteurs déterritorialisés ? -, J.-C. Monod revient longuement, dans le chapitre 2, sur la banalisation du recours à l'« état d'exception ». Interrogeant la pratique d'une « gouvernementalité par la peur » comme traduction de la normalisation de l'« état d'exception », il propose une analyse historique de la notion, de son rapport au droit et de ses effets sur les régimes démocratiques occidentaux. J.-C. Monod se saisit de cette question pour porter un regard critique sur l'usage de ce concept et des références schmittiennes par certains philosophes de gauche ou d'extrême gauche comme Etienne Balibar, Antonio Negri ou Giorgio Agamben. Pour l'auteur, « le mérite des schmittiens de gauche ou d'extrême gauche est pourtant de pointer la mise en place d'un mode de gouvernementalité “démocratique” qui banalise les procédures d'exception (au nom de la lutte contre des dangers nouveaux, du terrorisme à l'insécurité), et qui “grignote” petit à petit les garanties juridiques entourant les droits fondamentaux des individus aussi bien que les procédures démocratiques. En revanche, la faiblesse de ces auteurs tient à la contradiction où ils se mettent lorsqu'ils font de l'exception la norme qui aurait prévalu depuis toujours, derrière des États de droit réduits alors à n'être que des façades, tout en valorisant absolument l'exception dans sa forme d'insurrection populaire antijuridique et/ou antiétatique. » (p. 107). Pour J.-C. Monod, « la virulence de certains de ces écrits à l'encontre des faux-semblants de l'État de droit libéral doit être interrogée » (p. 112). C'est ce à quoi s'attache cet ouvrage.
57 Robert Chaouad
58 Paris-VIII
59 IRIS
La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie / Charles-Philippe David, Paris, Presses de Sciences Po, 2e édition, 2006
60 Publiée en 2000, la première édition de La guerre et la paix était un outil très utile pour décrypter l'évolution des conflits, et établir des passerelles entre les écoles de pensée stratégique et le sujet de leurs études, les guerres. Cette deuxième édition, à la fois révisée et considérablement augmentée, est une réussite. En près de 500 pages, Charles-Philippe David propose une étude impressionnante des questions stratégiques contemporaines, en s'appuyant sur une documentation riche et sur une démonstration pour le moins convaincante, sans parti pris ni raccourci idéologique. Ainsi, on y découvre que si les conflits ont considérablement évolué (nouveaux acteurs, nouveaux moyens, nouveaux objectifs...), l'étude des conflits en est totalement bouleversée. On ne saurait dès lors parler de stratégie sans prendre en compte les multiples facteurs qui en modifient les aspects. Pour autant, il est nécessaire, sinon indispensable, de s'attarder sur les écoles de pensée et leur application pour comprendre les évolutions sécuritaires, et le cas échéant prévenir le pire.
61 De la guerre préventive à la guerre juste, des alliances aux coalitions, de la légitimité ou de la légalité à intervenir militairement, des opérations de paix au règlement des crises : tant de formats propres aux conflits contemporains qu'il convient de décrypter pour mieux les comprendre. La paix est également au cœur de la réflexion sur la guerre. Qu'est-ce qui vient après la crise, une fois que les troupes de combattants se sont retirées, et que le plus difficile - la reconstruction de la société et le maintien de la paix - reste à accomplir ? Les grandes puissances ne peuvent plus aujourd'hui faire l'économie de prévisions sur le long terme, la guerre étant non seulement une chose sérieuse, mais un engagement dont les conséquences peuvent largement dépasser le simple cadre des hostilités.
62 Mais la sécurité ne se limite plus aujourd'hui aux acteurs étatiques, et encore moins aux conflits dits traditionnels. Le terrorisme, bien que phénomène ancien, s'est ainsi invité dans les débats sur l'évolution de la sécurité internationale, s'imposant dans les cercles stratégiques. Pour autant, s'agit-il d'une menace pesant sur les sociétés, ou d'un risque sécuritaire à prendre au sérieux, mais dont les effets restent cependant limités. La clef est sans doute dans une grille de lecture qui tienne compte des différents cas, certains États étant directement menacés par l'existence de groupes terroristes, d'autres menant des « guerres » sans que leur survie ne soit directement concernée.
63 Ce manuel devrait d'urgence être placé entre les mains de tous les étudiants en questions sécuritaires, et offert à tous les jeunes stratèges, car comme le disait très justement Barry Buzan, cité dans le texte, « le but de ces études est de développer une classe de grands stratèges, basés fermement et consciencieusement dans la discipline des relations internationales, et dont l'immense expertise et les fruits de leurs études pourront servir et être utilisés dans le contexte d'une perspective exhaustive de la sécurité ».
64 Barthélémy Courmont
65 IRIS
Notes
[ 1] Publiée en 1997 par la Société française d'histoire d'outre-mer sous le titre Chère Algérie. Comptes et mécomptes de la tutelle coloniale (1930-1962).
[ 2] « Nous payons tous à présent, par une indéniable confusion mentale, la confusion intellectuelle entre l'idée de république issue de la Révolution française, et l'idée de démocratie, telle que la modèle l'histoire anglo-saxonne. On les croit synonymes, et chacun de prendre un terme pour un autre. [...] Opposer la république à la démocratie, c'est la tuer. Et réduire la république à la démocratie, qui porte en elle l'anéantissement de la chose publique, c'est aussi la tuer. », Régis Debray, Êtes-vous démocrate ou républicain ?, Le nouvel Observateur, 30 novembre-6 décembre 1995, p. 115-121.
PLAN DE L'ARTICLE
- Géopolitique régionale
- Une guerre noire. Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994) / Gabriel Périès, David Servenay, Paris, La Découverte, 2007
- Voyage au centre de la Chine / Frédéric Bobin, Paris, Philippe Picquier, 2007
- L'Asie géopolitique. De la colonisation à la conquête du monde / Éric Nguyen, Paris, Studyrama, 2006
- Le Monde diplomatique et Israël 1954-2005 / Samuel Ghiles Meilhac, Paris, Le Manuscrit, Essais et documents, 2006
- L'Amérique et l'Europe. La dérive des continents ? / Thierry Chopin, Paris, Grasset, 2006
- Perspectives critiques
- États et sociétés fragiles / Jean Marc Châtaigner, Hervé Magro, Paris, Karthala, 2007
- Pour en finir avec la repentance coloniale / Daniel Lefeuvre, Paris, Flammarion, octobre 2006, 230 p.
- L'Idée républicaine en Europe - XVIII/
XXI e siècles (vol. 1 « L'Idée républicaine dans le monde », vol. 2 « Nouveau monde, Afrique et monde musulman ») / Paul Baquiast, Emmanuel Dupuy (sous la dir.), Paris, L'Harmattan, mars 2007 - Penser l'ennemi, affronter l'exception. Réflexions critiques sur l'actualité de Carl Schmitt / Jean-Claude Monod, Paris, La Découverte, coll. « Armillaire », 2007
- La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie / Charles-Philippe David, Paris, Presses de Sciences Po, 2e édition, 2006
POUR CITER CET ARTICLE
« ...Comptes rendus », Revue internationale et stratégique 2/2007 (N°66), p. 149-160.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2007-2-page-149.htm.
DOI : 10.3917/ris.066.0149.




