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Journal des anthropologues

2013/1 (n° 132-133)


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À l’origine de la proposition d’un numéro thématique sur l’eau au Journal des anthropologues, il y a plusieurs constats com­muns à deux anthropologues, venant d’horizons problématiques et académiques divers, qui se sont retrouvés à travailler sur des « questions d’eau » ces quinze dernières années. Le premier constat est celui de la potentialité de l’eau comme objet d’enquête anthropologique : au-delà de sa centralité comme base de reproduction de la vie matérielle, l’eau est l’une des ressources les plus imbriquées dans les rapports sociaux et culturels. La relation homme/environnement, les modes d’organisation du territoire, les rapports de production, les agencements institutionnels, les relations de pouvoir, les systèmes de valeurs et les identités, sont autant de clefs de lecture que l’analyse de la gestion sociale de l’eau, dans ses diverses modalités, est à même de dévoiler [2][2]   Travaillant depuis 1989 sur les transformations économiques.... Étudier l’eau, en par­tant de sa matérialité – bien visible sur le terrain – et en la dépassant par le suivi des fils multiples qui se nouent autour de ce bien com­mun (réseaux sociaux, économiques, politiques et culturels) peut satisfaire pleinement à une perspective anthropologique. Le fort potentiel relationnel de l’eau, sa dimension holistique, sa vocation comparative, l’ouverture à l’interdisciplinarité qu’elle permet, mais aussi l’opportunité qu’elle offre d’un regard sur l’altérité, stimulé par la diversité des eaux dans leurs incorporations sociales, tous ces éléments en font un objet privilégié de la réflexion et de la production des connaissances en anthropologie.

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Cependant, second constat, l’anthropologie ne semble pas avoir toujours valorisé le potentiel que nous venons d’évoquer, et elle a eu du mal à « gagner sa place » dans les études consacrées à l’eau. De fait, ces dernières ont été longtemps dominées par les sciences naturelles, en raison d’un préjugé positiviste persistant qui ferait d’H2O une ressource prioritairement physique, un objet muet, passif et désocialisé. Là où les sciences humaines et sociales ? notamment la géographie, l’histoire de l’antiquité, la science politique, l’urbanisme, l’écologie politique, les études juridiques ou du développement – ont progressivement pris leur place, l’anthropologie est restée longtemps relativement peu représentée. Un état des lieux sommaire de la littérature française nous donne la mesure de cette rareté non pas des recherches qui simplement « parlent d’eau » mais plutôt de celles qui ont su mettre l’eau au cœur de leur analyse et leur réflexion théorique en anthropologie. Études rurales est la seule revue scientifique à proposer deux dossiers sur l’eau en 1984 et 1989 dont les contributeurs sont en large part des anthropologues. On retrouve ensuite de manière rare et parsemée quelques articles sur des questions hydrauliques – par exemple, dans les numéros de Techniques & cultures (Delmet, 1986) ou de Terrain (Martel, 1989) – ou encore dans des collections qui portent un regard ethnologique sur le patrimoine français (Bromberger, 1985), dont certaines sont axées prioritairement sur les représentations, croyances et usages quotidiens avec des contributions limitées – et en position secondaire – placées sous la rubrique « autres cultures » (Commission d’anthropologie et ethnologie française, 1986). Mais il s’agit d’un maigre bilan duquel d’ailleurs certaines revues plus spécifiquement anthropologiques (L’Homme, par exemple) sont exclues. Le fait que l’eau ne figure pas parmi l’extrême variété des thèmes auxquels on a consacré des dossiers thématiques (des plus « classiques » et consolidés ? parenté, famille, mythe, religion, rapports de sexe, politique –, jusqu’aux moins parcourus – sport, sang, mort, animal domestique, jazz) nous semble un indicateur significatif de la place réduite que l’anthropologie a pendant longtemps occupée dans ce domaine. Si les ouvrages collectifs qui croisent le regard anthropologique avec celui des historiens de l’antiquité ou des juristes sur des contextes régionaux spécifiques sont féconds [3][3]   Voir à ce sujet la production intéressante des séminaires..., la monographie de l’anthropologue G. Bédoucha (1987) sur les systèmes oasiens du Sud tunisien revêt à nos yeux un caractère pionnier et reste néanmoins un cas relativement isolé jusqu’au tournant des années 2000. De fait, ce n’est qu’à partir de la dernière décennie, que l’on peut saluer l’apparition d’une nouvelle génération d’anthropologues qui met l’eau au cœur de ses analyses (Wateau, 2002 ; Aubriot, 2004 ; Riaux, 2006) [4][4]   Que les seuls textes d’anthropologues français mentionnés.... L’influence de la tradition française de l’anthropologie des techniques y est visible. Elle permet aux auteurs qui focalisent leurs recherches principalement en milieu rural et sur les systèmes d’irrigation de sonder avec finesse la multiplicité des aspects socioculturels et politiques qui se nouent autour de l’eau en partant des ensembles sociotechniques de sa gestion locale. Aujourd’hui, l’intérêt renouvelé de l’anthropologie française pour l’eau et la volonté de s’insérer dans un débat théorique large s’affirment de plus en plus – comme le montrent d’ailleurs l’apparition de cursus universitaires centrés sur cette approche ainsi que le nombre de thèses entreprises ou soutenues sur le sujet en anthropologie dans les dernières années. Cette entrée tardive de la discipline dans le champ des débats nécessite encore des approfondissements. De fait, la réflexion anthropologique reste encore marginale dans des textes qui saisissent l’eau sous des perspectives spécifiques comme celle de la marchandisation (Sciences de la société, 2005) ou de la gouvernance (Schneier?Madanes, 2010), ou encore par une focalisation régionale (Afrique contemporaine, 2003) et force est de constater que même dans des publications très récentes, comme L’eau sous le regard des sciences humaines et sociales (Le Louarn, 2007), l’anthropologie fait toujours figure de « grande absente ». On constate en revanche qu’après une longue période de marginalisation, l’affirmation définitive de l’eau comme objet d’études et de recherches anthropologiques coïncide avec une conjoncture économique et politique internationale où plusieurs regards (et investissements) se penchent sur l’eau comme élément stratégique en phase de globalisation et en liaison avec l’émergence des situations de pénurie et de changement climatique.

