Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.9782247080526
172 pages

p. 151 à 166
doi: RIS.071.0151

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n° 71 2008/3

2008 Revue internationale et stratégique En librairie

Comptes rendus

 
Géopolitique régionale
 
 
Atlas géopolitique de la Russie / Pascal Marchand, Paris, Autrement, 2007, 80 p.
Le géographe Pascal Marchand propose un ouvrage particulièrement bienvenu car intellectuellement très stimulant. L'objectif scientifique est ici de proposer une réflexion sur la puissance géopolitique russe mais à travers le prisme cartographique (suprêmement maîtrisé) – qui traduit conséquemment un attachement tout particulier aux territoires et aux lieux. Décrite tel un « phénix géopolitique », renaissant des cendres de l'ex-URSS, la Russie affiche son retour remarqué sur la scène géopolitique et géoéconomique mondiale. Cette réalité démontre le dessein actuel de l'État moscovite de « restaurer son statut de puissance dans un monde devenu multipolaire ». Ancrée dans une histoire marquée du sceau de l'expansion territoriale vers l'Est sibérien et le Sud caucasien, la Russie n'est plus désormais qu'une puissance militaire asymétrique profitant, d'une part, de l'arsenal civil et militaire ex-soviétique mais pâtissant, d'autre part, de forces conventionnelles réduites et à moderniser. Son potentiel de recherche reste nonobstant intact. L'excellence de son complexe militaro-industriel lui permet d'être un des principaux bailleurs d'armes (mais aussi de centrales électronucléaires) de la planète cependant que son savoir-faire dans le domaine spatial s'épanche aujourd'hui vers la coopération internationale pour maintenir sa prééminence (programmes ISS, Sea Lauch, Soyouz-Arianespace...).
Sur le plan géoéconomique, la Russie peut compter sur des atouts historiquement fondamentaux et qui demeurent inexpugnables. Championne de la sidérurgie, elle est un poids-lourd énergétique mondial grâce, entre autres, à ses hydrocarbures. La volonté du pouvoir poutinien de replacer l'État au centre du jeu productif se traduit par la constitution de grands groupes publics (Gazprom, OAK...) qui jouissent d'une situation de monopole dans leur spécialité économique respective. Mais le Kremlin laisse également faire les oligarques dans leur volonté de « constituer des entreprises d'une dimension mondiale » du moment que celles-ci servent les intérêts du pays et les logiques nationales de puissance.
Devenue hautement attractive pour les investissements étrangers, la Russie est aussi le territoire de toutes les inégalités. L'opulence ostentatoire des « nouveaux Russes » (dont une cinquantaine de milliardaires) ne peut oblitérer la souffrance sociale de la majorité de la population – dont témoigne une « évolution démographique inquiétante ». La montée de la xénophobie est également un signe de tension au cÅ“ur d'une société où les phénomènes de ségrégation socio-spatiale s'aggravent. La marginalisation de maintes régions (dont les espaces ruraux) s'accentue alors que l'aménagement du territoire se fait surtout au profit des zones économiquement dynamiques – indispensables à la « réinsertion de la Russie dans l'espace Monde ». Ainsi en est-il des interfaces portuaires : de nouveaux ports sont érigés (Vyssotsk, Primorsk...) tandis que les transports sont perfectionnés dans les hinterlands (système fluvial des cinq mers, épine dorsale ferroviaire du Transsibérien...).
Toutefois, la pérennité de la puissance de l'État russe ne sera effective que si certains problèmes sont résolus à terme. Dans le secteur énergétique, le manque d'investissements productifs pourrait bien devenir le goulet d'étranglement futur du pays. En outre, la Russie, qui gaspille par trop son énergie, se doit de donner une centralité politique véritable à la question environnementale. Par ailleurs, sur le plan diplomatique, la pacification des relations avec les ex-Républiques soviétiques, et la recherche d'un modus vivendi profitable à la Russie et à l'Union européenne sont des objectifs diplomatiques à atteindre rapidement pour la nouvelle présidence Medvedev. En effet, Moscou doit constamment ferrailler pour s'opposer aux velléités toujours réitérées des puissances occidentales (les États-Unis au premier chef) de marginaliser plus avant la Russie – en la coupant notamment de ses bases territoriales caucasiennes et asiatiques (comme le prouve éloquemment le fourmillement de projets et de travaux de construction de pipelines de contournement de l'espace russe). Le complexe obsidional de la Russie n'est pas un délire de puissance paranoïaque : le Kremlin le sait et agit en conséquence.
Stéphane Dubois
Professeur agrégé de Géographie
L'archipel des camps. L'exemple cambodgien / Christel Thibault, Paris, PUF, 2008, 179 p
Entre 1970 et 1979, le Cambodge a sans doute connu les heures les plus sombres de son histoire récente. Après l'arrivée au pouvoir de Lon Nol, dictateur soutenu par la CIA, le début d'une guerre civile sanglante en marge de la guerre du Vietnam, l'épouvantable utopie meurtrière des Khmers rouges de 1975 à 1979, et une guerre éclair désespérée pour conquérir le delta du Mékong, le Vietnam a imposé sa loi dans un pays totalement exsangue, et qui trente ans après panse encore ses plaies béantes.
Pour beaucoup, l'invasion vietnamienne est assimilée à une libération du peuple cambodgien, enfin débarrassé des Khmers rouges. Mais la période de l'occupation vietnamienne, dans les années 1980, encore peu étudiée, fut également tragique pour le Cambodge. La mise sous tutelle d'une puissance étrangère poussa ainsi les anciens maîtres de Phnom Penh dans des régions difficiles d'accès, où ils poursuivirent le combat. Pendant ce temps, les populations civiles s'entassaient dans des camps de réfugiés, la plupart installés à la hâte en territoire thaïlandais, à quelques kilomètres du Cambodge. Ce furent ainsi de véritables villes au confort sommaire, mais dans lesquelles de véritables sociétés s'organisèrent, qui accueillirent des centaines de milliers de personnes pendant plusieurs années.
