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Journal des anthropologues

2013/3 (n° 134-135)


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En 1959, Colette Pétonnet revint du Maroc où elle avait passé plusieurs années. Auparavant, elle avait fait des études de psychologie et était devenue monitrice d’éducation surveillée, un métier qui dépendait du ministère de la Justice. Nous la rencontrâmes un peu par hasard, grâce à des amitiés communes. Dès les premières rencontres, elle nous raconta ses fréquentations des bidonvilles à Casablanca et Rabat où elle accompagnait des femmes dans leurs pérégrinations, partant de chez elles et allant, pendant deux ou trois jours, d’une habitation à l’autre. Elle découvrait, disait-elle, un usage du temps qu’elle ignorait. Reprenant en France son métier de monitrice, elle nous déclara qu’elle voulait faire des études d’anthropologie. Mais elle ne connaissait pas les démarches à faire pour s’inscrire à la Sorbonne au certificat d’ethnologie qui était patronné alors par Roger Bastide et André Leroi-Gourhan. Elle nous donna ses papiers et nous l’inscrivîmes à ce certificat. Elle suivit les cours des deux grands anthropologues et ceux de l’Institut d’ethnologie au musée de l’Homme, notamment les cours d’Hélène Balfet qui enseignait les techniques (poteries, etc.). Sans doute aussi ceux d’Hartweg, qui, lui, travaillait sur les squelettes, les os, la craniométrie.

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Il semble qu’elle retint plus des enseignements de Bastide, de Leroi-Gourhan et de Balfet que de ceux d’Hartweg. Ayant complété ses études de psychologie par le certificat d’ethnologie, elle put s’inscrire en thèse de troisième cycle avec Bastide. Elle se donna comme terrain une cité de transit non loin de Créteil, celle où elle exerçait son métier de monitrice. À la même époque, nous avions préparé et soutenu notre thèse de troisième cycle. Colette nous demanda de l’aider pour la sienne.

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Nous avons travaillé ensemble régulièrement pendant deux ou trois ans. Il fallait, à partir du matériau recueilli sur des cahiers, où chaque observation était thématisée, construire une problématique, une hypothèse et un plan. Nous ne pouvions fournir que les rudiments de la démarche ; la méthodologie de terrain, Colette la connaissait mieux que nous. Bastide supervisait, au fur et à mesure, l’avancée de son travail.

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La thèse soutenue, Colette Pétonnet en fit un livre Ces gens-là,une expression d’un instituteur de l’école de la cité à propos de sa population. Elle fut acceptée par Maspero. Lorsque le livre parut, il eut aussitôt un certain succès auprès des anthropologues de terrain en France. Oscar Lewis avait écrit ses ouvrages sur les populations mexicaines. Colette les avait lus. On ne peut dire qu’elle lui avait emprunté sa manière d’aborder le terrain, mais il y avait néanmoins, chez les deux auteurs, le même souci du détail, de l’approche au plus près, pour comprendre comment vivaient des populations insérées ou non dans les nouveaux tissus urbains de la modernité. Sans doute connaissait-elle aussi les travaux de l’école de Chicago. Pour autant, la monographie que constituait Ces gens-là sur cette cité de transit proche de Créteil où Colette travaillait professionnellement reflétait à la fois, nous semble-t-il, sa culture de psychologue et ce qu’elle avait appris, en anthropologie, notamment auprès de Bastide. L’intérêt du travail était qu’au temps du culturalisme, il n’était nullement culturaliste.

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À la fin des années 1970, Gérard Althabe et Monique Selim, dans une cité de la région de Nantes et dans une autre près d’Amiens, montraient, avec une autre approche, l’hostilité qui pouvait exister entre des groupes de locataires selon leur statut reconnu ou non par les uns et les autres.

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Roger Bastide mourut au début des années 1970. Leroi?Gourhan, anthropologue, préhistorien, fondateur, en France, de l’archéologie préhistorique, accepta de diriger sa thèse d’État. Elle y consacra de longues années. Elle choisit comme objet de recherche les bidonvilles. Et c’est sur des bidonvilles qu’elle recommença sa quête de matériaux, tenant à jour ses cahiers d’observations thématisés inlassablement, construisant elle-même, et cette fois sans aide, sa problématique, son hypothèse et son plan. Elle venait nous voir, habitant non loin de chez nous et nous tenait au courant de l’avancée de ses travaux. Lorsqu’elle soutint sa thèse, Leroi-Gourhan était déjà très malade et pouvait à peine parler. Elle la publia sous le titre On est tous dans le brouillard – une phrase d’une habitante de l’un des bidonvilles qu’elle avait étudiés  aux Éditions Galilée, à compte d’auteur. Mais le livre eut aussitôt du succès, fut traduit en anglais aux États-Unis et connut une édition américaine préfacée par un anthropologue de l’école de Chicago.

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On accusa Colette Pétonnet d’avoir fait l’apologie du bidonville. En fait, elle décrivait minutieusement les conditions de vie, la baraque en planches avec un toit en tôle ondulée, le trou du tuyau de cheminée qui le traversait, venant de la cuisine, l’autre pièce minuscule étant la chambre. Elle montrait qu’il y avait une certaine hiérarchie dans la disposition des baraques sur le sol, en général un terrain désaffecté ou un bord de rivière ou de fleuve. Sans doute l’accusation d’apologie venait-elle d’une lecture rapide du livre qui rapportait qu’un groupe de Portugais qui travaillaient comme ouvriers dans le bâtiment épargnaient une partie de leur salaire et se construisaient une maison soit en banlieue avec des matériaux récupérés sur les chantiers, soit au Portugal pendant les vacances. Ceux-là s’écartaient du bidonville et leurs enfants pouvaient sans doute accéder au haut de la classe ouvrière, voire au bas de la classe moyenne. Mais Colette Pétonnet montrait aussi la misère, les corps au squelette usé par les privations et elle ne dissimulait pas les phénomènes de « bouc émissaire » – notion qu’elle évoquait à la fin du livre – qui pouvaient se produire, telle cette jeune fille alcoolique, touchant une pension d’invalidité, dévalisée chaque mois par des jeunes du bidonville. Un soir, ne supportant plus sa déchéance, ils la traînèrent au bord du fleuve et la lapidèrent. Il n’y eut pas d’instruction judiciaire. Ou cette autre jeune femme, rencontrée au bout d’un long temps d’absence et qui, dans la conversation, dit qu’elle sortait de prison, ayant été jugée pour meurtre…

Pour citer cet article

Moreau de Bellaing Louis, « ‪Ma rencontre avec Colette‪ », Journal des anthropologues, 3/2013 (n° 134-135), p. 295-298.

URL : http://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2013-3-page-295.htm


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