Accueil Revues Revue Numéro Article

Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


ALERTES EMAIL - REVUE Journal des anthropologues

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 221 - 241 Article suivant
1

Cette contribution est un point d’étape, dans un travail ethnographique contribuant à faire entendre les compétences habitantes, au moment de la prise de décisions municipales impliquant durablement le milieu de vie. Parmi les 21 actions pour le XXIe siècle engagées par la commune alsacienne d’Ungersheim, figure l’installation d’une ferme de maraîchage biologique. La conception et la construction des bâtiments empruntent un chemin original par rapport aux modalités conventionnelles d’association des futurs usagers à la conception d’un équipement public. Le bâtiment sera symbolique des engagements écologiques et démocratiques portés par la municipalité et par nombre d’habitants activement impliqués. Cette orientation a nécessité de saisir au préalable ce que les habitants disent de la « nature », puis de construire avec eux des formes expressives des changements qu’ils désirent et des permanences auxquelles ils sont attachés. La fonction et le symbolique sont travaillés simultanément au sein d’un chantier d’expérimentation et de préfiguration.

2

L’auteur de ce texte étant aussi un des acteurs du projet, son point de vue est tour à tour à l’intérieur et au-dehors. Cela résulte des circonstances et d’un choix. Fondateur de l’Écomusée d’Alsace (1984) sur le territoire et avec la coopération déterminante de cette commune, il s’en est éloigné voici plusieurs années. Le terrain n’est pas vierge, l’auteur non plus si l’on peut dire. Au début de l’année 2012, il revient au village avec ses étudiants, dans le cadre de son enseignement d’anthropologie, pour conduire une enquête sur les représentations de la nature. La restitution de l’enquête aux habitants et à la municipalité révèle à cette dernière l’étendue des savoirs et des capacités créatrices qui pourraient trouver leur expression dans le projet, passant de l’abstraction de la transition énergétique à la réalité du faire ensemble. L’auteur est alors sollicité pour l’accompagnement des volontaires dans la réalisation de la ferme, au moyen d’un chantier citoyen. Des murs bien concrets sont à construire avec du matériau ethnographique.

3

Décrivons sommairement les lieux. Ungersheim, non loin de Mulhouse dans l’ancien bassin d’extraction de la potasse d’Alsace, compte 2 200 habitants. Depuis les premières semaines de 2013, les médias régionaux et nationaux fréquentent assidument la commune. Elle est en effet la seule mairie française du réseau mondial des villes et villages en transition et, à ce titre, est incontournable si l’on veut illustrer le concept de transition énergétique.

4

Les journalistes posent invariablement la même question, un rien suspicieuse : « Dites-donc, Monsieur le maire, nous avons regardé votre village sur Géoportail, on ne voit pas beaucoup de capteurs solaires sur les toits ». La réalité d’une politique de transition énergétique doit être vérifiable d’un clic. On attend ainsi que la contrainte – en l’occurrence la fin des énergies fossiles et l’arrêt du nucléaire – fasse naître une forme qui dirait en même temps le problème et ses solutions. Ces dernières ne sont-elles pas toutes codifiées par les « Grenelle » et l’arsenal réglementaire qui en tire sa légitimité ? Au risque de renchérir le coût du logement au point d’en interdire l’accès à ceux qui devraient, prioritairement, bénéficier de la réduction des charges d’énergie ? En standardisant encore davantage la production bâtie, par l’exclusion de tout ce qui n’est pas convertible en équivalences-normes, soit la plupart des matériaux bruts locaux dits « naturels » ou « traditionnels » ?

5

D’autres voies semblent pourtant s’offrir à la transformation culturelle, qui apprécient concordances et écarts entre l’action poli­tique d’un côté, et les convictions et pratiques ordinaires associées à l’idée de transition de l’autre. Nous le ferons ici sur le mode de l’enquête ethnographique, dépeignant comment les espaces verna­culaires se fabriquent quotidiennement comme autant de maquettes du monde rêvé.

6

L’autre question abordée concerne l’apport du regard ethnographique à l’action politique. Est-il un instrument de mesure de l’efficacité de cette action, jusqu’à risquer de s’en porter caution, ou est-il un révélateur de ressources en faveur d’une production spatiale inspirée par un idéal démocratique du bien commun ? Dans cette hypothèse, selon quelle méthode les réalisations matérielles de cette commune peuvent-elles marquer symboliquement les étapes de la mutation citoyenne à laquelle invite le concept de transition ?

7

L’une et l’autre question, celle de la méthode d’observation pertinente pour saisir le changement à travers les realia de la vie quotidienne, celle des rapports entre la culture ordinaire et l’action politique, sont envisagées du point de vue des modes d’habiter, concept proposé par Nicole Mathieu « pour dépasser les notions de résidence, de logement, d’habitat voire d’habiter en mettant à jour le rapport sensible de chacun à tous les lieux marqués par sa présence physique ou qu’il rêve d’habiter » (Mathieu, 2009 : 27).

Ungersheim

8

À défaut de montrer de larges étendues de panneaux solaires, la vue satellitaire d’Ungersheim évoque un urbanisme de remplissage d’une trame préexistante, dessinant quatre grands blocs construits, d’une surface comparable. À l’est, l’ancien village aligne les fermes à cour intérieure perpendiculaires à des rues en étoile, venant se nouer sur la place. Deux exploitations agricoles sont toujours en activité, non loin de la mairie, aux côtés de services devenus rares dans les villages environnants : poste, pharmacie, boulangerie et même un café-restaurant. Le second îlot agglomère les lotissements pavillonnaires des décennies 1970 et 1980, sur des parcelles assez grandes où les arbres ont eu le temps de pousser. Les nouveaux services à la population – piscine, maison des jeunes et de la culture, salle de sports – sont venus s’ajouter à cet ensemble habité. À côté, la grande zone industrielle et enfin, à l’ouest, le dernier bloc : une cité ouvrière des mines de potasse, construite vers 1930, la « Cité du Moulin ».

9

À la fin des années 1970, les élus communaux perçurent l’émergence de l’« industrie du loisir » comme une nouvelle oppor­tunité de développement économique. Les friches minières et terrains dégradés offraient un foncier étendu et bon marché, propice à la création de parcs d’attractions. Initialement, on ne visait rien de moins que l’implantation d’Euro-Disney. À défaut, on accueillit en 1980 le projet d’Écomusée d’Alsace, en quête d’un site d’implantation depuis dix ans. Le succès public de l’Écomusée écarta un temps l’industrie du divertissement pour privilégier le patrimoine matériel et immatériel local (ruralité, mine, etc.) avec une forte participation citoyenne bénévole et associative. L’Écomusée démontra la possibilité d’une reconstruction naturaliste et paysagère des milieux fortement dégradés par l’industrie minière, et contribua à l’élaboration de représentations associant culture et nature au sein d’un projet émanant du volontariat.

10

Aujourd’hui, la commune se présente comme « village en transition vers l’après-pétrole » et aligne à cet égard nombre de réalisations effectives ou en projet. Ces réalisations visent l’autonomie énergétique, l’autonomie alimentaire et l’autonomie intellectuelle, objectifs sous-tendus par une éthique : santé alimentaire publique, accès pour tous à un logement à bas coût de fonctionnement, lien social et intergénérationnel, emploi, accessibilité à des espaces naturels de proximité. Autant d’ambitions partagées à des degrés divers par des habitants partiellement affiliés aux pratiques de solidarité et d’inter-reconnaissance qui régissaient les rapports sociaux au village, à la mine. Des objectifs qui peuvent impliquer aussi une certaine radicalité, en rupture avec le conservatisme exprimé dans les scrutins électoraux : la droite emporte de 68% à 69% des suffrages aux élections présidentielles de 2007 et 2012, et la candidate écologiste de 2012 n’obtient que 1,53% des voix au premier tour. Certains mots – « écologiste », « bio » – sont fortement connotés et peuvent susciter des résistances identitaires, exprimant la crainte de se voir imposer un modèle trop dirigiste, générateur de conflits dans une société cultivant le consensus.

11

Les transformations culturelles induites par la crise et le projet politique municipal ne peuvent être mesurées à l’aune des surfaces de panneaux solaires ou des opinions exprimées par les bulletins de vote. Pour citer à nouveau Nicole Mathieu, il s’agit, sans trop chipoter, de « prendre l’utopie politique (du développement durable) à la lettre pour produire un nouveau mode de connaissance » en recourant à ce que cette auteure nomme le « concept intégrateur du mode d’habiter, mettant à jour les catégories au travers desquelles chaque habitant pense son rapport aux lieux, aux natures, en repérant l’écart entre le réel et le rêvé, en particulier autour des catégories de dedans/dehors, de maison (chez soi/hors de chez soi)… voie pour aller au fond de la question de ce qu’est la durabilité, du point de vue des consciences ordinaires et des logiques habitantes » (Mathieu, 2006 : 381).

Des conversations au sujet de la nature

12

En janvier 2012, avec le soutien de Josiane Stoessel, responsable du master d’économie sociale et solidaire de l’université de Haute-Alsace, 16 étudiantes et étudiants [1][1]  Magali Adrien, Angélique Claudel, Anaïs Fromentoux,... de master 2 furent invités à regarder et décrire ce qui se passait dans la commune, avec les outils de l’ethnographie. Sur 850 foyers, 45 furent visités par un binôme étudiant afin d’engager conversation sur « la nature à Ungersheim ». L’entreprise bénéficia de l’implication active du maire Jean-Claude Mensch, élu depuis 1989 et investi d’un ample capital de confiance, donnant toute garantie de respect de la confidentialité des conversations.

13

Conversation et non « enquête », car l’objet n’était ni l’évaluation des effets d’une politique, ni le recensement des attentes ou la mesure des urgences. Les différentes échanges donnèrent lieu à des textes souvent soignés, récits de ce qui s’était passé entre ceux d’ici et ceux d’ailleurs, lorsqu’ils portèrent ensemble le regard sur un même lieu. Le témoignage de Sarah Gautrault, étudiante, évoque ses doutes premiers : « Que pourraient bien nous apporter les habitants d’Ungersheim dans notre schéma scolaire si bien ordonné ? Qu’est-ce que l’ethnologie et ses codes peuvent bien apporter à notre quotidien ? ». Elle conclut : « De sceptiques nous sommes devenus investis. L’ethnologie inconnue à nos bataillons est devenue appréciée. Nous avons appris que la parole a bien des manières de s’exprimer : la matérialité d’un geste est infiniment plus grande qu’un mot, un souvenir a souvent un écho matériel (objet). L’objet nous paraissait inerte : l’expression "nature morte" a désormais une autre résonnance pour nous. À l’image des habitants d’Ungersheim et de leur définition du bio, du jardin et de la nature, nous avons appris à comprendre et respecter les sens que l’on peut donner aux mots et les gestes qui peuvent donner du sens aux mots ».

14

Que nous apprennent ces conversations ? La singularité et l’écho médiatique de la réponse politique locale à la crise écologique et économique globale, pourraient créer un sentiment d’appartenance à un collectif nommé « Ungersheim », au sein duquel éclorait un exercice moderne de la citoyenneté. Néanmoins ce collectif ne sort pas du néant, n’habite pas un non-lieu et n’est pas constitué d’individus abstraits mus par l’injonction de devoir changer ensemble pour survivre. Il fait corps à travers le désir latent de ses membres de partager des projets où se réduisent les divergences de cultures individuelles. Dès lors, il faut essayer de saisir quelles sont les cohérences internes, qui fonderaient sinon une durabilité abstraite, du moins un temps qui excèderait celui de la vie des individus et mobiliserait sur des questions de transmission.

15

Ces cohérences apparaissent lorsque les habitants rencontrés décrivent leur maison, leur jardin, le village, la campagne, la forêt en cercles concentriques du proche au lointain. Une image apparem­ment stéréotypée mais, à y regarder de près, investie de sens nouveaux. Le sauvage n’est plus mis à distance, il s’est déplacé aux abords des habitations. Les animaux messagers de la nature investis­sent ces abords, rabattus là par la monoculture de maïs et la chasse. Depuis les pavillons qui ont vue sur la campagne, on se réjouit du spectacle des chevreuils. Toutes sortes d’aménagements dans les jardins, bassins, rocailles, nichoirs, trous dans les clôtures, accueil­lent lézards, hérissons, lièvres et renards, autant d’animaux devenus familiers. Le désir de les fréquenter influe sur l’architecture des jardins, l’espacement des tontes des pelouses voire la création de franges d’herbes folles. Lorsque ces animaux sont trop discrets, par exemple les rapaces nocturnes, des statuettes de hiboux bleus que l’on peut voir dans un jardin les rendent visibles en plein jour.

16

Ainsi, la maison se pose au centre d’une naturalité géographique et symbolique. De différentes manières, les petits prélèvements opérés dans la forêt, sur les rives des chemins ou des cours d’eaux, plumes, roseaux, bois tordus, participent au mobilier, laissés en leur état premier, montés en reliquaire, ou faisant l’objet d’adaptations utilitaires ou décoratives. À l’instar des hiboux bleus, les tableaux, les choix des motifs de papier peint, participent à la vocation nouvelle de la maison à se faire sanctuaire de la nature, lieu où ses œuvres sont protégées des aléas des saisons, du temps qui passe, de la mort. L’agencement des maisons lui-même rend compte de leur charge symbolique paradisiaque. Les mangeoires à oiseaux dans le champ de visibilité de la fenêtre de la cuisine, le jardin d’hiver interposant un voile d’été éternel entre l’intérieur et l’extérieur en sont des exemples. À travers des zones d’échange fluctuantes au gré des saisons, la maison compose avec les éléments naturels et elle ménage un cœur sanctuarisé peuplé de reliques et d’images.

17

Elle acquiert alors une consistance organique, antidote à un sentiment d’oppression qui s’exprime très largement. Saturation par le trop-plein de l’espace construit de pavillons de plus en plus nombreux, sur des terrains toujours plus petits, sous la menace de la venue de logements locatifs souvent redoutés. Saturation de la campagne par l’immensité du vide de la monoculture. Saturation du ciel, par la pollution atmosphérique qui noircit les plants de tomates et la nuit, par les éclairages qui empêchent les oiseaux de dormir et les humains d’observer les étoiles.

18

Les maisons dans la clairière, ou sous forêt, et toutes sortes d’autres combinaisons spatiales renvoient à la maison première, écho souvent bachelardien de la construction de l’être intime durant l’enfance. L’architecture des lotissements, tant décriée, ne peut pas être réduite au jeu concurrentiel des modes et modèles imposés par la seule puissance commerciale des pavillonneurs. Si le bâti lui?même peut se rattacher à une typologie des formes qui n’apprend pas grand-chose, si la réglementation pèse son poids, les habitants ont gardé la maîtrise de lieux de vie qui les racontent, et participent à l’innervation d’un tout qui est Ungersheim.

19

La maison est agencée par l’habitant, son voisinage, les conventions locales. Elle entre dans le champ du vernaculaire, de l’objet fait chez soi et par soi, même si, au premier regard, elle a beaucoup voyagé depuis les « styles » des Alpes suisses, de la Provence et de Los Angeles pour se retrouver à Ungersheim. Dès lors, son observation conduit à proposer au politique deux questions, deux chantiers. Est-il en capacité et légitimité de relever le défi silencieux lancé par les habitants architectes ? Le matériau ethnographique lui permet-il d’aller à la rencontre des aspirations non dites des habitants, pourtant signalées par leurs œuvres ? La question se pose pour tout ce qui touche aux espaces physiques dont la responsabilité incombe à la puissance publique et qui, en ces temps, répond principalement à des besoins fonctionnels : se déplacer à pied, en bicyclette ou en voiture en sécurité, évacuer les ordures... En réalité, les propos ont révélé l’attente d’un espace public moderne, ouvert aux enfants, aimable aux personnes âgées, connecté aux couloirs écologiques de la campagne.

20

Deuxième chantier : le savoir vernaculaire constitue-t-il une ressource, non par essence bien sûr, mais par la valeur qu’on lui reconnaît dans une démarche de projet ? Les conversations montrent l’expertise des habitants quant aux principaux domaines du génie écologique : gestion des déchets, modes de chauffage, techniques de production légumières, sont des champs d’expérimentation perma­nente. Héritages familiaux, savoirs techniques plus ou moins scientifiques, essais confrontés avec ceux des voisins et des connaissances, contribuent à une accumulation de savoirs actuels, validés par leur bonne adéquation aux conditions du lieu et du moment et nommés conformément à la vision du monde depuis Ungersheim – soit autrement que dans un quartier branché urbain.

21

Un exemple en est l’usage du mot « bio » : il rallie les jeunes générations d’origine urbaine, venues s’implanter à Ungersheim, pour lesquelles ce mot renvoie à une manière d’être cohérente im­pliquant producteur et consommateur dans une responsabilité citoyenne partagée. Les réticences ne concernent que les dérives marchandes du label. Le terme est bien moins fédérateur pour des habitants parfois du même âge, mais implantés de longue date dans le lieu ou issus de campagnes proches et similaires, de celles que les techniciens nomment le « périurbain ». Eux rejettent le terme « bio », perçu comme la falsification élitiste d’un savoir-faire et d’un état d’esprit qu’ils affirment détenir de leurs parents et grands?parents – et dont ils disent être les transmetteurs légitimes. Nommer « bio » cette bonne pratique « naturelle », c’est la dérober aux ancêtres dont ils jardinent le souvenir.

22

Cet exemple signale que, distinctement d’une mobilisation utilitaire des savoirs vernaculaires, la prise en compte de leur dimension anthropologique peut changer radicalement les modes d’élaboration des projets publics et porter réponses aux questions majeures de la peur et de l’espérance, ou de l’identité et de la transmission intergénérationnelle. Cela au moyen de la construction d’un récit fondateur contemporain, comme l’élaboration en cours de la ferme de maraîchage « naturel » s’en fait le laboratoire.

Le projet de ferme de maraîchage, laboratoire du construire ensemble

23

L’autonomie alimentaire est un objectif de la municipalité, se traduisant par le lancement d’une production légumière locale, distribuée en paniers à des abonnés, selon le principe des AMAP (Association pour le maintien des cultures paysannes) ou des Jardins de Cocagne. À court terme, la production fournira la cantine du groupe scolaire. Depuis octobre 2011, la culture de huit hectares de terrains communaux emploie une vingtaine de salariés en insertion. Sur le lieu même de l’exploitation maraîchère, il est prévu de construire la ferme.

24

Les terrains cultivés s’intègrent dans un ensemble foncier plus vaste qui comprend également les onze hectares de l’ancien carreau minier de potasse. Ses bâtiments ont été démolis dès la fin de l’exploitation minière, et le site a été remodelé jusqu’à effacer toute trace industrielle. Une végétation spontanée le colonise, la commune ayant opté délibérément pour un « retour à la nature » de ces terrains.

25

C’est le moment d’évoquer le paysage d’Ungersheim. La silhouette du village est singulière. Le clocher à bulbe du XVIIIe siècle, sophistiqué, côtoie un château d’eau cylindrique en briques construit dans les années 1930. À l’arrière-plan les Hautes-Vosges, certains jours proches à les toucher, occupent tout le panorama. Leurs crêtes s’élèvent de 1 000 à 1 200 mètres au-dessus du village. À 1 000 mètres sous le village s’étend la mer cachée, celle qui déposa la potasse et à laquelle le chevalement en béton armé du puits d’Ungersheim donnait accès. Ungersheim s’insérait entre deux lointains alternativement visibles et invisibles : le ciel et le sous-sol. Depuis une douzaine d’années, le chevalement minier a été gommé du paysage. Peu de regrets s’expriment à ce sujet.

26

La disparition du chevalement de la mine, en tant qu’objet patrimonial est, aux dires d’habitants, compensée par la vocation écologique nouvellement conférée au lieu. Elle est de « nature » à respecter la mémoire de cette mine qui fit vivre le village et où se nouèrent une bonne part des liens entre les familles et les individus. Effacement des constructions, marqueurs identitaires industriels, perception du « naturel » comme un donné : la mine a quitté l’espace collectif d’un paysage dont chacun pouvait lire les signes, pour se replier dans les mémoires individuelles et sous-tendre un mode de vie, un rapport singulier à la terre qui combine travail salarié et culture d’un potager. La parole qui suit, tenue par une habitante aux étudiants en janvier 2012, ne reflète pas une opinion générale, mais montre néanmoins une transmission suivant d’autres chemins que ceux du patrimoine dans son acception classique : « Je préfère donner à ma voisine des semis pour son jardin, que des histoires du passé : c’est bien mais ça ne fait pas avancer ! » dit-elle.

L’épopée des patates, récit fondateur

27

Immatériel, signifié par l’absence, l’héritage minier irrigue cependant le projet de ferme par de multiples ramifications. Peines, douleurs et morts du travail reposent sous la clairière autour de laquelle croît une forêt. Le sanctuaire pourrait être d’un vide effrayant si une nouvelle activité économique, créatrice d’emplois, ne venait s’y épanouir, porteuse d’une promesse d’éternité de l’agriculture, rassurante en comparaison du temps perdu et court de l’industrie. Lors des conversations, les habitants exprimèrent, chacun à leur manière, leur ambition d’associer un deuil digne de la mono-industrie nourricière à l’invention d’une nouvelle façon, sacralisée, d’habiter la terre. L’affectation de bons sols agricoles à une entreprise d’insertion emporte une approbation transcendant les divergences entre tenants du « bio » et sceptiques. L’important est que se déroule ici une activité vertueuse dans ce qu’elle produit et vend, grâce au bénéfice qu’en retirent les personnes qu’elle resocialise et dignifie.

28

Avant d’être confié à l’entreprise d’insertion, le terrain agricole était une jachère. Un groupe de bénévoles, entraîné par le maire, travailla le terrain pour le rendre propre au maraîchage. Il fut semé de pommes de terre, comme il sied avant toute autre plantation, pour « nettoyer le terrain » et lui apporter de l’azote. Sur le chantier, coopérèrent des habitants qui ne se connaissaient pas auparavant. Le groupe sarcla les champs, mena une lutte éperdue contre les doryphores, et enfin récolta et vendit lui-même la production sur la place du village. L’enquête livre des témoignages de cette « épopée des patates », qui permit à des habitants de faire battre le cœur du projet de la commune à l’unisson de leur désir d’investissement et de reconnaissance. Les récits sont parfois emprunts de nostalgie, comme si la professionnalisation qui s’ensuivit ne laissait pas d’espace où les pionniers réaliseraient l’idéal rêvé au sein de la première expérience collective. L’attente de pouvoir construire en dur sur ces fondations symboliques est fortement exprimée.

29

À l’automne 2012, le temps est venu d’engager la conception du projet en tenant compte des observations faites par les étudiants pendant l’hiver. La reconstruction des témoignages de chacun sous forme d’un récit collectif fédère. L’histoire est belle, et chacun y retrouve quelque chose d’une vision du monde qu’il croyait être intimement sienne et inintéressante pour le collectif. Les pionniers des patates, d’autres, sont désireux de donner matérialité à la légende qui raconte leurs premiers engagements, de s’engager manuellement dans la construction de la ferme de maraîchage. Le projet se dirige d’abord, sans surprise, vers la reconstruction de maisons anciennes en pans de bois, démontées ailleurs, là où leurs propriétaires n’en veulent plus. L’Écomusée, sur le territoire de la commune, n’avait-il pas montré que c’était possible ?

30

Un participant présente, lors d’une réunion, les photographies d’une belle maison à colombages, détruite, qui se trouvait voici quarante ans encore sur la place de la mairie. Son idéal personnel de la reconstruction identitaire du village, c’est de voir resurgir ce qui a été perdu. Comment répondre à cette attente ? Le centre du village offre de nombreux exemples de fermes où les bâtiments d’habitation et d’exploitation encadrent une cour carrée. Le projet peut permettre de répéter cette forme, sans qu’on soit pourtant contraint à recourir à l’imagerie des colombages, finalement assez éloignée de ce que les habitants impriment à leurs espaces domestiques.

31

Pour se diriger vers un choix sans ambiguïtés, privilégiant la force narrative de l’architecture, le travail en réunion s’appuie sur la projection et la discussion d’œuvres de deux artistes contemporains. Le but est de rattacher les pensées d’ici à des universaux anthropo­logiques. S’agissant d’un projet touchant à l’alimentation, il est bienvenu de montrer « Cloaca », l’œuvre de Wim Delvoye (2000), critique radicale du système de consommation réduisant l’homme à une machine sophistiquée mais parfaitement démontable et remon­table, dont chaque élément mécanique et biochimique procède d’un seul but : acheter et consommer de la nourriture. Personne, à Ungersheim, ne veut d’une ferme construite selon cette pensée. Tous acceptent l’idée qu’avant de définir les fonctionnalités, il faut formuler le message que véhiculera la forme, et pour cela inverser l’ordre administratif habituel de montage d’un projet. L’autre artiste est particulièrement éloquent en ces lieux où le rituel de fondation fut assuré par le « groupe patates » : Jerszy Seymour (Living Systems, 2007) travaille la terre et les pommes de terre. Après la récolte de ces dernières, la terre de plantation est formée en moules positifs. Sur la cuisinière, la fécule est extraite des pommes de terre, teintée de couleurs gaies, puis coulée sur les formes en terre où elle se fige en coques : lits, chaises, tables…. On démoule, on récupère la terre et on replante.

32

L’efficacité symbolique de l’œuvre renvoie l’arsenal normatif du développement durable à son rôle, celui d’outil qu’on ne saurait laisser prendre le pas sur la finalité. C’est décidé, le symbolique l’emportera sur les autres aspects du projet – mais de quoi aurait-on autrement débattu, de la couleur des crépis ou de la taille des sanitaires ? Le groupe interroge le lieu, décèle sous les couches sémantiques contemporaines le toponyme d’origine médiévale de la parcelle du futur chantier : encore en vigueur sur le cadastre c’est, en dialecte, le kohlacker, soit « champ du charbon ». Le toponyme a gardé la trace d’une phase de la mise en cultures du terroir, lorsque les charbonniers taillèrent dans la forêt la clairière où cuire leurs meules. Le travail fait, ils s’en allèrent ailleurs, laissant la terre aux paysans, au temps où s’élevait la base romane du clocher.