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La relative rareté des analyses anthropologiques sur l’eau dans le panorama des études en langue française, jusqu’à la récente « renaissance » en phase de capitalisme global, justifie de revenir sur quelques nœuds critiques d’une littérature anglophone plus vaste. Dans sa capacité à mettre en relation l’écologique et le social, l’eau a été indéniablement présente dans divers travaux anthropolo­giques de langue anglaise, mais elle y a rarement dépassé les frontières d’un intérêt sectoriel pour viser un débat élargi sur la culture, l’environnement et le changement. Par exemple, Geertz (1972) et Appadurai (1990), ont tous les deux débuté leurs terrains en contexte rural en analysant les dynamiques culturelles par rap­port au changement et à leur proximité avec l’eau. Le premier souligne pour Bali le rôle des « voisinages hydriques » (water neighbourhoods) et de l’efficacité sociale et technique des rituels des temples ; le second se penche sur la modernisation agricole en Inde par rapport à l’introduction des pompes hydrauliques et aux changements dans la reproduction morale de la culture. Les deux auteurs se focalisent, à travers l’eau, sur les relations entre culture et environnement, qui seront par la suite laissées de côté dans leurs travaux : ils étudient l’eau comme « médiateur culturel », mais négligent les questions et contradictions de la relation entre culture et environnement. Une « tradition » d’anthropologie de l’eau s’était déjà développée avant Geertz, souvent liée aux processus de modernisation (notamment dans l’irrigation) et aux changements radicaux et aux conflits qu’ils suscitaient dans divers contextes du Sud : chacun à leur manière, Leach (1959), Hunt (1976), Chambers (1980) et Geertz déjà cité, rendaient visibles les aspects politiques des réseaux techniques, les dimensions publique et culturelle des réseaux hydriques, les enjeux de centralisation/décentralisation politique. Plus récemment, des anthropologues contemporains comme Strang (2005), Mosse (2008), Zwarteveen & Boelens (2006), sont partis de l’eau pour montrer la complexité des systèmes sociaux, les processus de changement et l’interrelation des acteurs politiques au travers des usages et infrastructures de l’eau ou encore l’efficacité rituelle et la « technologie rituelle » dans d’autres mo­dèles d’usage de l’eau (Lansing, 1991). Ce faisant, ils ont mis en évidence la rencontre des politiques du développement et des discours et pratiques de la modernisation avec la réduction de l’eau à H2O, comme objet à gérer et mesurer. Les travaux des vingt dernières années présentent des aspects communs, qui sont importants dans notre contexte : en étudiant l’eau et la culture ils manifestent le changement intensif des processus de modernisation, qui est au cœur de nouveaux paradigmes dans la compréhension de la relation culture/environnement et se placent en dehors de la division épistémologique, implicite même en anthropologie, entre nature et culture.

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À cet égard, d’autres contributions de taille viennent des études du développement, qui ont ouvert la voie aux questions cruciales de « construction sociale de la rareté » (Mehta, 2001) ou aux dimensions culturelles et politiques du changement technologique (Mollinga, 2003), si importantes dans les dynamiques touchant à l’eau dans les contextes locaux. Grâce à l’approche ethnographique de terrain, l’anthropologie a pu développer une recherche innovatrice par rapport à d’autres disciplines : en remplaçant la perspective dominante d’une « vision satellitaire » et quantitative de l’eau, elle ramène l’attention sur les « eaux mineures » (little waters), sur les systèmes et les disputes locales, en résumé, sur la manière dont les dynamiques globales prennent forme au niveau local. De manière significative et féconde, plusieurs auteurs ont été largement « contaminés » par d’autres littératures et disciplines. Ainsi, le travail de Worster (1985) sur l’histoire environnementale qui part de la construction des sociétés hydrauliques aux États-Unis et situe l’eau comme acteur dans la recherche historique, a ouvert la voie aux études sur les « hydrocracies » (Molle et al., 2009), les idéologies de l’irrigation, les savoirs experts et les régimes de gestion des ressources (Waller, 1994 ; Sheridan, 1995) en tant que sites invisibles des dynamiques de pouvoir dans les relations liées à l’eau. Le travail de géographie et d’histoire de l’environnement de Kaika (2005) a su lui aussi illustrer la réinvention contemporaine de l’eau dans le développement des capitales européennes au travers de sa traduction en fétiche, objet muet, passif et caché. Son travail est fortement influencé par un pionnier des analyses sur l’eau : Illich (1988), un auteur difficile à situer dans les sectorisations disciplinaires et qui a rendu visible « l’oubli de l’eau » corollaire de sa réduction à H2O ainsi que sa modernisation et son refoulement hors des relations sociales et culturelles pour parvenir à sa gestion et mesure en tant qu’objet technique.

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Sensible à ces perspectives multiples, la littérature anglophone a aussi été influencée par les recherches et publications indiennes (souvent non académiques), focalisées sur l’eau comme enjeu d’une lutte locale entre systèmes de connaissance et systèmes technologiques anciens. On peut citer à ce sujet les travaux d’Agarwal et Narain, du Centre for Science and Environment de New Delhi dont certains titres – Dying Wisdom (1997) ou Making Water Everybody’s Business (2001) – sont significatifs. Eau, rivières, canaux sont resitués dans la société et la culture et ne doivent pas être lus en dehors de l’environnement et des dynamiques de pouvoir mais en relation avec ces derniers. L’eau oblige non seulement à se confronter avec la recherche académique mais aussi avec des travaux qui lui sont extérieurs, souvent liés à la mobilisation politique, aux mouvements environnementaux ou à d’autres institutions au Sud qui se focalisent sur les systèmes de connaissances locales et sur les modèles de travail liés à l’eau.

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Cette littérature anglophone hétérogène est restée, sur le fond, marginale dans le cadre de la production anthropologique plus large, pour partie en raison de la dichotomie artificielle entre recherche dite fondamentale et recherche dite appliquée. Elle s’est néanmoins confrontée largement avec des contextes de changement intensif planifié, des processus de modernisation et de manipulation, avec deux caractéristiques importantes : une perméabilité interdisciplinaire forte, spécifique aux dynamiques de l’eau ? revendiquée également par la littérature francophone mais peut?être moins pratiquée – et une focalisation sur l’eau comme médiateur d’arènes politiques et culturelles plus larges, au cœur des processus locaux et globaux contemporains. L’originalité de ce volume réside dans son ambition de faire converger des chercheurs qui proviennent de traditions différentes mais retrouvent les mêmes difficultés et potentialités dans la lecture des dynamiques culturelles relatives à l’eau.

