Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.9782247080526
172 pages

p. 145 à 149
doi: RIS.071.0145

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n° 71 2008/3

2008 Revue internationale et stratégique En librairie
...lecture critique

Que faire des postcolonial studies ?

Yves Gounin Maître des requêtes au Conseil d'État en détachement
 
À propos de l'ouvrage :
 
 
La situation postcoloniale. Les postcolonial studies dans le débat français / sous la direction de Marie-Claude Smouts, Paris, Presses de Sciences Po, septembre 2007, 451 p.
Les postcolonial studies sont devenues depuis une vingtaine d'années dans le monde anglo-saxon un domaine d'études à part entière. Elles ont leurs figures tutélaires (Frantz Fanon, Edward Said), leurs grands-prêtres (Gayatri Spivak, Homi Bhabba), leurs anthologies [1], leurs chapelles... On les enseigne aux États-Unis, en Australie, en Angleterre, mais aussi au Danemark, en Italie, au Mexique. Mais bizarrement, les postcolonial studies sont longtemps restées ignorées en France. Aussi le colloque qui s'est tenu les 4 et 5 mai 2006 au CERI et dont le présent ouvrage est issu constitue-t-il un événement dans les sciences sociales françaises. Pour la première fois en France, des philosophes, des anthropologues, des politologues, des sociologues, des historiens, des professeurs de littérature ont débattu avec une communicative alacrité de la définition, des méthodes et des enjeux de cette approche novatrice.
Quel est l'objet des études postcoloniales ? Pour certains, elles devraient se borner à décrire le monde de l'après-colonialisme. Il s'agirait d'aller débusquer les séquelles de la colonisation aussi bien dans les ex-colonies (néocolonialisme, échange inégal, État importé, etc.) que dans les ex-métropoles. Cet aspect-là n'est pas le moins intéressant et a d'ailleurs déjà donné lieu, en France, à des recherches très stimulantes de la part de chercheurs qui ne se revendiquent pas expressément des postcolonial studies. Tel est l'objet de l'ouvrage capital La fracture coloniale [2] où les auteurs, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, s'emploient, comme l'indique leur sous-titre à décrypter la société française contemporaine « au prisme de l'héritage colonial ».
Mais les études postcoloniales ont une ambition plus large. Après avoir, sans rire, longtemps discuté du « trait d'union » [3], c'est-à-dire de la question de savoir si le post-colonialisme devait s'arrimer à la chronologie ou ne pas s'embarrasser avec un « avant » et un « après », la doxa postcolonialiste a opté sans scrupule pour la seconde option. Ainsi que le précise Jacques Pouchepadass dans une des meilleures contributions du livre : le préfixe “post” « est plus “logique” que chronologique : le qualificatif “postcolonial” renvoie moins en effet au constat empirique que les empires coloniaux appartiennent au passé qu'à un projet de dépassement par la critique de ce qui survit aujourd'hui de ce passé dans les manières de voir et les discours qui les expriment » (p. 74).
Comme allaient le théoriser trois universitaires australiens, professeurs de littérature anglaise [4], les études littéraires qui décryptèrent les grands romans occidentaux et en dévoilèrent les ressorts coloniaux inavoués constituèrent la première étape des postcolonial studies : c'est Chinua Achebe qui relit Au cÅ“ur des ténèbres, Edward Said qui traque les fissures de l'Å“uvre de Jane Austen ou J.-M. Coetze, futur Prix Nobel qui « fait parler le silence de Vendredi » dans Foe, une réécriture du Robinson Crusoë de Daniel Defoe.
Un des grands intérêts du colloque du CERI a été de s'ouvrir à ces professeurs de littérature, peu familiers des réunions d'historiens ou de politologues, pour les laisser montrer comment, en Inde, dans les Caraïbes, ou en Afrique, des écrivains ont « contre-écrit » le rapport à l'Empire. Salman Rushdie est le plus célèbre de ces auteurs – c'est à lui qu'on doit en 1980 la célèbre formule « The empire writes back » – dont se réclament un grand nombre de romanciers indiens de langue anglaise qui connaissent aujourd'hui aux États-Unis ou en Angleterre un succès grandissant (Amitav Gosh, Rohinton Mishtry, Arundathi Roy...).
Immigrés récents ou de la seconde génération, ils ont étudié en Europe ou aux États-Unis, ils ont parfaitement assimilé les techniques du roman occidental et ils les utilisent dans des récits foisonnants où la petite histoire, celle souvent autobiographique de vies d'errance, de quêtes d'identité, rencontre la grande – par exemple l'histoire de l'accession à l'indépendance indienne. S'ils écrivent en anglais, la langue qu'ils utilisent est faite de patchwork, de collage, de pastiche (Salman Rushdie parle de chutneyfication, Ken Saro Wiva « d'anglais pourri »).
On assiste en France depuis peu à l'éclosion d'une littérature comparable, qui connaît d'ailleurs d'éclatants succès de librairies avec Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou, Leonora Miano ou Fatou Diome. Il n'est pas inintéressant que ces écrivains aient publié en mars 2007 un manifeste [5] dans lequel, comme leurs collègues du Commonwealth, ils récusent la dénomination d'écrivains francophones – qui présenterait l'inconvénient de les marginaliser dans la littérature française – et prône l'avènement d'une « littérature-monde ».
La littérature postcoloniale, écrit Alexis Tadié dans une passionnante contribution sur « Le roman indien de langue anglaise », nous offre « la théorie de la théorie » c'est-à-dire « un regard sur les postcolonial studies qu'elles-mêmes ne pourraient nous offrir » (p. 97). En effet, la démarche, plus ou moins consciemment post-colonial, de ces écrivains rejoint celle des théoriciens des études postcoloniales qui aspirent à remettre en cause les cadres analytiques issus de la colonisation (l'État, la nation, la modernité...), à rompre avec un récit linéaire de la modernité dont l'Europe incarnerait l'avant-garde et le Tiers-monde l'élève toujours en faute, en d'autres termes à « régionaliser l'Europe » [6], c'est-à-dire à la considérer non pas comme le centre du monde, mais comme une région parmi d'autres. Cette déconstructrion revendiquée les inscrit dans la filiation des auteurs français de la French theory (Derrida [7], Deleuze, Lyotard, Bourdieu, Foucault) dont on sait quelle postérité ils eurent dans les campus américains [8].
