Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.9782247079469
238 pages

p. 67 à 70
doi: en cours

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Dossier - L'Iran, plaque sensible des relations internationales

N° 70 2008/2

2008 Revue internationale et stratégique Dossier - L'Iran, plaque sensible des relations internationales
ÉDITORIAL

Éditorial

Didier Billion Directeur adjoint de l'IRIS
Depuis la révolution islamique de 1979 l'Iran est sujet d'affrontements politiques récurrents. Objet d'innombrables jugements à l'emporte-pièce, ce pays reste pourtant paradoxalement mal connu et victime de nombreux a priori amplifiés par les rebondissements de la crise nucléaire. Cette sensibilité particulière des débats relatifs à l'Iran s'explique par plusieurs paramètres.
Le premier d'entre eux tient à ses considérables richesses en matières premières et à sa situation géographique : second exportateur mondial de pétrole, disposant des deuxièmes plus grandes réserves de gaz naturel, l'Iran constitue en outre la voie la plus sûre pour exporter les hydrocarbures de la mer Caspienne vers les marchés occidentaux. Depuis plusieurs années le pays est de plus en plus sollicité par l'avidité en ressources énergétiques des pays émergents asiatiques, ce qui constitue pour Téhéran un considérable moyen de faire monter les enchères économiques et politiques. Les puissances occidentales, pour leur part, sont particulièrement attentives au renchérissement du prix des matières premières dont leurs économies sont structurellement dépendantes.
Le deuxième paramètre renvoie à la nature du régime politique qui cristallise à son encontre des critiques, souvent virulentes. Dès ses origines, la révolution a été stigmatisée comme expression d'un fanatisme religieux ce qui a contribué à répandre en écho une vague d'islamophobie qui n'a cessé de s'amplifier depuis. La nature du régime islamique, difficile à décrypter, est lui-même objet de nombreuses divergences. S'il est indéniablement nécessaire d'y élargir le champ des libertés, il n'en reste pas moins inexact de réduire l'Iran à une sorte de mollahrchie islamo-fasciste, fumeux concept repris par George W. Bush. La réalité est beaucoup plus subtile. Des forces politiques concurrentielles s'expriment en Iran et une société civile y a émergé et s'y renforce. La volonté des dirigeants islamiques de s'appuyer sur une forme de légitimité populaire a ainsi permis la tenue d'élections régulières et, depuis 1979, une consultation populaire par an, en moyenne, a été organisée. Ce n'est en effet pas le moindre paradoxe du système iranien que de vouloir combiner un régime d'essence théocratique avec une dimension républicaine faisant appel à la participation populaire.
Les élections organisées depuis la seconde moitié de la dernière décennie ont marqué la victoire de ceux qui étaient contre le maintien du statu quo, comme l'ont indiqué tous les scrutins entre 1997 et 2002, systématiquement remportés par les forces de la mouvance réformatrice. La spectaculaire progression des taux d'abstention, dont les réformateurs ont fait les frais, à partir des élections municipales de 2003 est telle qu'il donne à cette abstention le sens d'un mouvement civique de refus collectif. La victoire de M. Ahmedinejad en 2005, au-delà de sa personnalité, s'inscrit dans la même logique. Ces quelques rappels, pour souligner que, là où il y a surprise il y a démocratie – ce qui est encore inconcevable aujourd'hui dans la quasi-totalité des pays de la région... En ce sens, l'Iran est capable de véritables bouffées démocratiques qu'il est erroné de sous-estimer.
Facteur supplémentaire, et singulièrement significatif, l'existence de nombreux intellectuels, laïcs ou membres du clergé, particulièrement critiques quant à l'association par trop étroite entre l'islam et la politique. Puisant dans un type d'argumentation complexe ils visent à démontrer que l'imbrication entre le religieux et le politique a pour conséquence le discrédit jeté sur l'islam. La séparation des deux sphères est ainsi implicitement revendiquée, certes en défense de l'islam et non pas par une volonté de promouvoir le sécularisme, mais le résultat est finalement le même. Ces réflexions renvoient à l'échec de l'islam politique, incapable d'imposer un système politique totalisant susceptible de gérer tous les aspects de la vie sociale en s'appuyant uniquement sur les fondements religieux. Occulter ces éléments empêche de rendre compte des dynamiques réelles du pays. Soulignons que ces problématiques, posant les questions du bilan de l'islam politique, de ses limites et de ses impasses, sont les plus avancées parmi les pays de la région. Une fois de plus, l'Iran semble être précurseur sur des sujets dont on peut considérer qu'ils sont majeurs pour l'avenir de la communauté internationale.
Le troisième paramètre relève du champ des relations internationales. La rupture de l'alliance stratégique entre Téhéran et Washington en 1979 est un événement d'une considérable importance. Il est d'ailleurs paradoxal que nombre d'experts n'aient pas mieux saisi la profonde portée anti-impérialiste, en l'occurrence anti-américaine, qui pourtant rend, en large partie, compte du cours de la révolution iranienne. La prise d'otages au sein de l'ambassade des États-Unis, les attentats contre les forces françaises et américaines, les prises d'otage au Liban et surtout la volonté affirmée du régime islamique d'exporter la révolution vont se conjuguer pour systématiquement associer le nouveau régime au terrorisme islamique. La guerre de 1980-1988, initiée par Saddam Hussein, activement soutenue par une majeure partie des puissances occidentales et la quasi-totalité des régimes arabes, est ainsi l'expression de la volonté d'en finir avec le régime iranien. Ce conflit marquera profondément la réflexion des dirigeants iraniens : plus jamais ils n'accepteront de laisser leur territoire bombardé par des armes de destruction massive, en l'occurrence chimiques – sans d'ailleurs qu'à l'époque ladite communauté internationale n'ait émis de protestations – sans se donner les moyens d'y riposter. Cette leçon est certainement l'un des profonds déterminants de la crise politique actuelle.
Continuant à être ostracisé, ce pays est en outre classé en janvier 2002 dans l'« axe du mal » par le président Bush, alors qu'au même moment le président Khatami prônait sans relâche le « dialogue des civilisations ». Les soupçons pesant sur l'existence d'un programme nucléaire militaire en Iran existent depuis le début des années 1990 mais c'est surtout l'annonce en 2002, par un groupe d'opposants, de l'existence d'une usine d'enrichissement d'uranium à Natanz qui va précipiter la crise nucléaire. N'en déplaise à ses contempteurs, l'Iran a accepté depuis lors plusieurs gestes d'ouverture, systématiquement ignorés par l'Administration Bush tout à son obsession de renverser le régime. On peut pourtant admettre que la principale exigence des responsables de Téhéran qui consiste, avant toute autre considération, à obtenir des garanties de sécurité, ne devrait pas être insurmontable à satisfaire. La présence de troupes étatsuniennes dans la plupart des pays limitrophes de l'Iran, le fait que deux de ses proches voisins soient des puissances nucléaires peuvent légitimement susciter les inquiétudes iraniennes. Les foucades verbales de M. Ahmadinejad brouillent certes les enjeux, mais on ne comprend guère pourquoi ce qui est accepté de la part d'Israël et du Pakistan ne le serait pas de l'Iran. Ce pays ne peut être réduit à son président, d'autant qu'il est vertement et publiquement critiqué par nombre de responsables politiques et religieux de premier plan. L'Iran, dans l'hypothèse où il parviendrait à la maîtrise du nucléaire militaire, se situerait dans une logique classique de dissuasion, étant parfaitement conscient qu'une quelconque tentative d'utilisation de l'arme atomique entraînerait immédiatement une réaction mettant en péril ses intérêts vitaux. On peut certes considérer que l'accession de l'Iran au nucléaire militaire ferait voler en éclat le Traité de non-prolifération, mais force est de constater que sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, on ne peut se retrancher derrière les seuls arguments juridiques. Le droit international, dont il faut sans cesse tenter de renforcer et d'élargir la fonction régulatrice des tensions internationales, n'en demeure pas moins tributaire, à ce jour, de la froide réalité des rapports de force entre puissances et donc soumis à de regrettables exceptions, comme la réalité palestinienne nous le rappelle par exemple constamment. Deux poids, deux mesures, que n'acceptent pas les dirigeants iraniens.
Enfin, on constate que depuis quelques années une expression visant à stigmatiser le « croissant chiite » a émergé, à l'instigation des chefs d'État jordanien et égyptien dont chacun connaît leur peu d'indépendance à l'égard de Washington. Cette vision très idéologique présuppose la volonté expansionniste iranienne et la disposition des communautés chiites de la région à faire allégeance à Téhéran. La réalité est pourtant fort différente. L'Iran profite certes de la chute du régime taliban puis de celui de Saddam Hussein, deux de ses ennemis rédhibitoires tombés sous les coups de l'Administration Bush, et cherche depuis à promouvoir une politique d'influence régionale conforme à ses intérêts nationaux. Rien n'est plus sûr. Or, le rêve d'exportation de la révolution iranienne a cessé depuis 1980, au moment précis de l'invasion du pays par l'Irak, et où toutes les énergies se sont concentrées sur la défense de la patrie.
Rien, absolument rien ne peut donc justifier les menaces de guerre que font planer les dirigeants étatsuniens à l'encontre de l'Iran. Si elles venaient à se concrétiser, on peut craindre que la décomposition de la situation irakienne actuelle ne constituerait qu'un fade avant goût de l'embrasement régional encouru.
C'est au vu de ses brèves remarques que nous considérons l'Iran comme une plaque sensible des relations internationales, dont il convient de saisir les dynamiques profondes sans en rester à l'écume événementielle. C'est le but de ce dossier d'y contribuer. Les différents articles nous fournissent chacun une clé de décryptage. La revue de l'IRIS, fidèle à son éthique, a proposé d'ouvrir ses colonnes aux points de vue les plus différents. Nous regrettons seulement que la plupart des tenants de perceptions proches de l'Administration Bush n'aient pas répondu positivement à notre sollicitation.
Il n'empêche, les contributions qui suivent, par leur richesse et leur variété, permettront de se forger une opinion raisonnée.
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