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Finalement, un troisième constat est lié à nos expériences personnelles à la fois de collaboration avec des équipes multidisciplinaires et de contact avec des figures institutionnelles concernées par les politiques hydrauliques sur les lieux de nos recherches. La difficulté de l’anthropologie à trouver sa place dans les études sur l’eau se manifeste, en effet, dans l’image que nous renvoient souvent les collègues d’autres disciplines (notamment des sciences naturelles) ou les acteurs locaux. Ainsi, l’anthropologie paraît parfois reléguée dans deux pôles extrêmes : soit celui d’un mode de production de connaissances sur les us et coutumes, mythes, cosmologies, croyances, rituels et symboles (sorte de bloc folklorique et culturaliste à la fois), soit celui d’étude auxiliaire visant à faciliter les interventions appliquées dans le domaine (sorte de bloc utilitariste et instrumental, héritage colonial) (Casciarri, 2011 ; Van Aken, 2012) [5][5]   Il est significatif que l’un des rares travaux récents.... Au-delà de ces deux pôles, la recherche anthropologique autour de l’eau ouvre la possibilité d’une enquête féconde et novatrice pour la compréhension de dynamiques culturelles contemporaines plus larges, comme nous voudrions le montrer dans la collection d’articles réunis dans ce volume. Nombre de difficultés qui ont empêché l’eau de se constituer en tant qu’objet central de recherche résulte de l’incapacité ? en anthropologie et dans les sciences humaines et sociales plus largement – à traiter d’une manière non déterministe les relations historiques et contemporaines entre culture et environnement. La réduction de l’eau à un objet muet, donné pour évident, discret, désocialisé, sa conception en tant qu’affaire technique à traiter par une gestion inévitablement technique participent de cette mise à distance de l’étude de la culture par rapport à celle de l’environnement. D’ailleurs, lire les cultures par le biais de l’eau, comme c’est souvent le cas en anthropologie aujourd’hui, implique de se confronter aux questions de changement intensif ainsi qu’à la complexité : l’eau est au cœur de l’industrie du développement (de même qu’elle a constitué le point d’entrée de la relation coloniale), sa rareté et la compétition à son endroit sont des enjeux de taille dans divers contextes, enfin, les questions de durabilité et de production alimentaire sont étroitement liées aux usages de l’eau. En résumé, nous pouvons affirmer que l’eau se situe au cœur des contradictions de la modernité.

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Ce dossier, qui vise à décrypter les chemins du dialogue entre anthropologie et eaux découle de ce triple constat. Son objectif n’est pas de présenter une recension systématique et quelque peu scolaire de « tout ce qui a été écrit sur l’eau », en sciences sociales et plus spécifiquement en anthropologie, ni de prétendre combler les manques identifiés dans la littérature déjà existante où cette approche disciplinaire nous apparaît insuffisante. En parallèle avec l’intérêt grandissant que les thématiques de l’eau suscitent ces dernières années au sein de la discipline, ce numéro entend questionner la construction de l’objet, ses ancrages dans les pratiques ethnographiques, et faire retour sur une réflexion théorique plus large. Nous n’y visons pas l’exhaustivité mais la contribution à un débat élargi.

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La variété et la richesse des articles – que ce soit en termes de localisation géographique ou de choix épistémologiques – nous poussent à les présenter en insistant sur les noyaux problématiques qui sont les leurs dans leur ancrage empirique sur des terrains particuliers.

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Nous devons peut-être à la spécificité de l’objet la difficulté d’isoler ce qui serait un domaine unique d’analyse et de réflexion de chaque recherche. Nous l’assumons comme témoignage d’une transversalité intrinsèque à l’eau. Sans aucune priorité ni déterminisme sous-jacent dans l’ordre choisi pour le faire, nous voudrions par conséquent évoquer ces noyaux problématiques en indiquant en même temps les fils transversaux que chaque auteur tisse en contribuant, par l’originalité d’un travail de terrain intensif et par son questionnement particulier, au dialogue plus large qui parcourt le dossier. C’est la diversité de l’eau, qui nous porte à l’option du pluriel, les eaux du titre du dossier, qui en ressort comme objet de réflexion proprement anthropologique. Tour à tour ce sont l’eau de Dieu ou de l’État (De Donato) [6][6]   Lorsque les noms d’auteurs sont reportés sans date,..., les eaux qui disparaissent derrière les tuyaux (Janssens & Thill), la migration des gens et des eaux (Bédoucha & Sabatier, Lancaster W. & F.), l’eau des circuits d’irrigation (Foy) ou potable (Gomez-Temesio), l’eau des technocrates (Riaux), la matérialité de l’eau de surface ou souterraine (Aubriot), les eaux délocalisées et des réseaux entre local et global (Arango) ou des interventions conjointes de l’État et des ONG (Staro, Ille), l’eau ritualisée dans des contextes de lutte pour l’autonomie (Chavarochette) ou dans l’imaginaire local des relations culture/environnement (Mangiameli) ; en somme, la diversité à la fois, des typologies et de la production des eaux et des constructions sociales de l’eau comme caractéristique éminente du contemporain, que l’anthropologie aide à décrypter derrière l’invisibilisation forcée des « réseaux modernes » de l’eau.

L’eau comme médium de relations sociales, les réseaux de l’eau

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Les anthropologues qui font de l’eau la focalisation centrale de leurs enquêtes ne manquent pas de souligner sa valeur puissante en tant que médiateur des relations sociales. Si cette affirmation vaut pour bien d’autres objets de recherche, il est indéniable que l’eau constitue l’une des ressources « les plus relationnelles » (Van Aken, op. cit.) et que sa faculté de « mettre en relation » se retrouve, sous des formes diverses, dans toute société historique ou contemporaine. Ainsi, l’eau dépasse largement – sans pour cela la renier – sa matérialité de ressource physique et les parcours liés à son utilisation quotidienne sont autant de fils, qui présupposent et dévoilent un complexe multiforme de rapports sociaux et consti­tuent des repères pour le chercheur attentif à décrypter les dynamiques d’incorporation sociale de cet élément (Mosse, 2008). Les parcours suivis par l’eau-ressource-naturelle mènent inévita­blement aux cadres relationnels qui permettent de traiter de l’eau-vecteur-de-socialité, dont la recherche découvre les ancrages con­textuels. Ces derniers ouvrent l’analyse sur le rapport, fondamental en anthropologie, entre société et environnement, ainsi que sur la dichotomie épistémologique entre « nature » et « culture ». La capa­cité relationnelle de l’eau se situe à la fois au niveau écologique (elle coule, elle nourrit, elle relie les éléments environnementaux) et au niveau socioculturel, du fait que sa fluidité, son imprévisibilité, son poids, sa puissance et l’impossibilité de la clôturer comme la terre ont imposé la présence de systèmes sociaux complexes, flexibles et négociables. L’eau s’est ainsi constituée comme le pre­mier et plus ancien mass medium (Van Aken, op. cit.) car, par son intermédiaire, une activité socioculturelle complexe a pu relier des groupes sociaux hétérogènes par des réseaux d’interaction forte et par des systèmes de coopération. La fluidité, la multi-dimensionna­lité et la diversité des eaux ont constitué, d’une certaine manière, une obligation à coopérer avec des institutions flexibles et négo­ciables autour d’une ressource de base ; un aspect qui revient en force lors des processus de modernisation actuels, dont les modèles de gestion se révèlent souvent extrêmement rigides, centralisés, ésotériques et opaques.