Elle trouva sa consécration dans le livre d'Edward Said Orientalism publié en 1978. Palestinien, chrétien, né à Jérusalem, formé dans les meilleures universités américaines avant d'y devenir professeur, Edward Said incarne jusqu'à la caricature cette « intelligentsia compradore » décriée par Kwame Anthony Appiah [9]. Pour autant, son ouvrage fit l'effet d'une bombe dans le monde intellectuel. Sa thèse est simple : « l'Orient » n'existe pas et n'est qu'une fiction élaborée par les Occidentaux au XIXe siècle. Depuis L'Orientalisme (traduit en français en 1980) les études des « aires culturelles » ont été bouleversées : aucune aire culturelle ne peut plus désormais être appréhendée sans s'interroger sur la manière dont les discours et les fantasmes européens l'ont façonnée. Tel est par exemple le thème du livre de Valentin-Yves Mudimbe The invention of Africa présenté par Marie-Claude Smouts comme « le pendant pour l'Afrique de L'Orientalisme de Said » (p. 42).
Le souci de saper l'autorité du discours occidental, d'étudier et d'encourager les résistances à la domination a conduit les postcolonial studies à explorer des questionnements similaires à ceux envisagés par les subaltern studies. D'ailleurs les travaux des subalternistes (Ranajit Guha, Partha Chatterjee, Gyanendra Pandey...) ont été captés par les études postcoloniales. Les uns et les autres partagent une même « démarche critique qui s'intéresse [...] à la capacité d'initiative et d'action des opprimés (agency) dans un contexte de domination hégémonique » (p. 33). À l'histoire telle qu'elle a été écrite par les dominants – qu'il s'agisse des Européens colonisateurs ou des Wasp racistes et phallocrates – les uns et les autres préfèrent une histoire sociale « par le bas » qui redonne une voix aux sans-voix. « Can the Subaltern Speak ? » est précisément le titre d'un article célèbre de Gayatri Spivak, publié pour la première fois en 1985, qui pose de délicates questions de méthode qu'expose Romain Bertrand dans la contribution la plus critique du colloque. Si, en effet, donner la parole aux sans-voix est louable, en recourant à des sources documentaires négligées [10], le risque est grand pour certains auteurs de s'ériger en porte-parole : « Cette idée qu'on puisse faire parler le silence des dominés a malheureusement aussi souvent constitué une erreur de méthode assez colossale. Faire parler quelqu'un qui n'a pas de parole [...] c'est souvent inventer sa parole » (p. 283).
Cette « absence de réflexivité sociologique » (p. 281) – c'est-à-dire cette tendance condamnable à confondre le discours universitaire et la prise de position militante – est un des éléments qui explique le retard, voire le discrédit, des études postcoloniales en France. Les historiens et les sociologues français n'ont pas tort de leur faire le reproche de leur « essentialisation anhistorique » (p. 190) : leur discours militant fige des réalités multiples – celles des peuples colonisés et plus encore celle de l'Europe « provincialisée ». « Tout se passe comme si cette “colonialité” homogène et “déterritorialisée” était restée immuable de 1492 à 1970 » critique avec pertinence Jacques Pouchepadass (p. 190). Ils n'ont pas tort non plus de se rire de ces « textes déconstructionnistes alambiqués, difficiles d'accès, souvent imprécis, que l'on dirait réservés à une petite chapelle d'initiés » (p. 46). Jean-François Bayart – dont les écrits ne sont pas pourtant toujours d'une lecture aisée – est le plus mordant, qui raille « la novlangue d'un archipel universitaire » (p. 268).
Pour autant, Benjamin Stora emporte la conviction en soulignant combien la France, aujourd'hui, a besoin sinon d'études postcoloniales du moins d'études sur la post-colonialité. Il est banal d'affirmer que le principal défi posé à la société française est aujourd'hui celui de l'intégration. Les émeutes d'octobre 2005 l'auront démontré s'il en était besoin. L'ouvrage collectif dirigé par Didier et Eric Fassin De la question sociale à la question raciale ? [11] constitue de ce point de vue un événement en osant affirmer la centralité de la question raciale. Le « modèle français d'intégration » a longtemps cru pouvoir nier cette question-là en prônant un discours universaliste et inclusif. Jusque dans son paternalisme plus ou moins affiché, ce discours est le même que celui qui inspira les conquêtes coloniales du XIXe siècle. Il séduit certes les immigrés dont le réel désir est aujourd'hui probablement, comme l'affirme Françoise Lorcerie, « d'être considérés comme des membres “normaux” de la société » (p. 299) plutôt que de la subvertir. Mais, comme l'a révélé la longue polémique sur le voile islamique, ce discours « républicain » passe de moins en moins bien.
Le récent surgissement d'une question noire en France [12] pose la question polémique de l'émergence du communautarisme dans notre société. Ses manifestations sont nombreuses : l'appel lancé par les « indigènes de la République » en janvier 2005 qui accuse la France « [d'avoir] été un État colonial [et de rester] un État colonial », la polémique provoquée en février 2005 par l'adjonction dans une loi en faveur des rapatriés d'un alinéa saluant le « rôle positif de la présence française d'outre-mer », la création en novembre 2005 du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France), l'affaire Pétré-Grenouilleau dont l'ouvrage sur les traites négrières [13] s'était vu reprocher d'avoir sous-estimé la traite atlantique et minoré la responsabilité des négriers blancs, le succès du film Indigènes en 2006 qui obligea les autorités françaises à aligner les pensions de retraite des anciens combattants africains sur celle des Français...
Pap Ndiaye a théorisé ce phénomène dans un ouvrage récent, publié en mai 2008, qui fera date : La condition noire. Essai sur une minorité française. Agrégé, normalien, membre fondateur du CRAN, ce spécialiste de l'histoire de l'esclavage d'origine sénégalaise– dont le parcours intellectuel est emblématique des études postcoloniales – inaugure les black studies à la française : la question du « colorisme », les avantages et les inconvénients de la discrimination positive, le rôle incertain des « bourgeoisies noires » [14], les apories du métissage.... Sa démarche est-elle communautariste ? Sans doute oui pour les chantres de la mixité et les bigots de la République. Mais c'est le prix à payer pour ceux qui veulent « être à la fois français et noirs, sans que cela soit vu comme suspect ou étrange, ou toléré à titre de problème temporaire en attendant que l'assimilation fasse son Å“uvre ». Loin des paradigmes parfois trop alambiqués des postcolonial studies, Pap Ndiaye nous adresse une invitation, ô combien concrète et pressante, à nous interroger sur la persistance de la question coloniale au cÅ“ur de notre société. Qui, après lui, pourra encore dire que les études postcoloniales ne sont pas bonnes à penser ?
 
NOTES
 
[1]Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Post-Colonial Studies Reader, Londres, Routledge, 1994.
[2]La Découverte, 2006.
[3]Kwame Anthony Appiah « Is the Post- in Postmodernism the Post- in Postcolonial ? », Critical Inquiry, 17 (2), 1991, p. 336-351.
[4]Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back, Londres, Routledge, 1989.
[5]Le Monde, 16 mars 2007.
[6]Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe, Postcoloniial Thought and Historical Difference, Princeton (N.J.), Princeton University Press, 2000.
[7]L'un des fondateurs des postcolonial studies, Gayatri Spivak, a traduit et édité en 1976 avec une longue préface l'ouvrage de Jacques Derrida La grammatologie – qui ne dit pas un mot du colonialisme.
[8]François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, La Découverte, Paris, 2003.
[9]In my father's house : Africa in the Philosophy of Culture, Oxford, Oxford University Press, 1992, p. 149.
[10]Particulièrement remarquable est l'Å“uvre en France de Denis Constant-Martin qui, en Afrique de l'Est, du Sud et aux Caraïbes des formes de pratiques culturelles traditionnellement considérées comme mineures ou négligeables : les carnavals, les fêtes, les chants, le gospel... (Sur la piste des OPNI (Objets politiques non identifiés), CERI/Karthala, 2003).
[11]La Découverte, 2006.
[12]Richard Senghor, Le surgissement d'une « question noire en France », Esprit, no 321, janvier 2006, p. 5-19.
[13]Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d`histoire globale, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », Paris, 2004.
[14]Pour décrire l'ascension sociale des populations immigrées originaires du Maghreb, Catherine Wihtol de Wenden avait forgé le néologisme de « beurgeoisie » (Rémy Leveau & Catherine Wihtol de Wenden, La Beurgeoisie. Les trois âges de la vie associative issue de l'immigration, Paris, CNRS Éditions, 2001).
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[2]
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[3]
Kwame Anthony Appiah « Is the Post- in Postmodernism the Po...
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[4]
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[5]
Le Monde, 16 mars 2007. Suite de la note...
[6]
Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe, Postcoloniial T...
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[7]
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