Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal des anthropologues

2013/1 (n° 132-133)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal des anthropologues

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 7 - 11 Article suivant
1

La conjoncture globale de crise financière qui en vient à menacer l’Europe a – au?delà de ses conséquences économiques désastreuses pour des couches de population de plus en plus importantes – des effets déterminants sur les modes de pensée. Les liens entre crise et idéologie sont bien connus et constamment rappelés dans la période présente en insistant de manière préventive sur la récurrence du repli nationaliste, de la xénophobie et de l’appel à un État fort, en particulier avec la date phare de la crise de 1929. Néanmoins, ces renvois en guise de garde?fou ne sont pas suffisants et invitent au contraire à scruter avec plus d’attention notre environnement intellectuel familier pour en recomposer la mosaïque dans une perspective de cohérence interne.

2

Anthropologues habitués à parcourir terrains proches et loin­tains, de plus en plus rompus à une réflexion comparative et à une réflexivité sur nos propres positions d’implication et d’engagement, nous sommes aujourd’hui convoqués à plusieurs niveaux dans des débats dits de société ; ceux?ci sont surplombés par un processus de normalisation morale appréhendable dans l’ensemble des champs sociaux, en commençant par celui que nous habitons, la recherche scientifique, dans laquelle s’inscrit l’anthropologie. L’éloge du bien et du bon – ostensible dans l’injonction à édifier, d’abord, des chartes éthiques, et ensuite à s’y plier – hante les institutions à la chasse de « mauvaises pratiques ». En effet, les chartes éthiques se proposent de définir, en amont des recherches et de manière norma­tive, le champ autorisé de celles?ci et ce que l’anthropologue peut ou ne peut pas, « sans danger » pour lui?même et pour ses interlocuteurs, engager avec eux. Elles font ainsi fi de la dynamique intellectuelle et pratique de nos terrains et proposent, en lieu et place de la négociation toujours à la fois problématique, politique et éthique de ceux?ci – négociation toujours à reprendre au fur et à mesure de l’évolution des recherches et du contexte dans lequel elles se déroulent – un ensemble de règles morales surplombantes.

3

Dans l’espace même de la discipline certains anthropologues s’interrogent de façon principielle et avec beaucoup de sérieux sur la/les morales, leurs frontières et leurs espaces. D’une manière gé­nérale l’idée morale est donc de retour, et avec elle l’autonomisation idéelle d’une sphère morale dont l’existence n’a plus à être justifiée : elle s’impose de façon apodictique, engendrant des arènes de discours agoniques autoréférencés et autolégitimés. Dans ce bain idéaliste au sens propre du terme – où l’idée n’est plus décryptée dans le cadre des rapports sociaux et des intérêts qui en constituent les conditions de production – relire L’idéologie allemande et se souvenir que les normes éthico?morales ont été déjà au milieu du xix e siècle l’objet d’une critique radicale peut paraître terriblement archaïque, déplacé. Pourtant, la restauration morale, au spectacle de laquelle tout un chacun est convié, enjoint à être saisie sur le fond des processus de globalisation désormais en crise profonde : la généralisation du capitalisme financiarisé et la violence de plus en plus manifeste des forces libérées du marché qui en est le principal ressort, appellent leur exorcisme moral et leur recours humanitaire. À un autre niveau, tout se passe comme si la fin de la/des société(s) se précisait avec l’abandon de pratiques et d’institutions figées dans leur forme antérieure. Le mariage pour tous est ainsi devenu en quelques mois un de ces symptômes flagrant de l’angoisse d’un effondrement moral si grave qu’il déclencherait chaos sociétal, anomie, régression vers l’animalité. Ces fantasmes ont été largement nourris par certains psychanalystes. Ils ont été énoncés au nom d’une anthropologie, essentialiste, elle aussi fantasmée sans aucun ancrage réel, disciplinaire ni scientifique et qui prétendrait dire la vérité sur l’union indépassable d’un homme et d’une femme, sur le mariage et sur la filiation comme s’il existait une matrice intemporelle et universelle de ces relations sociales. Il y a comme une usurpation d’une prétendue « vérité anthropologique » par les détracteurs du mariage pour tous[1][1]   Une pétition qui avait recueilli 1 721 signatures... .

4

L’obsession du bien moral a pour pendant la vision hallucinée d’un mal diffus, omniprésent, insaisissable. Ce mal nous guette à chaque instant, qu’il s’agisse de catastrophes naturelles, de cata­clysmes politiques ou de ces « fanatismes religieux » qui défraient les chroniques par la « sauvagerie » que, comme autrefois, ils viennent relater venue d’Afrique ou des pays en proie à l’islamisme politique. Ce mal réapparaît aussi dans de nouvelles représentations de la folie qui nous renvoient à la croyance en des irrationalités absolues, telles qu’elles étaient forgées dans une période préfreu­dienne. Ainsi en va?t?il de ce jeune homme rangé, bon élève et excellent fils dans une famille aisée respirant le bonheur [2][2]   « Accusé d’avoir tué sa famille, un jeune homme en... : son pro­cès pour le meurtre de ses parents et de ses frères et sœurs en novembre 2012 laisse la question entière au point que les comptes rendus évoquent chez l’anthropologue l’Amok, immaitrisable tant dans son jaillissement que son apaisement soudain. Là encore, il faut relier ce fait à la très lourde accusation d’une psychiatre pour homicide involontaire après avoir laissé sortir en 2004 un de ses patients qui avait alors tué un octogénaire et dont le procès s’est traduit par une condamnation d’un an avec sursis [3][3]   « La psychiatre condamnée pour un meurtre commis.... Les deux événements dressent les contours d’un nouveau paysage de la folie sous la forme de figures incompréhensibles du mal, faisant défaillir les personnages dépositaires du bien. Dans le même moment, on donne à entendre que nombre de sdf relèveraient de soins psychiatriques, ceci pour expliquer leur vie à la rue ; manière d’oublier à la fois que les hôpitaux-entreprises ont considérablement réduit leurs capacités d’hébergement et de soin pour cause de rentabilité et que bon nombre de gens viennent grossir les rangs des sans-abri, faute de pouvoir se loger décemment du fait de la crise ou de salaires insuffisants.

5

Délibérément, les règlementations éthiques qui s’accroissent en nombre quotidiennement, viennent délimiter nos univers, enca­drer nos comportements, baliser nos pensées, même les plus intimes, ne laissent plus de place aux rêves d’un Au?delà du bien et du mal. Sommés de choisir entre le bien et le mal, étourdis sous le coup des impositions humanitaires, écrasés par la compassion commanditée devant tous les malheureux de la planète qu’il est impossible de sauver, nous sommes supposés rester des travailleurs consciencieux. Dans le champ scientifique, il nous faut remplir avec rigueur les cases qui valident, sur le marché des appels d’offres, le caractère éthique de nos projets. Cette structuration morale est-elle compatible avec une recherche anthropologique qui, après avoir tenté difficilement de s’extirper des schèmes coloniaux et postcolo­niaux – entre autres par le concept de décolonialité –, devrait s’inscrire dans un nouveau carcan axiologique, qui ne dit pas ses noms, ni politiques, ni économiques ? L’autre – un peu partout dans le monde, mais aussi si près de nous, fantomatique, dans nos rues – semble de plus en plus pencher du côté du mal dans cette cartographie. La nouvelle mission des ethnographes serait?elle alors de le ramener dans le camp du bien ? L’anthropologie est certes devenue une discipline subalterne dans les cursus universitaires. Cette subalternité devrait-elle être aussi mise au service d’une nou­velle idéologie morale, dont les normes, parce qu’elles sont désormais globales, atteindraient à l’essence universelle incontestable ?

6

L’Association française des anthropologues, on l’aura compris, n’est pas de cet avis. Après en avoir débattu avec divers intervenants à l’occasion de la journée d’étude Besoins de normes, désirs d’éthique, organisée à la Maison Suger le 22 novembre 2012, elle reste convaincue de la nécessité, pour les anthropologues, d’interroger à chaque recherche les enjeux non seulement déontologiques mais encore éthiques de celle?ci. Une telle réflexion devrait sans doute donner lieu à la constitution et au renouvellement d’espaces de discussions entre pairs et notamment entre jeunes chercheurs en quête de repères et chercheurs plus chevronnés susceptibles, non pas de régler d’autorité leurs dilemmes mais de partager avec eux leurs propres expériences et leurs tentatives pour les résoudre. Telle est d’ailleurs précisément l’une des vocations et des raisons d’être d’une association telle que la nôtre… En revanche, hormis dans le cadre d’enquêtes médicales engageant des protocoles spécifiques – ce qui au demeurant ne dispense pas d’une réflexivité éthique quant à l’enjeu proprement anthropologique des travaux conduits – il ne saurait y avoir de Charte éthique prétendant ex?ante encadrer les pratiques de recherche. La vitalité et l’utilité sociale de notre discipline ne se mesurent pas à sa capacité à s’autocontrôler, à se retreindre, à faire consensus, mais à identifier et à analyser les injonctions qui lui sont adressées (du dehors comme du dedans) pour, le cas échéant, se doter des moyens pratiques et symboliques d’y résister. Contre vents et marées…

Notes

[1]

 Une pétition qui avait recueilli 1 721 signatures le 17 janvier 2013 se démarque, cependant, de la voix soit?disant unitaire des psychanalystes http://www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2012N30808.

[2]

 « Accusé d’avoir tué sa famille, un jeune homme en procès à Ajaccio », Libération, 12 novembre 2012.

[3]

 « La psychiatre condamnée pour un meurtre commis par un patient fait appel », Le Monde avec l’AFP, 20 décembre 2012 http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/12/20/la-psychiatre-condamnee-pour-un-meurtre-commis-par-un-patient-fait-appel_1808865_3224.html

Pour citer cet article

« Bénévolence ? », Journal des anthropologues, 1/2013 (n° 132-133), p. 7-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-1-page-7.htm


Pages 7 - 11 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback