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Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


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C’est une figure éminemment singulière et atypique de l’anthropologie contemporaine qui s’est éteinte à l’automne dernier : peut-être, à sa façon, la seule et unique vraie représentante française de l’école de Chicago.

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Ancienne travailleuse sociale, comme bon nombre de personnalités de ce courant outre-Atlantique, Colette Pétonnet a consacré les quinze premières années de sa vie de chercheuse à décrire du dedans l’univers des sous-prolétaires en analysant au plus près la violence sociale et symbolique dont ils faisaient l’objet, les processus de déplacement, d’expulsion, de déracinement et plus largement de dépossession qu’ils avaient à subir ainsi que les dommages, notamment psychiques, irréversibles, qui s’en suivaient pour eux. Son grand livre On est tous dans le brouillard, qui date de 1979 mais ne fut publié en un seul volume et dans son intégralité qu’en 2002, apparaît à la relecture comme un véritable ouvrage de combat, d’une violence parfois stupéfiante, dénonciation virulente de la fabrique, sur plusieurs générations, des sous-prolétaires. Pour ce faire, il lui fallut opérer en quelque sorte un flash back, passer des cités de transit – où tout en enquêtant en tant qu’anthropologue, elle exerçait en tant qu’agent de l’État (jusqu’en 1969) – aux bidonvilles et aux vieux quartiers avant qu’ils ne fussent, partiellement ou en totalité détruits et leurs populations relogées, de façon souvent arbitraire. Ce qui lui permit également de comparer le fonctionnement des étrangers non encore marqués par des décennies d’intervention administrative et institutionnelle à leur endroit et ce qu’elle nommait elle-même « le fond du panier français » depuis longtemps cassé, marginalisé, réprouvé. Il y avait du Pasolini dans la prose de Colette Pétonnet, comme dans la description qu’elle fit des « territoires incohérents » et des « univers tragiques » dans lesquels elle avait enquêté, ce Pasolini dont les sous-prolétaires disait-elle, ne pouvaient supporter la vision sans se sentir agressés « par leurs propre armes ».

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Toute l’histoire et toute la trajectoire personnelle de Colette Pétonnet dont, à notre connaissance, elle n’a livré l’analyse et le récit partiels que dans les lignes dont nous donnerons à lire des ex­traits ci-après, est en réalité marquée par sa découverte relativement tardive (à l’âge de 30 ans) de l’anthropologie. Celle-ci a provoqué chez elle un renversement de sa posture, de son regard et de sa pratique : retournement et renversement qui dotent ses écrits de la charge et de la puissance contestataires et critiques qui, à nos yeux, en constituent, aujourd’hui encore le sel et la valeur irremplaçables. Colette Pétonnet devait aux sous-prolétaires, français et migrants, de lui avoir ouvert les yeux sur le fonctionnement de sa propre société et à l’anthropologie, de lui avoir permis de mettre de l’ordre dans ses idées et de produire des textes qui furent tous, à divers titres, des textes engagés. Le terrain étant toujours pour elle ce qui devait venir en premier, la prise sur le réel sans laquelle les discours, aussi savants soient-ils, sont condamnés à reproduire le point de vue et la doxa de ceux qui ont voix au chapitre. D’où cette distance que, pour notre part, nous avons toujours perçue chez elle à l’égard, non de la pensée savante, mais des académies de toute sorte, et aussi cette fascination qu’elle exerçait sur les étudiants et les auditoires qui avaient la chance de la rencontrer. Nulle autre qu’elle ne savait aussi bien éveiller, chez les apprentis ethnologues, cette voix intérieure, contemporaine de la discipline elle-même, qui affirme que seul le terrain, même le plus proche, même le plus banal et le plus dévalo­risé, est susceptible de produire cette révélation à laquelle tout chercheur aspire, dans l’espoir qu’elle lui fera aborder d’un œil neuf les réalités auxquelles il est confronté.

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Nul ne pourra totalement comprendre la démarche et l’œuvre de Colette Pétonnet sans s’aventurer dans les méandres de ce qu’elle qualifie elle-même de « première vie » loin encore de l’anthropologie mais au plus près déjà, cependant, des « gens ». De la travailleuse sociale, elle avait, par endroits, conservé le style ainsi que la capacité à plonger au plus intime et au plus personnel des enquêté(e)s : les courtes vignettes dont elle truffait ses récits, résu­mant en quelques lignes la situation et la trajectoire sociales des personnes, résonnaient parfois comme des extraits de rapports desti­nés à l’administration. Mais des rapports désormais irrecevables, inversés, car étayés de « compléments d’enquête ». Ceux-ci pla­çaient ladite administration non plus en position de puissance objective fondée à juger, à qualifier et à trancher mais en position d’accusée manipulant des existences et des destins auxquels, en réalité, elle ne comprenait rien et auxquels elle opposait non l’apparente bienveillance de la protection et la force de la raison mais celle cruelle et nue, quoique que « gantée de velours », de l’arbitraire et de la domination… y compris dans sa forme la plus extrême : celle du sacrifice de ceux qu’elle avait elle-même, au préalable, rendus sacrifiables.

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Est-ce à dire que Colette Pétonnet a proposé une vision misérabiliste des cités de relogement et des banlieues ? Nullement, car à la force et à la crudité du constat et de l’analyse, elle associait un humanisme et une confiance absolue d’une part, dans les ressources propres aux individus et aux groupes, du moins tant qu’ils ne sont pas systématiquement et méthodiquement démolis, d’autre part, dans la ville en tant que corps et entité séculaires voire millénaires offrant à ses habitants les conditions écologiques de leur propre développement, de leur propre promotion, émancipation et épanouissement. La ville est, selon elle, porteuse de civilisation en ceci qu’elle ne se décrète pas, qu’elle ne se conçoit pas seulement d’en haut mais également par le bas en offrant aux individus et aux groupes à la fois l’invisibilité, l’anonymat mais également l’intimité et l’entre-soi, et pour tout dire la liberté, dont ils ont viscéralement besoin. Il est frappant, à ce titre, de voir à quel point Colette Pétonnet développe dans son œuvre une vision écologique, et peut?être plus encore, organique de la ville et de ses composantes élémentaires que sont les quartiers : la ville, telle que l’appréhende l’habitant, est une composante à part entière de sa langue, de son psychisme, de ses aîtres et de son corps propres. Le contraindre à y renoncer – première violence, violence initiale et fondatrice sur lesquelles toutes les autres viendront se greffer – revient à le mutiler ou plus exactement à le déraciner : avec Abdelmalek Sayad, Colette Pétonnet est peut-être de nos contemporains celle qui a le plus placé le déracinement au cœur de son objet. C’est d’ailleurs ainsi qu’il faut comprendre le regard, jugé parfois excessivement bienveillant, qu’elle a porté sur les bidonvilles : leur implantation et leur déve­loppement constituent, pour les néo-urbains pauvres, l’expression et l’affirmation d’un droit à la ville dont, à l’opposé, les cités de relo­gement constituent le déni et la négation. Rien d’étonnant dès lors qu’elle ait, avec d’autres, ouvert la voie d’une anthropologie spécifi­quement urbaine et défriché des pistes de recherche qui, à l’heure de la crise permanente des banlieues, de la lancinante et perpétuelle « question SDF », de la mondialisation et des transferts massifs de populations réduites à la condition de clandestins, apparaissent d’une criante actualité.

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Tant pour la force parfois hallucinée de ses évocations que pourla rigueur décapante de ses analyses, souhaitons que les « écrits corsaires » de Colette Pétonnet soient lus par les générations à venir et que celles-ci, comme nous-mêmes, aient la joie de découvrir ceux de ses travaux qui, depuis plusieurs décennies, attendent d’être publiés, tel ce cours qu’elle donna autrefois aux États-Unis et au Brésil. Ce continent et ces cultures sont peut-être plus à même de célébrer et de reconnaître ses talents de pédagogue et cet « empirisme irréductible » qui caractérisait son évolution personnelle, son rapport au savoir, à sa production comme à son usage. Aujourd’hui peut-être plus encore qu’hier, cet empirisme la relie à une tradition bien vivante quoique sans cesse à redécouvrir qui transcende les frontières non seulement nationales mais disciplinaires.

Pour citer cet article

Lacascade Yves, « L’empirisme irréductible de Colette Pétonnet », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 291-295.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-291.htm


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