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Ce caractère relationnel et social se décline à plusieurs niveaux. S’il s’agit d’abord des relations entre individus et groupes pour un ensemble qui partage l’accès à des ressources hydriques communes, saisi à l’échelle micro, à une autre échelle, il s’agit aussi de la relation entre ces derniers et des entités plus larges, notamment l’État. La rencontre coloniale s’est souvent configurée comme une « rencontre hydraulique » (Gillmartin, 1994), où l’eau a été vectrice du contrôle des populations et de leurs territoires, de la planification des « canaux civilisateurs » et d’émancipation, mais aussi de l’imagination et de la construction des « autres » colonisés, un aspect qui persiste dans la planification pour le développement ? l’eau étant l’obsession principale des théories de la modernisation. Les relations État/citoyen, urbain/rural, ont vu l’eau jouer un rôle de médiateur, et il en va de même pour la relation entre acteurs internationaux et « sous?développés ». L’eau a finalement été cruciale dans l’imaginaire de la nation ainsi que dans le nouvel imaginaire de la « nature » où H2O s’impose comme modalité de domination et de gestion, en dehors des contraintes locales, sociales et « traditionnelles ». Les politiques de l’eau ont donc une histoire longue, qui a pris la forme de ces actes aussi prophétiques que discrets dont rend bien compte l’expression « techno-politiques » (techno-politics) (Mitchell, 2002), au sens de changements politiques et culturels radicaux, offerts ou imposés, mais toujours rendus muets et cachés derrière la mission du changement technologique. Finalement, l’eau s’est faite médiatrice de niveaux multiples des relations sociales, dans une toile d’interdépendance dont l’échelle et l’intensité sont amplifiées dans les réalités contemporaines.

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Mais il s’agit aussi des interactions entre plusieurs domaines du social (écologique, économique, politique, symbolique) pour lesquels l’eau peut révéler le caractère artificiel d’une division en secteurs étanches des réalités observées. L’analyse des systèmes traditionnels d’irrigation, s’appuyant souvent sur une approche des techniques comme « fait social total » (Bédoucha, 1987), a été un moyen très adapté pour les anthropologues visant à souligner les connexions qui font de l’eau un exemplaire « miroir de la société » (Aubriot, op. cit.). C’est la matérialité des infrastructures des systèmes d’irrigation qui permet à l’anthropologue de saisir la magnifique inscription de l’eau dans des logiques sociales (Aubriot). Dans le cas des Hautes Terres malgaches (Bédoucha & Sabatier), le travail de décryptage qui part du paysage et des aménagements hydrauliques visibles permet de remonter le fil d’une histoire où se déploient stratégies d’accès au territoire, dynamiques de filiation agnatique et d’affiliation rituelle, auxquelles le sacré superpose sa relecture en termes d’ancestralité ou de hiérarchie. Néanmoins, un regard élargi indique que le suivi du réseau des relations sociales qui passe par l’eau se repère autrement que dans ce miroir presque parfait qu’est le système d’irrigation. Au Sénégal, la circulation de l’eau potable d’un système moderne d’adduction en eau (Gomez-Temesio) fait du « fils du village » l’intermédiaire entre les villageois, qui l’incluent durablement dans leur tissu social, et l’État central, avec ses logiques de distribution de la ressource. Au Soudan, dans le contexte d’après-guerre civile des Monts Nouba (Ille), ce sont les organismes de la coopération internationale qui articulent la connexion entre une société locale et les stratégies des intervenants pour le développement hydrique du monde rural, de même qu’en Éthiopie les ONG et l’aide humanitaire ont pu conditionner les relations entre une société pastorale et l’État qui en prône la transformation par la définition du cadre d’accès au territoire et à ses ressources hydriques (Staro). Derrière la multiplicité des contextes historiques et sociaux au sein desquels l’eau est analysée, la « sociabilité » de l’eau, sa faculté de créer des réseaux et se faire médiatrice des relations sociales à plusieurs niveaux et dans leur devenir, s’affirme partout de manière aussi variée et variable qu’incontestée.

L’eau comme entrée privilégiée des dynamiques et flux de pouvoir du contemporain

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Les regards des chercheurs travaillant sur les questions d’eau dans le monde contemporain peuvent rarement faire l’impasse sur la dimension foncièrement politique de l’objet : la quête des chemi­nements parallèles des « flux d’eau, flux de pouvoir » (Molle et al., op. cit.) se révèle ainsi une approche féconde. Mais c’est justement par la lecture d’une anthropologie politique et dynamique, attentive aux diverses formes et échelles du pouvoir, que notre discipline apparaît apte à dépasser l’approche macro-politique qui a longtemps caractérisé les études sur l’eau et à ne pas se laisser tenter par les soucis de « gouvernance » que le paradigme idéologique dominant voudrait aujourd’hui associer d’office à tout discours sur l’eau et « sa gestion ».

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Le fait que l’eau soit au cœur des processus de planification agricole, des crises agraires et alimentaires, de la durabilité environ­nementale, de la compétition et de la rareté, conduit inévitablement au politique. Néanmoins, la portée politique principale des relations et des discours liés à l’eau réside probablement dans l’invisibilité contrainte des systèmes socioculturels relatifs à l’eau ; et ce, par l’effet de dépolitisation des politiques de l’eau en phase de globali­sation. Ainsi, les systèmes de coopération, les appareils techniques et les savoirs locaux ont été remplacés par les nouveaux savoirs experts (exogènes ou locaux), les nouvelles dénominations et mesures de l’eau comme H2O, les nouvelles idées de société et de territoire, qui, elles aussi, se sont écoulées le long des canaux et avec l’eau.

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Les dynamiques politiques dont les anthropologues retrouvent les traces dans l’eau, sont multiformes : elles dévoilent l’histoire des relations entre État et communautés locales (Mosse, 2003), touchent aux processus de construction de l’État de même qu’à ceux de la constitution des élites et pointent les conflits qui se nouent autour de l’eau à plusieurs niveaux et non pas uniquement celui de l’hydropolitique et des relations stratégiques internationales ou à grande échelle. De là découle l’attention que nous réservons aux « eaux mineures », tout en reconnaissant leur imbrication croissante dans un business global. L’eau décrypte le politique dans les enjeux des constructions identitaires, des rapports hiérarchiques, de la dia­lectique entre autonomie et dépendance qui ressort si souvent lorsqu’on s’attache aux modes mouvants de son appropriation et de ses usages. Les contributions de ce volume illustrent ces facettes plus complexes et ces chemins moins parcourus du politique révélés par l’eau comme objet d’analyse anthropologique. Sans faire l’impasse sur un apport tiré du « modèle classique » de Wittfogel (1964), l’analyse de la gestion de l’eau dans la grande hydraulique syrienne se décentre du questionnement récurrent autour de la rela­tion État/société pour porter un regard approfondi sur les relations entre individus et groupes dans la « vie sociale » d’un réseau d’irrigation (Foy). Dans le contexte des Caraïbes colombiennes (Arango), l’État est toujours là, mais en le saisissant par le biais de l’eau on peut l’appréhender en tant que maître d’œuvre de l’isolement artificiel des « afro-descendants ». En Afrique, dans les campagnes sénégalaises (Gomez-Temesio), suivre les modes de circulation de l’eau est une entrée privilégiée de l’analyse des modes de constitution des élites locales et de construction de l’État. D’autres cas illustrent comment l’antagonisme catalysé par l’eau dépasse celui mieux connu de la géopolitique : dans les Territoires occupés (De Donato) la colonisation de l’État israélien constitue certes la toile de fond mais le regard se focalise aussi sur le con­traste entre les élites de l’autorité palestinienne et une partie de leur base, que l’accès différencié à l’eau aide à lire. Au Chiapas mexi­cain, c’est en partie l’essor de la révolution néozapatiste qui influe sur les redéfinitions de l’accès et de la protection de cette ressource sacrée et s’enchevêtre avec les revendications d’autonomie des groupes locaux (Chavarochette). Dans le contexte pastoral éthio­pien, la volonté de l’État de contrôler une population mobile et à l’origine réfugiée se lit dans ses politiques conjointes de sédentari­sation et de définition conséquente de l’accès à l’eau (Staro).

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Mais c’est aussi la biopolitique d’une approche foucaldienne qui invite à décortiquer l’étude des parcours de l’eau : en Jordanie (Janssens & Thill) la capillarité du pouvoir de l’État se retrouve dans sa pénétration dans la vie des foyers par le biais du robinet tandis que les pratiques de monitorage partagé et de critique des dysfonctionnements se configurent comme un contre-pouvoir des groupes locaux. Finalement, en contexte européen, les politiques de gestion de la sécheresse font du corps des fonctionnaires en relation avec les usagers de la ressource un objet pertinent d’un autre volet des flux parallèles d’eau et de pouvoir (Riaux). Médiateur crucial des relations sociales, l’eau observée dans la complexité de sa circulation et des acteurs qui y prennent part, catalyse les niveaux multiformes du politique que l’anthropologue tente de décrypter.

L’eau, emblème des commons[7][7]   Dans ce texte nous conservons l’usage du terme anglais..., au cœur des processus de marchandisation

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Une autre clef de lecture qui émerge de manière visible du regard porté sur les eaux à l’époque du capitalisme global concerne les processus de privatisation, d’individualisation des droits d’accès, de transformation du statut de common par excellence à celui de marchandise globale dont l’eau fait l’objet dans des contextes variés. À l’heure actuelle, nous faisons face à une crise importante de ces univers enchâssés dans les ressources hydriques, définis par certains comme « water worlds »(Caton, 2007) au sens d’une imbrication multidimensionnelle dans ces relations fluides. En effet, au cœur de l’agriculture industrielle et de l’agrobusiness, l’irrigation consomme la plus grande partie des eaux disponibles des divers États ; en représentant un fétiche et une marchandise parfaite, l’eau est devenue l’investissement prioritaire des multinationales (les « clients » ne peuvent que s’accroitre) ; la rareté pousse de plus en plus dans la direction d’une « politique d’urgence », tandis que le changement climatique et les enjeux de durabilité se focalisent sur l’eau, sa gestion et les risques d’une augmentation de la compétition et des conflits au niveau local et global. En même temps, l’eau est devenue une icône, pour les mobilisations du Sud et du Nord, dans la revendication d’une participation des citoyens dans les processus de prise de décision et la contestation de son appropriation, privatisation et réduction à l’état de marchandise.

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Du point de vue anthropologique, l’analyse de l’efficacité de certains systèmes locaux de gestion de l’eau en fait une sorte d’antithèse des théories inspirées de la « tragedy of the commons » (Trawick, 2001 ; Casciarri, 2008). Mais, allant bien au-delà de cette affirmation, l’approche anthropologique indique que ce qui consti­tue le « bien commun » n’est pas uniquement l’eau, mais aussi l’interaction entre eaux et modèles culturels d’usage et de travail, la coproduction, les systèmes de coopération, la connaissance envi­ronnementale locale, les systèmes productifs. Le fait de détacher les eaux des pratiques et des représentations qui leurs sont relatives risque de rendre invisible ce qui a fait l’objet de la censure par les théories de la modernisation dans la longue tradition de l’aménagement de l’eau. Au cœur du débat sur les commons, la focalisation sur l’eau fait surgir des études sur les eaux locales plusieurs questions cruciales : qu’est-ce qu’une « communauté » par rapport à un contexte local dans le cadre d’une délocalisation et déterritorialisation des eaux ? Quelles sont les arènes politiques qui se constituent autour de l’eau dans un cadre de plus en plus hétérogène et globalisé ? Ou encore, quels types de « voisinages hydriques » se forment aujourd’hui dans une société donnée dans un contexte où une vision néofonctionnaliste de la communauté fait son retour en force dans les politiques de développement ?

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C’est peut-être encore une fois la caractérisation de l’eau comme ressource dont la naturalité s’estompe par son niveau de forte imbrication avec les dynamiques du social et dont la « faculté relationnelle » prime, qui met au premier plan l’attention d’une anthropologie dynamique aux formes contemporaines de compéti­tion, conflit, négociation et subordination qui se nouent partout autour de l’accès à cet élément. Mais si l’attaque contre l’eau comme « bien commun » par les politiques ultralibérales domi­nantes est un fil qui traverse plusieurs contributions, les ethnogra­phies proposées sur des contextes locaux assez variés permettent d’aller au-delà d’un simple débat entre les tenants de l’eau-bien commun et ceux de l’eau-bien marchand, de mettre en question l’idée d’une dichotomie nette entre « public » et « privé » – voire de ne pas reléguer les populations concernées uniquement au rôle de victimes inertes de la marchandisation. De fait, bien d’autres élé­ments traversent cette dichotomie : le pluralisme juridique ; la flexi­bilité et la négociabilité institutionnelle développées par plusieurs modèles culturels d’usage de l’eau (en opposition à la rigidité et au conservatisme des bureaucraties de l’eau) ; la dimension publique des travaux et des savoirs sur l’eau (en opposition aux savoirs pri­vatisés des experts, à l’appareil technologique ésotérique et aux processus cachés de prise de décision politique des administrations modernes centralisées), le caractère socialisé des modèles locaux de l’eau (en opposition au processus large de désocialisation dicté par l’efficacité hydrique) ; la multi-dimensionnalité de l’organisation de l’eau comme arène sociale et culturelle, réduite souvent à un secteur économique et technique monodimensionnel.