33

Le défrichement opéré par les charbonniers médiévaux se fait métaphore d’un autre défrichement à l’œuvre aujourd’hui sur le même lieu, taillant dans le maquis des vieilles idées une nouvelle clairière : celle où des personnes laissées pour compte trouvent travail et reconnaissance. À ce point, l’idée d’un bâtiment à cour circulaire s’est imposée. Centré sur un foyer, fusion de l’histoire des charbonniers et de l’image de la ferme traditionnelle chère à ceux d’Ungersheim, ses murs seront faits de la terre de la clairière et de robiniers, coupés dans les forêts proches, entassés horizontalement pièce sur pièce. Est-ce faisable au regard des moyens disponibles et des normes ? Un groupe de volontaires s’attèle à la construction d’un prototype de mur, le long de la mairie sur le chemin des écoliers. La mise au point des procédés au sein d’une construction grandeur réelle, avec ses tâtonnements, son exposition aux commentaires des uns et des autres, rattache l’œuvre au genre vernaculaire. La viabilité technique est démontrée par le résultat : condition nécessaire à ce que le projet ne s’enlise pas dans le marais de la dictature normative, mais au contraire lui oppose un mode opératoire crédible.

Du paysage vernaculaire

34

Au fil des conversations, les récits des habitants, leurs arran­gements d’objets, faisaient penser le vernaculaire comme domaine adéquat où organiser les informations. La notion de vernaculaire évoque, dans une de ses acceptions communes, l’architecture sans architectes, opposant ce qui est fait par les habitants à ce qui est fait pour eux. Ainsi dite, elle renvoie assez mécaniquement à l’exotisme dans le temps ou l’espace. La figure du bon sauvage ne manque pas de resurgir à un moment ou un autre de la quête de l’authentique (Grodwohl, 2008). Lorsqu’ils invoquent le vernaculaire, nombre de professionnels de l’aménagement, de la culture et du tourisme éri­gent celui-ci en valeur esthétique connotée d’immuabilité, à ce titre qualitativement et économiquement équivalente à l’architecture savante contemporaine. La distinction de ces catégories résulte de la conviction selon laquelle le vernaculaire lui-même n’existe qu’à travers son enseignement – la « sensibilisation » – et en conséquence sa « valorisation ». L’idéal ainsi proposé laisse sur le bord de la route l’essentiel des milieux de vie contemporains… et leurs habitants stigmatisés comme producteurs de non-lieux. Rejetant toute forme d’hybridation, cette définition ordinaire du vernaculaire donne une apparence de reconnaissance aux architectures rurales ou « premières », va jusqu’à parer les favelas brésiliennes de leurs qualités supposées, mais en réalité ne dégage que des éléments pittoresques là où il faudrait davantage réfléchir aux structures et entendre les langages qui les révèlent. Ivan Illich, dans son texte « la répression du domaine vernaculaire » (2005) propose d’autres définitions, qui pourraient convenir au cas décrit ici, interprétant ainsi le sens du vernaculaire dans la Rome antique : « Est vernaculaire ce qui est issu de structures de réciprocité inscrites dans chaque aspect de l’existence, distinctement de ce qui provient de l’échange monétaire ou de la distribution verticale ». Ivan Illich entend le vernaculaire comme un mode d’acquisition partageant les choses et les services avec d’autres individus que l’on peut toucher, sentir, aimer etc., par opposition à ce qui est administré par un professionnel distant. Illich en donne pour illustration l’enseignement de la langue maternelle unique – celle de l’État – en contradiction avec le polyglottisme acquis par la plupart des populations non occidentales, au rythme de la satisfaction de leurs besoins au contact d’autres pouvant y subvenir dans une relation d’échange équitable. Le polyglottisme comme l’entend Illich nous propose, peut-être, un concept provisoirement acceptable pour partager l’aisance avec laquelle les habitants d’Ungersheim se meuvent dans un milieu complexe et changeant à tout instant. Comme nous toutes et tous, sans doute, les habitants d’Ungersheim s’expriment au moyen de plusieurs langages. Ceux-ci ont pour point commun de retracer les expériences qui, dans les différentes sphères du quotidien, les confrontent à des cultures diverses. Probablement, lorsque nous nous retrouvons chaque samedi pour tailler les rondins de la ferme de maraîchage, sommes?nous en train d’inventer ensemble le langage issu de notre nouveau rapport commun à la nature. Les robiniers, par exemple, pourraient ne pas être « seulement » le couvert du marcheur sous la voûte parsemée d’oiseaux. Ces bois suintants de sève, presque érotisés, sont à présent, pensons-nous, la substance d’une aventure constructive appréciée par chacun à la mesure de sa propre expérience. La parabole de l’habitante, qui dit préférer la transmission des semis de plantes à la répétition de ce qu’on lui a enseigné de l’histoire locale, nous invite en tous cas à être attentifs.

35

Ces langages accompagnent et éclairent les différents modes d’agencement de l’espace domestique, miroir sacré de l’universel quand on le questionne au prétexte de la nature et non des seules utilités et modèles. Mais alors, que faire, que dire, d’un chaos paysager ne pouvant se donner à lire et à ne pas détester qu’à la seule condition de partager avec empathie les pensées de ceux qui l’habitent ?

36

John Brinckerhoff Jackson (2003) propose une réponse en rupture avec les théories classiques du paysage. Celles-ci, pour faire vite, analysent avec une pertinence avérée le paysage comme un construit des élites. Le paysage amalgamerait des couches succes­sives de représentations, réfléchissant les stratégies d’accaparement et de contrôle de l’espace imposées au commun par la force des images symboliques. John Brinckerhoff Jackson se met à distance de cette thèse à laquelle géographes et historiens de l’art contribuèrent brillamment, et examine le paysage de l’intérieur, en contournant ses représentations savantes. Cela lui fait déplacer la question du vernaculaire de son terrain d’observation habituel, la forme du bâti, vers les horizons plus ouverts du paysage où se multiplient les profondeurs de champ sans que l’une n’occulte totalement les autres. Selon cet auteur, il a existé, ou existent en quelques endroits du monde des paysages qu’il nomme « Un, Deux, Trois », pas nécessairement successifs dans le temps. Le paysage « Un » recouvre deux réalités distinctes, impliquant différemment l’appréhension du temps et l’espace par les contemporains. D’un côté, une collection de terres en relations mutuelles à l’intérieur du système agricole liant les membres d’une communauté partageant dialecte et coutumes. Ces terres forment un espace proprement vernaculaire, changeant souvent de mains, de forme et de taille ; il est mobile, éphémère, non vu ni décrit autrement que par les toponymes. John Brinckerhoff Jackson nomme ce genre d’espace « le paysage vernaculaire, dont les marques d’une organisation politique de l’espace sont largement ou totalement absentes ». Seconde réalité bien distincte de la première, le paysage aristocratique ou politique avec son origine quasi divine, ses frontières bien définies, sa permanence et son autonomie juridiques, marqué par l’importance et la singularité des monuments.

37

Le paysage « Deux » correspondrait au temps de généralisation de la propriété individuelle. Il est caractérisé par la durée et la visibilité d’un espace homogène dont chaque élément est subordonné à un ordre unique, « classifiant toutes sortes de terrains pour les assortir à leur usage propre ». Ce paysage construit, représenté de la Renaissance à nos jours (même si ses éléments matériels ont en majorité disparu), reste « le paysage le plus heureux, esthétiquement parlant, qu’ait connu l’Occident, celui que nous essaierons toujours d’imiter quand nous voudrons construire des paysages pour le plaisir et la rêverie » (Brinckerhoff Jackson, op. cit. : 271).

38

Le paysage « Trois » désigne le paysage américain contemporain (décrit en 1984), qui est pour une large part le nôtre en 2013 : celui de la mobilité et de l’éphémère, indifférent à l’histoire, se jouant de la lisibilité des rapports forme/fonction, usant de l’environnement d’une façon utilitariste et irréfléchie, distant des canons de l’architecture officielle. C’est, lui aussi, un paysage vernaculaire, qui n’est pas dénué de points de comparaison avec le paysage « Un », mais est une matière nouvelle et stimulante dans l’idéal toujours présent du paysage « Deux ». Ce paysage « Trois » pousse à créer une nature et une beauté nouvelles et durables – nous suivons toujours la pensée de cet auteur – en même temps que la mobilité induit une nouvelle définition de ce qu’est un lieu. Dans le paysage « Trois », poursuit John Brinckerhoff Jackson, le lieu désigne ceux qui y vivent et pas seulement le paysage naturel, des effets de cela étant « la facilité avec laquelle un étranger peut s’assimiler et la rapidité avec laquelle peut naître une nouvelle communauté » (idem : 276).

39

Simple profession de foi sans arguments ? Les habitants d’Ungersheim témoignent de la puissance intégratrice du vernacu­laire. Ceux nés dans le village ne décrivent pas l’espace autrement que l’auraient fait leurs ancêtres au XVIIIe siècle : « Dans le village tout est concentré, autour sont les champs et plus loin est la forêt, ça a toujours été comme ça ». La promenade dominicale à travers la campagne franchit les cercles concentriques du paysage « Un » à la mesure du temps de la marche, laissant derrière soi les épousailles insolites du fin clocher et du château d’eau, privés de leur compa­gnon du théâtre des silhouettes : le chevalement de mine disparu voici si peu et déjà oublié. Pour le marcheur, la forêt n’est pas forcément le refuge clos d’un repli sur soi égocentriste : « À la réflexion, il y a beaucoup d’endroits, très beaux, mais pas évidents. On pourrait identifier les essences d’arbres par des panneaux pédagogiques, peut-être faire un circuit qui favoriserait les rencontres ». Cette réflexion d’un habitant suffit à dire la fonction d’agora moderne assignée à l’espace naturel, là où sa place et son statut semblaient immuablement fixés par les conditions du milieu et le poids de l’histoire.

40

D’autres viennent d’ailleurs, ainsi l’habitante saluant « ce côté campagne, préservé ici » comme une promesse de nature à venir, « de la nature comme d’immenses forêts, des champs de toutes les couleurs peuplés de bleuets et coquelicots. Et quelle joie, on en voit de plus en plus dans les champs d’Ungersheim ». Sur l’étendue banalement plate, parfois les maïs en fleurs ou les étendues de roseaux ondoient sous la brise comme « la mer que l’on rêverait d’avoir ici, chaude toute l’année, sereine et calme, sans autre bruit que celui des vagues », large horizon de l’au-dessus et de l’en?dessous du sol, visible et invisible réunis par les mots d’un mineur, lorsqu’il exhibe fièrement une carte « montrant l’Alsace sous la mer qui déposa la potasse au temps des dinosaures ».

41

Par quelles voies la poésie vernaculaire pénètrera-t-elle le champ du politique, pour construire le paysage « Quatre », celui tendant à la plénitude rêvée ? L’ethnographe, s’auto-investissant d’une responsabilité sociale peut, aux côtés d’autres, conforter le politique en faisant, sans relâche, « monter » les paroles habitantes sur d’autres registres que la soif inextinguible de toujours davantage de nouveaux biens et services de consommation, fussent-ils parés des vertus de la durabilité administrée. À Ungersheim, l’engagement de la municipalité en faveur de la transition énergétique s’affine sur un mode vernaculaire qui n’exclut pas, loin s’en faut, le recours à des technologies de pointe mais donne sens à leur finalité. Nous en avons relaté ici les prémisses, depuis la position d’un observateur?acteur, et dans les limites du champ de vision de ce point de vue.


Bibliographie

    • BRINCKERHOFF JACKSON J., 2003. À la découverte du paysage vernaculaire. Actes Sud/ENSP. [Discovering the vernacular Landscape]. New Haven/Londres, Yale University Press (1984).
    • GRODWOHL M., 1908. « Le patrimoine vernaculaire, bastion nostalgique ou laboratoire de nouveaux imaginaires partagés ? ». Colloque Le développement culturel : un avenir pour les territoires ? Université de Nîmes. Nîmes 17-18 avril 2008. Texte en ligne sur le site de l’auteur, la revue en ligne « L’architecture vernaculaire » et http://recherche.univ-montp3.fr/artdev/colloque8/
    • ILLICH I., 2005. « La répression du domaine vernaculaire », Œuvres complètes, vol. 2. Paris, Fayard.
    • MATHIEU N., 2006. « Pour une construction interdisciplinaire du concept de milieu urbain durable », Natures Sciences Sociétés, 14 : 376-382.
    • MATHIEU N., 2009. « Le village, comme récit de soi », Les Dossiers de demain, 7 « Villages cherchent visage». Grenoble, Agence d’urbanisme de la région grenobloise : 27-30.

Notes

[1]

Magali Adrien, Angélique Claudel, Anaïs Fromentoux, Sarah Gautrault, Carine Hartmann, Anouck Hermant, Naima Laacisse, Leila Lahcen, Nathalie Nowakowski, Marie-Laure Richerdt, Dominique Riviere, Doro Prospère Sangare, Julie Schelcher, Sébastien Scholer, Marion Stoffel, Félicie Thiard.

Résumé

Français

La transition énergétique, politique d’État dont le succès conditionne la vie matérielle à venir, voire la stabilité sociale, ouvre un nouveau champ de prérogatives aux techniciens en alourdissant les normes et contraintes pesant sur l’habitat, avec l’ambition de « changer les modes de vie ». Cette posture autoritaire pose question à qui se soucie du droit de chacun d’habiter, de façonner son milieu, suivant sa propre manière d’être au monde et d’en enrichir la diversité. Il convient alors de porter attention aux lieux où la transition énergétique n’est pas l’administration mécanique de directives d’austérité, mais se pose en projet révélant les cultures habitantes, les reconnaissant comme ressources durables. La commune d’Ungersheim en Alsace s’est engagée dans cette voie, et offre un terrain où les sciences humaines et sociales peuvent soutenir une pertinence et une éthique de projet, sous la réserve d’interroger chemin faisant la notion de « vernaculaire ».

Mots-clés (fr)

  • architecture vernaculaire
  • paysage
  • transition énergétique
  • Alsace

English

Vernacular Architecture and Landscapes: The Cultural Stakes of Energy Transition in Ungersheim (Alsace) Energy transition – a state policy on whose success depends future material life, and even social stability – opens a new field of prerogatives for technicians by increasing standards and constraints in relation to housing, with the goal of « changing ways of life ». This authoritarian posture raises questions for those who care about everyone’s right to live and to shape their environment according to their own way of being in the world and of enriching its diversity. We should pay attention to the places where energy transition is not the mechanical administration of austerity guidelines, but instead presents itself as a project revealing different cultures of living and recognizing them as sustainable resources. The city of Ungersheim in Alsace is committed to this path, and provides an area where the humanities and social sciences can assert their relevance and ethical project, provided that in so doing they question the notion of « vernacular ».

Mots-clés (en)

  • vernacular architecture
  • landscape
  • energy transition
  • Alsace

Plan de l'article

  1. Ungersheim
  2. Des conversations au sujet de la nature
  3. Le projet de ferme de maraîchage, laboratoire du construire ensemble
  4. L’épopée des patates, récit fondateur
  5. Du paysage vernaculaire

Pour citer cet article

Grodwohl Marc, « Architecture vernaculaire et paysages. Les enjeux culturels de la transition énergétique à Ungersheim (Alsace) », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 221-241.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-221.htm


Article précédent Pages 221 - 241 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback