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Journal des anthropologues

2013/1 (n° 132-133)


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Santa Cruz del Islote est la seule île complètement habitée parmi les dix qui forment l’archipel de San Bernardo sur la mer des Caraïbes colombiennes. Elle se trouve loin de la bande côtière continentale, à plus de 75 km de la ville de Carthagène. Pour les 1 200 habitants de cet îlot d’un peu plus d’un hectare (fig. 1), la vie dépend du contrôle minutieux d’une ressource rare, l’eau [1][1]   Malgré la pluviométrie annuelle de 1 389 mm (Florez.... La réflexion qui suit veut montrer comment les mécanismes d’accès et de gestion de l’eau constituent une entrée privilégiée pour analyser les rapports sociaux locaux et les transformations sociales, économiques et politiques que traverse actuellement la population d’El Islote.

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Figure 1. Santa Cruz del Islote Figure 0
Photo de Miguel Espitia, 2006
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Cet article commence par illustrer la manière dont l’eau constitue un médiateur des rapports sociaux au sein de l’archipel et avec le continent depuis l’arrivée des premières populations sur l’île. Ces rapports font écho à d’autres échanges anciens qui dépassent l’espace insulaire. Une ethnographie de longue durée, focalisée sur les modes de gestion et d’accès à l’eau de consommation domestique [2][2]   Cette réflexion est le résultat d’un travail ethnographique,..., permet de montrer que les images d’un îlot marginal pauvre et isolé, produites par des acteurs sociaux différents (médias, acteurs humanitaires, fonctionnaires des zones protégées, agents touristiques et vacanciers) font abstraction des divers réseaux tissés, depuis longue date, par la population de l’île avec l’archipel et le continent. En même temps, cette ethnographie nous permet de déceler les transformations sociales, politiques et économiques qui contribuent à la marginalisation d’El Islote aujourd’hui.

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À partir de ces réflexions, cet article tente d’éclaircir les mécanismes pratiques et rhétoriques par lesquels se produit une diminution de l’autonomie de la population de l’île dans la gestion de l’eau. La marginalisation émerge par l’exacerbation du principe de propriété privée, l’introduction d’un pouvoir bureaucratique dans l’accès aux ressources, la redéfinition des pouvoirs locaux et la reconfiguration des dynamiques identitaires qui deviennent visibles dans l’apparition de demandes d’eau auprès de la municipalité ou dans les disputes sur l’accès à certaines sources d’eau. Ces nouvelles dynamiques sont liées à deux processus : la massification du tourisme dans l’archipel et la décentralisation politique et financière de l’État, proclamée dans la constitution nationale de 1991. Le paradoxe apparent d’une décentralisation politique qui produit de fait un plus grand assujettissement à l’État est ici mis en exergue par les systèmes actuels d’approvisionnement en eau à El Islote.

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Il nous semble intéressant de retracer l’émergence de rapports de dépendance dans l’approvisionnement en eau, ainsi que d’identifier les mécanismes mis en place par la population de l’île pour négocier constamment l’accès à cette ressource. Enfin, il s’agit d’explorer les résistances aux ordres déterminant actuellement la gestion de l’eau. Ces résistances créent de nouvelles possibilités d’autonomie dans l’accès et le contrôle de l’eau et de la terre à El Islote.

Dissimulation des formes locales de gestion de l’eau et des processus de marginalisation : l’île isolée est-elle mythologique ?

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À El Islote, on observe une circulation quotidienne d’eau et d’individus entre les citernes domestiques et les maisons, entre le réservoir du village et les cuisines, mais aussi un déplacement constant d’embarcations chargées de bidons d’eau en provenance des îles de l’archipel ou du continent. Ces formes diverses d’approvisionnement en eau sont liées à l’histoire du peuplement de l’archipel et s’insèrent dans un réseau de rapports techniques, historiques et de parenté qui dépassent l’espace insulaire.

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Figure 2. El Islote, Archipel de San Bernardo : points d’eau Figure 1
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Figure 2

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C’est au cours du XIXe siècle que des pêcheurs?collecteurs, à la recherche de nouvelles réserves halieutiques, commencent à fréquenter l’île. Les premiers visiteurs itinérants étaient originaires de Barú et de Carthagène (fig. 2). Ils se sont installés avec leurs femmes et leurs enfants sur la plus petite des îles dont ils ont agrandi graduellement la surface à l’aide de déchets et de carapaces de lambis. Plus tard sont arrivées des populations des villages de la côte adjacente – Rincón, Berrugas, Tolú et San Onofre – avec lesquelles se sont noués des rapports d’alliance. Des techniques et des systèmes de relations sociales diverses, dont certains fonctionnent encore aujourd’hui, ont été produits à cette époque pour l’acquisition de l’eau. Ainsi les Isleños (lit. insulaires) comptent aujourd’hui encore sur un ensemble de puits d’eau saumâtre des îl es Múcura et Tintipán [3][3]   Appelés pozo de agua llorá (puits d’eau pleurée)... dont ils se sont approprié les terrains par occupation et usage. Ils passèrent aussi un accord avec le gardien du puits de l’Aguada, sur le continent, pour y puiser de l’eau douce, et échangeaient du poisson et de la noix de coco contre les bidons d’eau que les marchands des villages continentaux de Rincón, Berrugas et Moñitos amenaient sur l’île.

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Ces hydrological mediated relations, comme elles sont dési­gnées par D. Mosse (2008 : 941), sont étayées par d’autres rapports sociaux. Des liens de parenté et d’alliance existent avec les populations côtières de Tolú, Rincón, San Onofre et Berrugas. Ils se sont noués avec l’installation d’Isleños sur le continent ou, inverse­ment, de populations du continent sur l’île. Pour pallier l’absence d’agriculture sur l’archipel – du fait de la faible qualité des terres et de la présence chronique de moustiques – le propriétaire des terrains où se situe le puits de l’Aguada a proposé aux Isleños d’exploiter quelques parcelles sur le continent. L’échec du projet a cependant obligé la population à maintenir des échanges intensifs de produits de base avec les villages côtiers [4][4]   Entretien de l’auteure avec Miguel, 96 ans, ancien.... Le transport vers les villages de la côte et vers Carthagène était régulièrement assuré par la population de l’île. L’activité halieutique liait en effet El Islote à l’archipel, à la zone continentale ainsi même qu’à l’Europe et ce grâce aux itiné­raires de pêche et aux circuits de vente [5][5]   La carapace de la tortue de caret (Eretmochelys imbricata)... . D’autres réseaux commerciaux comme celui de la contrebande ont également pris de l’ampleur et ont permis de tisser des liens très forts avec l’espace caribéen plus large – Jamaïque, Curaçao, Haïti, Cuba (Múnera, 1994 : 134). De même, les échanges musicaux, avec la présence régulière des picós[6][6]   Du mot pick-up, ce terme désigne des sound-system... sur l’île, et religieux, avec notamment les nou­velles Églises protestantes, renforcent les échanges avec les centres urbains les plus importants de la côte atlantique : Carthagène et Barranquilla. Ces différents réseaux assurent le maintien des liens sociaux et économiques de la population de l’île au?delà de l’espace insulaire.

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L’imitation des dispositifs de stockage d’eau, utilisés par les populations côtières, fait partie de ces échanges. Les Isleños ont installé chez eux des albercas ou aljibes (réservoirs en ciment qui recueillent l’eau de pluie qui ruissèle sur les toits) à l’image de ceux du continent. Le même principe technique de captage a été ensuite multiplié dans une myriade de récipients, fixes ou mobiles, qui sont toujours associés à l’espace domestique dans lequel se déploie le groupe de coopération de parents voisins. Ces groupes sont agencés dans des habitations qui se construisent du centre du village vers les bords de mer ou du rez?de?chaussée vers les étages supérieurs. Les habitations centrales ou au rez-de-chaussée correspondent le plus souvent aux grands?parents ; les suivantes, vers la mer ou aux étages, aux enfants et petits?enfants. Les premières habitations utilisent en général de grands réservoirs, d’une capacité entre 6 000 et 10 000 litres, tandis que les dernières se contentent de plus petits de 120 à 200 litres (fig. 3).

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Figure 3. Configuration sociospatiale en casa et familia Figure 3
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Figure 4

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Comme de nombreux auteurs l’ont souligné, les conditions hydrologiques et les techniques d’approvisionnement façonnent des stratégies sociales pour la distribution optimale de quantités restreintes d’eau (Bédoucha, 2011 ; Casciarri, 2008 ; Mosse, 2006). Ainsi, la gestion des parts d’eau (qu’elles viennent des puits, des réservoirs ou du continent) se fait au sein des groupes de coopération de parents voisins. Les principes de fonctionnement de ce système solidaire sont visibles lorsque des conflits émergent en période de sècheresse, que les citernes domestiques sont asséchées et que la population doit se répartir la quantité limitée d’eau douce qui reste dans le réservoir du village. La dénomination et la composition des groupes de coopération sont alors redéfinies selon la disponibilité des ressources : pendant les périodes de rareté, les unités d’eau sont distribuées par casa (unité d’habitation et réseau de parenté large de trois à quatre générations), groupe de coopération également en charge du puisage, de la mise en récipient, du transport de l’eau depuis les îles voisines, et de l’achat d’eau aux marchands du continent ; tandis qu’en période d’abondance les parts d’eau sont réparties par familia (enfants non mariés d’une même mère dans la logique de la parenté matrifocale) qui sera le groupe de coopération chargé de la gestion de l’eau. Dans une casa il peut y avoir plusieurs familias (fig. 3), alors, si en période de rareté un groupe de personnes (casa) reçoit une part d’eau, ce même groupe en recevra plusieurs en période d’abondance selon le nombre de familias qu’il compte.

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Dans les carnets photographiques, les films documentaires, les articles de presse et les récits de voyage parus à propos d’El Islote ces dix dernières années, ce foisonnement local des transferts hy­driques est effacé en même temps que s’accomplit une sublimation de l’insularité de l’archipel – contribuant à l’attraction touristique du lieu – et une spectacularisation de la marginalité. La description des modes d’accès à l’eau, dans la méconnaissance des dispositifs sociotechniques locaux de gestion de l’eau et de leur histoire, cons­titue par excellence l’exemple de cette spectacularisation. El Islote devient une des images typiques de l’exclusion et de la pauvreté du pays sans qu’il y ait une analyse des causes concrètes à l’origine d’une telle situation. Ainsi on peut lire dans un magazine en ligne : « les réserves d’eau sont très rares pour la population démunie. Les femmes lavent les vêtements avec de l’eau saumâtre d’un puits proche et les hommes vont dans la mer environnante pour faire la plupart de leurs besoins [7][7]   Traduction de l’auteure à partir d’un carnet de voyage... » (Rueda, 2009).

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L’image d’El Islote qui résulte de ces récits fait abstraction des réseaux socioéconomiques qu’a tissés la population au?delà de l’espace insulaire et, en même temps, cache les processus qui contribuent à leur isolement actuel. Cette double dissimulation est illustrée par les propos de Juana sur les irrégularités de conditions de travail dans le plus important hôtel de l’archipel ainsi que par le fait qu’il n’y ait aucune trace de cette situation dans les différents registres évoquant El Islote :

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Ils [les administrateurs de l’hôtel] ne nous payent même pas le salaire minimum, ils ne nous donnent pas les attestations de travail, ne payent pas les avantages sociaux. Ils croient que nous ne savons rien parce que nous sommes entourés d’eau [8][8]   Conversation de l’auteure avec Juana, 39 ans, employée....

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Insister sur la condition d’isolement tout en faisant abstraction d’une partie des mécanismes socioéconomiques qui produisent la marginalisation de la population de l’île est un processus récurrent dans les discours d’autres acteurs et institutions. Deux situations servent d’exemple. Premièrement, la seule ONG qui a mené des activités sur place jusqu’en 2009 s’appelait Aislados (Isolés) et avait comme slogan « parce qu’à El Islote on ne veut pas être isolés ». Le personnel, volontaire, menait principalement des campagnes médicales épisodiques, pour pallier l’absence de système de santé étatique, tout en logeant dans ce même hôtel qui contribue à la précarisation du travail salarié dans l’archipel. Deuxièmement, El Islote a été annexé au Parc national naturel (PNN) Corales del Rosario y San Bernardo en 1996 [9][9]   Le PNN Corales del Rosario a été crée en 1977. Aujourd’hui... en tant que zone amortiguador a (fig. 2), terme qui indique généralement la périphérie de la zone protégée (Pineda et al., ibid. : 98, 255). Depuis cette date, la population de l’île se voit imposer des règles strictes sur l’utilisation des ressources à l’aide de mesures coercitives telles que la confiscation du produit halieutique et des objets artisanaux hors normes, l’interdiction d’élargir l’espace insulaire ou d’habiter d’autres lieux de l’archipel. La dégradation des écosystèmes, imputée en partie aux Isleños, est expliquée dans les textes du PNN par la croissance démographique et l’appauvrissement de la population (ibid. : 277). Qu’il soit fondé ou non, cet argument masque les rapports de force qui s’établissent sur la gestion des ressources par suite de l’inclusion d’El Islote dans la zone protégée. Toutefois, ces rapports transparaissent clairement dans les propos d’un des habitants de l’île :

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Nous n’avons pas construit nos maisons dans un parc naturel, ce sont eux (les autorités du PNN) qui ont construit le parc chez nous [10][10]   Conversation de l’auteure avec Luis, 48 ans, pêcheur,....

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Dans leurs discours, personnel de l’ONG et autorités du PNN nient la dimension politique des habitants d’El Islote et des processus de marginalisation qui ont lieu dans cet espace. Ainsi, sans analyser les causes réelles des problèmes qu’ils soulignent, ils contribuent, par la hiérarchisation des savoirs et la disqualification de certaines pratiques, à la perte d’autonomie sur les ressources et au renforcement de la position marginale des habitants d’El Islote.

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C’est dire, en paraphrasant G. Deleuze, que l’île isolée[11][11]   Je paraphrase ici Gilles Deleuze qui parle dans son... est en principe imaginaire et non réelle, mythologique et non géogra­phique (2002 : 14) et que les phénomènes que nous venons d’expliquer obscurcissent les pratiques et les rhétoriques qui rendent cette mythologie factuelle. Nous détaillerons dans la prochaine partie d’autres mécanismes par lesquels se produit, effectivement, l’isolement d’El Islote aujourd’hui.

Reconfiguration des formes d’accès à l’eau et émergence des rapports de dépendance

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Dans les années 1990 a lieu un renforcement des dynamiques formelles d’interconnexion, à une échelle spatiale large, pour les habitants d’El Islote [12][12]   D’autres processus d’interconnexion avaient eu lieu.... Décentralisation politique, massification du tourisme, inclusion dans une zone naturelle protégée et interventions humanitaires sont autant de processus qui, tout en incluant la population de l’île dans des nouveaux réseaux, contribuent à leur marginalisation par rapport au reste du pays. Si d’autres événements ont pu initier l’isolement d’El Islote – comme la séparation administrative de l’île des côtes adjacentes en 1960 et son rattachement à la municipalité de Carthagène plus éloignée (Arango, 2007 : 15) – les processus récents viennent modifier profondément l’agencement des rapports économiques, politiques et identitaires. Les stratégies quotidiennes de distribution et d’accès à l’eau sont d’autant plus sensibles à ces transformations que, comme nous l’avons déjà noté, il s’agit d’une zone où la vie dépend et tourne autour du contrôle de cette ressource rare.

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Deux processus seront ici abordés. D’une part la décentralisation politique proclamée dans la constitution nationale en 1991 et, d’autre part, la massification du tourisme qui se consolide avec l’inclusion de l’île dans le PNN. Le premier se manifeste dans la bureaucratisation de l’approvisionnement en eau, tandis que le deuxième suscite la rigidification des logiques de propriété privée et l’émergence de hiérarchies dans l’accès aux ressources. L’analyse de ces deux processus est particulièrement intéressante pour illustrer la manière dont le renforcement de la présence de l’État au niveau local, paradoxalement lié à la décentralisation politique et à la libéralisation de l’économie locale, affectent les systèmes d’accès à l’eau à El Islote.

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Dans les pages qui suivent il sera question d’identifier les phénomènes dans lesquels se déclinent ces deux processus (demandes écrites d’eau à la municipalité, disputes pour l’accès aux sources d’eau) en soulignant la production de nouvelles formes d’altérité qui témoignent d’une réappropriation de la situation d’isolement et indiquent la perte d’autonomie dans l’accès et dans la gestion des ressources.

Constitution nationale de 1991 : décentralisation et bureaucratisation

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La constitution nationale de 1991 concrétise le processus de décentralisation administrative, politique et financière entamé dans les années 1980. Il est accompagné de l’attribution d’une identité ethnique à une partie de la population du pays [13][13]   La population d’El Islote est souvent associée aux.... Ce processus vise à donner plus de pouvoir aux localités entre autres sur la gestion des biens publics et pour la construction des infrastructures dont les communautés ont besoin (Ministerio del Interior, 2010). Le projet de décentralisation promeut la création d’institutions politiques locales, à caractère civil, telles que la JAC (Junte d’action communale) et le placement, dans les localités du pays, d’agents de l’État aux fonctions judiciaires sous la forme d’inspecteurs de police.

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Les politiques de décentralisation et de renforcement du pouvoir des localités provoquent des changements importants sur la gestion de l’eau et ont paradoxalement pour conséquence de rendre les populations plus dépendantes vis?à?vis de l’État central. Concernant la gestion de l’eau à El Islote, les transformations prennent la forme de demandes écrites à la municipalité régulièrement rédigées par l’inspecteur de police au nom de la population. Elles déclenchent des transferts d’eau sporadiques [14][14]   Dans une période de six mois (avril-septembre 2006),... depuis la ville de Carthagène, dans un bateau-citerne manœuvré par la marine nationale.

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L’envoi répété de ce type de lettres reflète l’incorporation de procédures bureaucratiques qui contribuent à accentuer l’isolement qu’elles instrumentalisent. Ce processus provoque la centralisation du contrôle sur une nouvelle source d’approvisionnement en eau (l’eau envoyée par la mairie de Carthagène) dans la figure de l’inspecteur de police. Il devient l’intermédiaire entre la population et la municipalité. Dans ces lettres, citer la JAC, qui constitue une des figures principales de la décentralisation politique, sert à rendre les demandes d’eau légitimes. Dans une de ces lettres on peut lire :

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Nous nous adressons à vous pour que vous étudiez la possibilité d’allouer 300 tonnes d’eau à la communauté d’El Islote […]. L’idée est que la mairie du district de Carthagène achète ladite quantité d’eau et que la Junte d’action communale vende la partd’eau à un prix modique et que ce montant serve au réapprovisionnement [du réservoir collectif] [15][15]   Lettre du 22 février 2000 envoyé par l’inspecteur....

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David Mosse (2006) signale que ce qui est, en grande partie, désigné en tant que « communauté » n’existe pas indépendamment de l’État mais est inventé administrativement comme un moyen privilégié pour l’exercice de stratégies gouvernementales. On as­siste, avec les nouvelles politiques de décentralisation de l’État colombien, à la production d’une notion opératoire de « commu­nauté ». Celle?ci doit être représentée par la JAC et l’inspecteur peut se prononcer en son nom. Cette notion était auparavant inexistante à El Islote pour la gestion de l’eau qui reposait sur un système seg­mentée de casas et familias. Cette transformation rend visible l’apparent paradoxe d’une décentralisation politique et financière qui lie davantage la population à l’État central. L’introduction de la notion de « communauté » dans la gestion de l’eau est renforcée par la construction, au début des années 1990, d’un réservoir collectif d’une capacité de 380 tonnes d’eau. Il a été financé par le proprié­taire de l’hôtel le plus important de l’archipel.

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Or, la construction de cette notion de « communauté » se fait en même temps qu’une réappropriation locale du discours sur la condition d’isolement qui n’existe pas face à d’autres interlocuteurs dans les échanges hydriques. Dans les lettres, par exemple, un amalgame s’opère entre insularité et marginalité. Ce nouveau discours, émis au nom de la population, trouve son expression la plus critique dans le manque d’eau consommable :

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La présente [lettre] a pour objet de vous communiquer les besoins de la communauté de cet archipel, pour s’en sortir de l’abandon auquel on est soumis depuis longtemps […]. Elles sont les suivantes : […] un bateau avec de l’eau potable pour faire face à cet été qui cause des ravages […] puisque nous sommes entourés par la mer et il n’y a pas de sources naturelles pour satisfaire le besoin d’eau douce [16][16]   Lettre du 17 mars 1997 envoyée par l’inspecteur de....

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La mobilisation d’images d’isolement légitime les demandes d’eau, en même temps ces images sont amplifiées par le caractère extraordinaire des transferts hydriques. Plus d’une dizaine de marins militaires, en uniforme, sont affectés pour transporter 300 tonnes d´eau potable dans un bateau de guerre qui a la capacité d’en contenir 20 000. Ces actions concrètes non seulement accentuent la marginalité de la population de l’île mais servent à consolider la présence du gouvernement national dans la sphère locale (Mosse, 2008 : 945). La reconfiguration des pouvoirs dans l’accès à l’eau illustre simultanément l’inclusion et la mise en périphérie d’El Islote au sein du panorama national. Dans ce double processus, les Isleños deviennent dépendants d’un type d’eau qu’ils ne peuvent pas produire. En même temps, l’irrégularité des transferts et la spectacularisation des difficultés d’accès à une ressource vitale, convertissent la population de l’île en une figure de la marginalité du pays.

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Outre les transformations engendrées par l’intervention de l’État dans les formes locales d’approvisionnement en eau, la densification du tourisme dans la région renforce l’isolement de la population d’El Islote par l’introduction du travail salarié, de la prestation de services, ou de principes de propriété privée. Dans les nouvelles manières de générer de la valeur liées au tourisme se produit un changement dans la relation constitutive entre la production et la consommation. Ce changement contribue à éclipser la catégorie de classe sociale qui serait pertinente pour décrire les nouveaux rapports socioéconomiques produits par l’activité touristique dans la région. Ainsi, dans ce qui suit, nous essayerons de montrer comment, dans le rapport des Isleños avec les agents touristiques et les vacanciers, émergent des catégories identitaires relevant de la race ou de l’autochtonie, en tant que principes de différentiation. Ces catégories dissimulent les alliances et les antinomies qui seraient manifestes par l’utilisation de la notion de classe sociale (Comaroff & Comaroff, 2000).

Activité touristique, propriété privée et hiérarchisation de l’accès à l’eau

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La massification du tourisme dans l’archipel a eu lieu dans les années 1990 dans le moment où la ville de Carthagène était déclarée premier district touristique du pays (1991) et que l’archipel était inclus dans le PNN (1996). Trois formes de tourisme sont pratiquées sur l’archipel : un tourisme de séjour dans quelques hôtels, dont deux de luxe construits dans les années 1980?1990 ; un tourisme journalier composé de touristes logeant sur la côte qui viennent passer une journée sur les plages ; enfin des touristes saisonniers qui sont hébergés dans des maisons de vacances des îles de Múcura et Tintipán. Les terres où ces maisons sont construites appartenaient aux Isleños, mais ont été achetées massivement par des habitants du centre du pays depuis les années 1980.

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Une exacerbation du principe de propriété privée se concrétise en parallèle à une salarisation progressive du travail à El Islote avec les emplois dans les nouveaux hôtels ou comme gardiens des maisons de vacances. Elle est visible dans les conflits pour l’accès aux puits qui se trouvent aujourd’hui, pour la plupart, sur des terrains achetés par des touristes de l’intérieur du pays. À ce propos, des altercations ont eu lieu autour du puits de Mano Gume sur l’île de Múcura et de la Zaragoza sur l’île de Tintipán (fig. 2). Miguel nous raconte que : 

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La propriétaire du terrain sur lequel se trouve le puits de la Zaragoza voulait interdire l’accès aux Isleños avec un panneau où était marqué « propriété privée ». Les gens sont venus me voir pour que je règle la situation et j’ai dû lui expliquer [à la propriétaire] que les terrains appartiennent aux gens [nouveaux propriétaires, touristes, de l’extérieur], mais les puits sont pour l’usage public, ils appartiennent à los nativos[17][17]   Entretien de l’auteure avec Miguel, pêcheur et commerçant,... .

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Dans ces conflits s’opère une reformulation drastique des principes de gestion de l’eau. La négociation pour l’accès aux sources avec les nouveaux propriétaires des terres implique une dissociation des statuts de l’eau, de la terre et des infrastructures de captage auparavant solidairement liées. Si pour les habitants de l’île ces trois ressources relevaient d’un accès public par le droit d’usage, le nouveau caractère privé des terrains oblige à différencier les statuts de l’eau, de la terre et des infrastructures afin que l’eau garde son statut de bien public. La gestion des puits et des équipements de captage d’eau pour le tourisme est donc traversée par des rapports de pouvoir dans lesquels les acteurs mobilisent leurs différents critères de classification des ressources et leurs différents principes de gestion pour négocier l’accès à l’eau.

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La séparation des statuts de propriété et d’usage de l’eau, de la terre et des infrastructures se fait de manière concomitante à une transformation des dynamiques identitaires : si, pour parler de ses pairs et voisins, Miguel fait allusion à la localité (Isleños), il parle de nativos quand il décrit le rapport avec les gens (touristes). Le terme nativos n’est pas explicitement défini dans les textes. Il est introduit par les autorités du PNN (Pineda et al., op. cit., : 98, 193) et dans les processus de titularisation des terres collectives dans des logiques d’autochtonie. Il fait allusion aux populations « origi­naires » ou habitant les zones protégées pour les différencier de tout agent externe qu’il soit touriste ou acheteur de terres.

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Le jeu des identifications, au-delà du processus nominatif, s’appuie sur des signes manifestes ou des comportements identi­fiables, ici, dans les propos d’une exploitante touristique :

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Les nativos avec leur accent si mignon sont des gens joyeux, paisibles, simples et surtout très accueillants [18][18]   Entretien de l’auteure avec Gloria, propriétaire... .

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Cette représentation idéale de l’autre suppose que dans l’accès à l’eau, les rapports ne sont pas conflictuels tant que chacun con­serve sa place et que la compétition est écartée (Cunin, 2003 : 145), autrement dit, tant que les propriétaires des infrastructures conser­vent la position de donneurs et que les habitants d’El Islote repro­duisent l’image de nativos qui correspond aux attentes des premiers. L’accès à l’eau des infrastructures pour les touristes et des puits situés dans des terrains privés acquiert le caractère de don de la part des agents touristiques et des vacanciers vers la population. Dans cette situation, l’introduction de nouvelles catégories identitaires, par exemple celle de nativo, coïncide avec l’aggravation de la dépendance des Isleños vis-à-vis des infrastructures touristiques pour l’accès à l’eau. En même temps, l’interdiction d’accès aux puits suppose une perte de l’autonomie d’approvisionnement et une dégradation des formes d’exploitation communautaire qui garantissent l’esprit de collectivité grâce aux échanges qu’elles permettent et aux tâches communes qui y sont liées (Bédoucha, 1987).

Nouvelles autonomies et formes de résistance

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Les propos de D. Mosse selon lesquels « les systèmes hy­driques sont aussi des lieux dans lesquels les ordres existants peuvent être contestés » (2006 : 943) nous permettent d’explorer les formes d’accès produites au sein des nouveaux systèmes de gestion de l’eau comme des formes de résistance locales, non classiques en ce qu’elles ne sont pas organisées, n’ont pas de caractère émanci­patoire formel et ne contestent pas explicitement l’ordre établi.

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La première forme de résistance a lieu au niveau des systèmes techniques de captage d’eau des hôtels et maisons de vacances, puisque les restrictions d’accès, imposées par les propriétaires, sont transgressées par les habitants de l’îleen basse saison touristique. Les gardiens de ces propriétés, pour la plupart des habitants d’El Islote, permettent, en général gratuitement, l’accès d’autres Isleñosaux réservoirs d’eau douce. Toute infrastructure qui stocke l’eau de pluies, telles que les piscines ou les embarcations abandonnées, est également investie. L’exploitation des équipements non utilisés par les touristes constitue une forme importante d’approvisionnement en eau pour les habitants de l’île.

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L’usage de ces eaux indique une résistance au pouvoir qui s’exerce, par un principe de propriété privée, sur les puits et les infrastructures touristiques. Les habitants de l’île contrarient ce principe par un usage des équipements hôteliers qui soit s’articule en termes de coopération et rapports de parenté locaux préexistants, soit actualisé de nouveaux rapports autour du partage de l’eau. Les gardiens des différentes propriétés redistribuent l’eau au sein des casas et familias auxquelles ils sont liés tandis que les casas et les familias dont aucun membre ne peut accéder directement aux infrastructures touristiques évoquent des liens de parenté, plus éloignés dans la généalogie, qui les lient à ces gardiens pour accéder à l’eau qu’ils gèrent. La flexibilité dans la définition et la composition des groupes de coopération, visible lors des sècheresses, devient ici un instrument de résistance au sein des systèmes de contrôle introduits à El Islote aujourd’hui.

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Une autre arène de résistance est celle des échanges d’eau à caractère marchand dont les règles et la production de profit sont manipulées en fonction des partenaires. L’eau anciennement troquée avec les marchands des villages côtiers est aujourd’hui achetée. On fixe un prix d’achat pour les bidons d’eau du réservoir collectif, rempli gratuitement par la municipalité, pour payer le gasoil qui fait fonctionner la motopompe et les personnes qui participent à l’entretien, alors que l’eau des puits et des infrastructures touristiques est rarement monnayée. Ainsi la ségrégation que peut entraîner la marchandisation de l’eau est à la fois admise, comme l’indique l’achat de certains types d’eau, et freinée, comme le suggère le maintien ininterrompu des transactions d’eau non marchandes.

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Par ailleurs, les parts d’eau, quelle que soit leur provenance, sont par principe vendues aux touristes journaliers qui les achètent pour se laver après la baignade en mer. Leur vente permet donc, depuis peu, la production d’un profit pour certains habitants d’El Islote, sans que cette logique affecte les transactions entre Isleños. Il est souvent expliqué que, lorsque les transferts d’eau entre les gens de l’île impliquent un échange monétaire, il ne s’agit pas d’obtenir du profit mais de compenser le transport ou le gasoil utilisé pour faire fonctionner moteurs et motopompes. L’application, pour les touristes, d’une prescription morale différente de celle qui codifie les rapports entre les Isleños, peut être lue comme une manière de contrecarrer des structures de pouvoir inégales sur le contrôle des ressources et de contester l’autorité que ces nouveaux acteurs représentent.

Conclusion

47

La chronique de Santa Cruz del Islote, rapportée au travers des relations sociales qui se tissent autour de l’eau, nous permet de montrer que l’insularité, en tant que condition géographique, n’est pas à l’origine de l’isolement actuel de la population d’El Islote. Cette affirmation est renforcée par l’existence de nombreux liens socioéconomiques (rapports de parenté, d’alliance, commerciaux, de migration, d’échanges musicaux et religieux) qui ont maintenu la population de l’île connectée à l’archipel et au continent au?delà de la spatialité insulaire. Les nombreux registres qui font référence à El Islote depuis quelques années tendent à ignorer autant ces liens que les formes locales de gestion de l’eau. Par là, ils produisent une image insistant sur le caractère marginal des Isleños tout en effaçant les mécanismes économiques et politiques qui provoquent l’exclusion de la population de l’île.

48

Les processus qui contribuent à la marginalisation de la population d’El Islote, visibles dans les mécanismes d’approvisionnement en eau domestique, sont l’introduction de procédures bureaucratiques, la reconfiguration des pouvoirs autour du contrôle des ressources, l’exacerbation du principe de propriété privé et la hiérarchisation des rapports dans l’accès à l’eau. Ils sont identifiés, dans cet article, au travers des processus de décentralisation politique et de massification du tourisme dans l’archipel. Les transformations dans les rapports d’autonomie et de dépendance vis-à-vis des agents externes (fonctionnaires d’État, nouveaux propriétaires des terres, agents touristiques) dans l’accès à l’eau prennent la forme d’actions concrètes telles que l’envoi répété de demandes d’eau à la municipalité de Carthagène ou les disputes autour de l’accès aux sources d’eau. La massification du tourisme ou l’incorporation de l’archipel dans le PNN déclenchent également des changements dans les rapports d’autonomie et dépendance, autant dans la gestion de l’eau que de la terre ou du produit halieutique.

49

Toutefois, des glissements rhétoriques et des transformations dans le statut des ressources – réappropriation par les Isleños des discours d’isolement émis par des acteurs sociaux externes ou recomposition des principes de gestion de l’eau, de la terre et des infrastructures de captage – se produisent simultanément et permettent l’adaptation des nouvelles formes d’accès à l’eau ou la renégociation des anciennes. D’autres formes de résistance, non classiques, en réponse aux nouveaux mécanismes de pouvoir de contrôle sur l’eau, se matérialisent dans l’infraction aux règles de propriété des terrains et infrastructures touristiques et par l’adaptation des codes moraux dans la distinction entre marchandisation de l’eau aux touristes et principes non marchands pour échanger et distribuer l’eau entre Isleños.

50

Il s’agissait, dans ces pages, d’illustrer la manière dont les formes de gestion de l’eau constituent un instrument privilégié pour analyser les transformations sociopolitiques en cours dans un espace donné. Nous avons voulu montrer que, bien que les modes d’approvisionnement en eau soient traversés actuellement par des nouveaux conflits et contradictions à El Islote, les processus actuels n’ont pas un pouvoir transformateur absolu. Les reconfigurations des formes d’accès à l’eau sont aujourd’hui le résultat de la convergence et de la négociation de processus externes avec des logiques locales qui ont régi, depuis longtemps, la gestion des ressources dans cet espace.


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Notes

[1]

 Malgré la pluviométrie annuelle de 1 389 mm (Florez & Etter, 2003), la variation mensuelle est importante : entre les mois de décembre et avril la pluviométrie moyenne est de 50 mm/mois, ce qui suppose une rareté chronique, tandis qu’entre les mois de mai et novembre la pluviométrie moyenne est de 270 mm/mois (Pineda et al., 2006 : 104).

[2]

 Cette réflexion est le résultat d’un travail ethnographique, mené en 2006 à El Islote et à Carthagène pour la préparation de ma maîtrise en ethnologie, soutenue en septembre 2007 à l’université Paris 8, et intègre des observations menées en 2008, 2011 et 2012.

[3]

 Appelés pozo de agua llorá (puits d’eau pleurée) ces cavités au sol n’exploitent pas les nappes souterraines mais filtrent l’eau de mer et stockent l’eau des pluies. Nous en avons recensés six sur l’île de Tintipán et deux à Múcura (fig. 2).

[4]

 Entretien de l’auteure avec Miguel, 96 ans, ancien pêcheur et commerçant, mai 2006.

[5]

 La carapace de la tortue de caret (Eretmochelys imbricata) était par exemple vendue à une compagnie allemande. Entretien de l’auteure avec Miguel, février 2006.

[6]

 Du mot pick-up, ce terme désigne des sound-system mobiles qui se déplacent en ville et dans les villages environnants en jouant principalement de la champeta qui est un genre musical avec une ascendance africaine né à Cartaghène dans les années 1970 (Cunin, 2005).

[7]

 Traduction de l’auteure à partir d’un carnet de voyage en ligne.

[8]

 Conversation de l’auteure avec Juana, 39 ans, employée d’hôtel, août 2012.

[9]

 Le PNN Corales del Rosario a été crée en 1977. Aujourd’hui il a une superficie de 120 000 hectares. Son principal objectif est la protection des zones marines, des récifs coraliens et des écosystèmes de bois sec tropical (Pineda et al., op. cit.).

[10]

 Conversation de l’auteure avec Luis, 48 ans, pêcheur, août 2006.

[11]

 Je paraphrase ici Gilles Deleuze qui parle dans son écrit des îles désertes.

[12]

 D’autres processus d’interconnexion avaient eu lieu auparavant : par exemple, en 1949, s’achève la route qui relie Medellín à Carthagène, sous influence de la BIRD, et rend l’archipel plus accessible au centre du pays (Meisel Roca, 1994 : 288).

[13]

 La population d’El Islote est souvent associée aux groupes afro?descendants par les autorités du PNN et dans les statistiques nationales. La chaire d’ethno?éducation afro a été ouverte à l’école de l’île depuis quelques années. En dépit de ces processus, il est difficile d’entendre les populations de l’île s’autodéfinir comme afro?descendantes ou revendiquer les privilèges qui sont accordés à cette catégorie de population.

[14]

 Dans une période de six mois (avril-septembre 2006), correspondant à l’un de mes séjours de terrain le bateau-citerne n’est passé que deux fois à El Islote.

[15]

 Lettre du 22 février 2000 envoyé par l’inspecteur de police de l’Archipel de San Bernardo à la mairesse du district de Carthagène. Traduction et italiques mises par l’auteur.

[16]

 Lettre du 17 mars 1997 envoyée par l’inspecteur de police de l’Archipel de San Bernardo au secrétaire du gouvernement du district de Carthagène. Traduction et italiques mises par l’auteur.

[17]

 Entretien de l’auteure avec Miguel, pêcheur et commerçant, mai 2006.

[18]

 Entretien de l’auteure avec Gloria, propriétaire d’un hôtel, décembre 2010.

Résumé

Français

Santa Cruz del Islote est un îlot de l’archipel colombien de San Bernardo situé dans la mer des Caraïbes. Eloignée du continent, El Islote est présentée par divers acteurs sociaux comme une zone à la fois marginale et isolée géographiquement. Toutefois les circuits d’approvisionnement en eau démontrent que l’île n’a jamais été isolée. L’article s’interroge donc sur les causes réelles de la marginalisation actuelle d’El Islote. Les réseaux de circulation de l’eau et leur histoire permettent d’analyser les rapports sociaux locaux et leur bouleversement récent à travers les processus de décentralisation politique et de massification du tourisme. Nous retracerons ainsi l’émergence de rapports de dépendance, les possibilités d’autonomie et les formes de résistance à l’ordre actuel dans l’accès et la gestion de l’eau.

Mots-clés (fr)

  • Islote (Colombie)
  • isolement
  • réseaux d’approvisionnement en eau
  • décentralisation politique
  • tourisme
  • autonomie/dépendance

English

Water Supply Networks in El Islote (Colombia), an Indicator of Transformations in Local Sociopolitical Dynamics Santa Cruz del Islote is a small island in the Colombian archipelago of San Bernardo located in the Caribbean Sea. Far from the continent, El Islote is presented by different social actors as a zone which is both marginal and geographically isolated. However the water supply networks demonstrate that the Island has never been isolated. This paper questions the real causes of the ongoing marginalization of El Islote. The water networks and their history allow us to analyze local social relations and recent transformations through the examples of political decentralization and the increase of mass tourism. It enables us to retrace the emergence of relations of dependence as well as possibilities for autonomy and forms of resistance to the current social order in water access and management.

Mots-clés (en)

  • Islote (Colombia)
  • remoteness
  • water supply networks
  • political decentralization
  • tourism
  • autonomy/dependence

Plan de l'article

  1. Dissimulation des formes locales de gestion de l’eau et des processus de marginalisation : l’île isolée est-elle mythologique ?
  2. Reconfiguration des formes d’accès à l’eau et émergence des rapports de dépendance
    1. Constitution nationale de 1991 : décentralisation et bureaucratisation
    2. Activité touristique, propriété privée et hiérarchisation de l’accès à l’eau
  3. Nouvelles autonomies et formes de résistance
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Arango Luisa, « Les réseaux d’approvisionnement en eau a El Islote (colombie). Un indicateur des dynamiques sociopolitiques locales », Journal des anthropologues, 1/2013 (n° 132-133), p. 267-289.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-1-page-267.htm


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