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S'inscrire Alertes e-mail - Journal de la Société des Océanistes Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezVoyage au pays des Lau (îles Salomon, début du xxie siècle). Le déclin d’une gynécocratie, de Pierre Maranda
AuteurRaymond Mayer du même auteur
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2 Il est probablement tabou de référer trop ouvertement un ouvrage à un autre, mais il est évident que Tristes tropiques a fait des émules et qu’un long compagnonnage intellectuel avec Lévi-Strauss a fait forcément école, même si c’est partiellement sur des conclusions opposées. Le récit de Pierre Maranda ne commence pas par la formule « je hais les voyages », mais au contraire invite explicitement au voyage, en fournissant notamment, sous la forme de « conseils pratiques » (pp. 173-175), un séjour quasi clés en mains à chaque lecteur qui voudrait tenter l’aventure ! On a envie de dire que le véritable titre de ce livre grand public pourrait être « Joyeux tropiques » plutôt que « déclin d’une gynécocratie », tant la tonalité de l’ouvrage restitue une joie de vivre autant qu’une vision du monde et tant la partie théorique se fond dans la narration du premier séjour en famille de l’auteur dans la lagune des Lau en 1966. L’invitation au voyage est d’ailleurs soulignée par le parti pris de l’éditeur d’agrémenter l’ouvrage par des illustrations de style BD plutôt que par des photographies. Ainsi s’écrirait la légende des « anthropologies premières » !
3 Celle-ci rappelle, sur un mode narratif que seul autorise l’âge de la sagesse, les préjugés communs qui pouvaient noyer, autant chez les administrateurs coloniaux que chez les anthropologues eux-mêmes, la volonté de s’établir durablement au sein d’une population dont on ne parlait pas la langue et dont on ne partageait pas la culture. On fait donc le tour d’un îlot (pp. 36-46) avec l’auteur, sa femme et leur fils de deux ans, pour découvrir les us et coutumes d’une population dont on apprend progressivement à connaître les rudiments de leurs croyances religieuses (pp. 46-49), de leur histoire (pp. 55-58), en particulier de leur célèbre établissement en îlots artificiels (pp. 58-69), de l’arrivée du christianisme (pp. 79-85), de l’économie de leurs marchés locaux (pp. 87-99), accessoirement de leurs pratiques sexuelles (pp. 125-142), et enfin du passage à l’indépendance (pp. 151-161). Les intitulés des chapitres ou leurs intertitres sont parfois racoleurs – « Vivre parmi des cannibales ? », « Travaux pratiques en érotisme à l’usage des hommes » –, parfois tendrement familiers – « Sages, les Lau ne pressent pas le citron quand il s’agit de la synergie mer-terre », « Les travaux et les jours – sans s’en faire », « Pêcher sans se fatiguer » –, parfois plus ironiques – « Les chrétiens en quarantaine », « Une indépendance de patate douce ». Le procédé est quelque peu rustique, mais efficace. Le récit se lit d’une traite.
4 Reste la question préjudicielle qui encadre le récit, qui en fait pratiquement son inclusio, et qui est manifestement mise en exergue à la fois par l’auteur et par l’éditeur (pp. 11-18) : celle de la mise en accusation publique de l’anthropologue au terme de ses entreprises. Le problème est résumé en deux phrases reproduites en couverture :
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6 À travers une sorte de mémoire en défense de son expérience particulière, qui peut paraître à certains égards bien cruelle, le grand anthropologue qu’est Pierre Maranda annonce probablement plus que son livre n’en écrit. Ce livre est en effet plus qu’un aveu à la Costa-Gavras ou une confession à la Rousseau. Son récit et son annexe sur les conditions contemporaines d’accès aux lieux et aux personnes des Lau ne font que renforcer la douloureuse impression que l’on retire sur les singulières circonstances de l’ostracisme qu’il est amené à vivre, quarante ans après ses magnifiques « premiers terrains ». Voici un anthropologue qui aura vécu à la fois l’endroit et l’envers d’un même terrain, étant passé d’un accueil extrêmement favorable à une réprobation radicale valant interdiction de séjour.
7 On doit lui reconnaître une honnêteté respectable à confesser le sort (avec la polysémie très anthropologique qui sied à ce terme) qu’il subit. Je tiens pourtant ce livre pour l’enterrement à la fois symbolique et réel des pratiques anthropologiques des xixe et xxe siècles. Il inaugure peut-être même une révolution dans la discipline, qui n’est sans doute pas encore bien perçue par les professionnels, mais dont les signes montent progressivement en puissance jusqu’à l’exacerbation manifeste. De quoi s’agit-il ? Des droits et des devoirs du « terrain », j’emploie le singulier à dessein.
8 Il paraît évident à tout anthropologue que le devoir absolu d’avoir à « faire du terrain » s’accompagne symétriquement d’un imprescriptible droit d’accès. Or rien n’est moins sûr, ou ne l’est plus du tout. Malgré toutes les dénégations théoriques de l’auto-proclamée « observation participante » (Godelier, JSO 2007-2), le terrain ethnographique peut apparaître (et transparaît ainsi dans maintes pratiques effectives) comme une forme d’agression. La violence exercée sur terrain adverse n’a d’équivalent que le retour du boomerang. Dans l’expérience de Pierre Maranda, la chance du premier terrain (un providentiel don du ciel et la faveur de mythes historiques que l’on croirait effectivement sortis d’un ouvrage de Marshall Sahlins) n’a d’égale que la malchance de l’après-terrain. La symétrie est parfaite.
9 Mais on peut aller plus loin que d’en référer à un hasard culturel. Une histoire structurelle est peut-être en train de s’écrire sur le dos de l’anthropologie, indépendamment des anthropologues qui en font les frais. Autrement dit, ce n’est pas tant le comportement personnel de l’anthropologue qui est à mettre en cause, que le principe de la pratique anthropologique elle-même. Il est évident que tous les congrès d’anthropologues qui se sont penchés, depuis les années 1980, sur les nouvelles conditions d’accès au terrain, conditions résultant en particulier des indépendances, sont dans l’obligation non seulement de non seulement d’entériner les situations de blocage, mais de renouveler leur approche du problème.
10 La nouveauté est celle-ci : l’accès symétrique, par les populations rencontrées, aux informations scientifiques et la prise de conscience de l’inégalité des statuts entre le chercheur et le « cherché » sont quelques-unes des clés qui permettent de comprendre l’évolution des problèmes et de leurs solutions. La nouvelle formulation des problèmes apporte en même temps une nouvelle forme de solution. Le fait que chaque culture produise maintenant ses universitaires n’a pas encore retenu l’attention des praticiens actuels, et pourtant on doit s’attendre à ce que ses effets soient non seulement locaux, mais bien globaux.
POUR CITER CET ARTICLE
Raymond Mayer « Voyage au pays des Lau (îles Salomon, début du xxie siècle). Le déclin d'une gynécocratie, de Pierre Maranda », Journal de la Société des Océanistes 1/2009 (n° 128), p. 173-174.
URL : www.cairn.info/revue-journal-de-la-societe-des-oceanistes-2009-1-page-173.htm.