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Les cas étudiés ici présentent des exemples intéressants pour saisir en détail comment se décline localement la complexité de l’eau entre les pôles des commons et de la marchandise. Ainsi, en suivant le cas des pasteurs Garri en Éthiopie (Staro) et leurs pratiques de réappropriation de points d’eau privés, nous sommes amenés à déconstruire une vision simpliste de l’opposition entre collectif et privé, entre État et « communauté » traditionnelle, en sortant en même temps de toute réification de cette dernière. La complexité de la dialectique collectif/privé et l’inadaptation d’une vision unilinéaire du passage entre les deux, est visible aussi dans le cas des habitants des îles des Caraïbes colombiens (Arango) : frappés de plein fouet par les transformations liées à l’arrivée du tourisme de masse, ces derniers construisent néanmoins leurs formes de résistance et déploient des stratégies de réappropriation de l’eau en jouant entre les deux niveaux du privé et du communautaire. Dans le cas jordanien de l’oasis d’Azraq (Janssens & Thill), la marchandisation est indéniablement à l’œuvre dans l’expropriation progressive que l’État fait de la ressource, mais l’approche anthropologique se concentre ici moins sur la monétisation de l’élément que sur les dynamiques de confinement dans une sphère domestique dont sont victimes les habitants et leur perte d’autonomie par rapport à l’État. La notion d’une autonomie de la société locale, mise en exergue par sa gestion de l’eau, dont la perte est conçue comme l’un des effets les plus dramatiques de la marchandisation, émerge d’ailleurs dans plusieurs cas. Elle se retrouve auprès des populations des Émirats (Lancaster W. & F.), où un essai d’anthropologie historique relève, en plus de la pluralité de significations et de la flexibilité d’usages des eaux locales, la saillance d’une notion de richesse coïncidant avec l’autosuffisance et l’autonomie de l’accès à des eaux, rares mais multiples et diversement imbriquées dans la société et qui se sont perdu dans le passage à l’économie du pétrole. Au Chiapas, l’autonomie des groupes locaux qui se manifeste parallèlement à une gestion à l’échelle micro de la ressource et dans son appareil rituel, apparaît comme l’un des éléments les plus enracinés auprès de la population indienne qui n’est pas sans lien avec les luttes antilibérales du mouvement zapatiste (Chavarochette).

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Finalement, si le rôle central de l’eau dans le discours sur les processus de privatisation et de marchandisation du monde contem­porain est devenu un acquis voire un « lieu commun » non dépourvu d’une certaine ambiguïté dans le débat politique et scienti­fique actuel (Petrella, 2003), c’est par l’ancrage dans des terrains spécifiques et par une approche plus proprement ethnographique que nous croyons pouvoir identifier un regard novateur sur cet axe de réflexion, au travers de ce numéro.

L’eau miroir de la « modernité » : imaginations, modèles de nature et culture, politiques des savoirs

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Un « champ de bataille » de savoirs se noue autour de l’eau entre, d’une part, des systèmes locaux de connaissance et leurs modèles de coopération et, d’autre part, un nouvel ordre sociotech­nique et une réalité politique exprimés par les projets de modernisa­tion. L’intensité de cette rencontre asymétrique entre des systèmes experts est grandissante. Ainsi, les politiques des savoirs occupent une place centrale dans les dynamiques d’accès et de distribution au regard de la rencontre entre modèles hydriques modernes et mo­dèles locaux de mesure ou distribution ; des frictions et asymétries entre une connaissance technique d’experts et des systèmes de con­naissances ou de savoir-faire locaux relatifs au bien commun ; de l’hybridation des divers modèles hydriques qui s’affrontent dans le domaine agricole au sud du monde ; du savoir expert privé et ésoté­rique qui se cache souvent derrière le mur du « technicisme ». Pour résumer, les enjeux des politiques des savoirs sont plus intenses qu’ils ne l’ont jamais été dans la relation coloniale. En effet, comme la littérature anthropologique récente sur le sujet l’a montré (Caton, op. cit. ; Van Aken, op. cit. ; Anand, 2011), souvent, dans les réseaux modernes high-tech de l’eau, la compétition entre acteurs différents se fait d’abord autour d’une connaissance bureaucratique abstraite, des mesures, de l’information sur la quantité et la qualité de l’eau, avec l’objectif d’accéder à l’eau « réelle ». Cette produc­tion intensive de savoirs experts, et la question conséquente de la déstructuration des savoirs locaux, est liée à une « construction de l’ignorance » continuelle, ainsi qu’aux asymétries dans l’accès que les groupes sociaux ont au savoir et à l’information.

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Nous retrouvons cet axe de lecture dans les ethnographies de ce volume. Dans le travail d’Ille sur la quête de l’eau de nappe dans un Soudan confronté à la pénurie, l’enjeu n’est pas uniquement l’eau mais l’économie des savoirs, entre locaux et hydrogéologues, autour d’un accès à l’eau qui ouvre des questions de traduction et de literacy, comme le développe l’auteur. Le savoir local est un enjeu des processus politiques : le cas des points d’eau « privés » chez les pasteurs Gerri d’Éthiopie (Staro) illustre bien les savoirs locaux comme dynamique de la relation avec l’État et les acteurs du développement et non comme système traditionnel réifié.

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Kaika (op. cit.) a illustré comment les révolutions de l’eau qui ont eu lieu dans les capitales européennes, qui sont la base de notre représentation contemporaine de l’eau comme H2O et icône d’une nature dominée, ont constitué une nouvelle imagination de l’eau, une traduction du paradigme liée à l’idéologie prométhéenne de la culture qui peut s’émanciper des « obstacles naturels ». Les réseaux modernes de l’eau possèdent un fort pouvoir symbolique en tant que connexions avec la modernité, contrôle du territoire, légitimation du consensus politique et invention d’une communauté nationale, aspects qui sont tous également devenus significatifs dans les réalités postcoloniales. Ces réseaux invisibles et patrimonialisés et les infrastructures hydriques ont été progressivement cachés sous le sol, en même temps que les réseaux sociaux et politiques ont été privatisés et occultés. L’eau a été ré-imaginée selon de nouveaux modèles : comme ressource mesurable et dominée, déconnectée des contextes socioculturels, infinie (et illimitée), naturelle – quoique fortement culturelle dans les divers systèmes de production – en dehors du politique car déléguée au domaine de l’administratif et du technique. L’eau, cachée et privatisée, devient de plus en plus invisible mais elle reste intimement reliée au « grand partage » (Latour, 1997) qui a été établi entre nature et culture, en tant que principale dichotomie épistémologique ainsi qu’ontologique de la culture occidentale et des modèles scientifiques (Descola, 2000 ; Ingold, 2000).

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Dans son article Mangiameli écrit : « Si l’environnement est un texte, l’eau fait partie de ceux qui l’ont écrit ». De fait, les ethnographies contemporaines présentées ici, de même que d’autres disciplines, montrent comment les relations eau/société peuvent être comprises uniquement dans une grille de processus, au sein duquel l’agency peut être attribuée non seulement à l’acteur humain mais aussi aux non-humains et à l’eau elle-même. Comme l’a dit Worster, le pionnier de l’histoire environnementale et de l’écologie politique : « water has been critical in the making of human history. […] To write history without putting any water in it is to leave part of the history. Human experience has not been so dry as that » (op. cit.: 19). Ce n’est pas seulement l’histoire mais également la culture qui a été « desséchée » et déconnectée des relations plus larges médiatisées par l’eau, à savoir la faculté relationnelle de l’eau. En effet, aujourd’hui l’eau est un hybride de « nature-culture », qui est en même temps naturel et produit de la culture. Dans les mots de Kaika, l’eau est « something that is, on the one hand, materially produced as hybrid and as commodity (and thus subject to social relations of production) but on the other hand is socially constructed as part of nature (and thus supposedly alien to social processes) » (op. cit.: 267).

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Un travail continu de purification (Latour, op. cit.) est activé afin de réinsérer le partage entre nature et culture, ce qui dans l’étude des relations de l’eau complique et cache la compréhension des dynamiques locales : d’autres contextes culturels échappent à ce modèle, comme la contribution de Mangiameli l’illustre au sujet de la compréhension culturelle locale des lacs sacrés au Ghana. Mais « chez nous » non plus, dans les sites centraux de la modernisation de l’eau (Riaux) et au sujet de la catégorisation de la pénurie en France, le manque d’eau n’est pas un événement naturel. Au contraire, il s’agit d’un processus culturel et politique de définition administrative de ce qui est pourtant perçu comme simplement naturel. Chez Jannsens et Thill, les relations hydriques en tant que relations socionaturelles sont aussi le point d’entrée pour regarder la disparition des eaux à Azraq, en Jordanie. De même, les infrastructures de l’eau et leur ensemble de relations peuvent être saisies en tant qu’hybrides collectifs et par une nouvelle lecture dynamique des aspects idéels et matériels des réseaux hydriques (Aubriot).

L’eau qui interroge la méthodologie, l’eau qui fait dialoguer les approches

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Il y a une dernière piste de lecture que nous tenons à relever dans cette présentation du dossier dans son ensemble et au-delà du contenu spécifique des contributions particulières. L’un des objectifs du Journal des anthropologues est d’interroger, au travers de dossiers thématiques, les formes de construction de l’objet en anthropologie ainsi que de sonder des moments de réflexion plus proprement méthodologiques et théoriques en s’appuyant sur les données empiriques des recherches. Dans cette perspective, il nous semble que ce dossier relève le défi et que plusieurs de ses contributions ouvrent sur cette dimension élargie. C’est d’abord la vocation interdisciplinaire de l’eau qui est mise en avant par le premier article sur Madagascar (Bédoucha & Sabatier). Dans les regards croisés de l’agronome et de l’anthropologue, nous retrouvons l’écho de ces parcours féconds que beaucoup parmi nous ont pu expérimenter lors de la participation à des équipes mixtes de recherche, témoin du fait que si l’eau imprègne une multiplicité des domaines du réel elle entraîne par conséquent l’implication d’une pluralité d’approches disciplinaires : la double confrontation qui en découle, sur le terrain et au niveau théorique, est toujours porteuse d’une remise en question de notre propre approche disciplinaire et de la potentialité de sa mise en relation avec celles « des autres ». Dans ce même article, une deuxième dimension, pédagogique celle?là, mérite d’être soulignée : au fil de l’argumentation, les auteurs restituent la succession chronologique des enquêtes d’un groupe d’étudiants en stage et l’accumulation de données, avec leurs contradictions éloquentes pour le dévoilement des pistes d’interprétation. Là encore, ceux parmi nous qui ont fait de leurs recherches sur l’eau une composante significative des pratiques didactiques, ne peuvent que confirmer l’intérêt d’une réflexion pédagogique qui part de l’apprentissage de l’enquête par les thèmes de l’eau. Dans d’autres cas l’ethnographie et ses méthodes sont questionnées dans leur portée théorique : la focalisation sur la matérialité intrinsèque de l’eau et ses infrastructures (Aubriot) se situe dans cet espace de réflexion. La « créativité » exigée de tout chercheur qui construit son objet et définit ses pratiques d’enquête sur la thématique de l’eau, se repère dans les informations de contextualisation de la recherche que les auteurs fournissent. Il peut alors s’agir de la mise en place d’une « ethnographie de la panne » (Gomez-Temesio), pour le chercheur qui identifie les dysfonctionnements des systèmes d’adduction en eau comme point focal original pour décrypter les relations politiques qui se nouent autour de la circulation de l’eau, au sein du village, avec les élites et les représentants de l’État. Dans un contexte très différent (Riaux), la démarche glisse de l’anthropologie de l’eau comme étude des formes communautaires d’accès à une ethnographie en contexte administratif qui décrypte derrière l’infrastructure sociotechnique de l’action publique française la construction idéologique des mesures de la pénurie, avec ses questionnements annexes sur l’imbrication entre science et pouvoir. Si la réflexion sur les méthodes et les modes de « production des données » nous apparaît comme une contribution transversale significative de cet ensemble de recherches sur l’eau, il en va de même pour la mobilisation des approches théoriques. Enquêter sur l’eau, dans une optique anthropologique, qualitative, holistique et comparative, signifie souvent pour les chercheurs éclaircir, à l’appui d’un ancrage empirique original et contextuel, divers espaces de la réflexion théorique des sciences sociales pour les confronter avec des questionnements que le débat avait imaginés à partir d’autres objets. Divers sont ainsi les appareils théoriques qui sont mobilisés – et que l’on fait « dialoguer », y compris dans la mise en relation entre une littérature de langue française et une littérature anglo-saxonne, qui se sont longtemps quasiment ignorées dans le domaine. La tradition française de l’anthropologie des techniques y retrouve certes le rôle qu’elle a eu depuis les premières études centrées sur l’eau (Bédoucha, 1987) mais elle côtoie d’autres apports significatifs : la reprise et l’actualisation en situation globale de l’anthropologie économique d’inspiration polanyienne (Baron, 2007 ; Casciarri, 2008), la revitalisation des approches marxistes notamment à la suite de la radical geography anglo-saxonne (Swingedow, 2004 ; Loftus, 2006) ; la relecture du « grand partage » nature/culture au cœur de certaines approches disciplinaires récentes (Descola, op. cit. ; Latour, op. cit.) ; l’application d’une perspective qui tire de Foucault la centralité d’une approche de la « biopolitique » dans l’analyse du pouvoir (Ekers & Loftus, 2008), voire encore des thèmes classiques d’une anthropologie politique qui interroge les processus de construction de l’État, la constitution des élites ou la configuration des hiérarchies.

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Nous terminons avec quelques mots concernant l’articulation du dossier. Le choix de situer en ouverture l’article que G. Bédoucha a coécrit avec son collègue agronome (Bédoucha & Sabatier), de même que la longueur exceptionnelle que nous avons accordé à ce texte, rendent hommage au caractère pionnier de ses études sur les systèmes d’irrigation des oasis tunisiennes (Bédoucha, 1987). Cet article est suivi par celui de W. et F. Lancaster, qui peuvent également être considérés, pour la littérature en langue anglaise, comme des « classiques » à la fois de l’enquête approfondie de terrain et des questions d’eau dans le Moyen-Orient (Lancaster W & F., 1999). Nous n’avons pas voulu organiser dans une logique de sous-sections, thématiques ou régionales, les autres contributions, qui se lisent dans leur spécificité mais aussi dans la transversalité des diverses focalisations et des axes de réflexion mentionnés ci-dessus. Néanmoins, nous tenons à souligner qu’une grande partie de ces auteurs sont de « jeunes anthropologues », doctorants ou jeunes docteurs : cela témoigne, à notre avis, du fait que l’eau en tant qu’objet central de la production anthropologique se constitue et se reformule véritablement dans une période relativement récente et grâce à une nouvelle génération de chercheurs qui s’appuie sur les acquis des travaux précédents tout en essayant de construire de nouvelles approches.

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Avec ce dossier thématique sur « anthropologie et eaux », loin de nous l’idée de revendiquer une ultérieure sectorisation de la dis­cipline en prônant l’existence d’une « anthropologie de l’eau ». C’est justement à cause de la puissante « faculté relationnelle » de l’élément, qu’il ne saurait, de notre point de vue, exister une anthro­pologie de l’eau, tandis qu’il existe des dynamiques sociocultu­relles, à lire dans leurs imbrications avec les environnements, qui se situent comme cœur problématique de la contemporanéité et révélateur des contradictions des idéologies de la modernité. Il s’agirait alors moins d’une anthropologie de l’eau que d’une particularité du regard anthropologique ? multidimensionnel, qualitatif, ancré dans le terrain – posé sur les questions d’eau d’une manière différente, bien que complémentaire, du regard des autres disciplines en sciences sociales. Finalement, nous n’avons pas l’ambition d’atteindre une quelconque exhaustivité dans le domaine des « études sur l’eau ». Nous espérons néanmoins que la pluralité des cas d’études présentés et des suggestions théoriques qu’ils nous proposent contribueront à repenser de manière critique certaines approches anthropologiques à l’occasion de leur application à l’eau et, réciproquement, l’apport potentiel des études sur l’eau dans le cadre plus large de l’anthropologie contemporaine [8][8]   Nous invitons les lecteurs à prendre connaissance....


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Notes

Note de l'éditeur

La version anglaise de ce texte est disponible sur le site de l’afa, www.afa.msh-paris.fr

[2]

 Travaillant depuis 1989 sur les transformations économiques et politiques des groupes pastoraux arabophones au Soudan, Barbara Casciarri s’est convertie aux études sur l’eau en 2000, suite à son inclusion dans une équipe pluridisciplinaire de l’université de Bonn menant un projet (IMPETUS) sur la gestion de l’eau dans la vallée du Draa (Maroc). Elle a ensuite mené des enquêtes anthropologiques sur l’eau auprès des populations rurales et périurbaines du Soudan entre 2006 et 2012. Mauro Van Aken a également découvert la complexe vie sociale de l’eau dans la vallée du Jourdain au sein d’une recherche multidisciplinaire sur les réfugiés palestiniens (IFPO) et, depuis 2006, avec MREA-IWMI dans un programme sur les trajectoires historiques de l’eau dans l’agrobusiness. Ces deux parcours de recherche, au-delà de leurs cadres spécifiques, ont affronté les dynamiques de modernisation intensive qui se nouent autour de l’eau dans des contextes où sa rareté devient de plus en plus une question de « sécurité » et d’« urgence » et son usage un champ de bataille incontournable des savoirs. Tous les deux se sont trouvés confrontés au rapport qu’entretiennent l’ethnographie et la connaissance anthropologique avec les systèmes experts hégémoniques dans la compréhension de l’eau, ainsi qu’avec des contextes d’intervention pour le développement.

[3]

 Voir à ce sujet la production intéressante des séminaires et publications de la Maison de l’Orient de Lyon sur « L’homme et l’eau en Méditerranée et au Proche-Orient » (http://www.mom.fr/TMO-Travaux-de-la-Maison-de-l.html) où nous remarquons les contributions des anthropologues Jean et Françoise Metral.

[4]

 Que les seuls textes d’anthropologues français mentionnés dans la riche bibliographie des deux ouvrages qui « rouvrent » l’espace des études anthropologique sur l’eau en France au début des années 2000 (Wateau, op. cit. ; Aubriot, 2004) soient celui de Bédoucha (1987) et les quelques articles mentionnés des numéros d’Études rurales (1984, 1989) confirme cette analyse.

[5]

 Il est significatif que l’un des rares travaux récents qui utilise l’expression « anthropologie de l’eau » (Brelet, 2012) constitue justement une fusion de ces deux visions réductrices, où l’anthropologie comme savoir spécialiste – presque folklorique – des « cultures différentes », définie par des références assez datées, se voudrait « au service » d’une intervention (nationale et internationale) pour le développement, également conçue en dehors de toute perspective critique et vidée de sa portée politique.

[6]

 Lorsque les noms d’auteurs sont reportés sans date, le plus souvent entre parenthèses, il s’agit des articles contenus dans ce numéro.

[7]

 Dans ce texte nous conservons l’usage du terme anglais common(s) pour deux raisons : d’une part, parce que cette notion a été consacrée dans un débat scientifique qui est à l’origine propre à la littérature anglophone ; d’autre part, parce que la traduction classique du terme par « bien commun » s’avère souvent réductrice. Par l’ajout du terme « bien » elle limite l’eau à une ressource (matérielle) alors que, dans cette approche, ce qui est commun est non seulement l’eau mais encore les ensembles relationnels et institutionnels qui sont engagés dans les dynamiques de son partage.

[8]

 Nous invitons les lecteurs à prendre connaissance de deux comptes rendus d’ouvrages récents sur l’eau (G. Bédoucha, 2011, Les liens de l’eau par T. Barthélemy, et H. Ayeb 2011, El agua en el mundo árabe : percepcion global y realidades locales par D. Salinas Palacios). Ces textes sont accessibles à la rubrique « Recensions » du site de l’Association française des anthropologues : www.afa.msh-paris.fr

Plan de l'article

  1. L’eau comme médium de relations sociales, les réseaux de l’eau
  2. L’eau comme entrée privilégiée des dynamiques et flux de pouvoir du contemporain
  3. L’eau, emblème des commons , au cœur des processus de marchandisation
  4. L’eau miroir de la « modernité » : imaginations, modèles de nature et culture, politiques des savoirs
  5. L’eau qui interroge la méthodologie, l’eau qui fait dialoguer les approches

Pour citer cet article

Casciarri Barbara, Van Aken Mauro, « Anthropologie et eau(x) affaires globales, eaux locales et flux de cultures », Journal des anthropologues, 1/2013 (n° 132-133), p. 15-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-1-page-15.htm


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