La guerre civile se poursuivit pendant des années, avec comme symbole les centaines de milliers de mines dispersées sur l'ensemble du territoire, par des rebelles souhaitant déstabiliser le pouvoir pro-vietnamien, et par les troupes d'occupation souhaitant anéantir la guérilla. Mais comme toujours, ce sont les civils qui payèrent le prix fort de ces affrontements. Pendant ce temps, à l'intérieur même du territoire cambodgien, des enclaves contrôlées par les rebelles, et bénéficiant d'une aide extérieure véhiculée via les camps de réfugiés, se mirent en place. Le rôle des puissances étrangères, soucieuses de contrecarrer les projets vietnamiens, fut ainsi déterminante, et le Cambodge fut une fois de plus pris en otage de jeux géopolitiques le dépassant. Cette période qu'on pourrait qualifier d'après génocide, mais qui fut en fait une occupation, prit fin avec le traité de Paris signé en 1992, et au tournant de l'après-guerre froide, avec les modifications géostratégiques de la fin du xxe siècle. Mais encore aujourd'hui, le Cambodge peine à tourner définitivement la page de trois décennies particulièrement sombres.
Résultat d'une enquête de terrain rigoureuse, le travail de Christel Thibault est considérable en ce qu'il nous invite à nous interroger sur ce qui vient après le temps du génocide, dans une société à la dérive plus occupée à survivre qu'à se pencher sur son devoir de mémoire. Au-delà de l'exemple cambodgien, c'est une étude sur l'impact des transformations d'une société en exil et vivant aux marges qui est ici développée. Les relations entre action humanitaire, droit d'ingérence et participation active aux conflits sont analysées, et l'exemple cambodgien, loin d'être un cas isolé, doit servir à prévenir des situations aussi catastrophiques dans l'avenir.
Barthélémy Courmont
IRIS
Mitterrand l'Africain ? / Gaspard-Hubert Lonsi Koko, Paris, Les éditions de l'Égrégore, 208 p.
Les ouvrages sur François Mitterrand et l'Afrique sont nombreux (Attali, Bayart, Bourgi, Wauthier..). Celui rédigé par G H Lonsi Koko est un des plus intéressants. Il se situe dans la longue durée en rappelant que de Gaulle et ses successeurs sont plus les héritiers du ministre de la IVe République que ce dernier, devenu chef de l'État n'en serait le continuateur. Tel Scipion l'Africain détruisant Carthage, F. Mitterrand aurait il phagocyté l'Afrique pour mieux préserver les intérêts français ?. F. Mitterrand, le Florentin ou le Janus des temps modernes, est à la fois l'homme du discours de La Baule (1990) préconisant la démocratie et celui qui a laissé s'installer la machine génocidaire au Rwanda ou les réseaux France Afrique, Il est un homme de la première moitié du XXe siècle pour qui « Sans l'Afrique, il n'y aura plus d'histoire de France au XXe siècle » (1957). Il veut défendre l'unité et la stabilité des États africains en maintenant des relations politiques et militaires fortes et s'oppose aux stratégies américaines. Mais en même temps, il veut se situer sur la scène internationale et au sein de la gauche comme tiers-mondiste, même si très rapidement Jean Pierre Cot est remplacé par Nucci à la coopération et les réseaux France Afrique maintenus voire renforcés par Guy Penne. La Realpolitik in fine l'emporte. Cet ouvrage, très bien documenté, donne une très bonne image des relations évolutives entre F. Mitterrand et l'Afrique. Le point d'interrogation ajouté au terme « l'Africain » du titre est bienvenu. Une autre lecture complémentaire serait celle que nous donnait un ancien ministre français des affaires étrangères, pour qui alors « Mitterrand s'amuse avec l'Afrique ». Un seul regret, la question du génocide rwandais est traitée trop superficiellement.
Philippe Hugon
IRIS
Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines / Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, mars 2007, 330 p.
On pouvait redouter le pire d'un ouvrage sur les gauches latino-américaines publié à La Découverte par le traducteur de Michael Moore, Jeremy Rifkin et Amartya Sen. Pourtant, la longue enquête de Marc Saint-Upéry, journaliste français indépendant qui sillonne depuis une dizaine d'années l'Amérique latine, évite le double écueil de la langue de bois et du panégyrique. Il refuse l'usage passe-partout du terme de « populisme » « dont le pouvoir explicatif est proportionnellement inverse à la fréquence de son invocation stigmatisante » (p. 11). Il récuse le stéréotype des « deux gauches », la gauche sympathique et souriante de Lula au Brésil et de Michelle Bachelet au Chili opposée à la gauche nationaliste et « populiste » de Chavez au Venezuela et Morales en Bolivie. Il décrit au contraire une Amérique latine plus nuancée, plus complexe, où la continuité l'emporte sur la rupture.
Ainsi de Hugo Chavez dont les outrances verbales et la filiation revendiquée avec Fidel Castro ont eu tôt fait de le transformer en révolutionnaire néo-guévariste pour les uns, en dictateur belliciste pour les autres, Marc Saint-Upéry rétablit un juste milieu et nous invite à juger le président vénézuélien « sur ce qu'il fait, pas sur ce qu'il dit » (l'expression est d'un ex-ambassadeur américain à Caracas). Son « anti-impérialisme histrionique » – il n'a pas hésité à comparer George Bush à Lucifer à la tribune de l'ONU – n'a en rien diminué les flux commerciaux entre le Venezuela et les États-Unis. Et les procès en dictature qui sont souvent instruits contre lui ne résistent pas à la réalité d'une presse étonnamment libre et d'un débat démocratique vivace. Le principal danger qui guette le chavisme est, selon l'auteur, l'épuisement d'une société que risquent de lasser les bouffonneries de son président.
Le Brésil de Lula n'est pas moins complexe. Là aussi, il faut se méfier des caricatures et éviter de considérer le leader du Parti des travailleurs (PT) élu en 2002 et triomphalement réélu en 2006 soit comme une icône altermondialiste, soit comme un social-traître. Le Brésil de Lula connaît d'importantes réformes sociales qui améliorent le sort des plus démunis, telles les Bolsa familia distribuées aux familles pauvres. Mais, dans le même temps, la politique économique mise en Å“uvre se distingue à peine de celle menée sous le régime libéral de Fernando Cardoso. Au point que Saint-Upéry qualifie ce mélange d'orthodoxie économique et de réforme sociale de « blairisme tropical » (p. 60).
Si Nestor Kichner est moins célèbre que ses homologues vénézuélien ou brésilien, son régime symbolise le mieux ces paradoxes sud-américains. Élu du Parti justicialiste, le parti de Juan Peron, comme l'avait été le flamboyant Carlos Menem quinze ans plus tôt, Kichner est à la fois conservateur et progressiste. Il peut se targuer d'avoir rétabli la croissance après « l'apocalypse social » (p. 145) de la crise du peso. Surtout est mis à son actif d'avoir « restauré le minimum de dignité et d'autorité de la fonction présidentielle de l'État » (p. 185) après la faiblesse de Raul Alfonsin, les excentricités de Carlos Menem et l'incompétence de Fernado De La Rua.
Le dernier mythe sud-américain concerne la Bolivie et son nouveau président, « l'Indien » Evo Morales. Là encore, Marc Saint-Upéry nous invite à nous méfier des raccourcis hâtifs et des « illusions identitaires » qui figeraient les populations indigènes, beaucoup plus métissées et urbanisées qu'on ne l'imagine. Evo Morales en est un vivant exemple : il a quitté très jeune le pays aymara – dont il ne parle plus guère la langue – pour la zone tropicale du Chaparé. Et son parti, le MAS, est moins celui des Indiens (dont les plus extrémistes militent dans le mouvement quasi-séparatiste Pachakutik) que des syndicalistes anticapitalistes.
Au-delà du seul cas bolivien, l'émergence de mouvements indiens, au Pérou avec Ollanta Humala qui échoua de peu dans sa conquête du pouvoir ou en Équateur où l'outsider de gauche Rafael Correa l'emporta en novembre 2006, révèle dans toute l'Amérique du Sud une crise de la « colonialité du pouvoir ». Ce néologisme, emprunté au sociologue péruvien Anibal Quijano, désigne un mode d'organisation sociale qui n'est pas à strictement parler colonial, mais qui reste profondément marqué dans les mentalités par une survalorisation du Blanc et une stigmatisation du cholo, terme qui désigne à la fois le métis, le paysan, le plouc.
Revenant au point de commencement de son ouvrage, l'auteur nous ramène au Brésil. Les inégalités entre les races et entre les classes sont fortes et la « démocratie raciale » qu'on décrit complaisamment y reste utopique. Mais le Brésil vit une forme de « cordialité raciale », dans le sport, dans les lieux de culte, dans les réunions de quartier, que ne connaissent ni les États-Unis ni même l'Europe.
Yves Gounin
Égypte, l'envers du décor / Sophie Pommier, Paris, La Découverte, 2008, 297p.
« Faire découvrir [l'Égypte] autrement que comme un objet de curiosité exotique et culturelle, (...) restituer à la fois sa spécificité et sa conformité avec les évolutions en cours aussi bien dans d'autres pays de la région que dans le cadre plus global de la mondialisation » (p. 14) : c'est en ces termes que Sophie Pommier résume l'ambition qui a été la sienne dans ce livre qui entend raviver l'intérêt pour ce pays-phare de la scène moyen-orientale, trop souvent occulté par les crises plus spectaculaires qui agitent la région. À plusieurs égards, ce projet semble avoir été mené à bien et ce n'est pas là le moindre des mérites de l'ouvrage que d'être à la fois introductif et accessible pour les plus novices d'une part, mais également fort instructif pour les observateurs avertis du terrain égyptien d'autre part.
En effet, dans un développement organisé en trois parties assez classiques – trajectoire historique, structures du pouvoir et grands enjeux sociaux contemporains – l'auteure restitue ce qu'elle appelle « les fondamentaux » de l'Égypte (essentiellement, la construction de la nation égyptienne) ainsi que les grands mécanismes institutionnels fondant la stabilité du régime : sont examinés, tour à tour, dans des chapitres différents, les rouages de l'autoritarisme égyptien, la prégnance du référent religieux dans l'espace de compétition politique, et enfin les défis auxquels fait face l'Égypte sur les plans de la politique étrangère et de la réforme économique.
L'impression de « déjà vu » que le lecteur peut ressentir face à une telle démarche, est contrebalancé par le fait que l'auteure réalise, dans le même temps, une précieuse synthèse d'informations (les plus récentes datant du début de l'année 2008) glanées tant dans la presse nationale et les rapports d'ONG ou d'organisations internationales que dans des études scientifiques, dont bon nombre émanent de l'équipe du Centre d'études et de documentation économiques et juridiques (CEDEJ) et demeurent trop peu connues (voir notamment la série de publications intitulée « L'Égypte dans l'année » qui rassemble les productions de jeunes chercheurs sur les enjeux actuels). C'est d'ailleurs la troisième section de l'ouvrage qui nous paraît la plus stimulante, en ce qu'elle offre, en une centaine de pages, un bilan des mutations démographiques, géographiques, économiques, culturelles et socio-politiques du pays, incluant des données fondamentales ainsi que des détails vivants qui ne peuvent être que le fruit d'une observation « sur place » des évènements (ainsi de l'émoi populaire suscité par telle catastrophe humaine et de ses effets politiques). On notera également l'intérêt des passages (repérables par un index très utile) consacrés à Gamal Moubarak – fils du président et possible héritier du pouvoir – et à son entourage.
Marie Vannetzel
Doctorante, Sciences Po Paris – CERI
 
États-Unis
 
 
Chine/États-Unis. Fascinations et rivalités / Stéphanie Balme et Daniel Sabbagh, Paris, Autrement, 2008, 192 p.
Depuis la fin de la Guerre froide, la Chine a considérablement gagné en importance outre-Atlantique, et la relation Chine/États-Unis a été profondément bouleversée. La disparition de la bipolarité (et de l'ennemi commun à Washington et Pékin), la montée en puissance progressive de la Chine, et les difficultés rencontrées par les États-Unis sur la scène internationale invitent à réfléchir sur l'émergence d'une nouvelle bipolarité. Une invitation également à se pencher sur les perceptions réciproques, faites de fascinations et de rivalités, et qui évoluèrent sensiblement au cours des dernières années. La relation Pékin-Washington s'impose ainsi comme l'un des principaux sujets de politique internationale pour les années à venir.
Le réalisme de la politique internationale, exprimé à l'occasion du rapprochement spectaculaire entre les deux pays au début des années 70, a progressivement laissé place à une relation beaucoup plus complexe, faite à la fois de respect mutuel et d'opposition marquée. Avec la multiplicité des acteurs influençant la politique chinoise des États-Unis, et la convergence de thèmes pourtant radicalement opposés tels que le commerce bilatéral, le partenariat stratégique, les droits de l'Homme ou la culture, c'est toute la relation entre les deux pays qui se retrouve tiraillée entre plusieurs tendances, qui offrent parfois le spectacle d'une schizophrénie difficile à appréhender. Ainsi, la Chine est-elle perçue par les États-Unis comme un partenaire ou un rival ? Côté chinois, l'émergence économique s'est accompagnée d'un regain de sino-centrisme qui se traduit par un sentiment de fierté nationale de plus en plus répandu dans une population qui portait il y a encore peu un regard très critique sur son pays. Dans ces conditions, si l'Amérique continue de fasciner les Chinois, ces derniers montrent une fierté de plus en plus grande à l'égard de leur propre pays. Cela se retrouve dans les positionnements politiques de Pékin, mais également – et surtout – dans la société chinoise contemporaine.
Malgré ses qualités pédagogiques évidentes et la qualité de ses auteurs, on pourrait reprocher à cet ouvrage, qui aborde des questions essentielles, de rester parfois trop en surface, et de privilégier des développements historiques (importants, mais pas nécessairement indispensables ici) et certains aspects trop anecdotiques, tout en omettant d'importants développements. On pense ainsi aux perceptions stratégiques (la montée en puissance de l'Armée populaire de libération et ses perceptions côté américain), qui ne sont pas traitées. On pense également aux questions commerciales, évoquées, mais qui mériteraient à elles seules une partie, voire un ouvrage. De même, certains développements auraient pu être réactualisés, notamment sur les relations Chine/Taiwan, les références sur ce sujet difficile datant de quelques années, et ne prenant pas en compte les récents développements, et les possibilités d'un dialogue entre les deux entités rivales.
Le choix d'un plan mi-thématique, mi-chronologique, s'il est justifié par la nécessité d'expliquer l'évolution de la relation Chine/États-Unis, et trouve son sens dans l'explication de la « rupture » de 1989, pose problème en opposant de manière parfois trop nette les rapports interétatiques et les interactions entre les sociétés. Or, si la Chine fascine (et inquiète) les autorités américaines, l'Amérique continue de fasciner les Chinois, de telle sorte que les relations entre États et sociétés sont fortement imbriquées dans le lien ambigu qu'entretiennent les États-Unis et la Chine. Sur ces différentes questions, il aurait été nécessaire d'accorder des développements plus larges.
Barthélémy Courmont
IRIS
États-Unis : une nation divisée. Guerre culturelle et idéologique / Hans-Georg Betz, Paris, Autrement, 2007
À l'heure où la campagne présidentielle bat son plein, il convient de s'interroger sur les divergences profondes entre Républicains et Démocrates et, plus précisément, entre les conservateurs et les libéraux aux États-Unis. Le thème de la religion comme principale raison de cette division a souvent été avancé, et développé dans de nombreux travaux récents. Mais l'ouvrage de Hans-Georg Betz se propose d'aller plus loin, et de mettre en relief une division culturelle, voire idéologique, entre deux Amériques. Au-delà des divergences politiques traditionnelles, au-delà même des croyances religieuses, sa démonstration tend à s'interroger sur la place de la morale dans les débats de société de la première puissance mondiale.
Ainsi, à une Amérique conservatrice et autoproclamée porteuse de valeurs « américaines », mettant en avant la religion et un patriotisme justifié par l'idée du messianisme de Washington, s'opposerait fondamentalement une autre Amérique, plus laïque, plus ouverte sur l'extérieur, mais également plus « progressiste », en défendant l'avortement, le mariage gay, ou l'interdiction du port d'armes. Deux mondes dont le fossé n'a fait que se creuser au cours des dernières années, sous l'impulsion d'une administration républicaine stigmatisant, lors des élections (l'exemple de 2004 est ici abondamment mentionné) les valeurs face à une Amérique en décomposition, presque décadente. Mais c'est également une Amérique en perpétuelle réflexion sur sa propre existence, oscillant entre la thèse controversée de Samuel Huntington Qui sommes-nous ? et les succès du métissage de Barack Obama qui est ici questionnée.
Ces divergences profondes provoquent une division qui dépasse largement les échéances électorales, et génère une incompréhension de l'autre de plus en plus marquée. Ainsi, les conservateurs reprochent souvent aux libéraux de mettre en péril la nation américaine, et ces derniers accusent les conservateurs de refuser de s'adapter aux évolutions des sociétés, au risque de faire des États-Unis une nation rétrograde, perdant ce qui a fait son succès : sa capacité à ouvrir la voie. Les débats débordent donc du monde politique pour s'inviter dans les cercles intellectuels, les grands médias et même le monde des spectacles. Chacun participe à sa manière à cette lutte fratricide aux conséquences incertaines.
Les résultats des élections récentes ne font que confirmer une tendance inquiétante. Entre une Amérique « rouge » des conservateurs, de plus en plus implantée dans les zones rurales s'oppose une Amérique « bleue » des libéraux, bien implantée dans les grandes agglomérations. Et le fossé est encore plus profond quand on y regarde de plus près. Ainsi, les Républicains des grandes villes sont, aux yeux de leurs congénères de la campagne, des libéraux, et les Démocrates des zones rurales sont souvent qualifiés de conservateurs. Et, nous explique H-G. Betz, quel que soit le résultat de l'élection de novembre 2008, cette tendance risque fort de perdurer.
Barthélémy Courmont
IRIS
La République de Dieu. Regards politiques d'un Américain sur les États-Unis et l'Islam / Charles Cogan, Paris, Jacob-Duvernet, 2008, 229 p.
Comment mêler aujourd'hui religion et politique sans prendre le risque de semer un désordre certain ? Les islamistes sont-ils seuls à réaliser cette confusion ? Les autres religions n'ont-elles pas connu également leurs violences, leur terrorisme ? Et les États-Unis face à tout cela ? Décrite justement comme « République de Dieu », l'Amérique messianique part à la conquête du monde pour le rendre meilleur car elle seule croit détenir la Vérité. « La République de Dieu a de plus trouvé son champion en la personne de George Bush », qui mieux qu'un président profondément croyant et qui prétend officiellement s'entretenir avec Dieu pouvait répandre le message démocratique et libertaire américain ?
Face à cette Amérique se trouve une religion avec son lot d'idéologies : l'islam. Plus un mode de vie qu'une réelle théologie, cette religion ne sépare pas la politique de la vie religieuse et, selon l'auteur, lorsqu'une action est entreprise, elle est nécessairement légitime, car puisée dans une source divine : le Coran. Les protagonistes des deux Messages agissent dans la même logique et finalement dans la même confusion. L'Amérique a cédé le beau principe d'E Pluribus Unum, socle du multiculturalisme pour le In God We Trust, plus universel et qui la soumet au déterminisme.
Charles Cogan, agent de la CIA durant 37 ans, ayant servi dans plusieurs pays musulmans, nous fait part de différentes réflexions tantôt philosophiques, tantôt politiques et aborde des thèmes extrêmement complexes qu'il semble audacieux de brasser aussi largement. Ce n'est certes pas son ambition, mais la confusion est entretenue lorsque l'auteur prétend soudainement à une étude académique là où il s'agissait a priori de simplement faire partager son expérience. Il aborde ainsi, par exemple, le sujet épineux de l'Islam et la Démocratie, mais le survole en citant Bernard Lewis ou encore Olivier Roy, sans vraiment entrer dans le fond du problème. Il effectue ensuite un raccourci, citant la shura telle que conçue par le roi Fahd d'Arabie Saoudite. Cependant la shura en Islam désigne une assemblée représentative qui est donc élue par le peuple et non nommée, comme cela se pratique en Arabie Saoudite. Ces confusions, de la part d'un homme de cette expérience nous surprennent. Troublant, ainsi, de lire que les hadiths forment le recueil de la sunna et non l'inverse.
De même, le statut de la femme en Islam qui a fait l'objet de diverses études dont l'encyclopédie en six volumes d'Abu Chouqqa (Encyclopédie de la femme en Islam, éditions Al-Qalam, 2007) est abordé sans réelle objectivation. Le livre aurait gagné davantage en intérêt si l'auteur s'était limité à son ambition de réaliser des chroniques. L'ouvrage, qui s'apparente plus à une série d'études, laisse le lecteur sur sa faim. Il n'en demeure pas moins que les expériences d'un agent de terrain et les différentes missions décrites en Iran ou en Afghanistan, ainsi que la connaissance de fond des problèmes de l'Amérique au Moyen-Orient sont tout à fait fascinantes. Le livre interpelle sur les États-Unis d'aujourd'hui et leur devenir s'ils persistent à rester dans une démarche messianique.
Souleyma Haddaoui
Assistante de recherche IRIS
Les conservateurs américains se mobilisent. L'autre culture contestataire / Romain Huret (sous la dir.), Paris, Autrement, 2008, 192 p
Qui sont les conservateurs américains, souvent décriés sur la scène internationale, mal connus, mais si présents dans la société de la première puissance mondiale ? C'est à cette question, essentielle, tant le « réservoir » électoral des conservateurs est important, à l'approche d'élections présidentielles américaines que de nombreux observateurs qualifient déjà d'historiques, que plusieurs auteurs experts de la société américaine se sont efforcés d'apporter des éléments de réponse. Les milieux conservateurs américains sont connus pour leur soutien au port d'arme, en vertu du deuxième amendement de la Constitution ; pour leur soutien à la peine de mort (qui leur vaut de vives critiques de la part des sociétés européennes) ; pour leurs actions pro-life ; pour leur opposition farouche à la théorie de l'évolution ; pour leur hostilité à l'égard des syndicats... Mais en dehors de ces aspects presque caricaturaux, bien que réels, on ignore souvent que ces milieux ne sont pas systématiquement liés au parti républicain, et se retrouvent parfois au sein du parti démocrate. De quoi compliquer une lecture politique bipartisane des États-Unis, en mettant l'accent sur d'autres formes de divisions, plus profondes.
Les auteurs parlent de « révolution conservatrice » : un concept qui peut faire sourire à première vue, mais qui correspond pourtant parfaitement aux mouvements conservateurs américains. Certains parlent même d'un « trotskysme de droite », mettant en avant les difficultés pour les milieux conservateurs de se faire entendre dans les années 1960, à l'heure des débats sur les droits civiques et la libéralisation de la société américaine, et leur montée en puissance progressive au cours des quarante dernières années. La contestation reste au cÅ“ur de l'engagement politique et social des conservateurs, qui reprochent à une « autre Amérique » de mettre en péril les valeurs qui portèrent ce pays sur le devant de la scène internationale.
Les témoignages recueillis dans cet ouvrage collectif, qui privilégie les enquêtes de terrain, sont précieux en ce qu'ils mettent en avant à la fois l'avis des experts et les sentiments exprimés par cette Amérique longtemps restée silencieuse, mais qui est désormais considérée comme incontournable. Ces témoignages permettent de déceler, loin des clichés traditionnels (red necks, extrémistes, groupes religieux fondamentalistes, familles privilégiant des valeurs traditionalistes parfois dépassées, formant ce que certains experts qualifient de « Jihad américain »), des groupes formés de classes moyennes, réfléchissant à leur engagement dans le conservatisme, et voyant dans les évolutions de la société américaine un péril à des valeurs auxquelles ils croient profondément. Comme la société américaine, le conservatisme, loin d'être figé, a lui aussi considérablement évolué, et si certains de ses combats semblent parfois désuets, sa force se retrouve dans sa capacité à rassembler. Dès lors, loin de croire à l'essoufflement du mouvement, il convient de s'interroger sur sa capacité à mobiliser et à perdurer en s'appuyant sur des bases culturelles désormais solides.
Barthélémy Courmont
IRIS
 
Perspectives critiques
 
 
Achever Clausewitz / René Girard, Paris, Carnets Nord, 2007, 368 p.
Achever Clausewitz, comme pour se débarrasser définitivement des thèses du général prussien (1780-1831), en finir, une bonne fois pour toute, avec l'auteur du traité inachevé De la guerre, paru après sa mort, entre 1832 et 1834 ? Ou, au contraire, et c'est le sens que René Girard donne au titre de ce livre d'entretiens avec Benoît Chantre, achever Clausewitz comme pour aller au bout du raisonnement initié par le stratège, comme une manière de mener son interprétation à son terme, de porter sa pensée là où lui-même n'avait pas voulu ou pas pu l'y conduire. Et « achever l'interprétation du De la guerre, pour René Girard, c'est dire que son sens est religieux, et que seule une interprétation religieuse atteindra, espérons-le, l'essentiel » (p. 15). Fidèle à ses travaux antérieurs, l'analyse de R.Girard mêle tout à la fois références littéraires (en l'espèce, Hölderlin et Germaine de Staël) et textes sacrés, reprenant certains des concepts qui ont fait sa renommée – tel que le désir mimétique, le principe de réciprocité ou la recherche du bouc émissaire – et écrivant, ainsi, une nouvelle page de cette anthropologie de la violence humaine qu'il s'est attaché à construire depuis toutes ces années. Schématiquement, pour R. Girard, le motif et le ressort des conflits reposeraient sur le fait que l'on désire en permanence ce que l'autre désire. De cette logique concurrentielle naîtrait les conditions de la rivalité, alimentant d'autant le cycle de la violence, la quête de vengeance et la recherche d'une victime expiatoire.
Relançant à nouveaux frais les analyses et les définitions de Clausewitz, R. Girard s'attache à cerner le processus d'escalade de la violence dans lequel le monde s'est engagé, une violence qui n'aurait plus comme seule fin qu'elle-même. Les guerres interétatiques, depuis l'observation desquelles Clausewitz peut écrire ce qu'il écrit, en tant que formes réglées de la violence, ne sont plus ; elles ont laissé place à une violence totale, « imprévisible et indifférenciée ». Nous assisterions désormais à une montée aux extrêmes illimitée, sans médiation pour en canaliser le déchaînement. Dans un jeu d'acteurs ne se réduisant plus aux seuls États, cette montée aux extrêmes serait le signe de l'« incapacité de la politique à contenir l'accroissement réciproque, c'est-à-dire mimétique, de la violence » (p. 12). C'est donc un monde et un avenir extrêmement sombres que nous décrit René Girard. Comme le donne à penser les derniers mots de ce long entretien, sans complaisance. « Il fallait bien achever De la guerre, pour voir où mène ce livre, qui fonctionne comme un miroir fascinant de son époque. Clausewitz témoigne, de façon plus réaliste que Hegel, de l'impuissance foncière du politique à contenir la montée aux extrêmes. Les guerres idéologiques, justifications monstrueuses de la violence, ont en effet mené l'humanité à cet au-delà de la guerre où nous sommes aujourd'hui entrés. L'Occident va s'épuiser dans ce conflit contre le terrorisme islamiste, que l'arrogance occidentale a incontestablement attisé. Clausewitz voyait encore surgir la violence au sein des conflits interétatiques du XIXe siècle. Les nations étaient là pour contenir la contagion révolutionnaire. La campagne de France s'est encore terminée par le Congrès de Vienne, en 1815. Cette ère est aujourd'hui achevée, à l'heure où la violence ne connaît plus le moindre frein. On peut dire, de ce point de vue, que l'apocalypse a commencé. » (p. 352).
Cette relecture religieuse de Clausewitz, originale et perturbante, apocalyptique et résignée, probable et improbable, a, en outre, le mérite de ne plus réduire l'Å“uvre de Clausewitz à une seule formule (« la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens »), mille fois reprises et agissant comme un appel à la non lecture, puisque tout y serait contenu. Par ailleurs, l'entretien ouvre une autre piste, répétée à plusieurs reprises dans l'ouvrage, qui repose sur l'usage « militaire » de l'anthropologie. R. Girard rappelle ainsi qu'il est « convaincu que nous sommes entrés dans une période où l'anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. » (p. 27). Et l'actualité militaire de confirmer. Les forces militaires états-uniennes n'ont-elles pas fait appel, récemment, sur différents théâtres d'opération militaire, en Afghanistan ou en Irak par exemple, à des « anthropologues » (« embedded anthropologists », des « anthropologues embarqués » en somme, comme on a pu le dire des journalistes). Comprendre l'environnement socio-culturel local, aider les forces militaires dans leur rapport aux populations des régions où elles sont déployées et donc participer, indirectement, aux opérations contre-insurrectionnelles, voici quelques-uns des objectifs du programme militaire Human Terrain System mis en place aux États-Unis et qui vise à recruter des anthropologues et autres chercheurs en sciences sociales. Si la pratique n'est pas totalement nouvelle, elle indique, néanmoins, des transformations dans la manière qu'ont les militaires états-uniens d'appréhender le processus de pacification des zones où ils se trouvent, celui-ci ne pouvant se réaliser contre le système de valeur, de représentation et de référence des populations locales – ce constat ne devant pas conduire, pour autant, à éclipser la question fondamentale de la légitimité du processus de pacification lui-même, dans les formes qu'il prend.
Les anthropologues sauront-ils éviter le désastre que nous annonce René Girard ? Nous verrons !
Robert Chaouad
Université Paris 8
IRIS
Le Diplomate et l'intrus – l'entrée des sociétés dans l'arène internationale / Bertrand Badie, Paris, Fayard, 2008, 283 p.
Cet ouvrage apparaît curieusement comme l'aboutissement de l'Å“uvre de B. Badie sur ces 15-20 dernières années, reprenant les mêmes thèses sans amorcer de percée conceptuelle révolutionnaire : l'État n'en finit plus de s'affaiblir, la souveraineté se délite, les grandes puissances sont impuissantes. Au même moment, les acteurs non étatiques poursuivent leur essor au sein du système international, et il est temps désormais que les sociétés civiles puissent contourner l'État et imposer leurs choix.
L'âge de la Realpolitik, celui des États considérés comme des entités monolithiques sans débat interne, serait mort. On objectera que celui-ci n'a jamais existé, et qu'il serait bon que la science politique étudie plus longuement l'histoire des États de l'âge classique : on y découvre une vie politique et une opinion publique plus prégnantes que ce qui est décrit dans cet ouvrage.
Selon cette conception des relations internationales, toute hégémonie de grande puissance serait condamnée à disparaître. Les questions de sécurité se sont complexifiées, et le soft power ne contribue guère à compenser la vulnérabilité des États dans les conflits asymétriques. Les États-Unis, hégémoniques, n'ont pas su polariser autour d'eux, c'est-à-dire attirer des États convaincus du bienfait d'une alliance. D'ailleurs, les alliances sont un phénomène trop instable pour que l'on puisse s'y fier. Les grandes puissances doivent assister à la prolifération des États-voyous, et à l'essor d'une diplomatie contestataire qui remet en cause les normes, les valeurs et la structure de pouvoir qui caractérisent le système de l'après-guerre froide. Mais, face au déclin de ce système de grandes puissances, il n'est guère de réorganisation qui convainc. Ainsi, l'intégration régionale, si elle permet un essor des liens transnationaux, est souvent le théâtre d'une politique hégémonique menée par les puissances moyennes. Le multilatéralisme est généralement détourné au profit des plus forts ; sinon, il devient un mécanisme ne servant qu'à « produire des formes multiples et souvent très complexes de compensation symbolique » (p. 141), enfermé qu'il est dans la diplomatie déclaratoire. La diplomatie contestataire n'aboutira pas à définir un nouveau système international : elle n'est qu'une forme pathologique, tentant de renverser un ordre établi, mais sans grande chance d'y parvenir et elle ne propose aucune solution alternative viable.
Dès lors, il ne reste qu'à faire confiance à la société civile mondiale. Celle-ci procèderait de l'assemblage, de la convergence des différentes sociétés civiles nationales, de ces acteurs non étatiques qui aident à dessiner une opinion publique mondiale. Cette société peut émerger selon deux voies. La première consisterait à multiplier la fondation de régimes politiques démocratiques proches de ceux de l'Occident, à l'instar de la doctrine du regime change prônée par les États-Unis. C'est une tentative vouée à l'échec, on ne change pas une société par une décision venant d'en haut – et qui plus est de l'étranger. Seconde solution : la convergence naturelle d'une société qui procéderait à son intégration par rapprochement spontané, suscité par la multiplication des échanges et une sorte d'osmose culturelle que la mondialisation produirait. Il s'agit là du passage le plus novateur proposé par l'auteur, sinon le plus intéressant de l'ouvrage. L'intégration sociale requiert une identité commune, la réalisation d'objectifs communs et la construction d'une interdépendance active. Dans ces trois domaines, B. Badie doit constater, bien tristement, que l'on est loin du compte. Et c'est surtout l'interdépendance très incomplète qui nuit au système, car l'échec des États en développement les plus fragiles n'est pas compensé par une véritable solidarité internationale. Dès lors, la violence explose dans ces États « faillis », en effondrement, et ce n'est qu'à ce stade que la communauté internationale réagit, s'engageant dans des opérations de maintien de la paix compliquées.
Dans ce livre, on retrouve un Badie encore visionnaire et désireux d'espérer, mais lucide et parfois amer. Si la société-monde peut l'emporter sur les « monstres froids », cette victoire risque de ne s'apprécier, comme pour la démocratie, qu'« en tendance » (R. Aron).
Yannick Prost
L'empire au miroir. Stratégies de puissance aux États-Unis et en Russie / Didier Chaudet, Florent Parmentier, Benoît Pélopidas, Genève/Paris, Librairie Droz, 2007, 248 p.
Dans un contexte international marqué par une opposition qui semble de plus en plus systématique entre la Russie et les États-Unis, mais aussi par un recours à des schémas d'analyse souvent simplifiés pour expliquer ces désaccords, c'est à une réflexion approfondie sur deux stratégies de puissance que nous convie L'Empire au miroir. Deux logiques impériales pour les anciens adversaires de la guerre froide, qui, confrontés à l'affirmation de nouveaux pôles dans le système international (Chine, Inde), restent les seules puissances d'envergure mondiale. Deux logiques impériales soutenues par deux mouvances intellectuelles que l'ouvrage s'attache à étudier : les néoconservateurs aux États-Unis et les néo-eurasistes en Russie.
La démarche comparative des auteurs s'articule autour de trois points.
Ils s'attachent tout d'abord à élucider ce que recouvre le terme « néo » et à retracer la généalogie des deux mouvances, pour montrer en quoi, aujourd'hui, elles s'inspirent ou se différencient des mouvements qui ont initialement porté leur nom. Situés d'abord à gauche sur l'échiquier politique américain, les néoconservateurs ont progressivement glissé vers la droite, tout en gardant leur particularité dans ce camp. Cette spécificité est justement liée à leur approche des relations internationales, véritable fil conducteur de ce courant de pensée, fondée sur l'idée d'un exceptionnalisme ou d'un providentialisme américain. La filiation entre l'eurasisme et le néo-eurasisme est moins nette. D'abord parce que l'eurasisme relève davantage d'une sensibilité spirituelle, qui à la suite du slavophilisme et du panslavisme, réaffirme l'altérité de la Russie, tout en l'inscrivant dans l'espace eurasien. Mouvement en gestation dans l'URSS finissante, le néo-eurasisme, qui s'est progressivement diffusé dans le champ politique à partir des années 1990, met l'espace eurasiatique au service du destin national et d'un statut de grande puissance. Cet itinéraire intellectuel parallèle permet de conclure à l'influence des deux mouvements dans leurs pays respectifs.
Dès lors, les auteurs s'interrogent sur la relation de ces mouvances au concept d'empire, qu'ils caractérisent notamment par « l'actualisation permanente par une communauté politique du récit de sa vocation historique ». En quoi néoconservateurs et néo-eurasistes contribuent-ils à nourrir ce récit ? Chez les néoconservateurs, la mobilisation en faveur du projet impérial s'appuie sur l'interventionnisme, compris comme la volonté de transformer le monde et de perpétuer la suprématie américaine ; il s'agit d'un « nationalisme pseudo-impérial ». Quant aux néo-eurasistes, ils « se veulent une synthèse intellectuelle entre la « Sainte Russie » et le vieux messianisme nationaliste, l'expérience du bolchevisme et de la puissance mondiale ». En somme, ils proposent un projet géopolitique qui relève d'une politique de puissance classique – « nationalisme hégémonique » – plus que d'une prétention à l'universalisme.
Comment ces discours se traduisent-ils dans la politique étrangère des deux pays ? En prenant comme études de cas le monde turcophone (Turquie et Asie centrale) et le Moyen-Orient, les auteurs mettent en lumière les contradictions sous-jacentes des deux mouvements. Ainsi, dans la zone turcophone, la défense de la démocratie, pierre angulaire du discours néoconservateur, ne reçoit en pratique qu'une attention limitée ; et la vocation impériale de la Russie, affirmée par les néo-eurasistes, se limite à la défense de ses intérêts dans son « étranger proche ». En dépit de l'impact de ces deux mouvements et de leur diffusion aux États-Unis et en Russie, les auteurs concluent donc à leur échec en tant que projets impériaux. Un échec lié à leur conception même de l'empire, imprégnée de ressentiment dans les deux cas, qui ne permet pas d'implanter les projet impériaux.
Laure Delcour
IRIS
Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe) / Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Le Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2008, 330 p.
Historien de la Grande Guerre, Stéphane Audoin-Rouzeau s'est attaché, avec ce travail, à poser les premiers jalons de recherches futures au sujet du « phénomène guerrier ». Ne se contentant plus d'aborder la Première Guerre mondiale, l'historien a non seulement étendu son champ d'étude au fait guerrier du XIXe au XXIe siècle, mais il a surtout cherché à interroger les silences qui entouraient, selon lui, l'analyse d'un tel phénomène social. Les silences en question pourraient se ramener à la mise en lumière du paradoxe qui accompagne le développement de la guerre totale au XXe siècle. Alors qu'on a assisté, à cette occasion, à une profusion d'écrits, sous forme de livres de témoignages issus, bien souvent, de soldats anonymes qui ont voulu rendre compte de leur expérience du combat, révélant, au passage, un besoin vital de dire et de décrire ce qu'ils ont vécu et éprouvé en tant que combattant ; alors que le cinéma et la littérature se sont également emparés d'un tel objet, Stéphane Audoin-Rouzeau remarque, en revanche, qu'on a assisté à un geste opposé dans le champ des sciences sociales. « Si des milliers de témoins ont pris la plume au XXe siècle, souvent pour la première et la dernière fois de leur vie », pour raconter une expérience centrale dans la vie de millions de personnes en Occident et dans le monde, en revanche, les chercheurs en sciences humaines et sociales ne se sont intéressés que de manière marginale à cette problématique, notamment ceux qui ont pourtant eu à porter les armes. Sociologue, anthropologue, historien, etc., ces acteurs des sciences sociales qui ont dû, à un moment de leur vie, s'éloigner de leur activité scientifique pour éprouver l'« activité guerrière » ont entretenu un rapport extrêmement complexe avec cet événement collectif qu'est la guerre.
Ce que cherche à penser l'auteur, ce n'est donc pas la guerre en général, ce n'est pas une analyse des relations entre États à travers le prisme de la guerre. Ce qui s'écrit sous la plume de S. Audoin-Rouzeau ne relève ni d'une histoire militaire ni d'une histoire diplomatique ni d'une nouvelle analyse polémologique construite sur le mode du grand discours globalisant, cela a déjà été fait ; non, ce qui l'intéresse, c'est principalement la question du manque d'intérêt des sciences sociales pour le fait guerrier lui-même, pour ce qui se joue au « ras du sol », au plus près des combats, dans la quotidienneté pourrait-on dire de la pratique guerrière, dans les manières de faire, les gestes, les représentations qui font le combat et le combattant. À cet égard, d'ailleurs, l'ouvrage n'entend pas fournir de résultats empiriques ou de conclusions définitifs quant à l'étude du phénomène guerrier, mais il s'attache surtout à proposer des pistes susceptibles d'être approfondies par d'autres. Seul, en effet, le dernier chapitre de l'ouvrage « Combat et physicalité : accéder aux corps ? », s'essaie à une ébauche d'étude du combat, le reste de l'étude se rapprochant davantage d'une analyse de type épistémologique ou réflexif sur la pratique de l'historien, sur la manière de se comporter face à un tel objet de recherche : la violence de guerre, l'expérience de combat. Comment le mettre à bonne distance ; comment traiter cet « objet détestable » sans en atténuer, dans le geste d'objectivation, les effets sociaux et humains ; comment éviter que le geste d'explication ne se transforme en excuse ; comment réussir à en faire « sinon un objet froid, du moins un sujet moins brûlant dont il serait permis de se saisir au même titre qu'une activité sociale comme une autre ».
Et l'historien de tenter de percer le mystère d'une question à laquelle les personnes concernées n'ont jamais vraiment répondu, ou bien de manière discrète : pourquoi, en somme, Norbert Elias, auquel l'auteur consacre de longues pages – notamment au sujet de son concept de « processus de civilisation » –, mais aussi Marcel Mauss, Pierre Renouvin, Marc Bloch, Edward Evans-Pritchard, etc., chacun dans leur champ disciplinaire, ont écarté, esquivé ou éludé cette expérience guerrière de leur travail scientifique ? Pourquoi un tel geste d'évitement, de refoulement, voire de déni, de ce phénomène, alors même qu'ils disposaient, plus que d'autres, d'outils pour tenter d'objectiver ce qu'ils avaient vécu et pratiqué ? Pourquoi est-ce que les sciences sociales se sont donc détournées de l'épreuve du combat et de l'attitude effective des soldats en tant de guerre.
En réfléchissant à ce que pourrait être une anthropologie historique de la guerre, S. Audoin-Rouzeau n'entend pas simplement faire Å“uvre d'historien en comblant des lacunes historiographiques ; le programme de recherche qu'il défend entend surtout reposer à nouveaux frais la question de la violence de guerre et ce qu'elle traduit de nos sociétés, notamment dans des sociétés occidentales qui semblent l'avoir évacué de leur horizon d'attente.
Robert Chaouad
Université Paris 8
IRIS
Jours tranquilles à Ramallah / Gilles Kraemer, Préface de Paul Balta, Marseille, Riveneuve éditions, 2008, 190 p.
Le soixantième anniversaire de la création de l'État d'Israël a été l'occasion d'une importante littérature sur la société israélienne, les différents conflits israélo-arabes, les débats historiques et les perspectives de paix dans la région. Étrangement, si la question palestinienne n'a pas été occultée, celle de la vie dans les territoires palestiniens, autonomes ou sous occupation, reste très peu connue du grand public français.
Gilles Kraemer, diplomate mais aussi chercheur, enseignant et journaliste, nous invite à découvrir la Palestine au quotidien à travers un recueil de chroniques tirées de son séjour à Ramallah, alors qu'il était directeur du centre culturel franco-allemand de la ville la plus dynamique de Cisjordanie.
Les chroniques douces amères, aux titres savoureux et évocateurs (« Le salaire de l'angoisse », « La terre sainte est bleue comme une orange », « Gaza-sur-Nil », « Chaos sécuritaire »...), nous font découvrir les multiples aspects de la vie palestinienne : des inévitables check points, les barrages militaires israéliens, les manifestations intellectuelles, culturelles et politiques, en passant par la gastronomie, la musique ou les situations ubuesques auxquelles un diplomate européen peut être confronté dans cette région.
Gilles Kraemer, et ce n'est pas le moindre des mérites de Jours tranquilles à Ramallah, ne sombre ni dans le manichéisme ni dans l'angélisme dans le regard qu'il porte sur la société palestinienne, dont il souligne à la fois l'extraordinaire force et la formidable soif de vivre, sans pour autant passer sous silence ses tabous et ses responsabilités dans ses échecs internes et externes.
Dans cette partie du monde, la politique n'est jamais loin et le livre s'ouvre avec la mort du raïs Yasser Arafat en novembre 2004 et se termine à l'été 2007 alors que les affrontements entre les groupes palestiniens Hamas et Fatah fragilisent encore un peu plus l'espoir de la création d'un État palestinien viable et indépendant. Ce livre empreint de poésie et d'humour est bien plus qu'une simple description de la Palestine d'aujourd'hui. Les passionnés du Moyen-Orient comme les novices se régaleront à la lecture de ces Jours tranquilles à Ramallah.
Samuel Ghiles Meilhac
Doctorant à l'École pratique des hautes études
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